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Cartographier l’inconscient / Manola Antonioli / Chimères n°76 : Ecosophie / Feelings are Facts / Olafur Eliasson

On connaît l’importance que les cartes et les cartographies en tout genre, probablement sous l’influence initiale de  Fernand Deligny et de ses « lignes d’erre », ont dans la pensée de Deleuze et Guattari, et dont le rôle essentiel est exposé de façon programmatique dans l’ouverture de Mille plateaux sur le rhizome, où les deux auteurs nous invitent à « faire la carte et pas le calque ».
Mon hypothèse dans les pages qui suivent sera que la nouvelle version de l’analyse que Deleuze et Guattari proposent sous le nom très énigmatique de « schizoanalyse » peut être interprétée aussi comme une activité de cartographie de l’inconscient, hypothèse que j’essaierai d’étayer par une relecture de L’Inconscient machinique, publié par Félix Guattari en 1979.
Le texte s’ouvre sur une question qui est toujours d’actualité  (« L’inconscient a-t-il encore quelque chose à nous dire ? ») et avec une attaque en règle contre toute vision « herméneutique » qui viserait au déchiffrement des messages de l’inconscient, qu’ils soient écrits dans une langue mystérieuse et intraduisible ou dans la prétendue transparence des « mathèmes » lacaniens. Contre les psychanalystes structuralistes, freudiens, jungiens ou reichiens, Guattari propose sa propre version, schizoanalytique, d’un inconscient bricoleur et bricolé, « quelque chose qui traînerait un peu partout autour de nous, aussi bien dans les gestes, les objets quotidiens, qu’à la télé, dans l’air du temps, et même, et peut-être surtout, dans les grands problèmes de l’heure (1)». Il s’agit donc d’un inconscient « machinique », mais aussi toujours déterritorialisé, puisqu’il ne se situe pas exclusivement « à l’intérieur » des individus, mais également dans l’extériorité de leur rapport au corps, aux territoires (existentiels ou spatialisés), à l’école, au lieu de travail, etc.
C’est aussi l’orientation temporelle de l’inconscient machinique qui change radicalement pour Guattari. Celui-ci n’est pas tourné vers les cristallisations du passé, mais orienté résolument vers l’avenir :
« Penser le temps à rebrousse poil ; imaginer que ce qui est venu “après” puisse modifier ce qui était “avant” ; ou bien qu’un changement, au cœur du passé, puisse transformer un état de chose actuel : quelle folie ! Un retour à la pensée magique ! De la science-fiction ! Et pourtant…(2)»
Un tel inconscient ne peut donc  être conçu selon un modèle herméneutique d’interprétation de ses messages, ni par un modèle archéologique qui essaierait d’avoir accès à ses strates et à ses stratifications enfouis dans le passé (ou il s’agirait alors d’une « archéologie » au sens foucaldien, donc une archéologie des énoncés, d’emblée extériorisée, spatialisée), ni par un modèle généalogique ou narratif, mais selon une sémiotique axée sur « l’agencement collectif d’énonciation »  toujours biface ou multiface, qui associe indissolublement la forme et le contenu, les états subjectifs, les énoncés et les états de faits, selon la pragmatique du langage et du sens que Deleuze et Guattari étaient en train d’élaborer en même temps dans Mille plateaux, dans le « plateau » intitulé « Deux régimes des signes ». Les connexions s’établissent par une déterritorialisation réciproque des choses de la nature et des choses du langage et les agencements qu’elles créent sont toujours concrets, datés, situés, jamais modélisables, surplombants, éternels ou purement formels.
C’est pourquoi un tel inconscient ne pourra jamais être interprété, mais devra être cartographié : la schizo-analyse sera  une forme de cartographie. Dans l’étendue hétérogène d’un « inconscient machinique » il s’agira à chaque fois d’identifier les régions figée dans le passé, immobilisées dans les stratifications et les ségmentations, sclérosées et nécrosées et au contraire de retrouver et situer les « cristaux de possible » processuels. Deux postulats essentiels orientent cette approche de l’inconscient : 1. Il revient à l’agencement le plus déterritorialisé de résoudre les impasses et de dénouer les stratifications ; 2. « la déterritorialisation, sous toutes ses formes, “précède” l’existence des strates et des territoires (3)».
Une telle révision de la théorie de l’inconscient sera ainsi orientée en direction de la constitution d’une « pragmatique schizo-analytique », qui ne pourra jamais faire abstraction des problèmes politiques et micro-politiques, pragmatique dont le « non modèle » sera le rhizome, défini selon les caractéristiques désormais bien connues. Au contraire de toute structure et de tout modèle arborescent, les rhizomes peuvent connecter un point quelconque à un autre point quelconque ; le rhizome ne renvoie pas nécessairement à un trait linguistique, mais s’inscrit dans une sémiotique qui associe à chaque étape des éléments hétérogènes (biologiques, politiques, économiques).  Dans l’introduction à L’Inconscient machinique, Guattari choisit ainsi explicitement de maintenir et de souligner la distinction entre une sémiologie « comme discipline trans-linguistique, qui examine les systèmes de signes en rapport avec les lois du langage (perspective de Roland Barthes) » et une sémiotique (« comme discipline qui se propose d’étudier les systèmes de signe selon une méthode qui ne dépend pas de la linguistique (perspective de Charles Sanders Peirce »).
Dans cette perspective, la cartographie de l’inconscient s’inscrit toujours dans une sémiotique complexe, qui ne peut jamais se réduire à l’interprétation du langage ou à la dimension du signifiant. Si l’on essaie de comprendre cette entreprise cartographique par analogie avec les cartes produites par les géographes, il s’agirait ici de tracer une carte ou une superposition complexe de cartes qui ferait abstraction de toute différence préalable entre « géographie physique » et « géographie humaine » (ce qui relève de dynamiques « internes » au sujet et ce qui relève de dynamiques « externes », ce qui se situe dans un domaine « purement » linguistique et ce qui s’ancre dans une sémiotique généralisée et une pragmatique extralinguistique), qui essaierait de montrer en même temps les reliefs et les cours d’eau et les répartitions administrative et territoriales, les ressources naturelles et les ressources économiques, les frontières naturelles et les frontières politiques, la composition ethnique et religieuse de ses habitants et leur densité, etc. Il s’agirait d’une entreprise un peu folle pour tout géographe, comme elle l’est certainement pour tout analyste, une activité  qui ne peut plus être le résultat d’un face à face entre l’analyste et l’analysant mais une dynamique nécessairement collective.
Une telle pragmatique du rhizome abandonne également toute idée de « structure profonde » : l’inconscient machinique est un inconscient étendu, qu’il faut construire, parcourir et analyser à la manière d’une carte, une carte « démontable, connectable, renversable, susceptible de recevoir constamment des modifications ».
Dans les mouvements simultanés de territorialisation et de déterritorialisation qui parcourent l’inconscient ainsi défini, rien n’est jamais irrévocablement figé : un rhizome pourra donner lieu à une structure arborescente mais, à l’inverse, « la branche d’un arbre pourra se mettre à bourgeonner sous forme de rhizome. »
Dans la philosophie contemporaine, on retrouve une tentative comparable de « spatialiser » l’inconscient dans le premier volume de la « critique de la raison spatiale » que Peter Sloterdijk développe dans sa trilogie des  Sphères et plus particulièrement dans le premier volume (Bulles (4)), à la fondamentale différence près que Sloterdijk (radicalement, profondément et durablement influencé par la pensée de Heidegger) privilégie les thèmes du « sejour », de la sédentarité et de l’inscription dans un territoire à l’approche déterritorialisée et déterritorialisante qui est celle de Guattari. Les différents volumes de la trilogie de Sloterdijk proposent une exploration des espaces qui se décline sous la forme d’une psychologie (Bulles), d’une politologie (Globes et Le Palais de cristal) et d’une technologie (Écumes). L’exploration de l’ « espace intérieur » développée dans Bulles aboutit à une vision de l’espace espace humain comme étant doté toujours d’une structure « pliée, limitée et participative (5) », qui consiste dans l’imbrication de plusieurs espaces intérieurs, où personne ne peut jamais occuper une position purement fantasmatique d’intériorité imprenable ou d’extériorité souveraine.
