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Ritournelles de temps / Anne Sauvagnargues / Chimères n°79, Temps pluriels

Ritournelle : ce vocable naïf et enfantin emporte dans ses trois syllabes les redondances de l’enfance, le retour des refrains et des rondes, des comptines et des jeux, même s’il prend son amorce dans la musique savante et menace à chaque instant de s’effondrer en rabâchage, ou se scléroser en rengaine. Guattari s’en empare pour aborder le problème du temps par un bord vraiment singulier, celui de la répétition, vue sous l’angle tonique de l’individuation des vivants, qui se territorialisent en se temporalisant. La ritournelle déclenche rythme et mesure spatiotemporels sur un mode esthétique, sensible, comme habitude, habitation, habituation.
On entre dans la question du temps par ce vecteur singulier et vital de la temporalisation, d’une individuation qui prend consistance et se subjectivise en configurant son milieu. C’est un temps écologique lié aux existants sensibles : non un temps de l’existence, ni un temps cosmologique englobant. D’emblée pluralisé, feuilleté, ni homogène, ni unitaire, la ritournelle nous place dans la situation la plus concrète du temps battu, pluralisé par l’ensemble discordant des rythmes divers à travers lesquels nous nous configurons. Les cloches qui battent le temps au sommet des églises, la sirène des usines, les horloges au fronton des mairies ou des gares comptent des temps divers aussi bien que nos rythmes circadiens, le retour des nuits et des jours. Faudrait-il unifier ces temps pluriels sur une mesure homogène ? En choisissant le terme de ritournelle, Guattari le conteste vigoureusement.
La ritournelle ne concerne pas le statut du temps abstrait mais les modes rythmiques et divers de temporalisation. On ne cherche pas à isoler la dimension transhistorique du temps en général, mais on le capte là où il est modalisé par une (des) ritournelles. « Les rythmes de base de la temporalisation – ce que j’appelle les ritournelles » précise Guattari qui nous avertit quelques pages plus tôt : « Le temps n’est pas subi par l’homme comme quelque chose qui lui adviendrait de l’extérieur. On n’a pas affaire à du temps “en général” et à de “l’homme” en général ».
Le temps n’a rien d’unidimensionnel, ni accroché à la course de la Terre, rythme écologique de la planète dans sa course autour de son étoile Soleil, ni temps de la conscience, unilinéaire, vecteur d’une intériorité qu’il ramasse et prolonge. Comme il ne s’agit pas du temps « en général » (du concept de temps), conforté par la fiction jumelle de « l’homme en général », ce temps n’est pas vécu, isolé dans le nouage d’une subjectivité qu’on se serait donné à l’avance, temps du souvenir, de la conscience distendue par l’intrusion du futur et la persistance du passé. Il ne s’accroche pas davantage au cadre cosmologique qui réfère le rythme des jours, des mois, des saisons et des ans au mouvement des astres, à leur périodicité régulière, image mobile de l’éternité. Puisque Guattari ne cherche pas le temps en général, ce temps cosmologique n’offre pas un cadre unifiant pour toutes nos périodes, cycle objectif du retour éternel du même, qui mesurerait toutes nos durées. Lui aussi vaut comme la ritournelle locale de la planète Terre, dans sa croisière spatiale, vaisseau écologique d’individuation des terrestres, d’ailleurs bien régional dans l’univers. Ni temps cosmologique objectif, ni temps de la conscience « en général », les ritournelles expriment le temps moins vécu que d’abord habité, buissons de signes sensibles par lesquels nous arrachons un territoire aux milieux environnants, par consolidation et habitude. Car l’habitude prend bien en vue le milieu temporel sous sa forme de répétition, mais valorise la prise de consistance, et la crise par laquelle nous prenons consistance lorsque nous intériorisons du temps comme puissance de transformation, en le stabilisant comme milieu, comme habitation.

Tra la la
C’est pourquoi la ritournelle démarre le plus simplement du monde, par le petit conte d’un enfant qui chante dans le noir. Le temps y est abordé du point de vue psychique de son actualisation, mais aussi de son habituation, par un petit foyer mutant de subjectivation qui cherche à affirmer sa consistance dans la durée en modulant son entrée dans un « temps “battu” par des agencements concrets de sémiotisation » :
Un enfant qui chantonne dans la nuit parce qu’il a peur du noir cherche à reprendre le contrôle d’événements qui se déterritorialisent trop vite à son gré et qui se mettent à proliférer du côté du cosmos et de l’imaginaire.
Qu’il s’agisse d’un enfant implique la coexistence d’un faisceau de problèmes : rythmes conjuratoires de la réassurance et de la consolidation précaire d’une identité, rythmes génétiques du développement psychique, du jeu et de l’apprentissage, où la répétition s’affirme comme mode de constitution du soi, scansion sensori-motrice et socialisée d’un rythme musical, joué, mis en variation, sur fond social : un enfant qui chantonne, pour s’équilibrer et se rassurer, le fait avec tout un agencement de subjectivation, qui met en œuvre les chansons qu’on lui a apprises, même s’il en sifflote une variation, opération qui lui permet d’ajuster un « chez soi » à partir du vocal, d’une motricité socialisante. Ce n’est pas un individu isolé, bien qu’il s’agisse d’un enfant conjugué au solitaire du singulier, qui se défend contre la peur du noir. Une jeune singularité s’essaye à habiter son monde, et vaut pour toute première fois, toute amorce, tout nouveau départ. L’axe par lequel Guattari prend la répétition est celui de la crise, de la rupture, de la riposte (des milieux au chaos) ; l’habitude est vue sous l’angle tonique du devenir.
