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Les droits humains aujourd’hui, dans le champ de forces de la géopolitique mondiale / Alain Brossat

Un commentaire scolastique du texte de Michel Foucault
« Face aux gouvernements, les droits de l’homme » / Dits et Écrits , texte 355

Dans un texte écrit en 1981, à propos de la tragédie des boat people d’Indochine, Michel Foucault se faisait l’avocat d’une approche des droits de l’homme qui peut être pour nous, je crois, une puissante source d’inspiration. Les droits de l’homme, disait-il, dans un vocabulaire d’époque que nous devons, aujourd’hui absolument conjurer si nous voulons que ce motif cesse de se décliner exclusivement au masculin, les droits humains, donc sont le signe de ralliement sous lequel sont conviés à se rassembler des individus ordinaires, quelconques, c’est-à-dire n’ayant aucune qualité particulière pour faire entendre leur voix – ceci lorsque ces hommes et ces femmes font face à l’intolérable. C’est sous ce signe qu’ils vont tout naturellement se rassembler, dit Foucault, lorsqu’ils éprouvent « une certaine difficulté commune à supporter ce qui se passe ». Dans le cas ici évoqué, cet intolérable, c’est l’exode précipité de ces milliers de réfugiés quittant leurs pays sur des embarcations de fortune, dans le Sud-Est asiatique, le Vietnam, notamment, afin de fuir un régime qui ne les ménage pas. Un phénomène qui, soit dit en passant, suscita en France l’un des premiers grands élans de mobilisation humanitaire, donna naissance à la sensibilité humanitaire, avec les dispositifs qui la soutiennent – une figure qui se sépare alors et des pratiques charitables traditionnelles d’inspiration religieuse, et des mouvements de solidarité inspirés par des motifs politiques. Ce qui tranche en premier lieu, dans cette approche des droits humains, c’est le fait que Foucault n’en remet pas la défense ou la promotion entre les mains d’autorités légitimes ou qualifiées, les États, les gouvernements, des institutions supra-étatiques – mais, au contraire, au tout venant, « les gens », ceux que va tout naturellement rassembler leur sensibilité à l’intolérable. Davantage encore : entre les mains de ces sujets ordinaires et sans puissance particulière, les droits humains sont une arme qu’ils tournent contre l’autorité. Le texte de Foucault s’intitule « Face aux gouvernements, les droits de l’homme ». En première approche, donc, les gouvernements, en général et sans spécification particulière, seraient pour lui plutôt en position de mettre à mal ces droits, plutôt que d’en être les gardiens et les promoteurs. On mesure aisément l’écart qui se creuse entre cette approche des droits humains et celle qui, ordinairement, fait l’ objet, notamment dans les démocraties occidentales, de la pédagogie étatique (scolaire, civique, etc.) la plus courante ; une pédagogie selon laquelle, les droits de l’homme étant gravés dans le marbre des constitutions, ce sont tout naturellement les gouvernants, émanation de la représentation nationale, qui ont vocation à en faire la source d’inspiration permanente de leur politique. Ce qui tranche en second lieu dans ce texte, c’est le fait que Foucault n’évoque pas les droits humains sur le mode courant qui est celui de la pédagogie étatique, c’est-à-dire comme un corps sacré de textes, de principes et de maximes, issu du meilleur de la tradition historique (la Révolution française, la Révolution américaine, la lutte des peuples contre le fascisme et le nazisme…), mais au contraire sur un mode que l’on pourrait dire négatif dans une première approche. Que sont les droits humains, suggère-t-il en effet, si ce n’est ce dont nous éprouvons le caractère vital pour l’existence commune, pour la vie des hommes et des peuples – lorsqu’ils sont violés. Les droits humains sont, en d’autres termes, ce à quoi nous devenons sensibles lorsque nous éprouvons, en telle ou telle occasion et toujours, si l’on veut, « en situation », le caractère nourricier et irremplaçable – lorsqu’ils sont mis à mal. En l’occurrence, lorsqu’il apparaît que « des hommes et des femmes aiment mieux quitter leur pays que d’y vivre ». Qu’ils ne peuvent plus habiter la terre sur laquelle ils sont nés et où sont nés leurs parents et leurs ancêtres. Et donc entrent en migration, dans des conditions plus ou moins dramatiques. Les droits humains, en ce sens, ce n’est pas un catalogue de libertés et de garanties consignées dans tel ou tel texte de référence (la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen du 26 août 1789, le Bill of Rights états-unien, la Déclaration universelle des Droits de l’Homme du 10 décembre 1948…), ce sera plutôt ce dont nous éprouverons (nous : le quelconque, le sujet sans qualités particulières) le caractère irremplaçable à l’occasion de son manque ou sa violation, en tant qu’il est ce qui nous attache à ceux qui connaissent l’épreuve de ce manque ou de cette violation. Dans les termes de Foucault, les droits humains sont cet horizon dans lesquels se forme ce qu’il nomme d’une expression paradoxale « une citoyenneté internationale ». Il écrit précisément ceci : « Il existe une citoyenneté internationale qui a ses droits, qui a ses devoirs et qui engage à s’élever contre tout abus de pouvoir, quel qu’en soit l’auteur, quelles qu’en soient les victimes. Après tout, nous sommes tous gouvernés et, à ce titre, solidaires ». Ce raisonnement est pour nous une boussole. Il indique, premièrement, que si l’humanité peut s’éprouver (c’est une virtualité) comme une communauté politique subjective et non simplement comme un assemblage disparate de peuples, de nations, d’États ou de populations, c’est en s’établissant dans le partage de ces droits qui constituent le soubassement de ce qu’il appelle « citoyenneté internationale » – donc en descellant le mot « citoyenneté » de ce qui en constitue habituellement le socle – l’Etat, la nation. Donc, les droits humains, c’est d’abord une subjectivité partagée, le sentiment commun d’avoir des droits – ce qui est, j’y insiste lourdement, une tout autre approche que celle qui dit : les droits humains, c’est un corpus de nature juridique et dont les États ou les institutions supra-étatiques mises en place par consentement mutuel entre ces États sont garants. Deuxièmement, et ce point est tout aussi fondamental, le partage de cette subjectivité constitue un système d’engagement réciproque. Ce ne sont pas les États, ce ne sont pas les gouvernants qui sont appelés en premier lieu à manifester leur solidarité à l’endroit de ceux dont les droits sont déficients ou violés, ce sont ceux « que personne n’a commis », qui n’ont pas de mandat pour le faire, des quelconques, donc, mais qui vont identifier paradoxalement dans cette condition ordinaire et dans cette absence d’un appareil de délégation le fondement de leur responsabilité face à ce tort subi par d’autres (des autres éloignés, qu’ils ne connaissent pas, de surcroît). C’est dans ce geste (le mandat que s’attribue à lui-même ce « n’importe qui » manifestant sa solidarité avec un autre « n’importe qui » auquel ne l’unit aucun lien particulier) que se manifeste la puissance, la force propulsive des droits humains. Pourquoi ? Eh bien, tout simplement, parce qu’on voit distinctement ici que ce geste est totalement étranger à la sphère de l’intérêt, personnel ou collectif. Quand un président des États-Unis en visite à Pékin adresse aux autorités chinoises des remontrances rituelles à propos de violations des libertés humaines au Tibet ou bien du sort réservé à tel ou tel opposant, le soupçon est toujours là : la défense des droits humains est toujours, dans cette configuration, prise en otage par la politique, par des jeux de forces et intriquée à des intérêts étatiques, à des calculs stratégiques, etc. La question de savoir qui, dans les relations inter-étatiques, est fondé à parler au nom des droits humains, à occuper la position de l’instance énonciatrice, à être l’organe de l’universel, cette question est, nous le savons bien, insoluble. Après tout, dans ce type de situation, le premier secrétaire du Parti communiste chinois serait bien fondé à rétorquer qu’il se fait, lui aussi, beaucoup de souci pour les supposés terroristes détenus à Guantanamo hors de tout cadre légal, non moins que pour les pensionnaires des sinistres couloirs de la mort, très majoritairement peuplés d’Afro-américains et autres hispaniques… Le mouvement qui porte celui qui n’est personne en particulier à faire sienne la cause de cet autre dont les droits humains sont mis à mal dans telle ou telle situation ou circonstance (on est toujours dans un cas de « ici et maintenant ») trouve son assise incontestable dans le fait qu’il s’agit d’un mouvement « désintéressé » au sens où il est mu non pas par l’intérêt personnel mais par, disons, le pur attachement à, je dirais, non pas tant « un principe », que ce qui constitue la condition de possibilité de l’existence d’une communauté humaine subjective – le partage des droits. Troisièmement, ce qui constitue le fondement de cette solidarité, dit Foucault, et ce point est tout aussi important, c’est le fait que, je cite à nouveau, « nous sommes tous gouvernés et, à ce titre, solidaires ». C’est notre condition de gouvernés qui fait de chacun d’entre nous, par delà toutes nos différences culturelles, par delà tout ce qui distingue les uns des autres les régimes politiques auxquels nous sommes soumis, un élément constituant cette communauté virtuelle que l’on pourrait appeler le « peuple des droits de l’homme ». Ce qui veut bien dire qu’en tant que nous sommes gouvernés, en tant que nous sommes des gouvernés, nous sommes sensibles aux droits humains dans la mesure où l’abus de pouvoir apparaît comme inhérent à l’exercice même du gouvernement des hommes. En d’autres termes, les droits humains sont le point de cristallisation du litige perpétuel qui oppose, d’une façon générale, gouvernants et gouvernés. Selon cette approche, donc, il n’y a pas, d’un côté, des gouvernants qui « respectent les droits de l’homme » et de l’autre, des gouvernements ou des régimes qui ne s’en soucient pas ou les violent allègrement, il y aurait tout au plus des situations dans lesquelles le litige entre gouvernants et gouvernés à propos des droits de l’homme est permanent, ouvert, massif et d’autres où ce litige prend une tournure plus locale, circonstancielle, spécifique. Cette proposition, aussi polémique puisse-t-elle paraître si on la rapporte à ce que dit à ce propos le discours de l’État et des élites dans les démocraties occidentales ou à l’occidentale, est facile à démontrer : il n’existe pas une seule de ces démocraties, aussi donneuse de leçons en matière de droits humains soit-elle, qui ne pratique toutes sortes de violations, plus ou moins permanentes et flagrantes de ce qui constitue l’alpha et l’oméga des droits humains tels que ceux-ci sont consignés dans des textes solennellement validés par ce qu’il est convenu d’appeler la communauté internationale : il suffira, pour s’en convaincre, de mette en regard toutes les législations anti-terroristes mises en place depuis le 11/09 dans tous les États occidentaux et l’article 11 de la Déclaration universelle de 1948 : « Toute personne accusée d’un acte délictueux est présumée innocente jusqu’à ce que sa culpabilité ait été légalement établie au cours d’un procès public où toutes les garanties nécessaires à sa défense lui auront été assurées ». Voir sur ce chapitre Guantanamo, l’affaire Tarnac en France, toutes sortes d’abus et de bavures commis par les unités spécialisées en Grande-Bretagne, etc. Ou bien encore, à la lumière des récentes révélations d’Edward Snowden sur les activités de la NSA aux États-Unis et de ses équivalents dans des pays comme la France, la Grande-Bretagne, etc. – Article 12 : « Nul ne sera l’objet d’immixtions arbitraires dans sa vie privée, sa famille, son domicile ou sa correspondance, ni d’atteintes à son honneur et à sa réputation. Toute personne a droit à la protection de la loi contre de telles immixtions ou de telles atteintes ».