Ce qu’on appelle, faute de mieux, l’ « intime » n’est donc plus concevable selon le modèle archéologique d’une psychologie des profondeurs, mais selon le modèle proprement architectural d’une série d’espaces intérieurs « partagés, consubjectifs et inter-intelligents auxquels prennent seulement part des groupes dyadiques ou pluripolaires (6)» qui excluent toute monade fermée sur elle-même. L’ « intime » ne peut donc exister que par des incorporations, des imbrications, des implications, des résonances et des rythmes communs, ou (en termes psychanalytiques) par des identifications successives, ce pourquoi l’inconscient n’est accessible ni par une technique de déchiffrement, ni par la découverte d’un sens latent : il n’est pas « produit », mais plutôt « construit », il ne peut pas être « interprété », mais plutôt « cartographié ».
Ce n’est donc pas un hasard si les deux auteurs sont fascinés (chacun à leur manière) par toutes les formes de création d’espaces et de territoires : territoires existentiels, mais aussi  formes de production esthétique et culturelle de territoires et formes de production de territoires habitables dans le cadre de l’architecture.
Les points de convergence entre la perspective spatiale ouverte par Sloterdijk et celle explorée  par Guattari pourraient se retrouver (malgré des références théoriques et philosophiques différentes, et sur certains points incompatibles) notamment dans l’intérêt pour une production d’espaces et de territoires « pré-architecturale » (des sphères ou des cloches protectrices chez Sloterdijk, qui se tranforment progressivement en écumes, des ritournelles ou des territoires existentiels chez Deleuze et Guattari) qui laissent toujours subsister des ouvertures et des connexions virtuellement infinies vers l’extérieures, des écumes ou des rhizomes qui visent à créer un équilibre complexe entre le plus intime et le plus extérieur, le dedans et le dehors, l’individuel et le collectif, le naturel et le technique ou culturel, l’organique et le politique.
Dans la structure rhizomatique de L’Inconscient machinique, on peut établir une connexion transversale entre l’introduction et la partie six, intitulée « Repères pour une schizo-analyse », où Guattari commence par affirmer que « l’inconscient est constitué de propositions machiniques que les propositions  sémiologiques et logico-scientifique ne peuvent jamais saisir de façon exhaustive (7)» , puisque « les concepts doivent se plier aux réalités et non l’inverse (8)», et dont plusieurs pages  sont ensuite consacrées aux calques et aux arbres, aux cartes et aux  rhizomes.
Avant toute production d’énoncé et tout passage par le langage, la schizo-analyse présuppose (encore une fois) une activité de géographe, de cartographe ou encore d’arpenteur, qui consiste à créer (pour chaque cas et chaque situation, donc sans aucun recours à un modèle interprétatif universellement et « méthodiquement » valable) une carte de l’inconscient, qui comprendra à chaque fois des strates figées, des lignes de déterritorialisation, des trous noirs. Cette carte doit permettre une ouverture sur des perspectives d’expérimentation pour l’ « agencement analytique » ou l’ « analyseur », qui pourra être un thérapeute isolé, mais aussi un groupe ou une institution, étant donné que l’ « analyseur » n’est pas seulement un individu ou une totalisation d’individus, mais qu’il implique dans l’analyse nécessairement d’autres flux « non humains » (économiques, politiques, matériels, techniques, etc.), ce en quoi elle se différencie d’un simple « décalcage » des triangulations oedipiennes.
La praxis schizo-analytique est définie cette fois comme une « praxis transformationnelle » : tous les processus inconscients, aussi bloqués soient-ils, peuvent ainsi trouver des voies d’issue dans des conjonctions d’élements sémiotiques disparates. Par ailleurs, « la consistance machinique n’est pas totalisante, mais déterritorialisante (9)»  : un rhizome, par définition, n’est pas formalisable et donc ne pourra relever d’aucune topique psychanalytique et d’aucun modèle structuralisé. Dans cette expérimentation en prise sur le réel, les cartes fonctionnent comme des laboratoires. Opposée à l’idée de la structure, la carte peut s’ouvrir dans de multiples dimensions, elle peut être déchirée, elle peut s’adapter à toute sorte de montage ; il s’agirait de « cartes pragmatiques » susceptibles d’être produites par un individu isolé ou par un groupe, dessinées dans un simple but d’orientation ou conçues comme une œuvre d’art, comme une action politique ou comme une méditation.
Ces « cartes de compétence » s’inscrivent à chaque fois dans un contexte singulier et ne présupposent jamais de compétence plus large : une carte adéquate pour définir un certain type de territoire pourra ne pas fonctionner dans un autre ; une carte conçue pour être un simple outil d’orientation ne fonctionnera pas comme une oeuvre d’art, et vice-versa. La compétence pragmatique d’une cartographie par rapport à une autre dépend du fait qu’elle met  en oeuvre ou pas une segmentarité plus moléculaire, plus déterritorialisée, plus machinique. Les cartes peuvent produire l’esquisse d’un possible non réalisable dans le contexte existant, mais aussi produire de véritables mutations machiniques : « il n’existe pas de cartographie universelle (10)» Au sein de n’importe quelle situation, on peut construire une micropolitique cartographique ou diagrammatique qui refuse toute fatalité divine, économique, structurelle, héréditaire, toute conception de l’inconscient comme destin et comme structure. Guattari donne ainsi un rhizome-carte de l’encerclement phobique du « Petit Hans » chez Freud (11). Tout d’abord, on y retrouve des entités hétérogènes : des lieux (la maison familiale, le lit des parents, la rue), des devenirs (celui du corps sexué, du devenir coupable, mais aussi un « cumul de déterritorialisation » du devenir imperceptible vers le devenir coupable, vers le devenir corps sexué, vers le devenir corps social et enfin vers le devenir animal, des traits de visageité (celui de la mère, celui du Professeur Freud et de la « visageité de transfert ») , et des connexions qui vont et viennent d’un élément à un autre.
Mais les cartes-rhizomes ne sont pas seulement des outils d’une analyse d’un inconscient individuel, puisque la schizo-analyse est aussi un outil pour des praxis politiques, pour des révolutions moléculaires : à la carte-rhizome du petit Hans succède ainsi (12) une carte-rhizome « de la coupure léniniste et de l’engendrement du stalinisme ». Les agencements pragmatiques sont machiniques et ne dépendent jamais de lois universelles, ils sont sujets à des mutations historiques d’abord imprévisible et ensuite susceptibles de se reproduire (le « complexe romantique », le « complexe du front populaire », la « complexe de la Résistance ») sans qu’on puisse leur donner le caractère d’universalité que la psychanalyse prête ou a prêté au complexe d’Œdipe.
Tout équilibre segmenté, stratifié et molaire du pouvoir peut être à tout moment bouleversé par le surgissement d’une situation révolutionnaire, qui bouleverse les cartes préexistantes, en montrant qu’un nouvel agencement était en train de ronger souterrainement un équilibre antérieur qui semblait immuable, figé et éternel (le cas du « printemps arabe », quelles qu’en soient les évolutions, en est un exemple récent). Le seul fait de commencer à tracer et à construire activement des cartes pourra amorcer des effets de mutation et de déterritorialisation : écrire ses rêves plutôt que d’écouter passivement leur interprétation, les dessiner, les mimer, pourra transformer la carte de l’inconscient.
La cartographie schizo-analytique est ainsi une pratique risquée, qui requiert une grande prudence et n’a rien à faire avec des interprétations sauvages. Il s’agirait de faire à tout moment des choix micropolitiques qui engagent l’ « analyseur » et sa responsabilité dans les processus qu’il accompagne : il devra opter pour accélérer ou ralentir une mutation interne d’agencement, pour faciliter ou freiner la constitution d’un agencement collectif, explorer et expérimenter avec un inconscient en acte et en devenir, plutôt que de décalquer indéfiniment des complexes ou des interprétations préexistantes. Une cartographie, donc, qui n’exclut jamais les compromis, les retours en arrière, les avancées, les révolutions, qui n’aspire pas à contrôler et surcoder les processus inconscients mais seulement à les assister et les accompagner.