La répétition se cristallise en crise, se consolide par mutation. Les deux aspects de l’habitude, cette répétition formatrice qui risque de se scléroser en mécanisme de reproduction, et la prise vacillante, précaire qui s’essaye à ménager une habitation favorable, sont ici agencés par Guattari, qui s’adosse à Différence et répétition : le jeu de la différence et de la répétition montre que la répétition elle-même est d’abord différenciante. Une habitude n’est pas donnée de tout temps, elle s’est prise une fois, s’est inscrite comme rupture temporelle avant de se consolider. À la manière de la première synthèse du temps, selon Deleuze, la fonction ritournelle contracte une habitude, conséquence d’un changement, et subsiste au-delà de ce changement, en se stabilisant en manière d’être. La contraction, synthèse passive, implique riposte à l’égard du changement qui lui a donné naissance, mais aussi stabilisation, qui peut sans doute se scléroser en mécanisme de reproduction, mais qui s’est d’abord installée par cette vertu de riposte, de transformation, de changement. Les deux versants du temps, rupture et durée, s’associent au cœur de la répétition, coupure et nouveau départ, bien qu’elle se consolide en redondance, en relative permanence, en consolidé de coexistence et de succession. Guattari entre dans bien dans le problème du temps par le devenir, mais change de cadrage : au lieu de l’instruire, comme le faisait Deleuze avant leur rencontre, dans l’ordre pensé de la métaphysique, il l’attrape sur un plan pratique, pragmatique, clinique et politique : comment faire pour changer nos habitudes, faire la révolution, transformer nos ritournelles.
L’exemple naïf de l’enfant qui lutte contre sa peur du noir implique ainsi sur un même plan la critique politique des ritournelles capitalistiques et de leur mode de reproduction, la psychopathologie clinique des automatismes de répétition, l’analyse génétique de la formation du soi, du jeu et de l’apprentissage, l’éthologie des habitations y compris animales, il faudrait ajouter végétales. La schizoanalyse embrasse tous ces aspects, et les articule à cette seule question : nous, enfants et militants aussi bien qu’oiseaux ou poissons, psychotiques et normopathes, comment prenons-nous consistance ? Par le jeu rythmique par lequel nous arrachons aux milieux environnants un territoire, grâce auquel seulement nous pouvons consister comme un centre, qui n’est pas donné, mais produit par ritournelles (de ritournelles) et jamais isolé de l’institution dans laquelle il prend phase.
Les ritournelles agissent dans l’ordre de la psychologie génétique, dans l’ordre politique et dans le jeu de l’art. Le jeu rythmique de réassurance, dans lequel la musique et l’art jouent un rôle décisif dès le plan sensori-moteur, soutient cette consolidation incertaine du soi. Valorisant cette fonction esthétique toujours sous sa face de rupture, Guattari saisit la puissance de répétition du jeu comme devenir, arrimage et accostage d’univers inédits, favorisant un territoire existentiel. Le jeu rythmique alterné du petit Hans, qui joue à la bobine et s’écrie « Ooo » lorsqu’il la lance, « Da » dès qu’il la ramène à lui, observé par Freud, qui l’entend comme ritournelle conjuratoire pour supporter l’absence de la mère, en répétant son départ, son retour, en fournit un autre cas. L’entrée temporelle (brèche) de la ritournelle engage toute la controverse avec la psychanalyse, la substitution de l’expérimentation à l’interprétation phantasmatique, de la machine à la structure. L’installation du petit Hans, tout comme la comptine chantonnée dans le noir, en présentent l’ébauche naïve et complète.
Un enfant se rassure dans le noir, ou bien bat des mains, ou bien invente une marche, l’adapte aux traits du trottoir, ou bien psalmodie « Fort-Da » (les psychanalystes parlent très mal du Fort-Da quand ils veulent y trouver une opposition phonologique ou une composante symbolique pour l’inconscient-langage alors que c’est une ritournelle). Tra la la.
Au lieu de la référer à une compulsion de répétition (Freud), pour faire face au départ de la mère, rejoué sans cesse – principe de plaisir s’abîmant dans la pulsion de mort,   ou d’y trouver une scansion phonologique d’opposition entre deux phonèmes, « fort (loin)-da (ici) », Guattari note la fonction d’interprète assumée par Freud, pour qui le son Ooo vaut non comme interjection, mais pour l’allemand adulte « fort » signifiant « loin ». Freud y voyait un masochisme logé au cœur du désir, perplexe pulsion de mort obligeant à répéter la perte pour s’en accommoder. Pour Lacan, ces jeux répétitifs valent avant tout dans l’ordre du discours, insémination d’un ordre symbolique préexistant auquel le sujet infantile se soumet, en détruisant l’objet (la mère, la bobine) dans la provocation anticipante de son départ et de son retour. Le départ réel prend corps dans cette « jaculation élémentaire, Fort ! Da ! », disjonction de phonèmes par laquelle l’enfant se catapulte hors de son berceau malheureux dans l’ordre signifiant à travers le système du discours. La schizoanalyse n’entend pas écraser le dispositif ludique de cette petite machine désirante en la fixant à une stase maternelle-orale (mini-cinéma porno intérieur, dit joliment Guattari), ou à une stase langagière, même si elle en participe, mais sans s’y réduire. Pas d’éternel retour de la répétition, ni de malédiction psychique qui tienne pour la schizoanalyse : dès qu’on prend en vue l’ensemble de l’installation, bobine, berceau, sieste de l’enfant et regard de l’observateur, on a affaire à une ritournelle « probablement heureuse », un jeu d’enfant. Foin de la prévalence sophistiquée de la mort, pulsion contraire à la vie ou accès au symbole par meurtre de la chose, mimétisme érudit d’un Lacan séduit par la philosophie, pour qui le « petit d’homme » éclipse le réel dans le symbolique par un tour de force spécifiquement humain. Le dispositif de tels jeux n’est pas très différent de l’installation de l’oiseau Scenopoïetes dentirostris, qui retourne les feuilles alentour pour exposer leur faces pales, vocalise en modulant les chants audibles d’espèces éventuellement différentes et présente les plumes colorées à la naissance de son bec, selon une dramaturgie complète. L’installation dans les ritournelles collectives de l’enfant n’équivaut pas sans doute à la parade sexuelle d’un oiseau australien. L’enfant pourtant aussi s’invente scenopoïetes, compose une scène avec des ready made, nouveau plateau sur lequel il cherche à se distinguer. « Fort, c’est la plongée chaosmique, Da, c’est la maîtrise d’une complexion différenciée ».