S’il y a donc une opposition que nous sommes susceptibles de faire jouer, ce n’est pas celle qui ferait contraster des gouvernements dont le principe d’action serait fondé sur le respect des droits humains et d’autres qui, de manière systématique, les ignoreraient (tant il est évident que la notion d’un gouvernement ou d’un régime politique qui respecte les droits humains « en gros » pour mieux s’en affranchir dans le détail est dépourvue de sens). S’il y a une opposition que nous sommes bel et bien susceptibles de faire jouer, c’est celle-ci : il y a, aujourd’hui, des gouvernements pour lesquels le motif des droits humains est un moyen de légitimation, un argument ou un instrument dans la confrontation avec d’autres gouvernements, une « bible », au sens où, au temps de la découverte de l’Amérique et de la colonisation, les conquérants et les missionnaires avaient des « bibles », des gouvernements, donc, pour lesquels les droits humains sont un outil, un moyen de gouvernement et un instrument dans l’établissement des rapports de force. Et puis, il y a d’autres gouvernements qui, pour des raisons variables, n’ont pas intégré ce mécanisme, qui, à l’évidence, ne gouvernent pas « aux droits de l’homme » et qui, tout au contraire, voient dans ce motif un danger, un moyen de saper leur puissance et leur légitimité. Ce partage est assurément opérant, mais ce constat ne change rien à celui que nous avons établi précédemment : il n’est pas suffisant qu’un gouvernement ou un régime gouverne « aux droits humains », s’en réclame, ait intégré ce motif à sa stratégie de légitimation (nous connaissons tous la ritournelle « France patrie des Droits de l’Homme ») pour que sa politique, courante ou exceptionnelle, se fonde sur les droits humains. La déliaison des deux éléments est, au contraire, l’opération première que nous devons effectuer si nous voulons tenter de comprendre quelque chose à la situation des droits humains dans le champ de forces de la géopolitique mondiale contemporaine. Le Patriot Act adopté par l’administration états-unienne après les attentats du 11/09 est assurément l’un des outrages institutionnels et de forme juridique les plus flagrants qui aient été infligés aux droits humains depuis le début de ce siècle. Il introduit toutes sortes de discriminations fondées sur la race, la religion, l’origine, des dispositions qui constituent des violations ouvertes de l’article 2 de la Déclaration universelle de 1948 : « Chacun peut se prévaloir de tous les droits et de toutes les libertés proclamés dans la présente Déclaration, sans distinction aucune, notamment de race, de couleur, de sexe, de langue, de religion, d’opinion politique ou de toute autre opinion, d’origine nationale ou sociale, de fortune, de naissance ou de toute autres situation ».
On se rappellera ici ce qu’est le sens premier de la Déclaration de 1948 : prendre l’engagement, au nom des peuples et des États, de rompre avec la politique totalitaire du régime nazi et de ses alliés, politique fondée sur la hiérarchisation des races et la fragmentation de l’espèce humaine, ceci en réaffirmant solennellement le caractère indivisible de cette espèce. C’est dans ce sens que la préambule à la Déclaration parle de « famille humaine », je cite : « Considérant que la reconnaissance de la dignité inhérente à tous les membres de la famille humaine et de leurs droits égaux et inaliénables constitue le fondement de la liberté, de la justice et de la paix dans le monde… » . Dans le même sens, l’article premier : « Tous les êtres humains [je souligne, A.B.] naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité ». Dans le contexte de l’après-guerre, marqué par la montée des luttes de décolonisation, cette affirmation d’égalité va pouvoir être reprise au bond par tous ceux qui luttent pour leur indépendance et contre les discriminations dont la colonisation a été le creuset. Ce qui est évidemment intéressant, dans le texte de Foucault, c’est que la question des droits humains y soit reprise à l’occasion d’un enjeu particulier qui est celui des migrations. Ce n’est pas le seul texte de Foucault dans lequel celui-ci soutient (très tôt, donc, il est mort il y a trente ans déjà) que notre époque pourrait bien être celle des migrations. Il écrit ceci, dans le texte qui me sert ici de guide : « (…) Il faut se rendre à l’évidence : les raisons qui font que des hommes et des femmes aiment quitter leur pays que d’y vivre, nous n’y pouvons pas grand chose. Le fait est hors de notre portée » – ce qui me paraît être une parfaite définition du statut ou de la condition des migrations contemporaines et qui, par là même, met le doigt sur la vanité de toutes ces « politiques migratoires » que prétendent fixer d’autorité les pays de l’Europe communautaire, les États-Unis, etc. Or, s’il est un phénomène qui ravive la question coloniale envisagée sous l’angle des droits humains, c’est bien celui-ci : le migrant contraint à quitter son pays pour des motifs économiques, politiques, sécuritaires impérieux, et ne pouvant le faire dans des conditions légales du fait des obstacles qui sont opposés à son déplacement par les pays d’immigration, n’est-il pas aujourd’hui par excellence le représentant d’une fraction d’humanité qui subit des formes variables de déni de droit en raison de son origine, sa race, sa langue, ses opinions, etc. ? Ceci, par contraste absolu avec le touriste, par exemple, qui, lui, jouit pleinement du droit de se déplacer, en sa qualité de représentant d’une autre « espèce » humaine, aussi « riche » en droits que la précédente est, elle, « pauvre » de ce côté-là ? On voit bien ainsi que, dans le courant d’amplification, à l’échelle globale, du phénomène des migrations, la fragmentation de l’espèce humaine à laquelle la Déclaration de 1948 opposait sa vocation d’universalité, cette fragmentation revient en force et ce pas seulement dans les faits, sur le terrain, dans des pratiques policières abusives ou bien dans toute cette économie grise prospère qu’est le trafic des êtres humains en mal de migration, mais, bien plus grave : dans le corps de la loi et par le biais de toutes sortes de dispositifs juridico-administratifs nationaux et supra-nationaux du type Frontex, à l’échelle européenne communautaire, ou bien tout ce qui, dans les législations nationales, tend à placer les migrants « irréguliers » sous un statut juridique d’exception. Le paradoxe de la situation présente, c’est évidemment que ce soient les Etats qui, non seulement, sont à l’origine de la Déclaration universelle mais qui, comme je l’ai indiqué, font des droits humains un argument promotionnel du type de gouvernementalité qu’ils pratiquent par opposition à d’autres, que ce soient ces Etats qui, à l’épreuve des migrations contemporaines, se fassent les agents très actifs de ces nouveaux processus de fragmentation de l’espèce humaine… Foucault avait parfaitement anticipé cette situation ; il lance à la volée dans ce texte cette phrase dont le vocabulaire est assez insolite sous sa plume – ce pourrait presque être du Camus, en tout cas, on y sent distinctement l’emprise de la secte louche des « nouveaux philosophes » dont il s’est rapproché sur cette question (les boat-people) : « Parce qu’ils prétendent s’occuper du bonheur des sociétés, les gouvernements s’arrogent le droit de passer au compte du profit et des pertes le malheur des hommes que leurs décisions provoquent ou que leurs négligences permettent. C’est un devoir de cette citoyenneté internationale de toujours faire valoir aux yeux et aux oreilles des gouvernements les malheurs des hommes dont il n’est pas vrai qu’ils ne sont pas responsables. Le malheur des hommes ne doit jamais être un reste muet de la politique. Il fonde un droit absolu à se lever et à s’adresser à ceux qui détiennent le pouvoir ». Trois fois le mot « malheur » en trois phrases ! L’emploi récurrent de ce terme emphatique a ici pour vocation de désigner sur un mode affectif et intensifié la privation des droits humains subie par des catégories particulières de vivants, dans des circonstances particulières. La « citoyenneté internationale » qui découle de la condition de majorité (Kant – ce texte est d’inspiration kantienne de bout en bout) des sujets contemporains que nous sommes, créé pour nous une responsabilité particulière, celle d’interpeller « les gouvernements », nos gouvernants, à propos de ces violations ou ces abus, parce qu’ « il n’est pas vrai qu’ils ne sont pas responsables », quand bien même ils ne sont pas les fauteurs directs de ces abus. Cette remarque trouve tout son poids dans une configuration où il est question d’un exode qui se produit en Indochine, dans une ancienne colonie française. Dans la configuration dessinée par Foucault, le droit, la défense du droit passent distinctement du camp de l’autorité, des États, des gouvernants à celui des gens ordinaires, ceux qui prennent en charge effectivement leur condition de « citoyenneté internationale » (l’esprit « cosmopolitique » de Kant). Et cette défense du droit ne prend pas à proprement parler la forme de l’argumentation juridique, le « citoyen international » ne se met pas à la place du juriste ou de l’avocat, il entre en résistance et, dit Foucault d’un mot très expressif, il « se lève » pour interpeller les gouvernants, les placer devant leurs responsabilités, non pas tant pour parler « au nom des victimes » que pour se tenir devant ces autres « quelconques » dont les droits sont mis à mal par d’autres gouvernants. Se tenir devant ceux qui, à des titres divers, ont à subir la violence du pouvoir, plutôt que parler « en leur nom » – c’est une proposition que j’emprunte à Deleuze et Guattari, à propos de ceux qui connurent, dans la seconde moitié du XX° siècle, l’épreuve des camps de concentration et d’extermination. On retrouve ici aussi un grand motif de l’approche foucaldienne de la politique : ce qui est propre à nous mettre en mouvement, là où nous sommes, qui que nous soyons, intellectuels, marchands de quatre saisons ou médecins du monde, c’est ce que nous éprouvons face à ce qu’il appelle l ’ « intolérable » ; celui-ci peut présenter les visages les plus variés – la situation des détenus dans les prisons françaises, la peine de mort, telle bavure policière dont la victime sera selon toute probabilité un sujet post-colonial, les centaines de morts du 17 octobre 1961 – et ici, donc, l’exode des boat-people. Ce qui est assez nouveau, dans ce texte, c’est la façon dont Foucault mobilise l’argument du droit au côté de celui de la résistance (c’est-à-dire de l’inversion de l’énergétique du pouvoir), des conduites de résistance, et singulièrement l’argument des droits humains. C’est avec le droit, en mobilisant le droit et le syntagme « droits de l’homme » qu’il nous convie ici à résister à l’intolérable qui vient au fond toujours se cristalliser autour d’un même enjeu, d’une même figure – l’existence perpétuelle et constamment renouvelée d’un « reste muet de la politique », d’un « déchet » de la politique institutionnelle, des relations internationales – ce qu’il nomme dans d’autres textes « la plèbe » et, ici, donc, les boat-people entendus comme le résidu « incompté » (Rancière) de la victoire du peuple vietnamien sur l’impérialisme états-unien (une revanche, une réparation obtenue de haute lutte pour le compte de tous les anciens colonisés…). Les droits humains ne sont pas mobilisés ici comme ce nom de l’universel qui, parce qu’il est ce qu’il est, nous fonderait à agir, sur ce mode proprement tautologique qui nous est familier – les droits de l’homme étant le nom même de l’universel, nous voici dispensés d’entrer dans les détails pour définir ce qu’il seraient spécifiquement, singulièrement et en particulier aussi. Car c’est ici, bien sûr que commenceraient à surgir les difficultés : leur approche et leur désignation est variable d’un texte fondateur à l’autre, ils ne sont pas tombés du ciel (Ciel ?) et, comme le rappelait Cassin lui-même, la rédaction de la Déclaration universelle de 1948 est tissée de toutes sortes de tensions et d’effets de rapports de force entre les différentes parties prenantes de sa rédaction ; elle met l’accent sur les droits sociaux, à la demande des pays du bloc soviétique, mais elle ignore délibérément le droit à l’immigration et à l’établissement à l’étranger. La Déclaration d’Indépendance américaine est très ouvertement providentialiste, placée sous le signe des desseins du Créateur, et elle met les Indiens au ban de l’humanité . En France, on le sait bien, la version de la Déclaration de 1789 et celle de 1793 présentent des différences significatives : dans celle de 1789, par exemple, l’égalité ne figure pas, à l’article 2, dans l’énumération des « droits naturels et imprescriptibles de l’homme (liberté, propriété, sûreté et résistance à l’oppression). Dans la version 1793, l’égalité vient en tête de l’énumération de ces droits imprescriptibles… Lorsqu’on lit certains articles de la Déclaration universelle de 1948 à la lumière de ce qu’est la condition effective des populations, je ne dirais même pas, dans les pays les plus pauvres de la planète mais bien des réputés plus riches – disons les démocraties occidentales -, on se dit qu’il y a décidément bien loin de la coupe (de l’universel) aux lèvres (de la vie réelle des gens) : article 23 : 1- « Toute personne a droit au travail, au libre choix de son travail, à des conditions équitables et satisfaisantes de travail et à la protection contre le chômage. 