Manola Antonioli
Cartographier l’inconscient / 2012
Extrait du texte publié dans Chimères n°76 : Ecosophie
Présentation du numéro en présence des auteurs jeudi 5 avril à 18h
Galerie Dufay-Bonnet, 63 rue Daguerre, Paris 14ème

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Olafur Eliasson / Feelings are Facts
A voir également : Movement microscope
1 Félix Guattari, L’Inconscient machinique, Paris, Éditions Recherches, 1979, p. 7-8.
2 Ibid., p. 8.
3 Ibid., p. 13.
4 Peter Sloterdijk, Bulles, Sphères I, traduit de l’allemand par Olivier Mannoni, Paris, Pauvert, 2002. Les citations qui suivent sont tirées de l’édition en format de poche, Pluriel, 2003.
5 Ibid., p. 98.
6 Ibid., p. 109.
7 Félix Guattari, L’Inconscient machinique, op. cit., p. 155.
8 Ibid., p. 155.
9 Ibid., p. 177.
10 Ibid., p. 180.
11 Ibid., p. 181.
12 Ibid., p. 183.

Cristal de temps / Gilles Deleuze / Cours sur le cinéma

(…) En d’autres termes il n’existe de présent que dédoublé. La nature du présent c’est le dédoublement. Là l’idée commence à devenir extrêmement intéressante et importante. Et à chaque instant, le présent se dédouble en présent qu’il est, et passé qu’il a été.
En d’autres termes il y a un souvenir du présent, il est déjà là. Il y a un souvenir de présent qui n’attend pas un nouveau présent pour être déjà là. Il y a cœxistence radicale entre, encore une fois, le présent qui se présente et le passé qui a été ce présent. Vous me direz : mais si le présent est constamment redoublé, s’il est constamment dédoublé, comment ça se fait que nous ne voyons pas ? la réponse est très simple, « à quoi ça nous servirait ? ». Ne devient image-souvenir que ce qui nous sert à quelque chose, on l’a vu, que ce qui sert à orienter nos actions. Seul ce passé là, seul ce souvenir là devient image-souvenir.
-  Cela revient à dire qu’il n’y a d’image souvenir que par rapport à un nouveau présent.
Mais le souvenir du présent lui-même, c’est à dire cette coexistence du passé avec le présent qu’il a été, ce dédoublement du présent, à quoi il nous servirait ? Et en plus il nous gênerait énormément. Toute, toute la ligne de l’action entraîne à suivre ce chemin là, et à neutraliser, à refouler celui-ci.
Sauf dans certains cas. Selon Bergson et des cas qui, selon lui toujours, on avait pas pu comprendre avant lui, il fallait découvrir cette nature du « redoublement du présent » pour comprendre ces expériences qu’on trouvait bizarres et qui étaient connues dans la psychiatrie, dans la psychologie qui étaient connues partout, de tout temps, à savoir ce qu’on appelait la paramnésie. La paramnésie ou le sentiment du déjà vécu. La paramnésie ou le sentiment du déjà vécu. Et qu’est ce que c’est que le sentiment du déjà vécu ou de la paramnésie ? C’est l’expérience qui arrive parfois, d’avoir strictement déjà vécu une scène qui est en train de se faire, qui se présente, et cette expérience est très particulière puisque ce n’est pas un sentiment de ressemblance, c’est pas le sentiment d’avoir vécu quelque chose de semblable, qui ferait appel à une mémoire, c’est le sentiment de l’avoir vécu, mais chaque détail. D’autre part, fait très paradoxal, c’est pas un sentiment localisable, c’est à dire datable. On l’a vécu dans un passé quelconque, et non pas il y a une semaine ou à la rigueur dans un passé cyclique, dans ses moindres détails. Aussi bien pour la psychiatrie que pour la psychologie, l’explication de la paramnésie a toujours été extrêmement complexe.
Bergson lui ça devient extrêmement simple, et il va de soi qu’il pensait à la paramnésie dès le début de sa conception du dédoublement du présent. Supposez qu’à la suite d’un raté de la vie, il y a une défaillance de la vie, de l’élan vital – l’élan vital c’est donc ce qui nous entraîne sur la ligne d’action et ce qui nous fait refouler ce qui ne nous est pas utile. Ce qui nous est utile, c’est les souvenirs par rapport à des présents actuels. Mais le souvenir par rapport au présent qu’il a été, le passé par rapport au présent qu’il a été, ça nous est pas utile, qu’est ce qu’on a à en faire ? Le présent est là, ça suffit déjà, si on nous en flanque deux ! On refoule ça.
Supposez qu’il y a un raté du mécanisme d’adaptation à la vie, voilà que va se faire le paradoxe suivant : puisqu’il y a contemporanéité ( là, je parle lentement pour que vous compreniez, que vous suiviez bien), une fois dit qu’il y a contemporanéité ou dédoublement du passé et du présent qu’il a été, supposez certains cas où au lieu de percevoir mon présent, je perçoive le passé qu’il est déjà ? Et si il y a contemporanéité du passé, du présent, voilà que je me mets non pas à percevoir la scène comme présente, mais je me mets à percevoir comme passé, c’est à dire qu’au lieu de percevoir ici, je perçois là. Je perçois l’actuel présent comme passé. Pas par rapport à un nouveau présent, je perçois l’actuel présent comme passé en soi.
Mais alors dans ces expériences là, je vis en effet, perpétuellement le dédoublement du présent et du passé en deux instances, dédoublement perpétuel en deux instances, dédoublement du présent en deux instances, dont l’une est constituée par le présent qui passe, et dont l’autre est constituée par un passé qui fait passer tous les présents. D’où, à la lettre : « le présent tombe dans le passé ».
Si je perçois le moment – or c’est au moment où il est présent qu’il tombe dans le passé. Si je perçois le moment où il tombe dans le passé, l’aspect sous lequel il tombe dans le passé, je perçois évidemment l’actuel présent comme passé.
Voilà. Je dirais de tout présent – alors ce serait la seconde figure, qui n’apparait pas chez Bergson mais je la fais pour mon plaisir, faut qu’elles soient bien égales hein, les deux – tout simple. Qu’est ce que c’est ça ? (il dessine au tableau) ça c’est le présent qui est, ça c’est le passé contemporain. La même chose en tant que présent actuellement est comme déjà passé. Le dédoublement du présent, comprenez où je voulais en venir, dédoublement du présent, si c’est vrai cette histoire alors là c’est très curieux, si le présent se dédouble à chaque instant, j’appellerais ce dédoublement là pour mon compte, c’est plus pour mes projets à moi, ce qu’on aurait entamé si l’année avait été plus longue, et bien on aurait appelé ça – là je me serais servi d’un mot que Félix Guattari aime beaucoup, mais qu’il emploie je crois, un peu dans une autre occasion – je dirais ça c’est exactement comme Guattari appelle : un cristal de temps. Un cristal de temps. C’est à dire lorsqu’un présent « saisit en soi » le passé qu’il a été. Cette espèce de redoublement du temps dans le dédoublement du présent, va constituer un cristal de temps. Et il y aura pleins de petits cristaux de temps comme ça.