Si Guattari emprunte bien le terme même de ritournelle à Lacan, mais pour dynamiter, de proche en proche, le statut de la répétition en psychanalyse, celui de la reproduction, et l’anthropomorphisme phallocrate de tout discours qui pense un temps en général pour l’homme en général. Toute la schizoanalyse s’inscrit dans ce sursaut politique contre la prévalence de l’éternel, de l’universel valable en tout temps et en tout lieu, dans la pratique comme dans le concept, dans la théorie comme dans la clinique. Lacan se servait du terme de ritournelle pour dénommer les stéréotypies des langages privés psychotiques, leur agrammaticalité scandée, répétitive, butée, obsessionnelle. Guattari en tord l’usage dès 1965, dans sa pratique clinique : la  ritournelle désigne bien dans ce texte ancien la pauvre chanson (stéréotypie, protocole) du psychotique R. A., mais n’agit pas du tout comme structure stable de la psychose. Elle suscite immédiatement un procédé fomenté par l’analyste pour le faire ricocher hors de sa torpeur, en lui faisant recopier à tour de bras Le Château de Kafka, pour lutter contre sa compulsion par une répétition espérée fortifiante, mais dont les effets aléatoires, effets pour voir,  ne pourront s’apprécier qu’à la faveur d’un changement dans la situation clinique.
Penser la répétition comme ritournelle change en effet la donne. Ce retour différenciant fait du circuit du revenir un écart à soi, une déterritorialisation. Que du soi n’émerge que dans cet écart change du même coup la clinique analytique, le rôle du thérapeute et celui du symptôme, tout comme la conception qu’on se fait d’une identité, du sujet, de la genèse, du temps et de la vérité, bref bouleverse notablement l’appareil théorique des sciences et de la philosophie. L’habitude vitale, ou sa cousine élaborée, la répétition, joue certes comme une « seconde nature », mais celle-ci n’a rien d’un bond transcendant dans l’univers atemporel du symbolique, elle provient au contraire de l’irruption temporelle d’une initiative, aussi petite soit-elle, pour accrocher aux formes déjà là, perçues comme menaçantes (ou à compléter dans l’urgence), des routines ou des rituels nouveaux et plus propices, même si la ritournelle, ligne de fuite, peut se retourner en ritournelle de fixation, en ligne de mort. La ritournelle ne précipite pas le « petit d’homme », pensé au masculin du général, dans l’ordre symbolique universel, mais trace une ligne d’erre hésitante, déambulatoire et motrice, au lieu d’être exclusivement langagière. Cet agencement territorial se révèle actif dans l’ordre vital (animaux, plantes), social (nomes grecs, routines sociales) et mental, selon les trois versants solidairement imbriqués de l’écologie, sans que l’humain s’excepte de la nature. Ni primat du signifiant, inconscient ou linguistique, ni domaine réservé d’une spiritualité humaine parachutée dans la nature comme exception théologique. Que l’enfant chante et gesticule pour conjurer sa peur du noir arrache le procédé au langage : il se peut qu’il y ait des paroles, ce n’est pas décisif. Ce qui compte désormais c’est le rythme vocal, son aspect moteur autant que phonatoire. C’est lui qui tient l’affiche dans la version de Mille plateaux, que Guattari, un an plus tard, signe avec Deleuze :
Un enfant dans le noir, saisi par la peur, se rassure en chantonnant. Il marche, s’arrête au gré de sa chanson. Perdu il s’abrite comme il peut, ou s’oriente tant bien que mal avec sa petite chanson. Celle-ci est comme l’esquisse d’un centre stable et calme, stabilisant et calmant, au sein du chaos. Il se peut que l’enfant saute en même temps qu’il chante, il accélère ou ralentit son allure ; mais c’est déjà la chanson qui est elle-même un saut : elle saute du chaos à un début d’ordre dans le chaos, elle risque aussi de se disloquer à chaque instant.
La chanson, cette fois, tient le rôle principal : l’enfant «  s’abrite comme il peut dans sa petite chanson ». Celle-ci vaut comme esquisse posturale et motrice, un schéma dynamique, un abri portatif. L’esquisse ébauche, abrège et condense un centre rassurant, non donné mais prospectif, à la manière de l’espace transitionnel chez Winnicott, ou dont une ligne d’erre, chez des enfants autistes, s’enlève sur un trajet coutumier (Deligny), le brouille, le biffe et le surcharge. Le soi ne s’établit guère dans l’isolement du signifiant, mais tisse sa pelote spatiotemporelle, sur un mode qui n’est pas idéationnel (mental), mais pratique, par individuation qui prend phase dans son milieu en le transformant (Simondon). C’est la chanson qui fait centre (et non l’enfant), et ce début d’ordre marque un saut « au gré de la chanson ». Un tel saut n’indique aucune rupture de transcendance et n’est pas réservé aux humains. On n’atteint pas à la complétude mortifère du symbolique, mais on tricote, dans la viscosité de la chanson, un mixte d’univers incorporel et de territoire existentiel, en quoi consiste une habitation. Le saut marque le passage des milieux préexistants éventuellement perçus comme chaotiques (angoissants) au territoire.