2- Tous ont droit, sans aucune discrimination, à un salaire égal pour un travail égal. 3- Quiconque travaille a droit à une rémunération équitable et satisfaisante lui assurant ainsi qu’à sa famille une existence conforme à la dignité humaine et complétée, s’il y a lieu, par tous autres moyens de protection sociale. 4- Toute personne a le droit de fonder avec d’autres des syndicats et de s’affilier à des syndicats pour la défense de ses intérêts ». Sans commentaire – enfin si, mais j’y reviendrai un peu plus tard. Dernier point, à propos du caractère constamment litigieux du qualificatif universel, tel qu’il entre en composition dans le syntagme « Déclaration universelle des droits de l’homme ». Même une fois la correction de de l’homme et humains effectuée, de façon à réintégrer de plein droit ce qui en avait été subrepticement, c’est-à-dire grammaticalement, exclu – les femmes, reste ce problème : la Déclaration de 1948 résulte de la volonté d’une coalition d’États, coalition issue des rapports de forces établis à la fin de la seconde guerre mondiale. Elle est donc, à rigoureusement parler une déclaration internationale qui ne devient « universelle » que par le biais d’une proclamation, ou d’une décision. Or, dans un tel régime de discours, une proclamation est toujours susceptible d’en rencontrer une autre qui la contrarie ou la contredit, ou bien encore, elle ne se suffit pas à elle-même pour se transformer en acte. Dire, ici, ne suffit pas à faire – la chose apparaît clairement dans le bref et cruel rappel de ce que proclame la Déclaration à propos du « droit au travail ». Pour toutes ces raisons, Cassin, dans son commentaire de la Déclaration parle prudemment de « cheminement vers l’universalité », d’une « affirmation progressive » de l’universalité de la Déclaration, dans le monde de l’après-guerre, au fur et à mesure qu’un nombre plus grand d’États s’y ralliaient, que « tous les hommes de tous les territoires habités de la terre » s’en éprouvaient destinataires. Mais nous ne sommes pas mal placés pour savoir, aussi bien, que tant de forces obscures contribuent, dans le monde d’après la Déclaration, à en ruiner tant l’intention que les effets…
Quoi qu’il en soit, nous voyons bien que dans le texte au plus près duquel j’essaie de me tenir ici, Foucault s’efforce de dégager quelque chose comme une « politique des droits humains » qui ne consiste pas tant à en appeler à l’autorité normative des principes universels et des textes sacrés qu’à jouer sur le conflit entre ceux qui s’en estiment les gardiens légitimes (les États, les gouvernants) et l’effectivité de leurs pratiques. Le rôle des gens ordinaires, ceux que Foucault appelle « les individus privés », n’est pas de mettre en scène de belles indignations lyriques face à tel ou tel outrage aux droits humains commis en telle ou telle circonstance, mais plutôt d’arracher aux gouvernements le monopole que ceux-ci se sont assuré sur la définition de la politique internationale et la mise en œuvre des principes universels à laquelle celle-ci est censée, constamment, faire référence. Il va donc s’agir, dans cette perspective, de faire jouer les droits humains contre les gouvernements qui, pour des raisons variables, en font leur enseigne et un moyen de légitimation. J’ai cité plus haut cet article de la Déclaration de 1948 dans lequel est solennellement proclamé le droit de tout individu à fonder un syndicat, à adhérer à un syndicat, ceci dans le but de défendre ses intérêts. Ce droit est proclamé dans le cadre de l’affirmation des droits sociaux en tant que partie intégrante des droits de l’homme – un point sur lequel mettent alors l’accent tout particulièrement les pays socialistes. Or, lorsque la crise de ces régimes va entrer dans sa phase active, dans les années 1980, ce « droit » ayant fait l’objet d’une attestation d’universalité lorsqu’il est entré dans le corps insécable des droits de l’homme, va se retourner contre ceux qui en ont été, quelques décennies auparavant, les ardents promoteurs – ceci lorsque vont apparaître, contre les syndicats officiels qui, dans ces pays, n’étaient que des courroies de transmission du pouvoir d’État, des syndicats indépendants, en URSS et puis, on le sait bien, en Pologne où Solidarnosc va s’affirmer comme un véritable contre-pouvoir, le ferment d’une contre-société et, finalement, l’agent le plus actif de la chute du pouvoir communiste. On voit bien ici comment prend forme ce « droit nouveau » dont parle Foucault, comme ce droit dont ceux d’en bas imposent l’autorité contre l’inertie ou le double langage des gouvernants, droit d’intervenir activement, et en court-circuitant les institutions et les usages de la politique institutionnelle, dans les situations où éclate le scandale du présent. Un droit d’intervention qui toujours, d’une façon ou d’une autre, fera référence aux droits humains, inscrira son efficace dans leur horizon. Ce qui est vrai à ce propos des situations post-totalitaires l’est aussi des situations coloniales. Je suis tombé récemment sur une communication présentée par un juriste, à l’occasion d’un colloque organisé à l’occasion du bicentenaire de la Révolution française, texte intitulé « ’1789’ dans le discours du mouvement national algérien (1922-1962) »1. L’auteur y met en relief la constance avec laquelle, dès les origines du mouvement national en Algérie, les animateurs de celui-ci ne cessent de faire jouer la référence aux droits de l’homme et, plus précisément, à la France, terre nourricière supposée de ces droits et des principes qui les accompagnent, contre la réalité coloniale. Il cite ainsi Ferhat Abbas qui, dès 1927, écrit dans Le jeune Algérien : « L’Algérien croit en la France, du moins en une certaine France, celle des philosophes du XVIII° siècle, celle des principes de 1789, celle des Français qui ont été du côté des indigènes ». Une tournure rhétorique prend forme ici, grâce à laquelle le colonisé va, en mobilisant les droits de l’homme, la Révolution française, « 1789 » comme autant d’images dialectiques, mettre la France coloniale en contradiction avec celle des idéaux, des principes, des Lumières. C’est encore ce que fait Messali Hadj, d’une manière plus incisive que Ferat Abbas, lorsqu’il écrit, en août 1936, soit en plein Front populaire : « Ce n’est pas parce que nous étions à Paris, ville de la Révolution de 1789 et de la Commune de 1871 que nous (émigrés en France) étions à l’abri de la répression ». De même, dans le Manifeste du peuple algérien déposé auprès du gouvernement général à Alger en 1943 par F. Abbas et le Dr Bendjelloul, on peut lire cette phrase : « la colonisation de l’Algérie par la France, héritière pourtant [je souligne, A. B.] des principes de 1789, dure depuis plus d’un siècle ». On pourrait multiplier les citations dans lesquelles sont opposées les « deux France » – celle des droits humains et celle de la violence coloniale. Ce motif, on le retrouve aussi bien dans des textes du Parti communiste algérien que dans des déclarations de la Fédération de France du F.L.N…. A la fin de son exposé, le chercheur cite Kateb Yacine déclarant, en 1986, lors du Festival d’Avignon : « Je suis allé en prison pour avoir trop cru aux principes de 1789. Aucun écolier français n’a vibré autant que moi aux récits de la Révolution ». Il me semble que l’on tient là quelque chose comme une matrice politique, un pli, un geste dont les puissances sont à peu près inépuisables. Ces potentialités (qui sont peut-être plutôt des virtualités, d’ailleurs), sont indissociables de la mésentente perpétuelle qui persiste entre gouvernants et gouvernés à propos de ce groupement de mots (syntagme) : « droits humains ». Jacques Rancière explique très bien ce qu’est une situation de « mésentente » : « (…) un type déterminé de situation de parole : celle où l’un des interlocuteurs à la fois entend et n’entend pas ce que dit l’autre (…) les cas de mésentente sont ceux à la dispute sur ce que parler veut dire constitue la rationalité même de la situation de parole. Les interlocuteurs y entendent et n’y entendent pas la même chose dans les mêmes mots ». Ainsi, au XIX° siècle, au temps de la Monarchie de Juillet, dit Rancière, lorsque la bourgeoisie prononce le mot « homme », elle entend : ceux qui composent la « société » effective, les possédants, ceux qui disposent de l’intelligence des choses, paient des impôts et ont, à ce titre, voix au chapitre concernant les affaires publiques – et ceci à l’exception de tous les autres, voués à une situation de minorité durable… Les ouvriers, eux, « entendent » le mot homme en un tout autre sens : récusant la coupure qu’introduit l’acception « bourgeoise » du mot entre majeurs et mineurs, ils disent : cette coupure n’existe pas, les distinctions de classe sont artificielles, nous sommes des hommes comme vous ! Eh bien, il me semble qu’il en va exactement de même aujourd’hui à propos des « droits humains » : lorsque des ouvriers des usines Foxconn, en Chine continentale, un sous-traitant d’Apple travaillant sous licence taïwanaise, se révoltent contre leurs conditions de travail et disent : nous ne sommes pas des chiens, nous sommes des hommes et lorsqu’ils font référence aux droits humains pour dénoncer la situation qui leur est faite, ils disent leur exaspération dans les mêmes mots que tel représentant du gouvernement des États-Unis qui, en visite à Pékin, fait part rituellement aux dirigeants chinois de sa « préoccupation » à propos de la situation des droits humains au Tibet ou chez les Ouïgours. Mais ce partage des mots est trompeur : en termes de pratiques, en termes d’aspirations, en termes d’idéaux de justice, la mésentente est complète entre ces travailleurs et ce représentant de l’Empire. Si tel n’était pas le cas, le visiteur américain serait le premier à dénoncer l’implication active des firmes de son pays dans les formes de mobilisation quasi-esclavagistes de la force de travail en Chine – ce qui n’est manifestement pas le cas, sa dévotion aux droits humains étant, de notoriété publique, sélective…
C’est à ce titre même, en tant qu’ils sont une plaque sensible du différend sur le fond et insoluble qui oppose gouvernants et gouvernés, d’une dispute sans fin sur le sens des mots et leur bon usage que les droits humains sont, aujourd’hui comme hier, une question politique avant tout, et pas seulement un enjeu juridique, éthique ou humanitaire.