Alors Guattari il a tout à fait raison de dire : « bah ! finalement les cristaux de temps c’est finalement des ritournelles, des petites chansons ». C’est ces opérations perpétuelles par lesquelles un présent se dédouble, et alors en effet qu’est ce qui se passe quand j’appréhende dans un cristal de temps, ce dédoublement du présent ? Ce qui se passe c’est que je me vis comme « à la lettre », comme spectateur de moi-même. D’une part je suis agi et d’autre part je me regarde agir. Voyez comme nous sommes loin de la formule courante de « j’agis » qui était celle du plan de matière avec S. J’agis, c’est à dire je réagis en ayant le choix, à des excitations que je reçois. Là il s’agit plus de ça mais que le souvenir du présent, ou avec le passé contemporain du présent qu’il a été, il s’agit plus d’agir. Il s’agit d’être dans la situation du dédoublement qui correspond à ce dédoublement du présent, c’est à dire à la fois, je suis agi et je me regarde agir, et c’est exactement la fonction du cristal de temps, comme quand j’avais mon œil là, qu’est ce qu’il y a dans le cristal, c’est la même chose qu’au dehors, c’est la même chose mais hors du cristal c’est le présent, dans le cristal c’est le passé lui-même.
-  Et alors c’est plus une image-souvenir ? c’est vraiment ce qu’il faudrait appeler un souvenir pur. Un souvenir pur, un souvenir du présent comme tel. Ou bien ça peut remonter à très loin, un souvenir du présent comme tel, c’est pas simplement un souvenir du présent comme tel ou bien ça peut remonter à très loin du moment que ça obéit toujours à la règle suivante : ce sera un passé qui ne sera pas saisi par rapport au présent en fonction duquel il est passé, mais qui sera saisi par rapport au présent qu’il a été.
-  C’est ça la formule cristalline.
Bizarre, bizarre, c’est pour ça que je dirais : ben ! oui oui si on faisait nos trucs de cinéma, je dirais « bah oui, il y a des images-cristal au cinéma, il y a des , des images, je crois bien qu’on en a parlé l’année dernière, des images d’Ophüls, c’est des purs cristaux de temps qu’il fait. Ha, les choses sont toujours saisies d’ailleurs, dans de véritables cristaux, les images sont saisies dans des cristaux, d’une autre manière parce qu’il conçoit pas, il faudrait voir tous les styles de cristal. Le cristal le cristal c’est une chose si belle, si, ha. je l’ai ! qu’est ce que je voulais dire… oui oui oui c’est ça. Fellini aussi a constitué les plus belles images-cristal, non pas plus belles que celle d’Ophüls, mais c’est d’autres cristaux, c’est pas les mêmes cristaux.
Bon. Je me dis tout d’un coup, il aurait fallu si je sois en meilleure forme, ça me paraît, je sais pas, vous comprenez quelque chose, ou pas ? Oui, ça va ? ça va, bon. Bon alors, vous comprenez que, si ça va, vous avez là ce que je pourrais appeler notre première figure « directe » du temps.
-  J’ai une image-temps directe, c’est le dédoublement du passé… du présent, c’est à dire la coexistence du passé avec le présent qu’il a été, ou la saisie du passé dans le cristal. Un peu… C’est la boule de cristal, ce que vous voyez dans une boule de cristal, si vous… si vous y mettez un peu de bonne volonté (rire). C’est ce que vous êtes censés voir quand vous allez consultez votre voyante, ha non, c’est elle qui voit. C’est une fonction de voyance ? bon et puis après ?, c’est une fonction de voyance. Mais alors, encore un effort. À ce moment là, ça va m’être difficile de m’arrêter, à ce moment là c’est pas seulement la coïncidence du présent actuel et du passé qu’il est déjà, dans le cristal on peut remonter, à condition qu’on saisisse toujours le passé, non pas encore une fois, par rapport au présent en fonction duquel il est passé, c’est à dire l’actuel présent, mais en fonction du présent qu’il a été.
Bon. Qu’est ce que ça veut dire ça ? Et bah, si je reprends… On va périr… Fait chaud, hein ? On n’en peut plus ! C’est curieux hein, ça doit être lié parce que vu que moi ça va pas, plus ça devient invivable, mieux je me sens. Les bien-portants vous allez tous tomber comme des mouches, ça va être épatant ! Qu’est ce qu’il y a ? Non on peut pas ouvrir les fenêtres, sinon c’est moi qui tombe !
Qu’est ce que je voulais dire, bah oui, voilà. Je dis exprès que mon schéma, il va pas coïncider tout à fait au schéma de Bergson, il ressemble à un schéma donné par Bergson pour des raisons uniquement de simplification c’est pas que je me permette de corriger Bergson. je ne le suis pas exactement mais ceux qui compareront, rectifieront d’eux mêmes et comprendront pourquoi.. Mais qu’est ce que cela ? (Gilles Deleuze écrit au tableau) Là à la limite, c’est mon cristal de temps. Là c’est le présent, et là c’est le passé qui coexiste avec lui, c’est à dire c’est le passé qui cœxiste avec le présent qu’il a été. Il y a dédoublement ou redoublement. Voilà.
Alors prenez notre scène là . Notre scène. Vous êtes là, dans cet état de malaise, moi vaincu par la maladie, unis dans un même courage, nous sommes là. Vous avez, mettons, la ligne T. Ce que nous voyons, c’est ça. Cet actuel présent. Ce que nous avons tout intérêt à nous cacher, c’est que, enfin, « tout intérêt »… C’est que ce présent est déjà passé. Ce présent est tellement déjà passé qu’il coexiste avec le passé qui a été ce présent. Et là il y a redoublement. Et si au plus près de la scène, parce que nous sommes unis dans une même intention et dans un extrême effort qui ne laisse aucune pensée étrangère vous traverser – l’un de vous a une seconde d’inattention. Ça lui rappelle quelque chose. C’est pas une paramnésie, ça lui rappelle quelque chose, un souvenir qui le traverse, une fois où il avait été aussi mal. Ou bien même, quelqu’un tout d’un coup se dresse, alors anecdote à la Kierkegaard, bat des bras, s’écroule, s’évanouit, et dit : « c’est insupportable », parce que ça lui rappelle, ça lui rappelle un souvenir extrêmement douloureux, à savoir une salle, un commissariat de police où il fut enfermé avec cinquante autres personnes, tout le monde étouffant. Voilà. Et cela (inaudible). Le même ou un autre ! Là je m’épuise en cherchant des exemples convaincants ce n’est pas la peine, hein.
