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Théories et pratiques écologiques – de l’écologie urbaine à l’imagination environnementale / ouvrage collectif sous la direction de Manola Antonioli

Pratiques écosophiques
La plupart des textes réunis dans cet ouvrage s’inscrivent dans les traces de l’écosophie guattarienne, pour la prolonger, la critiquer ou la remettre en question. En 1989, dans Les Trois écologies, Félix Guattari affirmait qu’il est impossible de séparer les phénomènes de déséquilibre écologique qui menacent aujourd’hui la planète de la détérioration qui affecte en même temps nos intelligences, nos sensibilités, nos modes de vie : il s’agit désormais de penser ensemble la sauvegarde et la réinvention de notre environnement naturel, psychique et social. L’écosophie est présentée donc comme le projet (philosophique, politique et esthétique) d’une nouvelle articulation complexe et désormais indispensable « entre les trois registres écologiques, celui de l’environnement, celui des rapports sociaux et celui de la subjectivité humaine. »L’objet écosophique ne se ramène donc pas à un objectif défini de façon univoque ou à un projet politique traditionnel, mais constitue plutôt une passerelle transversaliste entre des domaines hétérogènes, dans une perspective fondamentalement hétérogénétique et re-singularisante. Il implique une remise en question permanente des institutions existantes, mais également une ouverture attentive aux mutations subjectives de notre époque, une vision radicalement transformée de la société, de la nature et de la technique, la nécessité de repenser et de réinventer sans cesse nos environnements. Dans son texte d’ouverture consacré aux « visions écosophiques » de Félix Guattari, René Schérer souligne ainsi l’aspiration de l’écosophie à dépasser toute dichotomie stérile entre la Nature et la Culture, dans la compréhension de la multiplicité des natures/cultures, enrichie par une sensibilité esthétique et artistique.

L’écosophie concerne aussi et surtout nos territoires, territoires habités et territoires existentiels, indissociables et étroitement entrelacés. Dans un article publié juste après sa mort, en 1992,  intitulé « Pratiques écosophiques et restauration de la Cité subjective», Félix Guattari part du constat que « l’être humain contemporain est fondamentalement déterritorialisé » : ses territoires existentiels originaires (le corps, l’espace domestique, l’appartenance à des groupes familiaux et sociaux, à des entités politiques) sont en perpétuel mouvement, traversés par des « ritournelles » (musicales, culturelles, publicitaires, imaginaires) produites à tous les coins du monde, incessamment délocalisés par tous les dispositifs technologiques et informatiques. La perte de repères stables et l’insécurité qu’elle génèrent produisent des retours aux nationalismes, au conservatisme, à toutes les formes de xénophobie, racisme et intégrisme qui continuent de menacer lourdement nos existences aujourd’hui, plus de vingt ans après la publication de ce texte, tentations illusoires dont on ne pourra conjurer les dangers, selon Guattari, qu’à condition de forger, d’inventer de nouveaux univers de valeur (transculturels, transnationaux et transversalistes) qui puissent permettre à la subjectivité individuelle et collective d’échapper à la menace de « pétrification » qui la guette. Dans cette perspective, « l’humanité et la biosphère ont partie liée, et l’avenir de l’une et l’autre est également tributaire de la mécanosphère qui les enveloppe » : le projet écosophique exige une réinvention globale des formes d’économie et de production, des manières d’habiter la ville et les territoires, des pratiques sociales, culturelles, esthétiques et mentales. L’écosophie est donc présentée comme une concatenation ou agencement de l’écologie scientifique et environnementale, de l’écologie urbaine et des écologies sociales et mentales, qui n’aspire à la reconstitution d’aucune idéologie totalisante mais qui prône au contraire un choix systématique de la diversité, de l’hétérogénéité et de l’hétérogenèse, du « dissensus créateur ».

Il est impossible ainsi de dissocier ce projet global de l’évolution des mentalités urbaines, des transformations nécessaires des villes où vit désormais une grande partie de la population mondiale et d’où dépend de plus en plus également la population « rurale » résiduelle et ce qui subsiste et subsistera de la nature. Les problèmes du tissu urbain devront ainsi être pensés sur fond d’écologie planétaire, tout comme ceux des environnements naturels. Dans cette perspective, la première partie de cet ouvrage interroge l’écosophie urbaine, comme recherche de ce que Chris Younès appelle des « corythmes » entre la nature et la culture, la Terre et les hommes, le local et le global et qui est indissociable d’une « éthique géographique de la terre » (Stefania Bonfiglioli), d’une nouvelle pensée des paysages et des territoires qui échappe aux logiques stériles de la simple « préservation » ou « patrimonialisation » de la nature. Dans son article de 1992, Félix Guattari suggérait également que les nouveaux projets urbains (rénovation de quartiers anciens, construction de nouveaux quartiers ou reconversion de fiches industrielles) soient dorénavant confiés non seulement aux pouvoirs publics et aux spécialistes du bâtiment mais également à des chercheurs en sciences sociales capables de tisser des échanges avec de futurs habitants et utilisateurs de ces constructions, afin de concevoir également de nouveaux modes de vie, de nouvelles pratiques de voisinage, éducation, culture et sport sur ces nouveaux territoires. Ces dernières années, on a vu ainsi se multiplier des expériences d’architecture participative, collaborative ou autogérée, dont l’urbaniste Anne Querrien présente quelques exemples français et européens, qui constituent peut-être les prémisses d’une reconversion écosophiques des pratiques architecturales et urbaines :
« Il s’agit de construire non seulement dans le réel mais aussi dans le possible, en fonction des bifurcations qu’il peut amorcer ; construire en donnant leurs chances aux mutations virtuelles qui conduiront les générations à venir à vivre, sentir et penser différemment d’aujourd’hui, compte tenu des immenses transformations, en particulier d’ordre technologique, que connaît notre époque. L’idéal serait de modifier la programmation des espaces bâtis en raison des mutations institutionnelles et fonctionnelles que leur réserve le futur. »
Plus globalement, c’est toute une nouvelle « critique de la raison spatiale » qu’il s’agit de construire, projet philosophique développé par le philosophe allemand Peter Sloterdijk dans sa trilogie des Sphères et repris ici par le géographe Hervé Regnauld dans une réflexion autour de la « science de l’espace ».