Alain Brossat
Les droits humains aujourd’hui,
dans le champ de forces de la géopolitique mondiale
/ 2014
Publié sur Ici et ailleurs

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Photo : le Jeu de la guerre de Guy debord

Les amis de la Commune de Tarnac

Si tout suit son cours tranquillement subversif sur le plateau de Millevaches, le moins que l’on puisse dire c’est qu’à l’échelle du pays le climat politique et existentiel tend à devenir exécrable. Ce qui se cache derrière «la crise» est un phénomène si total qu’il défie manifestement nos catégories. Une fois que l’on a parlé des « ravages du néo-libéralisme », de « l’épuisement des ressources », du « néant spirituel » ou de l’«implosion du social», on sent bien que l’on rate encore l’essentiel. Tout cela ressemble fort à une civilisation qui roule droit dans le mur à tombeau ouvert, et qui cherche à s’éviter par tous les moyens la remise en cause de ses façons de vivre et de penser. Dans cet imperceptible sauve-qui-peut, le premier réflexe est de se raccrocher à tout ce qui surnage en ce cœur du naufrage qu’est l’Europe, notamment à l’État national. Le retour des vieilles lunes fascistoïdes exprime d’abord l’illusion que ce cadre serait une voie de salut quand il est devenu l’échelle même de notre impuissance. Le misérable petit désir d’extermination des « étrangers » qui monte dans le pays témoigne de cet auto-enfermement dans le cadre national, et des instincts de cannibalisme social qui en découlent dès que s’annonce la disette. Bref : le navire amiral fait eau de toutes parts, ça fuit de partout.
Ça fuit de partout. Voilà qui, d’un point de vue local, du point de vue de la commune, n’a rien de désastreux. Partout, des gens cherchent et expérimentent d’autres façons de s’organiser, de vivre, de se lier les uns aux autres et au territoire qu’ils habitent. Ça fuit, mais ça ne fuit pas comme des rats. Il y a une recherche à l’œuvre, qui est à la mesure du désastre général. Seulement, ce serait une erreur que de voir là de simples « alternatives » au système économique dominant. La situation est bien plus panique que cela, et en un sens plus politique. En fait d’« alternatives », ce qu’il y a c’est bien plutôt un combat. Un combat entre une organisation sociale en restructuration violente au profit de la petite minorité nécessaire au pilotage de la machine économique mondiale depuis les métropoles, et toute la vie qui s’agence à l’écart et contre cette organisation. Ce qui se constitue, ce ne sont donc pas des îlots, des oasis, des niches existentielles au milieu du désert néo-libéral, mais de véritables mondes, une sorte de condensation territoriale de forces, d’idées, de moyens et de vies qui attirent magnétiquement tout ce qui fuit, tout ce qui déserte, tout ce qui fait sécession avec le nihilisme dominant.
Tarnac, le 28 novembre 2013
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Cette grande et si belle époque / Alain Brossat

Nous vivons une époque formidable !
Ce sont désormais les tout-puissants, les maîtres, les décideurs, les intellectuels en uniforme et les représentants qualifiés du mainstream qui résistent. Qui déploient, administrent et intensifient leurs pouvoirs, petits et grands – en résistant. Qui luttent opiniâtrement et à fronts renversés pour étendre et durcir leur domination en résistant vaillamment.
Admirable paradoxe où se détecte l’esprit d’un temps qui jette tout cul par dessus tête : la résistance est devenue le drapeau de l’hégémonie et un mot puissant dans la bouche de ceux qui organisent le saccage du monde. Il y a peu encore, Sarkozy « résistait » aux agences de notation en renflouant les banques dont les activités spéculatives avaient précipité le chaos financier. Quant à Madame Anne Lauvergeon, ancienne patronne d’Areva, le cœur du tout-nucléaire en France, elle publiait, début 2012, un livre intitulé en toute simplicité, la Femme qui résiste (1). Il est vrai qu’elle venait de se faire débarquer sur injonction du plus haut personnage de l’Etat. Elle résistait donc, en toute fraîche victime des règlements de comptes entre copains et coquins, au « clan qui gouverne la politique et le monde des affaires ». Bref, chacun résiste là où il peut et à ce qu’il peut – ce qui est, au fond, assez foucaldien, le pouvoir étant fait avant tout de circulations, d’intensités, d’interactions, d’actions et de contre-actions, selon sa désormais classique « analytique »…
En tout cas, le fait que le motif de la résistance puisse aujourd’hui se prêter à ces palinodies et impostures est assurément un symptôme – celui de l’accélération constante d’un certain devenir liquide du pouvoir. Si nous voulons donc tenter de comprendre comment ces usages à contre-emploi de la résistance sont possibles, et essayer de répondre à la question pressante qui en découle – le mot résistance est-il désormais à ce point « occupé » par l’ennemi qu’il est préférable que nous cessions d’en faire un référent de notre politique ? -, il est urgent que nous nous interrogions sur les mutations qui affectent, dans nos sociétés les formes de pouvoir, les régimes de pouvoir, la distribution et la circulation du ou des pouvoirs, les différentes modalités d’exercice du pouvoir. Tant il est avéré que la traditionnelle question – qui détient le pouvoir ? Aux mains de qui est le pouvoir ? – ne suffit plus, et de loin, à circonscrire le périmètre des enjeux et problèmes qui s’associent aujourd’hui à cet ensemble : l’exercice du pouvoir, dans ses relations à la vie politique, aux institutions, mais aussi à l’existence sociale, au mode de vie…

l’humour de Han Han
Je lisais il y a peu, dans le Financial Times (!), un entretien avec le célèbre blogueur chinois Han Han. Y évoquant les voies obliques par lesquelles il parvient à maintenir dans son blog une liberté de ton et d’opinion sans tomber sous le couperet de la censure étatique, il avançait, en forme de boutade, la formule suivante : « Nous avons assurément la liberté d’écrire et nous avons assurément la liberté d’expression – cependant, le gouvernement a aussi la liberté d’effacer ce que nous avons écrit » (2).
Le mode humoristique de cette formule ne doit pas en annuler la grande acuité, sur le fond. Han Han ne se contente pas de trouver la formule qui fait mouche pour définir le caractère mouvant, évolutif, des relations entre gouvernants et gouvernés dans les conditions politiques de cette non-démocratie (à l’occidentale) qu’est la Chine continentale. Sa formule prend le contre-pied de celle qui, traditionnellement, définit la modalité répressive et prohibitive d’exercice du pouvoir par un régime autoritaire – tyrannie ou régime totalitaire – il est interdit de…, et celui qui outrepasse est puni de manière terrible et exemplaire. Elle statue bien que, dans les conditions politiques nullement figées de la Chine continentale, ce qui est premier, ce n’est pas la terreur, la répression, la punition mais bien « la liberté » – et ce point est essentiel, puisque cette affirmation, tout ironique que soit le ton sur lequel elle est proférée, suffit à renvoyer dans les cordes tous ceux qui s’obstinent à définir le régime chinois comme « une dictature » pure et simple, un rejeton attardé des totalitarismes du XXème siècle.
Le « jeu » du pouvoir mettant aux prises gouvernés et gouvernants ne relève pas ici , comme dans une tyrannie classique, d’une configuration rigoureusement asymétrique où les premiers tentent de faire usage de leur liberté et où les seconds, conformément à leur nature répressive et brutale, les en empêchent par la violence ; ce jeu se décrit d’emblée comme la confrontation de deux libertés – celle de la société civile (« nous ») et celle de l’Etat (« le gouvernement »). Ce qui se signale là, dans le changement de registre lexical, c’est le passage d’un régime de pouvoir à un autre – et ceci d’une manière qui se détecte comme d’autant plus propre à faire époque que nous n’avons pas affaire ici à une démocratie à la scandinave (supposée « exemplaire »), mais à la non-démocratie chinoise. Dans ce nouveau régime de pouvoir où ce sont des libertés qui s’affrontent, les lignes de force, de front, demeurent par définition instables et l’issue de cette confrontation, inscrite dans la durée est incertaine.
Ce n’est pas à un choc frontal, un affrontement décisif où il est question de tout ou de rien (modèle clausewitzien) que l’on a affaire, mais à ce que Karl Kautsky appelait un « combat d’épuisement » dans lequel les rapports de forces se modifient sans cesse, inscrits qu’ils sont dans la durée, où chacun des protagonistes joue son jeu en tant que sujet collectif, enregistre des avancées, des victoires partielle, des revers, effectue des reculs tactiques, etc. (3).
Ce qui caractérise ce régime de pouvoir, c’est la non-rigidité. Cet élément d’indétermination et de flottement est ce qui caractérise au mieux les modalités ascendantes de l’exercice du pouvoir dans les sociétés contemporaines – au point que ce trait peut se repérer même dans la tant décriée non-démocratie chinoise. Il ne s’agirait pas pour autant de faire passer par pertes et profits la multitude des abus, dénis de justice, faits de répression dont se rend quotidiennement coupable l’autorité, en Chine, de la base au sommet, et ceci sur tous les fronts, innombrables, sur lesquels se déploient des actions et conduites de résistance. Pas davantage en Chine qu’ailleurs, le devenir flexible et la variabilité des relations de pouvoir ne bannissent la violence du pouvoir – celle de l’Etat, celle des puissances économiques et financières en premier lieu. En ce sens, bien sûr, les régimes de pouvoir, tout comme les régimes politiques (les constitutions politiques, en langue ancienne) présentent toujours un caractère de foncière mixité – la violence du souverain (l’immémorial) vient toujours y entrer en composition, d’une manière ou d’une autre, avec « ce qui vient » et qui, ici, s’agence autour du développement des modulations du pouvoir, selon les protagonistes qu’il met en jeu, les conditions, les séquences, les enjeux, etc.