… On pourrait dire que ces circuits sont plus ou moins larges, là j’ai coïncidé, j’ai décollé de la stricte réduplication du présent et du passé… Non, du passé et du présent qu’il a été. Et pourtant je reste dans la perspective – Je suis en train de développer le cristal. Et à chaque fois, je peux avoir un circuit, dont le présent qui passe, fait partie… Et chaque fois que je pense à ceci ou à cela – par exemple : « on dirait un commissariat de police, euh…, on dirait une salle d’hôpital, on dirait – comme je me suis embarqué comme émigrant pour l’Amérique »… bon, et bien voilà… A chaque fois C’est pas simplement des métaphores ou des comparaisons, c’est un aspect de la réalité de plus en plus profond qu’il m’est dévoilé. Des circuits de pensés qui pénètrent de plus en plus dans le temps, au même temps que des aspects de plus en plus profonds de la réalité nous sont découverts. Voyez là ? Je suis sorti du sein de cristal du temps, c’est le développement du cristal. Le cristal du temps me donnait pour la première fois une image directe du temps sous la forme du dédoublement du présent. Là, j’ai pour la première fois une figure directe de la pensée, sous la forme de la complémentarité Des niveaux des pensées… Car je pourrais pas revenir… À chaque fois comme dit Bergson, et il le dit merveilleusement « Je suis forcé de faire un nouveau circuit ». Et la bêtise serait de croire que ce sont des métaphores, ce ne sont pas des métaphores. Chaque fois, un aspect de la réalité de plus en plus profond, en surgit. Alors, j’essaye de dire, bon, si à condition – mais comme c’est un cours de conclusion, évidemment, ça a l’air d’être des applications, mais je vous en supplie, ne croyez pas que c’est des applications – si, j’essaye de le dire, quant au cinéma, qu’est-ce qu’il y a ? Autant, dans le premier cas, vraiment, des images de cristaux de temps, alors…c’est… Vous voulez que je vous cite un exemple qui m’a frappé, qui m’a paru Une chose admirable, admirable, qu’ils nous ont donné à la télé il y a pas longtemps, dans… comment ça s’appelle ? Amar… CP : Amarcord,
Amacord ! Amacord, Amarcord, Amarcord. Eurh… Il y a une image qui me paraît sublime, c’est les petits gars, les lycéens, il y a le grand hôtel qui vient de fermer, c’est l’hiver, l’hiver qui revient, les lycéens… Ils arrivent, très mélancoliques, la saison est finie, c’est la fin des vacances, dans mon souvenir il y a la neige – mais on oublie tellement vite que j’ai déjà oublié – il y a la neige qui commence à tomber, et puis ils sont là, dans cette atmosphère cotonneuse. Et puis, chacun, ils sont absolument isolés, les uns des autres, il y en a cinq ou six, absolument isolés. A des distances alors que Fellini a dû calculer ça, on voit ce que c’est un grand cinéaste. Et il a dû calculer les…, il a dû faire les marques pour qu’ils soient pas trop près, pas trop loin. Et à la lettre, chacun mène sa propre affaire. Il y en a un, petit gros, le préféré de tout le monde, le pitre qui fait semblant, qui se courbe et qui fait semblant de jouer du violon, en dansant sur place dans mon souvenir. Il y a le grand dadais aux yeux cernés, qui lui marche, et c’est un pas de danseur timide, il ose pas danser, alors il marche mais c’est une espèce de pas rythmique, tout droit, comme ça, avec son cache-col, et il marche en horizontal, tandis que l’autrel fait ses tournants. Il y a un troisième qui fait je ne sais plus quoi, ils doivent être cinq. Et c’est d’une telle science, d’une telle… il suffit pas de le dire pour le faire, faut savoir… Que ces personnages absolument isolés, qu’au même temps ils composent un groupe, un groupe où ils sont inséparables, cette espèce d’identité de l’inséparabilité et la séparation. C’est un truc fantastique… Et là, c’est tellement l’identité du présent avec son propre passé, c’est tellement ce que j’appelle une « image cristale » où un passé – puisque c’est, supposons l’enfance de Fellini – un passé – c’est tout le temps ça qu’il fait, Fellini – saisir un passé non pas en fonction, non pas simplement en fonction du présent par rapport auquel il est passé, mais en fonction du présent qu’il a été. Donc il nous donne pas l’ancien présent, il nous donne – mais il nous donne pas non plus, le souvenir par rapport un nouveau présent. Ce que j’appelle un cristal de temps c’est que, il nous donne le passé par rapport au présent que ce passé a été. Vous comprenez ? D’où « l’étrange, étrange vie ». Comme si on voyait la chose à travers une boule de cristal. Oui bien voilà c’est beaucoup plus clair, je peux pas dire mieux, de toute façon, faut bien s’entendre…
Alors là, il y a certaines images, certaines images de Rossellini, qui sont typiquement là, ce schéma là. Et même, je crois que Rossellini était celui qui a eu le plus sens de ça. Qu’ à chaque fois, et c’est en ce sens qu’il atteint, vraiment, à des images-pensée directes. C’est pas seulement les cristaux de temps, c’est pas que les cristaux de temps soient insuffisants, cristaux de temps c’est toute une… Encore une fois les chefs d’oeuvre, c’est bien Ophüls qui fait tout en cristaux de temps. Et Fellini – et pourtant ils ne se ressemblent pas les deux. Mais ils ont, ils ont quelques ( ?) Ils ont un but… je sais pas. Mais chez Rossellini, qu’est-ce qu’il se passe ? Constamment une pensée mise en demeure de constituer des nouveaux circuits, en fonction des nouveaux aspects de la réalité à découvrir. Alors, je dirais, voilà, je reviens, un cas typique de Fellini. Je crois que c’est ’Europe 51’. La bourgeoise, la bourgeoisie italienne, oui. C’est le présent, et tout un coup la révélation, la voyance. Vous allez voir. À la première vue on dirait c’est comme dans une boule de cristal, mais non. Il ne suffit pas de le dire. À supposer qu’elle le sente et elle le sent, la bourgeoise italienne depuis ’Europe 51’… Non, c’est peut-être… Euh… Elle dit tout d’un coup : « J’ai cru voir des condamnés » , « J’ai cru voir des condamnés… ». Elle voit les ouvriers qui entrent dans l’usine et elle dit : « J’ai cru voir des condamnés ».
Perception de l’usine. Autre Circuit. Elle pouvait pas nous mettre là dedans, elle pouvait pas mettre un petit bout. « J’ai cru voir des condamnés », ça change tout. C’est un autre circuit de pensée. Du coup un aspect plus profond de la réalité. Oui, les usines sont des prisons, oui, les usines sont des prisons. Et pas par métaphores, je dirais pas, les usines sont comme des prisons. Je dirais, elles sont peut-être pas des prisons, c’est pas des prisons, d’accord mais d’une autre manière, ce sont des prisons. Et oui, ce sont des prisons ;
On pourrait concevoir un troisième aspect, et c’est ce qui se passera, et c’est tellement une technique à Rossellini que c’est ce qui se passe dans l’admirable « Stromboli », tous les circuits de pensée de l’héroïne, vont correspondre à des aspects de plus en plus profonds de la réalité de l’île, de la réalité insupportable, insoutenable de l’île. Depuis, la pêche au thon, et la mort du thon, lorsque à quoi correspond comme circuits de pensée, la réaction d’horreur : « Non. Ne me le faites pas toucher ». Et ça se passe au bas de l’île, et normalement ça finira dans l’explosion volcanique et dans le grand cri de l’héroïne : » Mon dieu, c’est trop beau, je suis finie ». C’est trop beau, je suis finie… Quelque chose d’insupportable, qui réunit les circuits les plus extrêmes de la pensée avant que tout craque, auquel correspond la révélation cette fois ci de toute l’île vue d’en haut, avec le feu du volcan, l’île toute noire sur la mer noire et là Il me semble, ce système… Alors, cette fois ci, il faudrait parler de « circuits de la pensée » et non plus des cristaux de temps. Et dans les circuits de la pensée ce qui correspond, le corrélât de chaque circuit de la pensée, c’est un aspect de réalité.
Ah… Si bien que, on a presque fini, joie, revenons au cône, essayons de traduire… Voyez ? Ça s’est très bien passé finalement. Ma figure 1 du dédoublement du cristal, est passée dans la figure 2, du circuit, et maintenant, il reste à faire passer la figure 2, la figure 2 du circuit dans une dernière figure : figure 3. Évidemment celle du cône. Si je prends mes lignes 1, 2, 3, 4, comment les retrouver sur le cône ? Faire autant de sections qui ne seront pas des sections d’images-souvenir. Qui seront des sections : régions du passé ou de la pensée. Des régions du passé ou de la pensée. Et là j’aurai dans chaque région, personne n’aura de peine à montrer que, il y a de toute manière, toute la pensée et tout le passé. Ce sont pas des images, ce sont pas des images-souvenir, c’est pas de la psychologie. Ce sont des régions d’être. Ce sont des régions d’être et de pensée, voyez pourquoi ça enchaîne.
Là, j’avais les aspects les plus profonds, de plus en plus profonds de la réalité, là, les circuits les plus profonds de pensée. Et bien, chacun de ces coupes c’est une région de pensée – être, d’être pensée. Simplement, suivant la région sur laquelle vous vous installez, comme il dit, tel ou tel aspect, prédomine. Là il emploie de drôles de mots, j’ai pas le temps de citer les textes, tel ou tel aspect prédomine. Alors, disons, il y a une infinité de coupes puisqu’elles n’existent pas. Il faut le fabriquer. À chaque fois vous le fabriquez dans le cône. Tout ça, c’est très mouvant, il faut mettre ça en mouvement. Tous là, comme les circuits, ils préexistent pas. Il fallait attendre la Bourgeoise de Fellini…euh… de Rossellini, pour que ces circuits là se découvrent. Il fallait attendre l’héroïne de Stromboli, etc. Alors, bon ça, et là supposons que j’ai un circuit où ce qui domine c’est l’usine. Je prends un exemple idiot puisqu’il s’agit de, il s’agit pas…, je prends un détail. Je dirais le monde comme travail. Là, un circuit, ce qui domine c’est prison. Là, un circuit, ce qui domine, c’est cataclysme.