L’écosophie guattarienne (projet philosophique interrompu par la mort de l’auteur) n’évoque pas les problèmes juridiques, les question de « droit » et de « droits » qui concernent les entités naturelles, question qui font désormais l’objet du « droit de la nature » et des réflexions de l’éthique environnementale d’origine anglo-saxonne qui commence à s’affirmer dans le domaine français depuis quelques années. Ces problématiques sont évoquées dans la deuxième partie de cet ouvrage par Pauline Milon, qui interroge du point de vue du droit le statut juridique de la nature, longtemps « objet » de droit dont il s’agit désormais de faire un « sujet » de droit, ainsi que par les philosophes Gérald Hess et Augustin Fragnière qui comparent les apports et les limites respectives de l’écosophie guattarienne, de la tradition de l’écologie politique et de l’éthique environnementale dans l’élaboration contemporaine d’une nouvelle philosophie de la nature, mais également par Anne Dalsuet, qui évoque la question des droits qu’il faut reconnaître aux animaux.
Suite aux approches philosophiques de la pensée de Jacques Derrida d’une part, de celle de Gilles Deleuze et Félix Guattari d’autre part, et à la progressive diffusion des théories de la « philosophie animale » anglo-saxonne, les animaux et l’animalité font désormais l’objet d’un questionnement diffus dans toutes les disciplines, de l’éthologie à la philosophie et au droit, et les « figures animales » sont omniprésentes dans les pratiques artistiques contemporaines. Dans la troisième partie de ce volume, le philosophe Alain Beaulieu interroge ainsi le rôle critique du concept d’animal et de « devenir animal » chez Deleuze et Guattari et la sociologue Isabelle Autran puise dans les ressources offertes par la tradition phénoménologique pour proposer une vision de l’animal susceptible d’échapper aux pièges et aux dangers d’une pensée réifiante ou purement utilitariste de la question animale.
La philosophie du XXIe siècle, dans le prolongement  des grandes figures de la pensée du XXe, est activement engagée dans l’élaboration d’une nouvelle pensée de la nature. Dans une perspective très fortement influencée par la pensée de Deleuze et Guattari, Rosi Braidotti nous invite, sous le signe de zoé, à concevoir une nouvelle philosophie du vivant qui se situe au delà de l’humanisme et de l’anthropocentrisme classique, nous permettant à la fois de repenser les échanges entre humains et non-humains et les problèmes politiques du présent, dans « l’approche post-humaniste d’un vitalisme non-anthropocentrique », et John Protevi montre, à travers l’exemple de l’eau, comment la compréhension des phénomènes naturels est indissociable d’analyses historiques, politiques et technologiques. Renato Boccali remonte plus loin dans la tradition philosophique, pour chercher dans la pensée de la nature du dernier Merleau-Ponty les éléments de pensée nécessaires pour concevoir autrement l’ « écosystème du visible ».
La dernière section de cet ouvrage, introduite par l’essai de Christiane Vollaire au sujet de l’ « esthétique industrielle », est consacrée à l’émergence d’une imagination environnementale dans l’art contemporain. Félix Guattari soulignait l’importance d’un nouveau « paradigme esthétique », nécessaire pour que l’urgence écologique puisse déterminer une transformation radicale de l’intelligence et de la sensibilité. Aujourd’hui,  les formes artistiques intègrent de plus en plus le facteur écologique, en infléchissant sensiblement notre relation à la nature. Dans les arts plastiques, la nature devient ainsi un enjeu de « sculpture » (monumentale et éphémère) ou de pratiques évolutives (installations, environnements) ; dans la musique, on explore de plus en plus souvent les liens entre le son et l’invention d’un territoire ou la notion de « paysage sonore  » ; dans l’architecture, l’exigence de « durabilité » impose de repenser intégralement les liens entre le bâti et la nature environnante. Le critique d’art Pierre Sterckx étudie l’œuvre de l’un des précurseurs de cette tendance, l’artiste italien Giuseppe Penone ; ma propre contribution présente un projet interactif autour de la Méditerranée du collectif d’artistes italien Studio Azzurro, qui interroge le regard esthétique que l’on porte sur les sites, les paysages et les populations qui les traversent ou les habitent. Émilie Hache propose une étude du retour contemporain d’une poétique des ruines, ruines qui n’évoquent plus pour nous un passé éloigné mais un futur qui s’approche dangereusement, sous la menace des urgences écologiques. Les membres du groupe de recherche « Art et écosophie », Roberto Barbanti, Silvia Bordini et Lorraine Verner, présentent les résultats provisoires d’un projet ambitieux, destiné à s’étaler sur plusieurs années, d’échanges et rencontres entre chercheurs, critiques d’art, scientifiques et artistes engagés dans la recherche d’un nouveau paradigme esthétique. Fabrice Bourlez présente les nouvelles perspectives du bio-art, champ de l’art contemporain qui ouvre à la fois l’horizon inquiétant d’une manipulation généralisée du vivant et le chemin esthétique vers un « réveil des puissances de la vie ». Pour finir, la plasticienne Francine Garnier et le musicien Alain Engelaere, dans un texte en forme de dialogue, nous proposent à travers leur propre expérience une réflexion sur la transformation du paysage sous l’effet des formes, des couleurs et des sons.
L’intention première de cet ouvrage est celle de donner un aperçu global des champs théoriques et pratiques où une nouvelle pensée des environnements et des natures/cultures est en train aujourd’hui de prendre forme, dans l’espoir qu’il puisse contribuer à l’ouverture des possibles que le philosophe Hicham-Stéphane Afeissa appelle de ses vœux dans sa contribution, ouverture nécessaire pour que nous puissions espérer nous soustraire aux menaces d’étouffement, d’ordre théorique, politique, esthétique et existentiel qui pèsent sur nous de toutes parts.
Manola Antonioli
Théories et pratiques écologiques
de l’écologie urbaine à l’imagination environnementale
/ 2014
une éco-so