Mais ce qui importe en l’occurrence, c’est qu’à l’évidence l’état des relations de pouvoir en Chine, tel que le décrit le blogueur Han Han nous apparaisse plus proche de celui qui nous est familier que celles qui ont actuellement cours en Corée du Nord, une tyrannie post-totalitaire, un régime dont le « fond » demeure la terreur exercée par le Parti/Etat sur la population.
Comme le note Foucault, pour qu’il y ait des relations de pouvoir (et la dimension relationnelle est indissociable de la figure du pouvoir), il faut que, d’une façon ou d’une autre, soit supposée la liberté des sujets. Là où cette condition n’est pas remplie, là où prévaut un régime de terreur, il n’y a pas d’enjeu(x) de pouvoir, il n’y a que l’élément de la contrainte, une pression directe exercée sur du vivant humain. La terreur tue le pouvoir. Or, ce que décrit Han Han, ce n’est pas un régime de terreur mais un champ, une configuration immense et immensément complexe parcourue par une multitude de flux de pouvoir, striée d’une infinité d’affrontements locaux, et ceci en parfaite adéquation avec la proposition foucaldienne – là où le gouvernement des vivants s’efforce de maintenir et d’étendre son emprise, sont suscités des contre-forces, une énergie inversée, celle des résistances de conduite, des contre-conduites, des insurrections de conduite (4).
Ce que montre la très grande réactivité de la société chinoise aux abus du pouvoir, sa très grande rétivité face à un style de gouvernement des vivants autoritaire et constamment porté aux abus, c’est l’existence d’une subjectivité des gouvernés qui, pour être tout sauf uniforme – au contraire, variable, différenciée, voire éclatée – n’en constitue pas moins le point de passage inévitable de toute entreprise de gouvernement de cette immense population – un enjeu premier en termes de gouvernementalité. Ce qui échappe radicalement aux conditions de l’Etat et entre constamment en conflit avec le style de gouvernement « vertical » (issu de la culture de l’appareil communiste), hermétique à tout esprit de concertation avec ceux d’en-bas et avec les habitudes de prédation des élites au pouvoir, c’est la capacité irréversiblement établie des « gens », appartenant aux milieux sociaux les plus variés, de dire : ce type de décision injuste, arbitraire, illégal, ce type d’abus de pouvoir, ce fait accompli, cet acte de brigandage commis par un potentat local – nous ne l’acceptons pas, et nous agissons en conséquence (5). C’est cette capacité d’inverser l’énergie du pouvoir en pétitionnant, en se rendant en délégation au siège local du Parti, en envoyant une délégation à Pékin, en alertant la presse étrangère, en barrant une route, en commençant une grève de la faim, en occupant une usine, en affrontant la police, en multipliant les recours légaux, etc. Ce que fait apparaître cette incroyable disposition à la résistance, avec les espaces qu’elle ouvre à une vie politique non soumise aux conditions de l’Etat, telle qu’elle se rencontre partout en Chine, c’est à quel point le style d’exercice du pouvoir indexé sur le régime traditionnel de la souveraineté (avec son sous-produit, le style autoritaire de « commandement ») est devenu impraticable dans les sociétés contemporaines dès l’instant où celles-ci atteignent un certain niveau de développement et sont prises dans des processus dynamiques de différenciation, dans un « devenir complexe » toujours plus labyrinthique.
Ce qui caractérise la résistance, telle qu’elle se diffuse dans cette société, c’est son infinie capacité de modulation – des bons mots sur Internet aux situations où des villages entiers affrontent à coups de pierres et de bâtons les forces de police locales au service d’un potentat local. C’est sa flexibilité et sa variabilité selon la multitude des situations, des questions en litige, des acteurs en lutte – chaque mouvement a son style propre d’affrontement et de destitution de l’autorité abusive ou corrompue – ouvriers en lutte pour obtenir le paiement de salaires dus, catholiques non ralliés à l’Eglise reconnue par les autorités, victimes des scandales sanitaires et alimentaires à répétition, artistes persécutés – chaque sujet résistant qui vient alors présenter le litige l’opposant au pouvoir politique ou économique suscite l’apparition d’une scène politique dont l’existence même dément la notion d’une société toute entière asservie à un gouvernement monolithique et vertical – une « dictature ».
Ce que montre cette modalité non étatique de la vie politique indexée sur la forme infiniment variable de la résistance (des résistances), beaucoup plus intense et vivace que dans nos démocraties occidentales, c’est le caractère impraticable d’un « socialisme de caserne », d’un gouvernement uniforme et uniformément disciplinaire des populations dans un pays où le « libre » développement des forces productives a été encouragé par les réformes de Deng Xiao Ping, où l’initiative individuelle a été libérée et l’esprit d’entreprise suscité – dans le domaine économique du moins. En encourageant le développement de l’économie de marché sous le contrôle de l’Etat et du Parti unique, les dirigeants du PCC ont ouvert la boîte de Pandore. Ils n’ont pas mesuré la force de contamination du motif de la « liberté d’entreprendre » économique sur le domaine des relations de pouvoir. Ils ont sous-estimé la façon dont l’appel à l’initiative, même contingenté, allait susciter l’apparition de nouvelles subjectivités marquées par le refus de l’assujettissement sans condition au pouvoir. C’est qu’on ne peut pas faire appel à l’intelligence et à l’ « autonomie » des sujets dans un domaine et à leur esprit de soumission constante dans un autre, les voir comme des majeurs dans une dimension de leur vie et des mineurs dans une autre – comme si ces domaines étaient séparés par une cloison étanche. C’est qu’il est bien difficile d’inciter une population – ou une partie d’entre elle – à faire preuve d’esprit d’entreprise sans que cette injonction rétroagisse sur la façon dont les sujets, dans tous les domaines de leur vie, publique, privée, vont se considérer comme « entrepreneurs d’eux-mêmes » et libres à ce titre.
On voit bien à quel point tout ce qui entre en composition dans la rétivité de la société chinoise face aux décrets, injonctions, fait accompli et abus du (ou des) pouvoir(s) en Chine est loin de se réduire à l’enjeu de la normativité juridique – des « droits de l’Homme » et de l’Etat de droit. Ce qui est en jeu (et qui le demeure tout aussi bien dans un « Etat de droit » à l’occidentale), c’est le régime qui préside à l’établissement de la relation entre gouvernants et gouvernés, c’est la possibilité, pour les gouvernés, de « jouer » sur des relations de pouvoir, de les infléchir. Or, ici, c’est paradoxalement la rigidité de l’institution politique (le régime du parti unique, le contrôle de la presse, la verticalité des rapports d’autorité dans l’Etat) qui a pour effet que se trouvent sans cesse remises en question et font l’objet de litiges constamment renouvelés les relations entre des sujets sociaux dont la constitution politique demeure incertaine (des citoyens ou des sujets ?) et une autorité habituée à « administrer » du vivant humain sur un mode plus ou moins autoritaire et prédateur davantage qu’à se considérer comme responsable face à un corps civique.
L’absence de règles faisant référence à un pacte révocable entre gouvernants et gouvernés ou à un accord tacite entre l’Etat et les populations a pour effet d’intensifier l’enjeu de ce qui est en question dans les relations de pouvoir : tout litige ou conflit tend à devenir un test pour les uns comme pour les autres, à susciter des effets de jurisprudence, à devenir un instrument de mesure des rapports de force. Ce qu’on appelle couramment les « dictatures » (un mot assez impropre, au demeurant, car à son origine, la dictature (romaine) est par excellence une institution républicaine adaptée à la situation d’exception, au danger imminent pesant sur la collectivité et ses institutions), requiert impérativement l’esprit de soumission des gouvernés. De ce point de vue, la Chine continentale est aujourd’hui tout sauf une dictature.

Démocratie résistante
De nombreux facteurs disposent la société chinoise à être le terreau d’une multitude de formes de résistance à l’action du pouvoir. Revenons rapidement sur le caractère innombrable des motifs, ayant trait à toutes les dimensions de la vie commune, à propos desquels surgissent, chaque jour, des litiges entre gouvernants et gouvernés, à toutes les échelles du pouvoir et de la vie sociale – au niveau local comme au niveau global : questions environnementales, questions de santé et d’hygiène publique, questions de sécurité alimentaire, questions salariales, questions concernant les conditions de travail, questions ayant trait à la corruption des dirigeants locaux, des cadres du Parti, questions liées à la politique familiale (politique de l’enfant unique), à la vie politique locale et nationale (pluralité des candidatures aux différents niveaux d’élections), questions liées aux libertés publiques, aux brutalités policières, aux droits des justiciables, au respect des droits des minorités ethniques et religieuses, etc. L’absence d’un cadre légal (d’une normativité) qui définisse clairement le périmètre des actions licites et illicites, qui détermine quels sont les droits des citoyens, leurs recours légaux lorsqu’ils entrent en conflit avec l’autorité ou des entrepreneurs – ceci a pour effet que toute mobilisation de gens ordinaires, toute action collective contre un abus ou une violation du droit par l’autorité elle-même prend la tournure d’une résistance au système qui produit ces irrégularités et ces injustices. Toute espèce de lutte suscitée par tel ou tel acte violent, arbitraire se présentant comme le fait de gouvernants, de personnes dépositaires de l’autorité tend à interpeller le régime ou l’Etat dans leur constitution propre ; ceci en l’absence de règles de procédure et de droit permettant de traiter le problème conformément aux normes mêmes sur lesquelles le système est fondé.
Le fond « résistant » de la société chinoise est indexé sur l’incapacité de la normativité en vigueur de permettre de traiter, sur un mode procédural réglé et faisant l’objet d’un accord entre les parties, l’ensemble des conflits surgis entre gouvernants et gouvernés ; ceci notamment du fait de la tâche impossible que représente un « gouvernement des vivants » à l’échelle d’un pays aussi divers, aussi contrasté, aussi peuplé (une raison suffisante pour rendre inconsistant le leitmotiv selon lequel la jeune « démocratie » établie à Taïwan, l’autre Etat chinois – 23 millions d’habitants – s’imposerait comme le remorqueur destiné à guider la Chine continentale vers le havre sûr de La Démocratie).
La résistance est le motif qui surgit dans le contexte où la sensibilité de la population à l’intolérable n’a cessé de s’accroître au fur et à mesure que celui-ci voyait les forces productives se développer et les formes sociales, le mode de vie évoluer en conséquence, alors même que le caractère anarchique de ce développement ne cesse de produire des irrégularités susceptibles de nourrir ce sentiment de l’intolérable. La relation entre l’assujettissement et la subjectivation prend ici une tournure tout à fait aiguë : les Chinois du continent sont assujettis au procès de développement accéléré que leur pays a connu au cours des trois dernières décennies, pour le pire non moins que pour le meilleur – ils paient au prix fort, notamment, pour l’immense majorité d’entre eux, les frais d’une croissance vertigineuse et incontrôlée ; mais d’un autre côté, les mutations que connaît la Chine depuis la Révolution culturelle ont pour effet de transformer profondément leurs subjectivités : les bouleversements affectant le mode de vie, l’allongement des circuits d’intégration, le plongeon sans transition dans les formes les plus avancées de la modernité urbaine, sociale, technologique – tout ceci agit dans le sens de la promotion d’une équivoque condition de majorité fondée sur le sentiment de la dignité personnelle, de la valeur de la vie individuelle, de l’identité personnelle (le « propre ») ; ceci ayant pour corollaire l’élaboration d’un rapport critique et distancié avec toutes les incarnations de l’autorité.