Bergson ira jusqu’à dire « à chaque région, à chaque région de la coupe, il y a des points brillants ». C’est ce que nous, on appellerait des singularités. Bon, et ben, penser ça veut dire quoi ? Penser, ça veut dire à la fois tracer dans l’être et la pensée. Encore une fois à chaque section corresponde aussi bien à un aspect de l’être qu’un circuit de pensée. Quand vous pensez, que signifie penser ? Pour Bergson, c’est tout simple : c’est s’installer dans une de ces régions. Seulement voilà, vous avez toujours le risque de vous tromper. Vous avez toujours un risque, c’est toujours un risque. Vous partez du point S, qui est l’insertion dans l’image-matière. Il faut que vous fassiez un saut, quand vous pensez, vous savez pas ce que vous allez pensez, vous savez pas ce que vous cherchez. Penser, et là, c’est Bergson emploie, « s’installer d’emblée », cela ressemble assez à ce que d’autres appelleraient « sauter », s’installer d’emblée dans la région, dans le région quoi ? là, dans le région qui contient, je dirais même pas la réponse que je cherche, mais qui contient déjà la question que je ne sais même pas formuler. Et je pense que, pour moi, je sens quelque chose ne va pas où dans le monde ou en moi, et je fais le saut, je m’installe d’emblée dans une région, qui est censée me révéler quoi ? À la fois, un aspect de l’être qui m’était caché et un circuit de pensée que je n’avais pas encore. Donc, cela, il faut que je saute dans une région. Et que je risque toujours de, ou bien rater mon saut, ou bien m’installer dans une mauvaise région. Si je m’installe dans une mauvaise région, je pourrai penser tout ce que je veux et longtemps, ce que je penserai n’aura strictement aucun intérêt. Ça ne comprendra ni la question, ni la réponse à la question. Alors, cet art de penser est une chose très…
Comprenez que, donc le cône, présenté ainsi dans sa forme totale, avec le point d’insertion avec le plan de la matière. J’ai donné la suite de la figure 2, exactement comme la figure 2 donnait la suite de la figure 1, c’est-à-dire des cristaux de temps, c’est-à-dire les figures directes de la pensée, mes images directes, mes images-pensées directes, les images-temps directes, sur lesquelles j’aurais voulu travailler en fin de cette année, cela auraient été les cristaux de temps. Les… Les circuits de la pensée et… comment dire ? Les régions, les régions noétiques ontologiques, c’est-à-dire, les régions d’être et de pensée, qui expliquent, et qui devraient expliquer, ce que restait encore un problème en 2, c’est-à-dire, cet complémentarité entre les circuits de pensée de plus en plus vastes, et les aspects de réalité de plus en plus profonds. Dieu, dieu, c’est trop beau, je suis fini. Voilà, et ben ça y est, et bien très bonnes vacances.
Gilles Deleuze
Cours sur le cinéma / 7 juin 1983
la voix de Gilles Deleuze
Cristal de temps / Gilles Deleuze / Cours sur le cinéma dans Cinéma amarcord

Sur la philosophie de Gilles Deleuze / Eric Alliez

Une ontologie du virtuel – c’est ainsi, me semble-t-il, que l’on pourrait résumer ce qu’a voulu faire et ce qu’a effectivement produit Deleuze à tous les niveaux de sa philosophie. Historiquement, ou historiographiquement, c’est tout le sens des études bergsoniennes entreprises aussitôt après la publication d’Empirisme et subjectivité, avec les deux articles publiés en 1956 (Bergson et surtout la Conception de la différence chez Bergson), systématisés dix ans plus tard dans le Bergsonisme (1966) – et non simplement Bergson, comme il y eut un Nietzsche, un Kant, un Spinoza, un Foucault… Elles formeront l’ossature de ces chapitres qui sont au cœur de Différence et répétition (1968), ce livre qu’il faut concevoir comme l’ouvrage-souche du deleuzisme ; ils portent pour titres : l’Image de la pensée, Synthèse idéelle de la différence, Synthèse asymétrique du sensible. Jusqu’au dernier texte publié de façon posthume, qui reprend la question de la philosophie en tant que « théorie des multiplicités » sous l’intitulé l’Actuel et le virtuel (Annexe à la nouvelle édition des Dialogues, avec Claire Parnet). Autant de signes, autant d’indices, qui nous font penser qu’évoquer – sous le signe d’un virtuel chaosmique – un bergsonisme de Deleuze pourrait nous amener à saisir sur le vif l’hétérogenèse en acte de cette pensée tant au niveau du système (car Deleuze, décidément bien peu post-moderne, identifie philosophie et système) que de la méthode (l’intuition, chez Bergson-Deleuze, devient une méthode – non moins rigoureuse et exigeante que la méthode géométrique). Mais qu’est-ce qu’une ontologie du virtuel ? Car si toute ontologie tourne autour de la question de l’être, il faut se risquer à problématiser l’être en tant que virtuel…
Je ne crois pas forcer les textes en avançant que cette problématisation se déploie sur la base d’un renversement de « l’argument ontologique » élaboré par la tradition philosophique, de Saint Anselme à Hegel en passant par Descartes, comme preuve a priori de l’existence de Dieu. Fondement quasi-génétique de l’idéalisme, il permettait de conclure, dans l’identité abstraite du concept, de la possibilité de l’existence de Dieu à l’affirmation de sa réalité fondée sur le fait que la réalité de son existence fait partie de la définition même du concept de Dieu… Cette tradition est celle de l’onto-théologie. Mais ôtez le nom de Dieu de cette démonstration, et vous verrez surgir dans sa forme la plus pure l’idéal logique de la représentation mathématique destinée à assurer a priori la corrélation de la pensée et de l’être le plus abstrait, vidé de toute matérialité… C’est à cette conception que s’oppose la notion philosophique de virtuel. En son écriture la plus simple, de facture strictement bergsonienne : Le virtuel n’est pas actuel mais possède en tant que tel une réalité ontologique qui conteste et excède toute logique du possible. Le possible est en effet cette catégorie logique qui pose que du point de vue de l’identité du concept il n’y a pas de différence entre le possible et le réel puisqu’on s’est déjà tout donné, pré-formé « dans la pseudo-actualité du possible ». C’est cette figure classique de l’argument faussement dit ontologique qui fonde la philosophie de la représentation et le système de la récognition : elle pose que l’existence est la même que le concept mais hors du concept, dans un milieu indifférent à tout dynamisme « matérial » spatio-temporel, d’assimilation du temps à l’espace homogénéisé dans sa totalité (Tout est donné). Bref, la catégorie de possible homogénéise l’être aussi bien que la pensée du fait que le sujet de la représentation détermine l’objet comme réellement conforme au concept comme essence. Et cette essence ne définira jamais de ce fait que les conditions de l’expérience possible qui ne ressembleront à l’expérience réelle que parce que la condition renvoie au conditionné dont elle décalque à sa ressemblance l’image actuelle. Bref, explique Deleuze après Bergson, le possible est toujours construit après coup en tant qu’on l’a « arbitrairement extrait du réel, comme un double stérile ». De là, selon le diagnostic deleuzien, que Kant comme Husserl ont dû renoncer à la genèse du donné et à la constitution d’un champ transcendantal réel puisque le donné est toujours déjà donné comme un objet à un sujet selon le principe de la perception naturelle. De par cette vision mimétique de l’étant, ils sont restés pris dans la logique de l’alternative du tout ou rien qui a depuis toujours associé la cosmologie et la psychologie à la théologie en interdisant le saut dans l’ontologie : « ou bien un fond indifférencié, sans-fond, non-être informe, abîme sans différences et sans propriété – ou bien un Etre souverainement individué, une Forme hautement personnalisée. Hors de cet Etre ou de cette Forme, vous n’aurez que le chaos… » (Logique du sens, p. 129). Alternative à laquelle n’échappe pas la dialectique puisque les formes du négatif ne peuvent rendre compte des termes actuels et des relations réelles entre états de choses qu’en tant qu’ils ont été coupés