Ritournelles de temps / Anne Sauvagnargues / Chimères n°79, Temps pluriels

Ritournelle : ce vocable naïf et enfantin emporte dans ses trois syllabes les redondances de l’enfance, le retour des refrains et des rondes, des comptines et des jeux, même s’il prend son amorce dans la musique savante et menace à chaque instant de s’effondrer en rabâchage, ou se scléroser en rengaine. Guattari s’en empare pour aborder le problème du temps par un bord vraiment singulier, celui de la répétition, vue sous l’angle tonique de l’individuation des vivants, qui se territorialisent en se temporalisant. La ritournelle déclenche rythme et mesure spatiotemporels sur un mode esthétique, sensible, comme habitude, habitation, habituation.
On entre dans la question du temps par ce vecteur singulier et vital de la temporalisation, d’une individuation qui prend consistance et se subjectivise en configurant son milieu. C’est un temps écologique lié aux existants sensibles : non un temps de l’existence, ni un temps cosmologique englobant. D’emblée pluralisé, feuilleté, ni homogène, ni unitaire, la ritournelle nous place dans la situation la plus concrète du temps battu, pluralisé par l’ensemble discordant des rythmes divers à travers lesquels nous nous configurons. Les cloches qui battent le temps au sommet des églises, la sirène des usines, les horloges au fronton des mairies ou des gares comptent des temps divers aussi bien que nos rythmes circadiens, le retour des nuits et des jours. Faudrait-il unifier ces temps pluriels sur une mesure homogène ? En choisissant le terme de ritournelle, Guattari le conteste vigoureusement.
La ritournelle ne concerne pas le statut du temps abstrait mais les modes rythmiques et divers de temporalisation. On ne cherche pas à isoler la dimension transhistorique du temps en général, mais on le capte là où il est modalisé par une (des) ritournelles. « Les rythmes de base de la temporalisation – ce que j’appelle les ritournelles » précise Guattari qui nous avertit quelques pages plus tôt : « Le temps n’est pas subi par l’homme comme quelque chose qui lui adviendrait de l’extérieur. On n’a pas affaire à du temps “en général” et à de “l’homme” en général ».
Le temps n’a rien d’unidimensionnel, ni accroché à la course de la Terre, rythme écologique de la planète dans sa course autour de son étoile Soleil, ni temps de la conscience, unilinéaire, vecteur d’une intériorité qu’il ramasse et prolonge. Comme il ne s’agit pas du temps « en général » (du concept de temps), conforté par la fiction jumelle de « l’homme en général », ce temps n’est pas vécu, isolé dans le nouage d’une subjectivité qu’on se serait donné à l’avance, temps du souvenir, de la conscience distendue par l’intrusion du futur et la persistance du passé. Il ne s’accroche pas davantage au cadre cosmologique qui réfère le rythme des jours, des mois, des saisons et des ans au mouvement des astres, à leur périodicité régulière, image mobile de l’éternité. Puisque Guattari ne cherche pas le temps en général, ce temps cosmologique n’offre pas un cadre unifiant pour toutes nos périodes, cycle objectif du retour éternel du même, qui mesurerait toutes nos durées. Lui aussi vaut comme la ritournelle locale de la planète Terre, dans sa croisière spatiale, vaisseau écologique d’individuation des terrestres, d’ailleurs bien régional dans l’univers. Ni temps cosmologique objectif, ni temps de la conscience « en général », les ritournelles expriment le temps moins vécu que d’abord habité, buissons de signes sensibles par lesquels nous arrachons un territoire aux milieux environnants, par consolidation et habitude. Car l’habitude prend bien en vue le milieu temporel sous sa forme de répétition, mais valorise la prise de consistance, et la crise par laquelle nous prenons consistance lorsque nous intériorisons du temps comme puissance de transformation, en le stabilisant comme milieu, comme habitation.