C’est à la jointure conflictuelle de ces deux dimensions – assujettissement et subjectivation que va trouver sa source l’énergie de la résistance. Là où les règles ne sont pas clairement définies, toute protestation, toute lutte, toute revendication prend un caractère « sauvage » dont le débouché est imprévisible – et c’est dans cet espace indéterminé que prospère ce que l’on appelle ici la résistance. C’est-à-dire que se manifeste un peuple qui n’accepte plus « comme avant » (comme un fléau naturel, inévitable) la corruption des dirigeants locaux (un phénomène qui était la plaie de la société chinoise bien avant l’instauration du régime de Mao Zédong). Des gens qui disent qu’ils ne veulent plus être gouvernés « comme avant », au niveau local, par ces mêmes incapables et corrompus et réclament d’élire librement les représentants de leur choix (expérience du village de Wukan (6)). Des ouvriers de l’industrie automobile qui tirent partie de la relative pénurie de main d’œuvre qualifiée pour se mettre en grève et réclamer des salaires et des conditions de travail décents (7).
On pourrait tout aussi bien mettre en avant le scandale du lait frelaté à la mélanine, destiné aux nourrissons, la destruction des vieux quartiers de Pékin avant les JO, les mobilisations par les réseaux sociaux de tous ceux auxquels les révolutions arabes ont donné des raisons d’espérer, l’obstination de toutes les innombrables victimes de dénis de justice et qui pétitionnent auprès des autorités centrales, les mobilisations de ceux qui protestent contre les sites industriels polluants, le combat risqué de ceux qui insistent pour se présenter en candidats indépendants aux élections locales (malgré les obstacles, les pressions, les intimidations), le courage des enquêteurs indépendants sur les malfaçons dans la construction des écoles qui ont coûté la vie à tant d’écoliers lors du tremblement de terre de 2008 dans le Sichuan (et qui, pour prix de leur ténacité, ont été harcelés, menacés, voire carrément envoyés en prison), les luttes des migrants précaires pour faire respecter leurs droits au travail, les protestations des habitants des campagnes contre les fortes amendes et les avortements forcés imposés par les fonctionnaires du planning familial en application de la politique de l’enfant unique, ceux qui se mobilisent contre l’existence du passeport intérieur, contre la peine de mort, pour la fermeture des « camps de rééducation par le travail », ceux qui développent une information indépendante par le biais des réseaux sociaux, ceux qui luttent pour l’indemnisation des personnes victimes du scandale du sang contaminé dans les années 1990, pour une prévention de qualité du sida, ceux qui luttent contre la censure artistique sous toutes ses formes, ceux qui dénoncent les mauvais traitements et les lourdes condamnations infligés aux dissidents et militants des droits de l’homme soutenus par les ONG et gouvernements occidentaux, sans oublier, bien sûr, ceux qui luttent et protestent contre l’état d’exception d’intensité variable selon les périodes dont font les frais Tibétains et Ouïgours…
Il conviendrait d’insister, dans le même sens, sur la diversité extrême des formes de résistance, leur constante inventivité : de la manifestation d’insubordination ironique dont s’est fait le spécialiste l’artiste Ai Weiwei depuis qu’il est dans le collimateur des autorités jusqu’à l’émeute, l’immolation par le feu, la grève de la faim, en passant par la manifestation, la pétition, la lettre ouverte, la diffusion des informations censurées par les moyens électroniques, l’ironie, l’aide judiciaire apportée aux plaignants sans moyens par les « avocats aux pied nus », la transgression de la politique de l’enfant unique, les enquêtes indépendantes autour de scandales étouffés par les autorités, les résistances locales aux expropriations, la réalisation de films (et autres manifestations artistiques) non soumis à la censure, les blogs, le jeu du chat et de la souris avec la censure sur Internet)… (8)
Les résistances ont une dimension didactique : elles montrent comment s’établissent les collusions entre les firmes étrangères (ou non) qui surexploitent la main d’oeuvre et promeuvent un nouvel esclavage, les autorités locales et la police que les premières arrosent, elles exposent comment les autorités régionales protègent les potentats locaux corrompus, comment sont escamotés par les autorités les dossiers établissant les responsabilités des industriels pollueurs, elles dévoilent comment ceux qui s’obstinent à faire valoir la vérité et à promouvoir les droits des spoliés sont immanquablement poursuivis et punis pour leur passion de la vérité et de la justice : avocats aux pieds nus, enquêteurs et journalistes indépendants, familles de victimes. Bref, elles démontrent sans relâche comment fonctionne, dans l’Etat chinois, le système des collusions entre le haut et le bas, le politique et l’économique, la police et le business, la justice et l’exécutif…
On peut donc appeler ce « régime » de la politique sans « inscription », sans institution, une démocratie résistante, une démocratie (pouvoir du peuple) fondée sur les résistances populaires, celles d’un peuple comme multitude (toutes sortes de gens, appartenant à toutes sortes de conditions, ayant toutes sortes de motifs…) et qui serait l’autre, le tout autre de la démocratie d’institution que l’on prétend, bien légèrement, assigner comme modèle à cette démocratie vive. Un « régime » de la politique, une démocratie dont on ne peut comprendre l’exemplarité dans sa liaison indissoluble avec la résistance que pour autant que l’on a renoncé à prendre comme étalon la démocratie représentative, parlementaire ou présidentielle, à l’occidentale.
Si les performances analytiques de la sinologie politique contemporaine sont si médiocres, si biaisées, si monotones, c’est précisément que celle-ci prend comme patron pour juger la politique et le gouvernement chinois cette démocratie occidentale, à de rares exceptions près ; ceci dans un jeu stéréotypé consistant à établir et mettre en lumière les travers et les vices constitutifs de la vie politique chinoise en comparaison de l’improbable démocratie-modèle, du « modèle » démocratique occidental, le seul, l’unique.
Mais si l’on renversait la perspective et voyait dans la démocratie résistante chinoise (« à la chinoise ») le modèle d’une puissance populaire authentique fondée sur l’auto-activité populaire et non sur une normativité de papier et un double langage perpétuel, le modèle d’une démocratie en acte et non pas figée dans le marbre douteux de l’institution, un modèle constamment vandalisé par les pratiques effectives de l’autorité et de ses agents ? Dans la démocratie résistante chinoise, c’est le peuple même, les gens, le quelconque qui a le « beau rôle » d’incarnation et d’activation du « principe », et non pas l’Etat, comme chez nous. Selon le « modèle » démocratique chinois, c’est l’Etat qui est dans le mauvais rôle, celui de l’anti-démocratie, un rôle qui lui convient infiniment mieux que celui qu’il tente d’incarner dans nos systèmes, sans faire illusion. En ce sens, la démocratie résistante qui s’expérimente en Chine remet les choses sur leurs pieds : son référent et son fondement, c’est l’auto-activité d’un peuple en formation et en devenir, en poussée perpétuelle, et non pas la supposée moralité de l’Etat qui emprunte (usurpe) le nom du pouvoir du peuple.
C’est en ce sens qu’on peut parler d’exemplarité de la démocratie des résistances en Chine – d’autant plus qu’à l’évidence, le partage « socialisme (communisme) » versus capitalisme (libéralisme) n’est plus guère opératoire, en l’occurrence. Assurément, la disposition à la condition de majorité politique qui se manifeste dans les résistances chinoises n’est pas sans rapport avec la façon dont la révolution de 1949 a tranché le lien qui rattachait le peuple chinois à une tradition immémoriale de subalternité. Mais ce n’est évidemment pas ce seul legs qui suffirait à expliquer son extraordinaire rétivité présente. Si ce rapport existe, il peut être comparé à celui qui s’établit, en France, entre la Révolution française (comme « image dialectique ») et la persistance d’une insoumission d’intensité variable à la réduction de la politique aux conditions de l’Etat. L’irrévocable d’un événement émancipateur ineffaçable s’inscrit dans les plis de la mémoire de l’événement qui délie et soutient le geste dans lequel se condense la rétivité d’un peuple – en France, en Chine -, par opposition à tout ce qui nourrit la soumission aux conditions de l’Etat et du capital, là où « manque », a été manqué et fait interminablement défaut, l’occasion d’un tel événement – en Allemagne, au Japon tout particulièrement.
A condition d’entendre proprement ce qu’ « exemplarité » veut dire ici – apparition, présentation non pas d’un modèle à imiter, mais valeur d’exposition, singularité éclairant l’ensemble d’un tableau d’époque – , ce type de relation de pouvoir constamment mouvant, indéterminé et mettant en question l’action et l’existence d’un peuple en acte, est infiniment plus exemplaire (pour l’époque) que celles qui prévalent dans les démocraties occidentales ; prétendument indexées sur une normativité rigoureuse (juridique, administrative, morale), ces dernières cherchent constamment à se valider comme « modèle » dont l’exportation est destinée à accompagner la démocratisation du monde – mais comment se fait-il alors que les plus exposées des tentatives d’exportation volontariste de ce modèle de relations de pouvoir « civilisées » et fondées sur l’Etat de droit débouche sur des désastres et des forfaitures comme ceux qui se constatent en Irak, en Afghanistan ? Où se situe donc la faille de cette « exemplarité » supposée ? N’est-ce pas que ces relations de pouvoir recèlent un principe caché échappant radicalement à ce que programme et machine la normativité démocratique, dans son explicite ?
Le cas chinois est beaucoup plus exemplaire de l’état de flottement, d’indétermination des relations de pouvoir aujourd’hui, saisies par des dynamiques contraires, en perpétuel état de reconfiguration et redéploiement, que ce que présente la fiction fatiguée qui s’indexe sur la démocratie de représentation. Les enjeux noués autour des relations de pouvoir y sont plus vives, plus denses, plus intenses que dans les « vieilles » démocraties – le motif « on ne veut pas être gouvernés de cette façon, par ces gens-là, en vue de ces fins-là » y est beaucoup plus actuel que sous nos latitudes où les idéaux immunitaires et la fatigue des sujets s’interposent constamment entre la frustration, le mécontentement, la rancune, la colère, l’indignation contre les gouvernants et la mise en mouvement des gouvernés (le déploiement de leur énergie « adversative »). Les conduites de résistance prennent des formes infiniment plus variées et variables en Chine ( et, sans doute, plus généralement dans les pays dits « émergents ») que dans nos contrées, du fait qu’il y a davantage de « jeu » dans le mécanismes des relations entre les gouvernants et les gouvernés ; ce « jeu » ouvre de pus grandes marges de manœuvre pour les seconds – en dépit, dans un pays comme la Chine, de l’existence des fameuses « lignes rouges » (le massacre de la place Tien An Men, la figure de Mao Zedong, le monopole du pouvoir du PCC…). Le motif des résistances trouve son parfait point d’application là où sont absents les faux-semblants de la « représentation » – les dites « organisations représentatives » et qui ne le sont guère, les syndicats bureaucratisés, partis, associations… Là où la lutte, la négociation ou l’affrontement avec l’autorité ne peuvent être délégués, remis entre les mains de spécialistes – où rien ne peut se substituer à l’engagement personnel dont la dimension éthique est primordiale ; en effet, dans cet état relativement indéterminé des choses, tout refus, toute protestation, tout refus d’obtempérer peut entraîner, pour le sujet, des conséquences dangereuses.