Anne Sauvagnargues
Ritournelles de temps / 2013
Extrait du texte publié dans Chimères n°79, Temps pluriels
Ritournelles de temps / Anne Sauvagnargues / Chimères n°79, Temps pluriels dans Chimères mummenschanz

Yapou, vous avez dit Yapou ? / Alain Brossat

Il faudrait envisager, me semble-t-il, les morts-vivants comme une catégorie générique comportant toutes sortes de sous-ensembles et renfermant une multitude de singularités. Ainsi, je dirais volontiers que les silhouettes disposées le long de certaines routes, chez nous, figurant les automobilistes morts accidentellement sur le lieu même où elles sont disposées sont des morts-vivants. Ce ne sont certes que des représentations anonymes de ces morts, elles ne signalent que l’âge de la victime, mais aussi bien, elles les font « revivre » sans relâche et à titre monitoire pour les automobilistes qui passent ; et d’autres part, elles jouent un rôle de mémorial pour ceux qui ont connu ces morts, et qui, chaque fois qu’ils effectuent ce trajet, ont une pensée pour eux. D’une certaine façon, même, on pourrait dire que ces silhouettes, sont des « figurants » destinés à rappeler au peuple des vivants automobilistes (nous sommes pratiquement tous des vivants automobilistes) l’existence d’un immense peuple de morts singuliers – les accidentés de la route. Et c’est ce peuple qui se trouve en quelque sorte relevé et revient « vivre » d’une certaine manière flottante dans notre souvenir lorsque nous passons devant ces silhouettes. De la même manière, je dirais volontiers que les fameux Protocoles des Sages de Sion, le pamphlet antisémite forgé à la fin du XIXème siècle par un agent de la police secrète du Tsar, est une histoire de morts-vivants : il s’agit bien de convaincre un public désorienté, en quête d’explication des malheurs et injustices du présent, que ces infortunes trouvent leur explication dans les effets posthumes et ininterrompus d’une conspiration tramée par une poignée de potentats juifs de haut vol, depuis longtemps morts, mais toujours terriblement efficients. Des morts-vivants, donc, qui vampirisent le présent, ce qui est un des grands stéréotypes de la propagande antisémite classique. On pourrait multiplier les exemples destinés ainsi à nous convaincre que les morts-vivats sont, si l’on peut dire, un peuple de singularités. Nous allons maintenant nous arrêter sur l’une de ces singularités, une singularité auprès de laquelle tous les morts-vivants des films de G. Romero et du cinéma de vampires font figure, me semble-t-il, d’enfants sages. Cette singularité, c’est le Yapou, tel que destiné dans le roman éponyme de Shozo Numa (c’est un pseudonyme), Yapou bétail humain, dont la première partie a été récemment traduite en français (1). Shozo Numa est un romancier japonais, dont l’éditeur français nous dit qu’il est né en 1926 et dont on ne sait trop s’il est vivant ou mort… Yapou est une terrifiante anti-utopie ou, dans des termes plus convenus, un roman de science-fiction. L’auteur s’y projette en l’An 3970. Une société spatiale s’est formée, entièrement dominée par la race blanche ou plutôt, une aristocratie un patriciat blanc, comme dit l’auteur, car il y a aussi, nous y reviendrons, une plèbe blanche. Ce pouvoir blanc repose donc en premier lieu sur la conquête spatiale et s’est établi dans des formes variables sur différentes planètes. ce qui est constant, en revanche, c’est la forme de la suprématie blanche : les Noirs sont leurs esclaves ; quant aux Jaunes, ils ont disparu au cours de la Troisième Guerre mondiale et du fait de l’emploi d’armes nucléaires sophistiquées, à l’exception des Japonais, population insulaire, lesquels ont été progressivement transformés en Yapous, c’est-à-dire, selon la définition même de l’auteur, meubles vivants (« living furnitures », c’est lui-même qui propose cette traduction anglaise de l’expression japonaise qu’il emploie). Ici, une première précision d’importance : le roman a été publié en livraisons successives dans une revue de SF japonaise, et ce à partir de 1956. A l’évidence, il se conçoit donc comme une description hyperbolique de l’occupation de l’archipel japonais par les Américains, suite à la défaite de 1945. Il résulte une sorte de « métissage entre les conditions historiques de cet après-guerre, au Japon, et les obsessions sado-masochistes de son auteur, ainsi que celui-ci l’indique lui-même dans une postface écrite en 1970 et reprise dans l’édition française du premier volume. Avant de m’arrêter plus longuement sur la figure du Yapou, en tant que mort-vivant, je dessine en deux mots l’intrigue, des plus fantaisistes, du roman. Dans son mouvement d’expansion spatiale, l’aristocratie blanche a délaissé la planète Terre de ses origines, comme une sorte de province reculée, si bien qu’y vit encore, à l’état sauvage, et figée à l’époque « anhistorique », c’est-à-dire à la fin du XXème siècle, une humanité résiduelle, oubliée par les maîtres blancs de l’Univers. Le roman s’ouvre donc sur la présentation de l’idylle improbable d’une jeune aristocrate allemande, Clara, et d’un jeune intellectuel japonais, Rinichiro, en train de se promener dans une forêt allemande et de disserter sur la bonne manière de dresser chiens et chevaux (une femme blanche, un homme jaune, inexorable typologie des races).Rinichiro vient de prendre un bain, nu, dans un torrent glacé, lorsque survient l’événement par lequel tout arrive : un vaisseau spatial piloté par une jeune aristocrate vivant, elle, dans le temps « historique », Pauline, s’écrase à proximité des ébats de ces deux terriens « non-contemporains » d’elle. Alertés par le bruit, Clara et Rinichiro, toujours nus, se portent au secours de la naufragée de l’espace et se noue alors le fatal malentendu : Pauline pense avoir affaire à une contemporaine, aristocrate blanche (Clara a évidemment le type aryen, grande blonde au teint clair) accompagnée de son Yapou, puisque son compagnon est nu, comme le sont les Yapous, bétail humain, dans la société patricienne de l’espace… Je passe sur les différentes péripéties qui vont nous conduire au cœur (de pierre) du récit : Clara va accepter de s’embarquer sur le vaisseau spatial renfloué et s’intégrer rapidement à la société blanche aristocratique de l’espace. Elle va rapidement renoncer à convaincre ses hôtes que Rinichiro est un humain à part entière et, de surcroît, son fiancé, pour accepter la transformation de celui-ci en Yapou, meuble vivant placé à son service. A la fin de la première partie, suite à une série de transformations éprouvantes, Rinichiro est devenu une sorte d’animal de compagnie de Clara qu’il adore et révère comme une déesse. Le roman tout entier est écrit sur un ton d’humour noir ou d’ironie maléfique qui, explicitement, se réclame de Sade (abondamment évoqué dans la postface et pour ainsi dire paraphrasé, du moins dans l’esprit, à chaque page). En effet, le principe de base de la relation