Tra la la
C’est pourquoi la ritournelle démarre le plus simplement du monde, par le petit conte d’un enfant qui chante dans le noir. Le temps y est abordé du point de vue psychique de son actualisation, mais aussi de son habituation, par un petit foyer mutant de subjectivation qui cherche à affirmer sa consistance dans la durée en modulant son entrée dans un « temps “battu” par des agencements concrets de sémiotisation » :
Un enfant qui chantonne dans la nuit parce qu’il a peur du noir cherche à reprendre le contrôle d’événements qui se déterritorialisent trop vite à son gré et qui se mettent à proliférer du côté du cosmos et de l’imaginaire.
Qu’il s’agisse d’un enfant implique la coexistence d’un faisceau de problèmes : rythmes conjuratoires de la réassurance et de la consolidation précaire d’une identité, rythmes génétiques du développement psychique, du jeu et de l’apprentissage, où la répétition s’affirme comme mode de constitution du soi, scansion sensori-motrice et socialisée d’un rythme musical, joué, mis en variation, sur fond social : un enfant qui chantonne, pour s’équilibrer et se rassurer, le fait avec tout un agencement de subjectivation, qui met en œuvre les chansons qu’on lui a apprises, même s’il en sifflote une variation, opération qui lui permet d’ajuster un « chez soi » à partir du vocal, d’une motricité socialisante. Ce n’est pas un individu isolé, bien qu’il s’agisse d’un enfant conjugué au solitaire du singulier, qui se défend contre la peur du noir. Une jeune singularité s’essaye à habiter son monde, et vaut pour toute première fois, toute amorce, tout nouveau départ. L’axe par lequel Guattari prend la répétition est celui de la crise, de la rupture, de la riposte (des milieux au chaos) ; l’habitude est vue sous l’angle tonique du devenir.
La répétition se cristallise en crise, se consolide par mutation. Les deux aspects de l’habitude, cette répétition formatrice qui risque de se scléroser en mécanisme de reproduction, et la prise vacillante, précaire qui s’essaye à ménager une habitation favorable, sont ici agencés par Guattari, qui s’adosse à Différence et répétition : le jeu de la différence et de la répétition montre que la répétition elle-même est d’abord différenciante. Une habitude n’est pas donnée de tout temps, elle s’est prise une fois, s’est inscrite comme rupture temporelle avant de se consolider. À la manière de la première synthèse du temps, selon Deleuze, la fonction ritournelle contracte une habitude, conséquence d’un changement, et subsiste au-delà de ce changement, en se stabilisant en manière d’être. La contraction, synthèse passive, implique riposte à l’égard du changement qui lui a donné naissance, mais aussi stabilisation, qui peut sans doute se scléroser en mécanisme de reproduction, mais qui s’est d’abord installée par cette vertu de riposte, de transformation, de changement. Les deux versants du temps, rupture et durée, s’associent au cœur de la répétition, coupure et nouveau départ, bien qu’elle se consolide en redondance, en relative permanence, en consolidé de coexistence et de succession. Guattari entre dans bien dans le problème du temps par le devenir, mais change de cadrage : au lieu de l’instruire, comme le faisait Deleuze avant leur rencontre, dans l’ordre pensé de la métaphysique, il l’attrape sur un plan pratique, pragmatique, clinique et politique : comment faire pour changer nos habitudes, faire la révolution, transformer nos ritournelles.
L’exemple naïf de l’enfant qui lutte contre sa peur du noir implique ainsi sur un même plan la critique politique des ritournelles capitalistiques et de leur mode de reproduction, la psychopathologie clinique des automatismes de répétition, l’analyse génétique de la formation du soi, du jeu et de l’apprentissage, l’éthologie des habitations y compris animales, il faudrait ajouter végétales. La schizoanalyse embrasse tous ces aspects, et les articule à cette seule question : nous, enfants et militants aussi bien qu’oiseaux ou poissons, psychotiques et normopathes, comment prenons-nous consistance ? Par le jeu rythmique par lequel nous arrachons aux milieux environnants un territoire, grâce auquel seulement nous pouvons consister comme un centre, qui n’est pas donné, mais produit par ritournelles (de ritournelles) et jamais isolé de l’institution dans laquelle il prend phase.
Les ritournelles agissent dans l’ordre de la psychologie génétique, dans l’ordre politique et dans le jeu de l’art. Le jeu rythmique de réassurance, dans lequel la musique et l’art jouent un rôle décisif dès le plan sensori-moteur, soutient cette consolidation incertaine du soi. Valorisant cette fonction esthétique toujours sous sa face de rupture, Guattari saisit la puissance de répétition du jeu comme devenir, arrimage et accostage d’univers inédits, favorisant un territoire existentiel. Le jeu rythmique alterné du petit Hans, qui joue à la bobine et s’écrie « Ooo » lorsqu’il la lance, « Da » dès qu’il la ramène à lui, observé par Freud, qui l’entend comme ritournelle conjuratoire pour supporter l’absence de la mère, en répétant son départ, son retour, en fournit un autre cas. L’entrée temporelle (brèche) de la ritournelle engage toute la controverse avec la psychanalyse, la substitution de l’expérimentation à l’interprétation phantasmatique, de la machine à la structure. L’installation du petit Hans, tout comme la comptine chantonnée dans le noir, en présentent l’ébauche naïve et complète.
Un enfant se rassure dans le noir, ou bien bat des mains, ou bien invente une marche, l’adapte aux traits du trottoir, ou bien psalmodie « Fort-Da » (les psychanalystes parlent très mal du Fort-Da quand ils veulent y trouver une opposition phonologique ou une composante symbolique pour l’inconscient-langage alors que c’est une ritournelle). Tra la la.
Au lieu de la référer à une compulsion de répétition (Freud), pour faire face au départ de la mère, rejoué sans cesse – principe de plaisir s’abîmant dans la pulsion de mort,   ou d’y trouver une scansion phonologique d’opposition entre deux phonèmes, « fort (loin)-da (ici) », Guattari note la fonction d’interprète assumée par Freud, pour qui le son Ooo vaut non comme interjection, mais pour l’allemand adulte « fort » signifiant « loin ». Freud y voyait un masochisme logé au cœur du désir, perplexe pulsion de mort obligeant à répéter la perte pour s’en accommoder. Pour Lacan, ces jeux répétitifs valent avant tout dans l’ordre du discours, insémination d’un ordre symbolique préexistant auquel le sujet infantile se soumet, en détruisant l’objet (la mère, la bobine) dans la provocation anticipante de son départ et de son retour. Le départ réel prend corps dans cette « jaculation élémentaire, Fort ! Da ! », disjonction de phonèmes par laquelle l’enfant se catapulte hors de son berceau malheureux dans l’ordre signifiant à travers le