Dans la résistance, est primordial le facteur de l’engagement personnel qui comporte un élément d’exposition et de danger. La résistance est l’infinie variété des conduites (et des actions, mais la conduite ne peut être commandée, contrairement à la participation à une action, elle n’engage pas le sujet de la même manière) qui s’étendent entre la résignation, le consentement, le renoncement face à ce qui, au demeurant, offusque le sujet, et la rébellion ouverte, la sédition, la sécession. Le champ du possible de la résistance est défini par l’état des relations de pouvoir qui ne sont pas placées sous le signe du tout ou rien. L’intensité, la variété, la continuité des résistances est un moyen de mesurer l’existence de la politique vive, infiniment plus fidèle que l’Etat de droit. L’Etat de droit ne dit rien sur la présence et l’activité des sujets politiques.
Cette grande et si belle époque / Alain Brossat dans Brossat pour-qui-kowalski

de la Résistance aux résistances
Le sens du mot « résister » a changé. Il est intéressant de se pencher sur les migrations du mot résistance qui accompagnent le changement de régime du politique. Jusqu’aux années 1970, en France, la Résistance (majuscule) demeure le référent incontournable d’une politique qui attend son salut d’une prise d’armes, qui exalte le soulèvement populaire armé contre la puissance militaire de l’Etat, de l’occupant. Ce réemploi va pouvoir fonctionner aussi bien pour exalter la résistance des Vietnamiens à l’agression états-unienne que pour annoncer une imminente prise d’armes, chez nous (la Nouvelle Résistance Populaire des maos). Dans les deux cas, c’est une politique dont l’affrontement armé est l’inéluctable prolongement qui prend corps, une politique du tout ou rien (vaincre ou mourir), une politique héroïque et sacrificielle (le sang, la terreur et les larmes). Une politique de la pleine exposition, dont le sujet est un grand collectif, le milieu l’Histoire cataclysmique ( placée sous un signe de mort, entre catastrophe et rédemption) et le moyen, l’action collective.
« Aux camarades allemands qui ont tenu à me faire transmettre ce qu’ils avaient souffert et ce qu’ils avaient maintenu, ce livre qui est le leur », écrit Malraux en exergue à le Temps du mépris, un récit dans lequel il décrit la résistance solitaire et sublime d’un dirigeant communiste allemand capturé par les nazis et enfermé dans une geôle de la Gestapo - « Il fallait attendre. C’était tout. Durer. Vivre en veilleuse, comme les paralysés, comme les agonisants, avec cette volonté opiniâtre et ensevelie, ainsi qu’un visage tout au fond des ténèbres » ( 9 ). Même au plus profond de l’isolement désarmé, le collectif demeure : les coups sur le mur, c’est le camarade enfermé dans une cellule voisine qui encourage à ne pas désespérer. Et pour résister à la peur, au désespoir, repousser le risque de la folie, demeure ouverte la possibilité, pour le reclus qui attend la torture et la mort, de faire défiler les souvenirs d’une vie militante dans toutes les situations incandescentes où l’a plongé son existence de révolutionnaire professionnel. Pleine exposition d’une vie offerte au Parti, à la Révolution… Kassner, le protagoniste du récit, envisage sans trembler de se trancher les veines du poignet avec les dents, plutôt que parler sous la torture… La Résistance est une politique de la volonté, prométhéenne : « Ils allaient maintenant parler, se souvenir, raconter… Tout cela allait devenir la vie de chaque jour, un escalier descendu côté à côte, des pas dans la rue, sous le ciel semblable depuis que meurent ou vainquent des volontés humaines » – ce sont les derniers mots du livre.
Même leçon dans un autre roman d’exaltation de la Résistance – l’Armée des ombres, de Joseph Kessel : « Jamais la France n’a fait guerre plus haute et plus belle que celle des caves où s’impriment ses journaux libres, des terrains nocturnes et des critiques secrètes où elle reçoit ses amis libres et d’où partent ses enfants libres, des cellules de tortures où malgré les tenailles, les épingles rougies au feu et les os broyés, des Français meurent en hommes libres » (préface) (10). « La résistance. Tu entends ? Dit encore Gerbier. Endors-toi avec ce mot dans la tête. Il est le plus beau, en ce temps, de toute la langue française. Tu ne peux pas le connaître. Il s’est fait pendant qu’on te détruisait ici. Dors, je te promets de te l’apprendre ». (Gerbier, le grand résistant, à Legrain, un adolescent enfermé avec lui dans une cellule). La Résistance est faite de la somme des petits gestes héroïques accomplis par les « quelconques » de toutes appartenances qui la composent et dont l’addition forme la Geste de cette épopée. « Ainsi parlait Gerbier. Et Legrain sur son grabat enflammé, dans l’obscurité étouffante, découvrait un pays tout neuf et enchanté, peuplé de combattants sans nombre, et sans armes, une patrie d’amis sacrés, plus belle que ne le fut jamais patrie sur terre. La résistance était cette patrie ». « L’homme primitif est reparu chez les Français. Il tue pour défendre son foyer, son pain, ses amours, son honneur. Il tue chaque jour. Il tue l’Allemand, le traître, le dénonciateur. Il tue par raison, il tue par réflexe. Je ne dirai pas que le peuple français s’est durci. Il s’est aiguisé ». Une résistance héroïque dont la diversité est la force, mais néanmoins fondée sur une conviction idéologique inébranlable : « Je ne connais pas dans la résistance un homme qui ne parle des communistes avec une expression spéciale dans la voix et le visage. Une expression plus sérieuse ».
La reprise par Foucault du motif de la résistance (les conduites de résistance) dans les années 1970 fait subir à celui-ci une torsion qui signale le passage d’un régime de la politique à un autre (11 ). Passage du domaine de l’action – la praxis tournée vers la transformation du monde, la création d’un monde nouveau à celui des conduites qui replacent le sujet ou les subjectivités (et non plus les étants, le pratico-inerte) au premier plan. Exercer le pouvoir, ce n’est pas « commander », obtenir des actions programmées, c’est conduire des conduites. Dans cet autre régime de la politique, ce qui importe, c’est la façon dont les sujets infléchissent leurs conduites et non pas tant le passage d’un état des choses (du monde) à un autre, délié (émancipé) du précédent. Donc, dans la perspective des contre-conduites et des résistances de conduite, aucune téléologie historique n’est convoquée, aucun horizon des bonnes fins de l’Histoire, aucun grand référent comme la Révolution. On passe du référent Histoire au référent politico-éthique, les sujets font bouger les lignes en modifiant le rapport des gouvernés aux gouvernants, en infléchissant ou en transformant la relation qui lie les uns aux autres. La politico-éthique, c’est ça – l’action sur ce rapport autant que l’action sur « les choses » elles-mêmes.
On n’est donc plus du tout dans les mêmes découpages et typologies de la politique – politique conservatrice, réformiste, révolutionnaire, une sorte de continuum se rétablit puisque la politique étant placée sous le signe de la constante actualisation et modification des relations de pouvoir, elle est, comme résistance ou énergie inversée, toujours déjà-là ; toute « force » exercée sur les gouvernants appelant une la mise en mouvement d’une contre-force de leur part ; le désir (le dessein, la volonté) de gouverner appelle nécessairement ces contre-forces. Et dans ce continuum (il y a toujours de la résistance là où il y a des jeux de pouvoir), tout est variations et intensités – du plus minime geste de rétivité des enfants dans une classe à l’irréductible soulèvement des masses iraniennes persistant à s’assembler sous les tirs de l’armée du Chah d’Iran.
Avec la montée du motif de la résistance ainsi redéployé, on n’est plus du tout dans un régime de la politique dont la guerre et le tout ou rien constitueraient le « fond » indépassable. On est, plutôt, dans une continuité entre des « gestes » de très basse intensité ou densité, dans leur dimension politique, et d’autres où le sujet courageux (celui qui dit la vérité, envers et contre tout, « vit dans la vérité ») met sa vie en danger. Ce qui constitue la trame commune à toutes ces conduites disparates, c’est la dimension éthique, c’est-à-dire la façon dont le sujet déploie pour lui-même et pour les autres le sens de ses paroles, faits et gestes. C’est avant tout comme motif « démilitarisé », « dés-héroïsé » que la résistance a pu se redéployer dans la dimension de l’éthique, là où les sujets qui entrent en résistance, adoptent des postures résistantes, s’interrogent sans fin sur le sens de ce qu’ils sont et deviennent au fur et à mesure qu’ils se mettent en mouvement et en travers des décisions et actions des gouvernants (typique, de ce point de vue, la posture « Indignez-vous ! » – le devenir-indigné, quelle qu’en soit la traduction comme forme d’« entrée en résistance » dans laquelle prévalent la subjectivité, l’affect).
Foucault attire l’attention sur les deux sens du mot conduite : l’activité qui consiste à conduire, la « conduction », et la manière dont on se conduit. Il s’agit, dans son optique, de laisser subsister toute l’ambiguïté du mot conduite, de l’approcher comme un domaine très vaste. « On peut donc dire que vous avez eu une corrélation immédiate et fondatrice entre la conduite et la contre-conduite » (STP, p. 199). Foucault présente un « modèle » qui ne se désigne pas comme tel. La dimension de tout ou rien disparaît, puisqu’il ne s’agit pas de luttes « contre le pouvoir en tant qu’il exerce une souveraineté ». Ce sont des résistances qui sont toujours spécifiques. (dans les couvents féminins, aux origines des résistances de conduite au pastorat chrétien, note Foucault…) Les révoltes de conduite s’agencent autour de trois questions : « Par qui acceptons-nous d’être conduits ? Comment voulons-nous être conduits ? Vers quoi voulons-nous être conduits ?
Ces luttes sont liées à la forme pastorale du gouvernement humain – religieux (chrétien) d’abord, politique ensuite. Donc là où, dans les sociétés contemporaines, ce n’est pas le pouvoir de souveraineté qui est en cause, mais un régime biopolitique, régime d’enveloppement de la vie des sujets, d’accompagnement, de « faire vivre », d’encadrement et d’immunisation de la vie. Le biopouvoir appareille de multiples façons l’existence des vivants. Ainsi, les révoltes de conduite et les résistances de conduites n’ont pas pour horizon l’affrontement massif, direct, brutal avec le pouvoir, mais plutôt l’interruption, la désertion, la protestation, l’inertie, etc. D’où, figure désormais classique, grâce à Deleuze : Bartleby héros/antihéros de cette nouvelle modalité de la résistance, car il est celui qui, par sa pure et simple force d’inertie, interrompt les flux normaux de la vie au travail, de l’existence courante, de la reproduction.