établie entre maîtres blancs (ou plutôt maîtresses, car ce sont les femmes qui dominent les hommes dans cette société spatiale, clin d’œil de l’auteur en direction du supposé matriarcat en vigueur dans les pays anglo-saxons) et bétail Yapou, est purement et simplement sadique : en même temps qu’ils deviennent de purs et simples accessoires destinés à la jouissance des maîtres blancs, des repose-pieds, des télépathes, des montures, des toilettes vivantes (c’est le côté maso/scato du roman), des prothèses sexuelles (c’est le côté porno/maso, tout aussi abondamment fourni), les Yapous demeurent intégralement « humains » en ce sens que leur intelligence et leur sensibilité humaine sont maintenues intactes, au fil des opérations, mutations et métamorphoses que les spécialistes de l’art leur font subir, et ceci, afin, précisément, qu’ils soient en condition de remplir les fonctions les plus complexes et de procurer aux maîtres les satisfactions les plus raffinées. Sur cette pente ouvertement sadique, certains Yapous vont être miniaturisés pour se transformer en samouraïs grands comme des soldats de plomb et se livrant entre eux, pour le plaisir des maîtres, à de sanglants combats ; d’autres deviendront des cure-dents, des baignoires, des jouets sexuels, ou plus scabreux encore. Et donc, conservant toutes leurs facultés intellectuelles, les Yapous vont avoir le loisir de souffrir indéfiniment et avec une intensité perpétuellement maintenue, de leur abaissement au rang d’ustensiles ou d’animaux – car eux, au fond, ne cessent jamais de se considérer comme des humains, et c’est cela, précisément, la descente aux enfers de Rinichiro que relate, avec luxe de détails, le roman… A moins que – et c’est là que se présente l’élément d’indétermination au point d’articulation litigieux entre sadisme et masochisme (voir sur ce chapitre les remarques de Deleuze dans son introduction à la lecture de Sacher-Masoch, Deleuze pour qui le sado-masochisme est une vue de l’esprit) à moins
Yapou, vous avez dit Yapou ? / Alain Brossat dans Brossat kago0110
donc, que le processus de transformation du Yapou ne se parachève en colonisation de son intelligence et de sa sensibilité par cette sorte d’opium qu’est la religion des maîtres. Il en vient alors à tirer une jouissance abjecte de sa condition de bétail et à pratiquer l’adoration de ceux-là mêmes qui l’ont réduit à cette condition. C’est alors le penchant maso qui se dévoile, dans un luxe de détails, tous plus abominables les uns que les autres, le masochisme, considéré comme une attitude ou un vice privé, entrant dans des jeux de correspondances infinis avec le penchant politique pour la soumission intégrale à un maître et l’adoration de celui-ci. En quel sens les Yapous peuvent-ils être considérés comme des mort-vivants ? La réponse est assez simple. Ils sont les témoins du désastre le plus intégral que puisse connaître l’humanité : celui de la destruction de son unité fondamentale, dans sa diversité même – culturelle, raciale, sexuelle, etc. En effet, ce que décrit le roman d’anticipation de Numa est au fond une sorte de IIIème Reich cosmique qui, non seulement aurait gagné la Seconde Guerre mondiale, asservi les peuples du monde entier, y compris ses alliés de la veille, aurait poursuivi l’expansion de sa puissance jusque dans les étoiles les plus reculées, mais serait, de surcroît, parvenu à réaliser les plus ultimes de ses fins ultimes, si j’ose dire, en désintégrant l’humanité en tant que genre et en rendant actuelle cette terrible utopie – un Empire fondé sur une série de principes de déclassement et de ségrégation : premièrement, la tripartition du genre humain en maîtres blancs, esclaves noirs, bétail Yapou (ce qui subsiste de la race jaune) – ceci, donc pour ce qui est de la part raciale de l’utopie ; et deuxièmement, ne l’oublions pas, rigoureuse partition et hiérarchisation de la race des maîtres en patriciens et plébéiens, sur le modèle romain des origines, une division codifiée et destinée à réserver la pure jouissance de la maîtrise à une aristocratie très réduite. L’Empire qu’imagine donc l’anticipation de Numa combine donc les traits de l’Empire romain, du Reich nazi, mais aussi de « l’Empire » américain, tel qu’il s’étend sur une partie du monde après la Seconde Guerre mondiale, avec le fond racial de l’établissement de cette puissance. « La conquête de l’espace avait été menée par une tribu anglo-saxonne, l’anglais étant ainsi devenue la langue commune de l’Empire EHS », lit-on page 23. Mais dans d’autres passages, c’est à l’autorité du théoricien nazi Alfred Rosenberg (*) qu’il est ironiquement fait allusion. Le Yapou, par conséquent, est le témoin le plus abaissé, le plus déclassé de la pire expérience que puisse faire un être humain, pour parler comme Hannah Arendt : sa radicale exclusion hors du champ de l’humanité. D’une certaine façon, ce dont le Yapou est témoin, dans le cauchemar maso de Numa, est pire que l’extermination programmée d’un groupe mis au ban de l’humanité par une puissance terroriste ou totalitaire. En effet, le Yapou, dans la mesure où il conserve intégralement ses facultés intellectuelles tout au long de son processus de dégradation et d’exclusion (il faut qu’il soit un meuble intelligent), est le témoin d’un désastre qui ne finit jamais. Il devient une pure matière première, un simple instrument de la jouissance du maître, son corps est entièrement refaçonné, on l’ampute, on le rabote, on le miniaturise, on lui greffe des prothèses, etc., afin qu’il puisse remplir adéquatement la fonction d’accessoire à laquelle il est destiné. Ici, l’imagination morbide et l’humour sinistre de l’auteur se donnent libre cours : là où il nous raconte par exemple comment un Yapou destiné à devenir une sorte de sac à main subit l’ablation intégrale du poumon droit afin de pouvoir ménager un espace de rangement suffisamment spacieux; là où il évoque les larmes de Yapou destinées à cirer les chaussures des maîtres : lorsqu’un maître veut donc faire briller ses chaussures, il frappe un Yapou avec une cravache dont la matière première est le sexe d’un Yapou mâle (ceux-ci sont généralement castrés) de manière à lui tirer des larmes, etc. Le souvenir des expérimentations médicales, chirurgicales, entreprises par les nazis et l’armée japonaise sur des prisonniers de guerre et des déportés vient hanter cette fantasmagorie. Avec un cynisme d’une impitoyable cruauté, Numa imagine un monde dans lequel se sont imposées les évidences du discours eugéniste racial, du suprématisme blanc, de l’idéocratie totalitaire exactement au même titre que ses ont imposées, en notre monde, les évidences du discours démocratique et de l’idéologie des Droits de l’Homme. L’énergie d’un désir porté par le penchant sadique et masochiste vient irriguer un imaginaire historique porté à ce petit jeu diabolique : et si, en 1945, c’était « l’autre côté » qui l’avait emporté ?