système du discours. La schizoanalyse n’entend pas écraser le dispositif ludique de cette petite machine désirante en la fixant à une stase maternelle-orale (mini-cinéma porno intérieur, dit joliment Guattari), ou à une stase langagière, même si elle en participe, mais sans s’y réduire. Pas d’éternel retour de la répétition, ni de malédiction psychique qui tienne pour la schizoanalyse : dès qu’on prend en vue l’ensemble de l’installation, bobine, berceau, sieste de l’enfant et regard de l’observateur, on a affaire à une ritournelle « probablement heureuse », un jeu d’enfant. Foin de la prévalence sophistiquée de la mort, pulsion contraire à la vie ou accès au symbole par meurtre de la chose, mimétisme érudit d’un Lacan séduit par la philosophie, pour qui le « petit d’homme » éclipse le réel dans le symbolique par un tour de force spécifiquement humain. Le dispositif de tels jeux n’est pas très différent de l’installation de l’oiseau Scenopoïetes dentirostris, qui retourne les feuilles alentour pour exposer leur faces pales, vocalise en modulant les chants audibles d’espèces éventuellement différentes et présente les plumes colorées à la naissance de son bec, selon une dramaturgie complète. L’installation dans les ritournelles collectives de l’enfant n’équivaut pas sans doute à la parade sexuelle d’un oiseau australien. L’enfant pourtant aussi s’invente scenopoïetes, compose une scène avec des ready made, nouveau plateau sur lequel il cherche à se distinguer. « Fort, c’est la plongée chaosmique, Da, c’est la maîtrise d’une complexion différenciée ».
Si Guattari emprunte bien le terme même de ritournelle à Lacan, mais pour dynamiter, de proche en proche, le statut de la répétition en psychanalyse, celui de la reproduction, et l’anthropomorphisme phallocrate de tout discours qui pense un temps en général pour l’homme en général. Toute la schizoanalyse s’inscrit dans ce sursaut politique contre la prévalence de l’éternel, de l’universel valable en tout temps et en tout lieu, dans la pratique comme dans le concept, dans la théorie comme dans la clinique. Lacan se servait du terme de ritournelle pour dénommer les stéréotypies des langages privés psychotiques, leur agrammaticalité scandée, répétitive, butée, obsessionnelle. Guattari en tord l’usage dès 1965, dans sa pratique clinique : la  ritournelle désigne bien dans ce texte ancien la pauvre chanson (stéréotypie, protocole) du psychotique R. A., mais n’agit pas du tout comme structure stable de la psychose. Elle suscite immédiatement un procédé fomenté par l’analyste pour le faire ricocher hors de sa torpeur, en lui faisant recopier à tour de bras Le Château de Kafka, pour lutter contre sa compulsion par une répétition espérée fortifiante, mais dont les effets aléatoires, effets pour voir,  ne pourront s’apprécier qu’à la faveur d’un changement dans la situation clinique.
Penser la répétition comme ritournelle change en effet la donne. Ce retour différenciant fait du circuit du revenir un écart à soi, une déterritorialisation. Que du soi n’émerge que dans cet écart change du même coup la clinique analytique, le rôle du thérapeute et celui du symptôme, tout comme la conception qu’on se fait d’une identité, du sujet, de la genèse, du temps et de la vérité, bref bouleverse notablement l’appareil théorique des sciences et de la philosophie. L’habitude vitale, ou sa cousine élaborée, la répétition, joue certes comme une « seconde nature », mais celle-ci n’a rien d’un bond transcendant dans l’univers atemporel du symbolique, elle provient au contraire de l’irruption temporelle d’une initiative, aussi petite soit-elle, pour accrocher aux formes déjà là, perçues comme menaçantes (ou à compléter dans l’urgence), des routines ou des rituels nouveaux et plus propices, même si la ritournelle, ligne de fuite, peut se retourner en ritournelle de fixation, en ligne de mort. La ritournelle ne précipite pas le « petit d’homme », pensé au masculin du général, dans l’ordre symbolique universel, mais trace une ligne d’erre hésitante, déambulatoire et motrice, au lieu d’être exclusivement langagière. Cet agencement territorial se révèle actif dans l’ordre vital (animaux, plantes), social (nomes grecs, routines sociales) et mental, selon les trois versants solidairement imbriqués de l’écologie, sans que l’humain s’excepte de la nature. Ni primat du signifiant, inconscient ou linguistique, ni domaine réservé d’une spiritualité humaine parachutée dans la nature comme exception théologique. Que l’enfant chante et gesticule pour conjurer sa peur du noir arrache le procédé au langage : il se peut qu’il y ait des paroles, ce n’est pas décisif. Ce qui compte désormais c’est le rythme vocal, son aspect moteur autant que phonatoire. C’est lui qui tient l’affiche dans la version de Mille plateaux, que Guattari, un an plus tard, signe avec Deleuze :
Un enfant dans le noir, saisi par la peur, se rassure en chantonnant. Il marche, s’arrête au gré de sa chanson. Perdu il s’abrite comme il peut, ou s’oriente tant bien que mal avec sa petite chanson. Celle-ci est comme l’esquisse d’un centre stable et calme, stabilisant et calmant, au sein du chaos. Il se peut que l’enfant saute en même temps qu’il chante, il accélère ou ralentit son allure ; mais c’est déjà la chanson qui est elle-même un saut : elle saute du chaos à un début d’ordre dans le chaos, elle risque aussi de se disloquer à chaque instant.
La chanson, cette fois, tient le rôle principal : l’enfant «  s’abrite comme il peut dans sa petite chanson ». Celle-ci vaut comme esquisse posturale et motrice, un schéma dynamique, un abri portatif. L’esquisse ébauche, abrège et condense un centre rassurant, non donné mais prospectif, à la manière de l’espace transitionnel chez Winnicott, ou dont une ligne d’erre, chez des enfants autistes, s’enlève sur un trajet coutumier (Deligny), le brouille, le biffe et le surcharge. Le soi ne s’établit guère dans l’isolement du signifiant, mais tisse sa pelote spatiotemporelle, sur un mode qui n’est pas idéationnel (mental), mais pratique, par individuation qui prend phase dans son milieu en le transformant (Simondon). C’est la chanson qui fait centre (et non l’enfant), et ce début d’ordre marque un saut « au gré de la chanson ». Un tel saut n’indique aucune rupture de transcendance et n’est pas réservé aux humains. On n’atteint pas à la complétude mortifère du symbolique, mais on tricote, dans la viscosité de la chanson, un mixte d’univers incorporel et de territoire existentiel, en quoi consiste une habitation. Le saut marque le passage des milieux préexistants éventuellement perçus comme chaotiques (angoissants) au territoire.
Anne Sauvagnargues
Ritournelles de temps / 2013
Extrait du texte publié dans Chimères n°79, Temps pluriels
Ritournelles de temps / Anne Sauvagnargues / Chimères n°79, Temps pluriels dans Chimères mummenschanz