de la virtualité qu’ils actualisent et du mouvement de leur actualisation qui ne ressemble pas à la virtualité incorporée, matérialisée dans ce mouvement. C’est là le point le plus important qui commande à l’ensemble de la philosophie deleuzienne, alors qu’elle s’expose à l’injonction de Bergson comme philosophie de la différence : loin de se réaliser par ressemblance, le virtuel s’actualise en se différenciant de telle façon que, par le jeu d’une différence sans négation, l’actualisation est création de nouveau, individuation. Création continuée de différences, ou production de divergences, selon un modèle qui n’est plus mathématique mais biologique, c’est-à-dire ontobiologique et vitaliste en ce qu’il suppose un champ intense de singularités pré-individuel valant pour une véritable entrée en matière de la philosophie dans sa pré-immanence. Soit le contraire d’un universel abstrait. Ce modèle est celui d’un « élan vital » ou d’une « évolution créatrice » (Bergson), d’une « individuation » et d’une « ontogenèse » (Simondon), ou « hétérogenèse » (Deleuze), qui fait passer la différence ontologique entre le virtuel-matérial dont on part et les actuels-individuels matériels auxquels on arrive. À la manière dont une intensité s’explique, se développe dans une extension rapportée à l’étendue qui tend à annuler ses différences constituantes, bien qu’elles constituent l’être même du sensible. Car c’est l’intensité, par le processus essentiel des quantités intensives (c’est-à-dire de « quanta dynamiques » : ou des forces), qui détermine les rapports différentiels à s’actualiser dans les qualités et les étendues qu’elle crée par individuation. Bref, s’il existe une différence ontologique chez Deleuze, elle se déploie sur un plan défini par la dualité d’origine bergsonienne entre l’espace géométrique et la durée ouverte, l’étendue et l’intensif, entre le matériel et le matérial ; et la distinction entre deux types de multiplicité, métrique et non métrique, homogène et hétérogène : les multiplicités qualitatives internes et les multiplicités quantitatives d’extériorité. Avec, d’un côté, les multiplicités continues relevant de l’ordre du virtuel appartenant essentiellement à la durée, qui ne se divise pas sans changer de nature à chaque fois pour n’être pas constituée d’un ensemble de termes distincts mais d’éléments « en fusion », acceuillant le nouveau dans son devenir en tant qu’il est nécessairement hétérogène à ce qui le précède…, une multiplicité intensive de type ordinal, donc, qui vaut pour un véritable principe transcendantal adéquat au devenir ; et, de l’autre, les multiplicités discontinues actuelles représentées empiriquement par l’espace homogène selon le régime cardinal du partes extra partes. Et opérant une sorte d’aller et retour entre les deux multiplicités, spatiale et temporelle, d’essence biologique (différence de nature) ou mécanique (différence de degré), la matière, tantôt encore enveloppée dans le plan d’immanence matérial de la multiplicité qualitative, tantôt déjà développée, organisée, matérialisée, métrisée dans le système de référence des grandeurs homogènes et des formes géométriques ou organiques. Fort de cette « non-coïncidence de la chronologie et de la topologie » (Simondon) porteuse de deux images absolument antagoniques du matérialisme (correspondant à un monisme inférieur et à un monisme supérieur), il suffira d’évoquer la reprise du thème du Corps sans Organes (« un Corps vivant d’autant plus qu’il est sans organes… ») à partir de la distinction entre Lisse et Strié dans Mille plateaux pour constater que c’est bien tout le bergsonisme de Deleuze qui est mobilisé dans l’affirmation que « la philosophie est la théorie des multiplicités », selon la formule qui fait fonction d’ouverture au dernier texte posthume (et qu’ignore systématiquement Badiou dans son Deleuze ). Ces quelques pages si denses à l’intitulé et au contenu on ne peut plus bergsonien – l’Actuel et le virtuel -, où est énoncé une dernière fois l’essentiel, à savoir que l’on n’atteindra au plan d’immanence qu’à conférer au virtuel une pleine matérialité dont dépend son actualisation en tant que différent/ciation intégrée dans une actualité déterminée par et dans des « fonctions ». De sorte que « l’actuel est le complément ou le produit, l’objet de l’actualisation, mais celle-ci n’a pour sujet que le virtuel ». Et pour « sujet de droit, en tant qu’il se fait, (…) la vie, comme porteuse de singularités » (Foucault, p. 97). Que l’Etre ait pour nom la Vie en tant que puissance immanente, production vivante de ses modes, et que l’ontologie devienne indissociable de la constitution d’une bio-politique ; que la philosophie se développe comme « théorie des multiplicités », et qu’elle soit de ce fait même politique de l’être se prolongeant dans une analyse du pouvoir qui doublera l’histoire de ses formes d’expression d’un devenir des forces qui les conditionne (selon la distinction entre machine abstraite et agencements concrets) ; que l’Etre se disent des devenirs, « qui ne sont pas de l’histoire même s’ils y retombent », et qu’il faille en conséquence penser le temps philosophique comme un « temps grandiose de coexistence », comme « un devenir infini de la philosophie, qui recoupe mais ne se confond pas avec son histoire » (Qu’est-ce que la philosophie ?, p. 92, p. 58) – toutes ces thèses que je qualifierai d’onto-éthologiques, vous le voyez, doivent être immédiatement mis à l’actif d’une ontologie du virtuel en ce que chacune manifeste que le virtuel n’est pas une « catégorie » mais la source même d’un matérialisme (hétéro-)génétique, que l’on pourra dire aussi bien matérialisme transcendantal en tant que rigoureusement non « générique ». Voire matérialisme historique, en tant qu’histoire de l’être en devenir, devenir d’individuation de l’être. (Penser, dira Deleuze après Foucault, c’est arriver au non-stratifié en libérant la vie partout où elle est prisonnière…)
En deçà de la scission du temps en deux jets dissymétriques correspondant à l’image actuelle du présent qui passe et à l’image virtuelle du passé qui se conserve en soi, on relèvera que tout ce que Bergson a pu dire de la durée pure revient toujours à ceci : qu’elle est ce qui diffère avec soi dans la coexistence de soi d’un temps non chronologique parce que ce qui diffère avec soi est immédiatement coexistence du passé avec le présent, unité contemporaine de l’être et du devenir, de la substance et du sujet, dans l’élan vital qui élève la différence à l’absolu d’un potentiel ou d’un virtuel, et contraint la pensée à commencer par la matérialité de la différence en tant que celle-ci désigne le nouveau qui se fait. Individuation permanente – écrira Simondon – à travers la première des transductivités, celle du temps qui implique dans son irréversibilité la totalité concrète du passé. Ce que Bergson a appelé d’un mot qui a prêté à tant de confusions (et que reprend Simondon ) : intuition. Car l’intuition, en tant qu’elle s’attache à déterminer les conditions de l’expérience réelle – et non les conditions génériques d’une expérience seulement possible pour la représentation qui projette quelque chose de ressemblant derrière la différence – en cherchant la durée dans les choses, en plongeant en-deçà du sujet et de l’objet dans la forme pure du temps comme devenir d’individuation de l’Etre, doit commencer par la différence vitale qui génère son propre mouvement intuitif. Intuition de la durée, selon un génitif qui est d’objet comme de sujet, l’intuition se reconnaît ainsi comme jouissance de la différence dans le mouvement qui lui fait atteindre au virtuel comme concept pur de la différence. D’où une image éminemment problématique de la pensée qui sait se rendre adéquate à la nature et à l’essence problématique de l’être comme différence – « l’être est la différence même de la chose » (Bergson, p.294) – en affirmant le principe ontobiologique de l’intelligence et la valeur matériale des problèmes. Car différencier, c’est problématiser, matérialiser en investissant