yapoumanga dans Chimères
Quelle alternative ou peut-être hétérotopie historique aurait trouvé là son commencement ? C’est ce petit jeu diabolique avec les possibles éliminés, irréalisés de l’Histoire moderne qui porte Numa à fictionner la figure du Yapou, comme une sorte de personnage conceptuel. Dans le tableau, inversé par rapport à nos propres sensibilités, que présente Numa, le Yapou est un anthropoïde qui ressemble en tous points à l’humain, mais dont la pure et simple condition de bétail, d’instrument de bien mobilier est devenu indiscutable pour l’aristocratie régnante. Sont évoqués au passage, et moqués comme il se doit, quelques doux rêveurs isolés, résiduels qui, à des époques plus ou moins récentes de l’Empire EHS, se sont essayés à maintenir, envers et contre toute évidence, l’idée que les Yapous étaient et demeuraient des humains. Dans cette société, ces égarés du droit de l’hommisme occupent la place qu’occupent chez nous les nostalgiques du IIIème Reich et les négateurs de l’existence des chambres à gaz. Cependant, le différend qui les oppose au régime de vérité institué rappelle que ce sont bien des processus politiques qui ont conduit à l’établissement de cette condition historique dans laquelle la jouissance infinie des maîtres a pour condition l’esclavage des Noirs et l’animalisation des Yapous (« singes jaunes », souvenir de la propagande états-unienne durant la guerre du Pacifique) (2). L’idée sous-jacente ici est de facture arendtienne : c’est le « tout est possible » que dévoilent les épreuves totatlitaires. La fiction imaginée par Numa tourne autour de l’idée d’une réalisation jusqu’au bout des possibles révélés, au cours du XXème siècle, par la montée des puissances totalitaires, des militarismes, etc. C’est l’idée de l’institutionnalisation et de l’éternisation d’un régime de Terreur aboslue fondé sur le démantèlement de la notion fondatrice de toute moralité politique : celle du genre humain, réactivée au temps des camps de concentration en tant que notion d’une espèce humaine increvable-insécable. Le Yapou est donc une variété de mort-vivant en tant qu’il est le témoin-victime ultime de ce désastre, c’est-à-dire de la mise à mort de l’humanité dont l’avènement du règne cosmique de l’aristocratie blanche est la condition. D’un côté, et en dépit de la totalité des transformations que lui font subir les maîtres, il n’a rien perdu de son humanité, son intelligence est intacte, les maîtres ont même à cœur de s’attacher les services de Yapous dotés d’un QI très élevé, plus ils sont intelligents et plus ils sont supposés être des instruments performants. Mais c’est ici, précisément, que se produit le basculement fatal : cette intelligence est intégralement aliénée au désir du maître, réduite à une fonction purement instrumentale ; les Yapous sont donc des animaux qui peuvent raisonner, parler entendre des ordres qui leur sont adressés indifféremment en anglais ou en japonais ; mais ils n’ont pas le droit de parler aux maîtres, ils sont, si l’on veut, des robots hypersophistiqués, hyperintelligents (Numa dit avoir été influencé par la lecture de la Guerre des salamandres de Karel Capek, l’inventeir du mot robot) ; mais le désastre pur est, précisément, que ces robots, meubles vivants, singes intelligents (etc.) soient des humains déclassés de par la décision politique d’un régime de terreur. En ce sens, ils s’apparentent au musulman des camps nazis, tel que le décrit Primo Lévi, commenté par Giorgio Agamben : une figure établie dans une zone d’indétermination entre humanité et inhumanité, vie et mort : ils n’appartiennent plus à l’humanité qualifiée parce qu’ils ont été rigoureusement désinscrits – l’interdiction qui leur est faite de parler aux maîtres en est un signe probant. Lorsque leurs maîtres meurent (même si ceux-ci ont atteint une espérance de vie de deux cents ans, ils n’ont pas encore conquis l’immortalité), les Yapous sont éliminés et servent d’engrais, à moins que leur peau, tannée, ne serve à fabriquer des combinaisons de plongée – encore et toujours les souvenirs des camps de concentration nazis… Mais, d’un autre côté, ils persistent bien à être et demeurer intégralement des humains malgré tout : ils souffrent comme des humains, ils sont les témoins de leur propre dégradation et chute en tant qu’humain, et ce jusqu’au moment où se boucle la boucle de la terreur, c’est-à-dire où ils sombrent dans un état de « servilité tout animal », s’attachent à leur maître comme un chien consacrant toute leur énergie à satisfaire ses désirs… Ici aussi, la contemporanéité du texte de Numa avec d’autres anti-utopies écrites sous le coup des épreuves totalitaires, comme le 1984 d’Orwell, est bien évidente. Le Yapou est la victime jusqu’au bout de la propagande totalitaire, entre terreur totale et servitude volontaire. La déchéance de Rinichiro, tombant de la condition avantageuse de fiancé d’une jeune, belle et riche aristocrate allemande à l’époque anhistorique à celle d’animal domestique soumis au caprice de celle-ci expose toutes les potentialités de cette « autre Histoire » imaginée par le romancier. Une fois parachevée cette opération de retraitement du jeune homme, écrit Numa, Clara « n’éprouvait plus aucun intérêt pour Rinichiro, mais sentait grandir son attachement pour Rin, ce Yapou dont on lui reconnaissait la propriété… Elle n’éprouvait plus pour lui la moindre compassion ». Rinichiro, entre-temps, a perdu son nom, il sera désormais identifié par un code qui renvoie à son chiffre ADN : TEVIN 1267. Dans sa postface, Numa évoque cette bifurcation historique imaginaire sur un ton qui n’est pas du tout celui de la mise en garde adressée aux contemporains ou du pronostic d’avenir désolé, mais plutôt d’une sorte d’objectivité glacée et désabusée qui se refuse à envisager ces possibles terrifiants du point de vue de la bonne moralité démocratique et droit de l’hommiste – encore une invention douteuse de l’homme blanc, sans doute, pour lui. il écrit ceci : « Si les nazis avaient gagné la guerre, le genre humain aurait sans doute été divisé en deux espèces. La défaite des nazis peut se lire à l’échelle de l’Histoire de l’humanité comme le résultat d’un hasard [je souligne, A.B.]