L’Inconscient machinique / Félix Guattari / Chimères / Philo-performances : Temps pluriels, 2 / à la Maison populaire de Montreuil 22 février 2013 / John Cage / Music for Marcel Duchamp

Le temps des ritournelles : les ritournelles capitalistiques
Le temps n’est pas subi par l’homme comme quelque chose qui lui viendrait de l’extérieur.On n’a pas affaire à du temps « en général » et à de l’homme « en général ». De même que l’espace est visagéifié selon les normes et les rituels sociaux dominants, le temps est « battu » par des agencements concrets de sémiotisation : collectifs ou individués, territorialisés ou déterritorialisés, machiniques ou stratifiés. Un enfant qui chantonne dans la nuit parce qu’il a peur du noir, cherche à reprendre le contrôle d’événements qui se déterritorialisent trop vite à son gré et qui se mettent à proliférer du côté du cosmos et de l’imaginaire. Chaque individu, chaque groupe, chaque nation « s’équipe » ainsi d’une gamme de ritournelles conjuratoires. Les métiers et les corporations, de la Grèce antique, par exemple, possédaient en propre une sorte de sceau sonore, une courte formule mélodique appelée « nome ». Ils s’en servaient pour affirmer leur identité sociale, leur territoire et leur cohésion interne ; chaque membre du groupe « appartenant » au même shifter sonore, la ritournelle prenait ainsi fonction de sujet collectif et a-signifiant de l’énonciation. Tout ce que l’on sait des sociétés les plus anciennes nous indique qu’elles ne séparaient pas, comme le font les société capitalistiques, les composantes de chant, de danse, de parole, de rituel, de production, etc. (par exemple, dans les langues africaines dites « à ton », un mot changera de sens suivant que certains de ses phonèmes seront produits sur un ton aigu ou sur un ton grave). En fait, dans ce type de sociétés on se méfie d’un division trop accentuée du travail et des modes de sémiotisation. Les spécialistes – par exemple, les forgerons en Afrique – sont « localisés » au sein de castes, leur savoir-faire inquiète, il suppose certaines accointances avec les puissances magiques (2). Elles confient à des agencements hétérogènes (associant le rituel au productif, le sexuel au ludique, au politique, etc.), le soin d’effectuer les transitions de phase de la vie sociale, – du moins celles qui ont une importance collective marquée. Le diagrammatisme ne fait donc pas appel ici à une machine d’expression autonome, à des formations de pouvoir hiérarchisées qui le tiennent sous leur coupe pour capitaliser à leur profit tous les « bénéfices » de la division sociale-sémiotique du travail.
Les sociétés capitalistiques abandonnent cette méfiance à l’égard du « pur » – le pur spécialiste d’une pure matière, telle que le fer, telle que le fil du discours ou le fil de l’écriture. C’est au contraire l’hétérogène, le mixte, le flou, le dissymétrique qui les inquiètent. L’importance primordiale que prendra pour elles les composantes scripturales sera corrélative, pour ces dernières, d’un processus de simplification, et de rationalisation. En Occident, l’autonomisation de l’écriture, de la parole, du chant, de la mimique, de la danse, etc., aura pour conséquence un certain dépérissement des raffinements calligraphiques, de la richesse des traits prosodiques, des étiquettes posturales, bref, de tout ce qui donnait vie et grâce aux agencement d’expression mixtes. Chaque composante a acquis une indépendance, jalousement surveillée par des spécialistes, des vedettes, des champions… Ces transformations, dans le domaine de la musique, se sont traduites par une disparition progressive des rythmes complexes et par une binarisation et une ternarisation des rythmes de base. Cette « purification » a été également assortie d’un appauvrissement général des timbres (3), sinon des cellules méthodiques de base.
La simplification des rythmes de base de la temporalisation – ce que j’appelle les ritournelles – concourt en sens inverse des modes de consistances précédemment évoqués (4). Sous l’angle de leur consistance intrinsèque, elle conduit à un appauvrissement, à une sérialisation des agencements qu’elle affecte (dans l’univers des ritournelles capitalistiques, tout le monde vit aux mêmes rythmes et aux mêmes cadences accélérées). Sous l’angle de leur consistance inter-agencement, elle conduit, au contraire, à une multiplication infinies d’agencements d’énonciation axés sur des ritournelles spécialisées et hautement différenciées à partir de traits élémentaires. Les « nomes » des castes scientifiques, artistiques, sportives, etc., ne fonctionnent plus seulement comme signe de reconnaissance mais comme schéma rythmique de propositions machiniques, de diagrammes de toute sorte. (Le discours des mathématiciens véhiculera, par exemple, des formules complexes, des icônes relationnelles, des index d’orientation épistémologique selon des conséquences spécifiques.)
Les ritournelles capitalistiques, au même titre que les traits de visagéïté, doivent être classées parmi les micro-équipements collectifs, chargés de quadriller notre temporalisation la plus intime, et de modéliser notre rapport aux paysages et au monde vivant. Les unes et les autres ne peuvent d’ailleurs pas être séparées. Un visage est toujours associé à une ritournelle ; une redondance significative est toujours associée à un visage, au timbre d’une voix… « Je t’aime, ne me quitte pas, tu es ma terre, ma mère, mon père, ma race, la clé de voûte de mon organisme, ma drogue, je ne peux rien faire sans toi… Ce que tu es réellement – homme, femme, objet, idéal de standing – importe peu, en fait. Ce qui compte, c’est que tu me permettes de fonctionner dans cette société, c’est que tu neutralises, par avance, toutes les sollicitations des composantes de passage qui pourraient me faire sortir des rails du système. Rien ne pourra plus passer qui ne passe par toi… » C’est toujours la même chanson, la même misère secrète, quelle que soit la diversité apparente des notes et des paroles. Dès l’époque baroque, la musique occidentale a eu la prétention de devenir un modèle universel, absorbant occasionnellement et avec condescendance quelques thèmes « folkloriques ». Les musiques n’ont plus été liées à des territoires, si ce n’est sur le mode de la séduction exotique. Il y a eu désormais la Musique.
Les musiques jouées dans les cours des royautés européennes ont imposé leur loi, leurs gammes, leurs rythmes, leur conception de l’harmonie et de la polyphonie, leurs procédés d’écriture, leurs instruments… Vue de « l’extérieur », cette musique pure – déterritorialisée – semble plus riche plus ouverte, plus créatrice que les autres. Mais qu’en est-il exactement au niveau des agencements « consommateurs » individués ou collectifs ? Les ritournelles de consommation courante, qui sont les sous-produits de la musique « classique », celles qui nous tournent dans la tête toute la journée, ne se sont-elles pas, au contraire, appauvries, à mesure qu’elles se focalisent sur une énonciation individuée et que leur production se mass-médiatisait » ?
Au lieu d’être agencée à partir de systèmes territorialisés, tels que la tribu, l’ethnie, la corporation, la province, leur subjectivation s’est intériorisée et individuée sur les territoires machiniques que constituent le moi, le rôle, la personne, l’amour, le sentiment « d’appartenir à ». L’initiation aux sémiotiques du temps social ne relève plus désormais de cérémonies collectives mais de processus d’encodage, centrés sur l’individu, tendant à conférer une part toujours plus grande aux média. Ainsi, au lieu des berceuses et des comptines d’autrefois, il revient aujourd’hui à un nounours télévisuel – étalonné suivant les dernières méthodes de marketing – d’induire les rêves des enfants, tandis que des rengaines neuroleptiques sont administrées, à haute dose, aux jeunes gens et aux jeunes filles en mal d’amour… Ces rengaines, ces rythmes, ces indicatifs, ont envahi tous les modes de sémiotisation du temps ; elles constituent cet « air du temps » qui nous conduit à nous sentir « comme tout le monde » et à accepter « le monde comme il va… ». Lorsque Pierre Clastres évoque le chant solitaire d’un Indien face à la nuit, il le décrit comme tentative de sortie des processus « d’assujetissement de l’homme au réseau général des signes » (5), comme agression contre les mots en tant que moyen de communication. Parler, selon lui, n’implique pas nécessairement de « mettre l’autre en jeu ». Une telle échappée hors des redondances sociales, un tel « décollement » des ritournelles et des visagéïtés de l’altérité dominante, est devenu sans doute beaucoup plus difficile à atteindre dans des sociétés comme les nôtres vivant sous un régime général de bouillie inter-subjective, malaxant les flux cosmiques et les investissements de désir avec le quotidien le plus dérisoire, le plus borné, le plus utilitaire. Pouvons-nous même encore concevoir un mode d’existence, tel celui des Indiens d’Amazonie, qui n’exclut jamais, quel que soit son degré d’intégration sociale, un face-à-face solitaire avec la nuit et avec la finitude de la condition humaine ? Ce n’est pas tout à fait en vain que les psychanalystes structuralistes estiment aujourd’hui devoir fonder le Sujet et l’Autre sur un rapport exclusif au signifiant ! C’est bien, en effet, dans cette impasse que nous conduit l’évolution des sociétés « développées » !