le virtuel comme l’instance problématique dont l’actuel propose les solutions. A reprendre la lettre de Bergson, cette méthode intuitive et problématique engagera la réalité de la philosophie comme expérience en manifestant la mauvaise volonté nécessaire à « chasser les concepts tout faits » – les concepts de la représentation – pour poser à nouveaux frais les problèmes, épouser les articulations du réel et en suivre les tendances au lieu de se laisser guider par la logique conservatrice du sens commun qui se contente de choisir entre les solutions tel qu’elles se sont déposées dans le langage. Ce qui expliquerait pourquoi « conversation ressemble beaucoup à conservation », étant dit que Bergson – comme Deleuze… – tiendra en médiocre estime l’homo loquax « dont la pensée, quand il pense, n’est qu’une réflexion sur sa parole », adossant sa communication à une connaissance que ses interlocuteurs possèdent déjà ; et qu’à l’opposé, pour la philosophie qui s’est affranchie de la dialectique naturelle aux mots et aux choses découpées par l’entendement dans la continuité de la matière et de la vie, poser le problème, c’est inventer et non seulement dé-couvrir, c’est créer d’un même mouvement la position du problème et sa solution. « Et j’appelle philosophe celui qui crée la solution, alors nécessairement unique, du problème qu’il a posé à nouveau », avec « le sens nouveau que prennent les mots dans la nouvelle conception du problème ». Sans ce renversement du sens commun et cette rupture avec la doxa qui entretiennent l’idéal logique de la récognition ; sans une théorie générale du problème cessant de configurer la pensée sur des propositions « solides » supposées préexistantes pour poser le problème comme l’élément génétique idéel et extra-propositionnel de production du vrai ; sans cette affirmation du problématique comme intensité différentielle des Idées mêmes dans leur pré-immanence irréductible à toute Analytique comme à toute Dialectique parce qu’il introduit la durée et la matière dans la pensée en réconciliant vérité et création non seulement au niveau des concepts mais comme cet état intensif du monde constitué par la réalité matériale du virtuel… – eh bien, à défaut de ce matérialisme spéculatif qui est ainsi amené à investir l’opposition de l’intuition du « se faisant » à l’analyse du « tout fait », et sans le renversement général d’après lequel « l’être se dit du devenir, l’identité, du différent, l’un, du multiple, etc. », « la fameuse révolution copernicienne n’est rien » (Différence et répétition, p. 80, p.210). Tel est le sens du bergsonisme pour le jeune Deleuze, qu’il sait résumer d’une formule définitive : « La vie, c’est le processus de la différence » (la Conception de la différence chez Bergson, p.92) – et dont on trouve la trace jusque dans cette confession tardive : « Tout ce que j’ai écrit était vitaliste, du moins je l’espère… » (Pourparlers, p.196). C’est en effet dans ce rapport essentiel avec la vie que la différence est différenciation en tant que mouvement d’une virtualité qui s’actualise selon son propre mouvement de différence interne (la différentiation). Il n’y aura donc pas rupture eu égard à la thèse de l’univocité de l’être à laquelle Deleuze assimile la philosophie en tant qu’ontologie dans la mesure où ce qui ce différencie est d’abord ce qui diffère avec soi, c’est-à-dire le virtuel, un virtuel qui doit bien être à sa manière réel, matérial/matériel, pour détenir une consistance objective, ontologique, et être capable de se différencier dans le procès de production de l’actuel en vertu de son efficience sub-représentative (virtus, in virtu)… Et, sans doute, explique Deleuze, « le virtuel est en soi le mode de ce qui n’agit pas, puisqu’il n’agira qu’en se différenciant, en cessant d’être en soi tout en gardant quelque chose de son origine. Mais par là même il est le mode de ce qui est » (la Conception de la différence chez Bergson, p.100). Donation antéprédicative absolue, il est, sous la condition univoque du temps, le dedans du dehors en sa puissante vie non organique. Soit, très exactement, la matièreté même de l’être. On se trouve ici à la verticale de la phrase fameuse de Nietzsche : « Imprimer au devenir le caractère de l’être – c’est là la volonté de puissance la plus haute » ; et tout proche du sens du croisement Bergson-Nietzsche découvert par Deleuze avec Simondon. C’est en nietzschéen que Deleuze revient aussi souvent sur le premier chapitre de Matière et mémoire, ce livre délivré de la psychologie par le thème de l’attention à la vie : court-circuitant la distinction du sujet et de l’objet par sa théorie des « images-matière », Bergson atteint au plan d’immanence comme expérience pure, pure immanence de la vie à elle-même déplaçant l’opposition de la vie et de la matière vers « toute une continuité de durées », avec, entre la matière et l’esprit, toutes les intensités possibles d’une mémoire pure identique à la totalité du passé, « passé en général » qui existe en soi sur le mode d’une coexistence virtuelle (« le passé, c’est l’ontologie pure » ; cf. le Bergsonisme, p.51) ; égalité sans reste de l’être et de la vie impliquant la coextensivité en droit de la conscience à la vie, qui vérifie ainsi son indépendance vis-à-vis du Moi dans l’identité de la mémoire avec la durée même. « La subjectivité n’est jamais la nôtre, conclut Deleuze, c’est le temps, c’est-à-dire (…) le virtuel (…) et c’est nous qui sommes intérieurs au temps, non pas l’inverse » (l’Image-temps, p.110-111). Car « c’est le cerveau qui fait partie du monde matériel, et non pas le monde matériel qui fait partie du cerveau » (Matière et mémoire, p.13).
Tout se serait donc passé comme si Deleuze avait commençé par généraliser à l’ensemble de la philosophie moderne, kantienne et hegelienne, dialectique et phénoménologique, la critique qu’adressait Bergson à Einstein : avoir confondu l’actuel et le virtuel, avoir rabattu la logique mathématique des cas de solution sur la problématique ontologique de la question de la matière et du temps. De sorte que c’est en tant que la pensée deleuzienne n’a pour sujet que le virtuel qu’elle pourra être indifféremment dite philosophie du devenir, de la différence, de l’immanence ou de l’événement – car c’est le virtuel qui permet d’énoncer, du point de vue d’un nouveau matérialisme véritablement transcendantal (matérialisme des conditions de réalité…), chacune de ces notions pour elle-même et avec les autres. Il ne serait pas très difficile de montrer que la constitution même de la philosophie deleuzienne procède, dans ses monographies sur Hume, Nietzsche, Spinoza, Leibniz, etc., d’une rematérialisation et d’une virtualisation systématiques de l’histoire de la philosophie comme mode d’actualisation d’une philosophie nouvelle, d’une philosophie virtuelle-matériale dont l’effectuation infiniment variable ne cesse de produire de nouveaux plis qui impliquent et compliquent le « devenir infini de la philosophie » en tant que pratique théorique d’une immanence devenue absolue. Et par là même, selon une formulation de Simondon qui emporte Nietzsche et Deleuze dans son phrasé, la philosophie comme « production d’essences génétiques » visant par le concept, toujours, quelque chose de l’ordre de l’événement.. De là suit que l’histoire de la philosophie deleuzienne fasse l’expérience de l’image virtuelle-actuelle de la pensée – image non-dogmatique, non-(re)cognitiviste, associant le concept au point d’émergence du percept et de l’affect – en investissant un néo-bergsonisme comme source intensive d’une ontologie qui aura perdu d’un seul mouvement ces caractéristiques phénoménologiques, dialectiques et langagières qui obéraient la philosophie moderne. Une philosophie non-idéaliste et non-humaniste, une biophilosophie – ou encore : une philosophie matérialiste enfin contemporaine?
Eric Alliez
Sur la philosophie de Gilles Deleuze, une entrée en matiére
Mise en ligne le mercredi 28 janvier 2004 sur le site de Multitudes
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