. Penser les droits de l’homme, la liberté ou l’égalité comme le produit nécessaire d’un progrès accompli par le genre humain revient à ne pouvoir se libérer de manières de penser liées à une réalité déjà hsitoriquement établie ». Le romancier retrouve ici, inspiré par la position du vaincu de l’Histoire lui aussi, l’inspiration qui anime la radicale critique de l’historicisme et du progressisme consignée pour ainsi dire en lettres de sang dans les Thèses de Walter Benjamin sur le concept d’Histoire. C’est dire combien ce roman est, en son entier philosophique, comme le sont ceux de Sade, sans céder quoi que ce soit à la littérature à thèse – tout au contraire, en se rattachant à un genre longtemps considéré comme mineur, voire para-littéraire, la SF. La philosophie des maître blancs de l’Empire EHS, situé à plus de deux mille ans de l’époque où nous vivons, se résume, dans le roman,en cette brève sentence : « il ne faut pas confondre homo sapiens et être humain ». Cette philosophie rencontre celle de Hannah Arendt sur un mode paradoxal : en effet, elle part bien du principe que « l’être humain » se définit en premier lieu par des conditions d’appartenance et de reconnaissance, c’est-à-dire renvoie à des conditions subjectives. Encore une fois, c’est bien par l’effet d’un décret d’institution d’une forme politique aristocratique/autocratique que les Noirs sont établis dans la position de demi-hommes et les Yapous, reliquat des populations asiatiques, dans celles d’un bétail humain. Ce qui se dessine, c’est donc la complémentarité nécessaire entre le type d’Ordre destiné à assurer la jouissance sans fin de la caste des Maîtres et la production de différentes catégories d’humains déclassés, que l’on peut appeler des morts-vivants. Cette connivence saute aux yeux dans la citation suivante : La Paix ehsienne (Pax Ehsia), cette version noire ou sadienne de la Paix perpétuelle de Kant, s’établit ainsi : « En exécutant des esclaves noirs ou des Yapous, les Blancs évitent de s’entre-tuer. Si l’espérance de vie d’un esclave noir sur EHS est de trente ans, celle d’un blanc atteint en moyenne les deux cents ans, et cette différence tient essentiellement au fait que le premier meurt souvent de mort violente ». L’étrangeté troublante de l’hétérotopie dessinée par Shozo Numa est évidemment qu’elle finit toujours par nous reconduire, par un biais ou un autre, à notre propre monde terrestre, « province lointaine et arrièrée » pour les habitants de l’Empire EHS, en notre pauvre âge « anhistorique »…
Alain Brossat
Yapou, vous avez dit Yapou ? / 2008
Publié dans Chimères n°66-67 Morts ou vifs
A lire sur le Silence qui parle :
Yapou, bétail humain 1 et 2 / Shozo Numa

femmesmeubles dans Flux

1 Shozo Numa, Yapou, Bétail humain, vol. 1 et 2, traduit du japonais par Sylvain Carbonnel, Désordres, Laurence Viallet, 2005 et 2007.
2 Voir à ce propos le livre de John W. Dower : War Without Mercy – Race and Power in the Pacific War, Pantheon Books, New York, 1993.

(*) Note du Silence qui parle : ici rectification d’une erreur fatale que les rédacteurs de la revue Chimères ont alors laissé passer : il s’agit bien d’Alfred Rosenberg, et non d’Arthur (historien, militant marxiste, membre du KPD !) comme hélas imprimé !

Le lien vers Philip K. Dick est du Silence qui parle.

Le corps sans organes ou la figure de Bacon / Gilles Deleuze

« L’homme est malade parce qu’il est mal construit. Il faut se décider à le mettre à nu pour lui gratter cet animalcule qui le démange mortellement, dieu, et avec dieu ses organes, oui, ses organes, tous ses organes… car liez-moi si vous le voulez, mais il n’y a rien de plus inutile qu’un organe. Lorsque vous lui aurez fait un corps sans organes, alors vous l’aurez délivré de tous les automatismes et rendu à sa véritable et immortelle liberté. Alors, vous lui réapprendrez à danser à l’envers comme dans le délire des bals musette et cet envers sera son véritable endroit. »  Antonin Artaud
Le corps sans organes s’oppose moins aux organes qu’à cette organisation des organes qu’on appelle organisme. C’est un corps intense, intensif. Il est parcouru d’une onde qui trace des niveaux et des seuils d’après les variations de son amplitude. Le corps n’a donc pas d’organes, mais des seuils ou des niveaux. Si bien que la sensation n’est pas qualitative et qualifiée, elle n’a qu’une réalité intensive qui ne détermine plus en elle des données représentatives, mais des variations allotropiques. La sensation est vibration. On sait que l’œuf présente justement cet état du corps « avant » la représentation organique : des axes et des vecteurs, des gradients, des zones, des mouvements cinématiques et des tendances dynamiques, par rapport auxquels les formes sont contingentes ou accessoires. Toute une vie non organique, car l’organisme n’est pas la vie, il l’emprisonne. Le corps est entièrement vivant, et pourtant non organique. Aussi la sensation, quand elle atteint le corps à travers l’organisme, prend-elle une allure excessive et spasmodique, elle rompt les bornes de l’activité organique. En pleine chair, elle est directement portée sur l’onde nerveuse ou l’émotion vitale. On peut croire que Bacon rencontre Artaud sur beaucoup de points : la Figure, c’est précisément le corps sans organes (défaire l’organisme au profit du corps, le visage au profit de la tête) ; le corps sans organes est chair et nerf ; une onde le parcourt qui trace en lui des niveaux ; la sensation est comme la rencontre de l’onde avec des Forces agissant sur le corps, « athlétisme affectif », cri-souffle ; quand elle est ainsi rapportée au corps, la sensation cesse d’être représentative, elle devient réelle ; et la cruauté sera de moins en moins liée à la représentation de quelque chose d’horrible, elle sera seulement l’action des forces sur le corps, ou la sensation (le contraire du sensationnel). Contrairement à une peinture misérabiliste qui peint des bouts d’organes, Bacon n’a pas cessé de peindre des corps sans organes, le fait intensif du corps. Les parties nettoyées ou