L'Inconscient machinique / Félix Guattari / Chimères / Philo-performances : Temps pluriels, 2 / à la Maison populaire de Montreuil 22 février 2013 / John Cage / Music for Marcel Duchamp dans Chimères cindy-sherman-2
On pourrait appeler « illusion moderniste » tout ce qui nous amène à apprécier notre rapport à la vie, au temps, à la pensée, aux arts… comme étant supérieur à celui des sociétés anciennes ou archaïques du seul fait qu’il est « armé » machiniquement, c’est-à-dire qu’il met en jeu d’innombrables relais instrumentaux et sémiotiques, et développe ce que Pierre Francastel appelle un « tiers monde » entre la matière et l’image. Kafka, dont il est fréquent de voir les héros se heurter à leur propre solitude sous l’espèce d’un insupportable sifflement et qui lui-même souffrait cruellement du moindre bruit, a parfaitement décrit cette inanité du répondant sonore capitalistique dans notre rapport au temps. (« … le chant a existé chez nous dans l’ancien temps, nos légendes en font mention : il nous reste même des textes de ces chansons d’autrefois, quoique personne ne puisse plus les chanter. Nous nous faisons donc une idée de ce que peut être le chant, et l’art de Joséphine ne correspond précisément pas à cette idée. Est-ce du chant ? N’est-ce pas plutôt un sifflement ? ») (7)
L’effondrement des ritournelles territorialisées nous conduit à la limite d’un sifflement trou-noir. Musique binaire s’il en fut ! Toute la musique occidentale pourrait être considérée comme une immense fugue développée à partir de cette unique note vide. Colmater le trou noir de sa folie par des ritournelles d’enfance de plus en plus évanescentes, de plus en plus déterritorialisées, faire proliférer à l’infini leurs cellules de base par d’incessantes créations mélodiques, harmoniques, polyphoniques et instrumentales ; ne fut-ce pas, d’ailleurs, le destin d’un Robert Schumann qui eut à incarner, y compris jusque dans son effondrement final, le tournant peut-être le plus décisif de la musique scripturale (8) ? Lorsque des musicologues transcrivent aujourd’hui en notations occidentales les musiques dites « primitives », ils mesurent mal le nombre de traits de singularité qu’ils ne peuvent recueillir, en particulier ceux qui concernent les rapports secrets qui les lient à des énoncés magiques ou à des rituels religieux (9). Un spécialiste qui établira par exemple le relevé des rythmes complexes caractérisant certaines de ces musiques, traduira une rupture de rythme en terme de syncope ou de contretemps. Pour lui, la base, la référence universelle, ce sera l’isorythmie. Ils oublient que les « primitifs » ne fonctionnent certainement pas à partir des mêmes machines abstraites de rythme que les nôtres ! Leur vie paraît s’agencer selon des rythmes de grande amplitude dont nous avons perdu toute capacité de repérage, hantés que nous sommes par nos propres ritournelles uniformément isorythmiques. Nous pourrions sans doute relativement mieux situer ce problème en nous reportant aux rythmes de notre enfance, aux ruptures incessantes de substance d’expression et de temporalisation qui la caractérisaient et dont nous gardons la nostalgie… Avec l’école, le service militaire et « l’entrée dans la vie » par de grands couloirs carrelés sentant l’eau de Javel, nos ritournelles ont été purifiées, aseptisées. Une étude approfondie de ce phénomène conduirait certainement à établir une corrélation entre la montée de l’illusion moderniste et le progrès de l’hygiène publique !
Nous ne prônons pas ici un quelconque retour au primitivisme de l’enfance, de la folie ou des sociétés archaïques. Si quelque chose est infantile dans nos société ce ne sont pas les enfants mais la référence des adultes à l’enfance. Ce que nous devons viser, dans une perspective schizo-analytique, ce ne sont donc pas des régressions, des fixations aux comptines du premier âge, mais le transfert dans les champs pragmatiques capitalistiques de blocs d’enfance associant des redondances de ritournelles et des redondances de visagéïté.
A mesure que les agencements territorialisés « d’origine », comme ceux de la famille élargie, des communautés rurales, des castes, des corporations, etc., ont été balayés par des flux déterritorialisés, les composantes de conscientialisation se sont accrochées et cramponnées à des objets résiduels ou des ersatz sémiotiques. (Tout un jeu d’affinités électives, ou même de filiation directe, pourrait peut-être ainsi être mis à jour entre la Dame de l’amour courtois, le puérilisme du sentiment romantique, la fascination nazie sur le sang aryen et l’idéal de standing régnant dans les sociétés développées.) Cette déterritorialisation capitalistique des ritournelles a sélectionné des traits de matière d’expression se prêtant au jeu de ce qu’on pourrait appeler la politique des extrêmes. Les noyaux machiniques des agencements de temporalisation partent, en effet, dans trois directions à la fois :
1) vers une subjectivation hyper-territorialisée, en particulier dans le domaine de l’économie domestique, en ouvrant un champ quasi-illimité à des opérations de pouvoir portant sur le contrôle des rythmes du corps, des mouvements les plus imperceptibles du conjoint et des enfants – « Qu’est-ce que tu as, tu n’es pas comme d’habitude, qu’est-ce que tu penses, de quoi est faite ta jouissance (ou ton refus de jouissance)… »;
2) vers un diagrammatisme toujours plus « rentable » pour le système, par le développement de nouvelles technologies d’asservissement chronographique des fonctions humaines. La ritournellisation de la force de travail ne dépendant plus d’initiations corporatives, mais de l’intériorisation de blocs de code, de blocs de devenirs professionnels standard – partout le même type de cadre, d’agent de maîtrise, de bureaucrate, d’agent technique, d’O.S., etc. -, délimitant des milieux, des castes, des formations de pouvoir déterritorialisées ;
3) vers une mutation rhizomique, déterritorialisant les rythmes traditionnels (biologiques et archaïques), annulant les ritournelles capitalistiques et ouvrant la possibilité d’un nouveau rapport au cosmos, au temps et au désir.
Nous sommes partis de l’idée, qu’au même titre que la redondance de visagéïté, les redondances de ritournelle jouaient un rôle essentiel dans la micro-politique des composantes conscientielles. s’il en est bien ainsi, nous n’aurons pas à revenir sur les questions de consistance moléculaire de champ des ritournelles puisqu’elles sont les mêmes que celles de la visagéïté (10). Mais il nous reste à fonder la légitimité d’un tel parallèle. Il n’y a rien d’extraordinaire à conférer aux visages un rôle expressif déterminant et à postuler qu’ils tiennent une place fondamentale dans la genèse des effets de signification ! Mais en va-t-il de même avec cette matière insaisissable des ritournelles ? Ne s’agit-il pas de quelque chose de beaucoup plus passif ? D’une façon générale, tout ce qui concerne notre rapport au temps ne nous laisse-t-il pas beaucoup plus démunis que ce qui concerne notre rapport à l’espace ? On circule plus aisément dans l’espace que dans le temps ! L’étude de certains traits de consistance intrinsèque des redondances de ritournelle nous montrera, au contraire, que non seulement celles-ci relèvent bien du même type de double jeu des composantes conscientielles (conscience opaque de résonance et/ou hyperconscience diagrammatique) mais, qu’en outre, elles peuvent avoir une action déterritorialisante plus puissante, à plus longue portée que celles de visagéïté. C’est du moins dans cette direction que nous orientera notre analyse des ritournelles proustiennes. Je me propose donc de montrer dans la seconde partie de ce chapitre, que c’est d’abord et avant tout dans le domaine de l’éthologie animale que nous devrons fonder l’existence d’une problématique de l’innovation, de la créativité, voire, de la liberté, concernant les composantes de ritournelle.
Félix Guattari
l’Inconscient machinique / 1979
A écouter : John Cage / Music for Marcel Duchamp

A la maison populaire de Montreuil, chaque mois, une lecture, un rendez-vous, des invités, des discutants lointains ou présents, des performances artistiques, des interventions du public.
Ces séances contribueront au numéro 79 de Chimères / Chaosmose, Temps pluriels, à paraître en mai 2013.

Nous poursuivons nos rencontres de philo-performances, pour mettre en percolation pensées, affects et pratiques ; nos séances de lecture processuelles invitent chacun-e à mixer Chaosmose et l’Inconscient machinique pour provoquer de légers tremblements de pratiques : nous voudrions avec ces approches sensibles, d’angles et de niveaux différents – performances artistiques, théoriques, singulières – provoquer un décentrement des points de vues.

vendredi 22 février / Shifters de subjectivation
Avec Pascale Criton (musicienne) / Anne Querrien (sociologue) / Anne Sauvagnargues (philosophe) et quelques invités dont Deborah Walker (violoncelle), Cécile Duval (voix)

Maison Populaire
9 bis rue Dombasle 93100 Montreuil – 01 42 87 08 68
http://www.maisonpop.net/

Temps pluriels, 1 : cliquez ICI
Photos Cindy Sherman
cindy-sherman-1 Chimères dans Désir
1 Cf. Histoire de la musique, Encyclopédie de la Pléiade, tome I, p.1168.
2 Par exemple chez les Bambara la circoncision est toujours pratiquée par le forgeron, Dominique Zahan, Sociétés d’initiation, Mouton, 1960, p.110.
3 C. Sachs a relevé que 26 variétés de sons ne différant pas de hauteur pouvaient être jouées par un lettré sur une cithare. Cité par R. Francès, la Perception en musique, Vrin, 1972, p.18.
4 Cf page 48.
5 Pierre Clastres, la Société contre l’Etat, Ed. de Minuit, pages 107 et suivantes.
6 « Ce qui importe, c’est l’existence entre la perception et l’image d’un relais intermédiaire, à la fois concret, si l’on considère la machine, et abstrait, si l’on considère la représentation. On voit ainsi se dégager la notion d’un tiers monde, situé entre la matière et l’image, univers non pas naturel mais fabriqué, engagé à la fois, sous des formes diverses, et dans le concret, et dans l’imaginaire. » Pierre Francastel, la Figure et le Lieu, Gallimard, 1973, p.68.
7 Joséphine la cantatrice ou le peuple des souris, trad. OEuvres complètes de Kafka, Cercle du livre précieux, tome IV, p.235. Relevons également dans perspective que, pour John Cage, une politique du son ne devrait pas faire obstacle au silence, et que le silence ne devrait plus être un écran à l’égard du son. Il envisage une sorte de « récupération » du néant, comme le montre l’extrait suivant d’un de ses entretiens avec Daniel Charles, Pour les oiseaux, John Cage, Belfond, 1976 :
John Cage – Ce néant n’est encore qu’un mot.
D. Charles – Comme le silence il doit se supprimer lui-même…
JC – Et par là on revient à ce qui est, c’est-à-dire aux sons.
DC – Mais ne perdez-vous pas quelque chose ?
JC – Quoi ?
DC – Le silence, le néant…
JC – Vous voyez bien que je ne perds rien ! Dans tout cela, il n’est pas question de perdre, mais de gagner !
DC – Revenir aux sons, c’est donc revenir, en deçà de toute structure, aux sons « accompagnés » de néant… (p.32)
Cf. également la comparaison que John Cage établit entre le dépassement de ce qu’on appelle la musique et de ce qu’on appelle la politique : « la politique c’est la même chose. Et je peux bien parler alors de « non-politique » comme on parle à mon propos de « non-musique » (p.54).
8 Cf. le très bel hommage du musicien Jacques Besse : « Robert Schumann est interné », la Grande Pâque, Belfond, 1969.
9 Dans certaines musiques africaines, par exemple, on tambourine une phrase sans l’articuler verbalement.
10 J’essayerai de montrer dans l’essai suivant sur Proust que la conscience visagéïfié peut coïncider, dans certains cas, avec la conscience ritournellisée.




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