brossées, chez Bacon, sont des parties d’organisme neutralisées, rendues à leur état de zones ou de niveaux : « le visage humain n’a pas encore trouvé sa face… »(…) Il y a dans la vie beaucoup d’approches ambiguës du corps sans organes (l’alcool, la drogue, la schizophrénie, le sadomasochisme, etc.). Mais la réalité vivante de ce corps, peut-on la nommer « hystérie », et en quel sens ? Une onde d’amplitude variable parcourt le corps sans organes ; elle y trace des zones et des niveaux suivant les variations de son amplitude. A la rencontre de l’onde à tel niveau et de forces extérieures, une sensation apparaît. Un organe sera donc déterminé par cette rencontre, mais un organe provisoire, qui ne dure que ce que durent le passage de l’onde et l’action de la force, et qui se déplacera pour se poser ailleurs. « Les organes perdent toute constance, qu’il s’agisse de leur emplacement ou de leur fonction… des organes sexuels apparaissent un peu partout… des anus jaillissent, s’ouvrent pour déféquer puis se referment… l’organisme tout entier change de texture et de couleur, variations allotropiques réglées au dixième de seconde… » (Burroughs, le Festin nu, éd. Gallimard, p.21.). En effet, le corps sans organes ne manque pas d’organes, il manque seulement d’organisme, c’est-à-dire de cette organisation des organes. Le corps sans organes se définit donc par un organe indéterminé, tandis que l’organisme se définit par des organes déterminés : « au lieu d’une bouche et d’un anus qui risquent tous deux de se détraquer, pourquoi n’aurait-on pas un seul orifice polyvalent pour l’alimentation et la défécation ? On pourrait murer la bouche et le nez combler l’estomac et creuser un trou d’aération directement dans les poumons – ce qui aurait dû être fait dès l’origine » (Burroughs, p.146). Mais comment peut-on dire qu’il s’agit d’un orifice polyvalent ou d’un organe indéterminé ? N’y a-il pas une bouche et un anus très distincts, avec nécessité d’un passage ou d’un temps pour aller de l’un à l’autre ? Même dans la viande, n’y a-t-il pas une bouche très distincte, qu’on reconnaît à ses dents, et qui ne se confond pas avec d’autres organes ? Voilà ce qu’il faut comprendre : l’onde parcourt le corps ; à tel niveau un organe se déterminera, suivant la force rencontrée ; et cet organe changera, si la force elle-même change, ou si l’on passe à un autre niveau. Bref, le corps sans organes ne se définit pas par l’absence d’organes, il ne se définit pas seulement par l’existence d’un organe indéterminé, il se définit enfin par la présence temporaire et provisoire des organes déterminés. (…) On voit dès lors en quoi toute sensation implique une différence de niveau (d’ordre, de domaine), et passe d’un niveau à un autre. Même l’unité phénoménologique n’en rendait pas compte. Mais le corps sans organes en rend compte, si l’on observe la série complète : sans organes – à organe indéterminé polyvalent – à organes temporaires et transitoires. Ce qui est bouche à tel niveau devient anus à tel autre niveau sous l’action d’autres forces. Or cette série complète, c’est la réalité hystérique du corps. Si l’on se rapporte au « tableau » de l’hystérie tel qu’il se forme au XIXe siècle, dans la psychiatrie et ailleurs, on trouve un certain nombre de caractères qui ne cessent pas d’animer les corps de Bacon. Et d’abord les célèbres contractures et paralysies, les hyperesthésies ou les anesthésies, associées ou alternantes, tantôt fixes et tantôt migrantes, suivant le passage de l’onde nerveuse, suivant les zones qu’elle investit ou dont elle se retire. Ensuite les phénomènes de précipitation et de devancement, et au contraire de retard (hystérèsis), d’après-coup, suivant les oscillations de l’onde devançante ou retardée. Ensuite, le caractère transitoire de la détermination d’organe suivant les forces qui s’exercent. Ensuite encore, l’action directe de ces forces sur le système nerveux, comme si l’hystérique était un somnambule à l’état de veille, un « Vigilambule ». Enfin un sentiment très spécial de l’intérieur du corps, puisque le corps est précisément senti sous l’organisme, des organes transitoires sont précisément sentis sous l’organisation des organes fixes. Bien plus, ce corps sans organes et ces organes transitoires seront eux mêmes vus,  dans des phénomènes « d’autoscopie » interne ou externe : ce n’est plus ma tête, mais je me sens dans une tête, je vois et je me vois dans une tête ; ou bien je ne me vois pas dans le miroir, mais je me sens dans le corps que je vois et je me vois dans ce corps nu quand je suis habillé… etc. Y a-t-il une psychose au monde qui ne comporte cette station hystérique ? « Une sorte de station incompréhensible et toute droite au milieu de tout dans l’esprit… » (Artaud, le Pèse-nerfs). Le tableau commun des Personnages de Beckett et des Figures de Bacon, une même Irlande : le rond, l’isolant, le Dépeupleur, la série des contractures et paralysies dans le rond ; la petite promenade du Vigilambule ; la présence du Témoin, qui sent, qui voit et qui parle encore ; la manière dont le corps s’échappe, c’est-à-dire échappe à l’organisme… Il s’échappe par la bouche ouverte en O, par l’anus ou par le ventre, ou par la gorge, ou par le rond du lavabo, ou par la pointe du parapluie. Présence d’un corps sans organes sous l’organisme, présence des organes transitoires sous la représentation organique. Habillée, la Figure de Bacon se voit nue dans le miroir ou sur la toile. Les contractures et les hyperesthésies sont souvent marquées de zones nettoyées, chiffonnées, et les anesthésies, les paralysies, de zones manquantes (comme dans un triptyque très détaillé de 1972). Et surtout, nous verrons que toute la « manière » de Bacon se passe en un avant-coup et un après-coup :  ce qui se passe avant que le tableau ne soit commencé, mais aussi ce qui se passe après-coup, hystérèsis qui va chaque fois rompre le travail, interrompre le cours figuratif, et pourtant redonner par-après…
Gilles Deleuze
Francis Bacon, logique de la sensation / 1981
voir aussi : l’Anti-Oedipe en question
bacon1972.jpg

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