Inversement, quelque chose est implicite et supposé dans les conduites de résistance qui se déploient dans nos démocraties aujourd’hui : qu’elles ne donneront pas lieu, de la part des gouvernants, des « pasteurs » à des réactions destructrices, à des emplois disproportionnés de la violence. Et d’ailleurs, quand c’est le cas, quand cette règle tacite n’est pas respectée, cela débouche sur de vives protestations (lorsque cela se produit dans des démocraties « autoritaires », qui ne « jouent pas le jeu », comme en Russie), car il y a là comme une règle tacite : les révoltes de conduites, les résistances de conduite ne remettent pas en cause l’ordre constitutionnel, ne sont pas « subversives » – contrairement à un « sabotage » imaginaire ou réel (Tarnac !) ou une prise d’armes.
Foucault fournit ici des repères pour une généalogie des révoltes de conduite dans les espaces religieux et au-delà (les sociétés secrètes) et il lance une passerelle entre ces figures dispersées et la dissidence en URSS et dans les pays de l’Est qui font l’actualité à la fin des années 1970. Et à partir de là, il semble nous dire : démerdez-vous, faites-en ce que vous voulez !, à vous de vous y retrouver dans « cette immense famille de ce qu’on pourrait appeler les contre-conduites » (STP, p. 205).
Dans la perspective qu’ouvre ici Foucault, se trouve abolie la séparation entre ce qui est politique et ce qui ne l’est pas. Pour être homologué comme résistant, après la Seconde Guerre mondiale, il fallait avoir appartenu à un mouvement, avoir un matricule, revendiquer sa participation à des actions, il ne suffisait pas d’avoir indiqué un salon de coiffure pour dames à un soldat de la Wehrmacht qui vous demandait poliment où il pourrait se faire couper les cheveux… Par contraste, tout ce qui objecte à – ou se met en travers de – l’exercice du pastorat humain, du gouvernement des vivants, dans nos sociétés, entre dans le champ des résistances (les, donc, désormais, plutôt que la). Et comme le pastorat contemporain enveloppe à peu près toutes les dimensions de nos existences, cette ligne de partage traditionnelle entre le politique et le non politique tend à disparaître. Bref, tout ce qui peut prendre une tournure de « lutte antipastorale » (Foucault) vient nourrir le motif de la résistance.

Ordres et disciplines
Voilà qui, nécessairement, nous reconduit à la question des disciplines. Ici, plus rien n’est, après Foucault, comme avant (la Volonté de savoir, Surveiller et punir tracent un sillon ineffaçable). Mais pour autant, nous ne sommes pas tirés d’affaire. Par exemple : en quel sens peut-on dire que nous vivons (encore) dans une société disciplinaire au sens où il l’entendait ? On entend aujourd’hui tout un discours de disciplinarisation, de re-disciplinarisation, et toutes sortes de tours de vis suivent – mais cela n’est-il pas avant tout le signe d’une crise des grands dispositifs et appareils disciplinaires et des formes disciplinaires du pouvoir ( à l’école, au travail, à l’hôpital, dans les prisons…) ? On en vient à se demander jusqu’à quel point le vocable discipline(s) n’est pas devenu avec ou après Foucault, à son corps défendant mais peut-être un peu de son fait aussi, un mot valise dont l’acception plus ou moins flottante dans la doxa post-foucaldienne nous entraverait davantage qu’il nous aiderait dans nos efforts pour comprendre ce qui se joue actuellement dans l’évolution des formes de pouvoir.
Prenons par exemple la question très vaste du commandement ou (ce qui n’est pas tout à fait la même chose) de l’exercice du pouvoir par émission d’ordres – fais ceci, fais cela, etc. Ce qui caractérise cette modalité, c’est qu’elle renvoie aussi bien au pouvoir de souveraineté qu’au pouvoir disciplinaire – le propre d’un souverain étant de commander, édicter, décréter, etc. , mais une cour de caserne, une prison ou même une classe d’école étant aussi des espaces dans lesquels la modalité d’exercice du pouvoir par ordre et injonction est dominante : demi tour, droite ! Rentrez dans vos cellules, prenez vos cahiers, etc.
Si l’on prend la question des relations de pouvoir par ce bout, la ligne de partage tracée par Foucault entre pouvoir de souveraineté, régime de souveraineté et pouvoir disciplinaire (l’éclatant et le sanglant contre le gris et le monotone) devient vacillante. C’est donc en prenant un peu de distance par rapport à l’approche foucaldienne que nous allons nous demander ce qui est en jeu lorsque, comme c’est bien le cas dans nos sociétés, à l’âge du capitalisme liquide et du néo-libéralisme triomphant (mais cet âge est celui de beaucoup d’autres choses aussi !), l’exercice du pouvoir par ordre, la figure verticale et autoritaire (ou impérieuse) du commandement tendent à reculer pour céder la place à toutes sortes d’autres modalités très variées de l’exercice et de la circulation du pouvoir. De la même façon que « la prison » a cessé d’être le modèle analogique des établissements et dispositifs disciplinaires, de la même façon, le sergent instructeur est devenu le contre-modèle parfait d’un exercice intelligent, judicieux et efficient du pouvoir. Dans nos sociétés, Plus les relations de pouvoir se diversifient, se complexifient, deviennent variables et modulables, et plus l’exercice du pouvoir sur un mode purement et simplement impérieux et autoritaire tend à apparaître « archaïque », inadapté aux normes régissant les relations entre êtres humaines (montée du « respect »), aux formes contemporaines de la « douceur démocratique », plus la pure et simple verticalité des relations de pouvoir entre en conflit avec les formes de la sociabilité, de l’organisation de la vie commune, des relations dans le travail, etc.
Dans la modalité impérative de l’exercice du pouvoir, le message qui va du gouvernant au gouverné se présente comme une force (une contrainte verbale) exercée par le premier sur le second. Elle demeure, à ce titre, extérieure à ce dernier qui ne s’y plie que pour autant qu’il est pris dans un rapport de force qui ne lui est pas favorable. La chose est bien connue : on obéit à un ordre non pas tant parce qu’on le considère bon, bien fondé, intelligent, mais parce que c’est un ordre. On peut toujours dire non, bien sûr, refuser d’obtempérer, mais les conséquences sont le plus souvent lourdes – le licenciement, l’emprisonnement, la mise à mort, parfois (12). L’avantage de l’exercice du pouvoir par ordre, c’est que celui qui émet l’ordre peut escompter qu’il sera immédiatement suivi d’effet. Mais son inconvénient est majeur : cette efficacité n’est assurée qu’autant que se maintient le rapport de force asymétrique qui assure au premier sa puissance, sa position de « donneur d’ordre ». Celui qui reçoit l’ordre ou les ordres conserve indéfiniment son quant-à-soi concernant le bien fondé, le contenu de ce qui lui est ordonné. Il attend son heure, pourrait-on dire, comme dans la pièce de Brecht (13).
En termes d’efficience, cette forme est tout à fait déficiente dans les conditions des sociétés contemporaines complexes, c’est une forme « bête » qui ne se tient pas du tout à la hauteur de la sophistication de ces formes, notamment dans leur dimension subjective. En effet, la condition première d’une bonne circulation du pouvoir, d’une homéostasie durable des relations de pouvoir, c’est que celles-ci investissent constamment les sujets, les informent, intensifient leurs performances, les modèlent, mobilisent leur intelligence, etc. C’est la raison pour laquelle, dans les institutions, dans la sphère du travail, dans la vie courante, dans les espaces familiaux, le commandement va céder la place à une infinité variable et constamment modulable de gestes et façons de faire circuler le pouvoir – l’incitation, l’encouragement, la suggestion, l’appel à la compétence et à la responsabilité, la mobilisation, l’esprit de concurrence et de performance, etc. Le pouvoir circule maintenant sur un mode modulable, le rapport duel entre un chef et un subordonné, un « supérieur » et un « inférieur » ou un subalterne se trouve amplement débranché au profit d’une démultiplication de relations plus ou moins formelles ou informelles destinées à intensifier la circulation du pouvoir et à en augmenter l’efficacité.
Pour cette raison, la théorie de l’interpellation de l’individu en sujet proposée par Althusser (14) nous paraît tout à fait impuissante à saisir le régime des relations de pouvoir qui tend à s’imposer dans nos sociétés. Ce n’est pas une « interpellation » (Hé, vous, là bas ! ») conçue sur le modèle de l’interpellation policière qui transforme un individu en sujet (du pouvoir) en l’assujettissant à la Loi, dans l’instant même où il se retourne vers la voix qui l’interpelle. Ce n’est pas du tout à ce type d’énonciation performative appelant une inévitable soumission à l’autorité que l’on a affaire, mais bien au contraire, à une capture subreptice, un enveloppement, une contamination par perméabilité. Il n’y a pas d’individus qui seraient hors pouvoir avant qu’une interpellation les saisisse pour les transformer en sujets du pouvoir. Ils sont toujours déjà inclus dans des jeux de pouvoir(s) et de contre-pouvoir(s), mais ceux-ci sont variables, évolutifs et changeants et les sujets varient eux-mêmes et évoluent en tant qu’ils sont établis dans le pouvoir comme milieu ou horizon. Le pouvoir ne les fige pas en les interpellant, au contraire, il les met en mouvement en les investissant et en les suscitant. Le pouvoir, dans nos sociétés, est tout sauf une voix qui « oblige » (d’essence religieuse, donc), il est un flux qui vient se se conjuguer et se contrarier avec la liberté du sujet.
Judith Butler a donc bien raison (la Vie psychique du pouvoir) d’objecter à la position althussérienne que l’on peut très bien se dérober à l’interpellation, ne pas répondre à l’injonction, mais elle ne va pas assez loin dans sa critique : elle ne conteste pas l’effectivité de la scène de l’interpellation (15). Or, on n’y insistera jamais trop, ce n’est pas, en règle générale, sur ce modèle que fonctionnent les pouvoirs dans les sociétés contemporaines : non pas sur le mode policier, mais bien plutôt sur le mode viral. Il affectent les sujets (au sens de la maladie comme affection – à ceci près que celle-ci n’est pas un mode accidentel, mais régulier, cette « maladie » est notre condition « normale »). Mais comme est « normale » notre propension à nous défendre contre ce ou ces virus – en « résistant ».
Sous ce régime, la relation au pouvoir des individus change : ils l’éprouvent toujours moins comme une contrainte exercée sur eux, comme un élément extérieur nécessairement violent n’affectant en rien leur intériorité, et toujours davantage comme une composante intime de la relation qui les unit à leurs collègues de travail, à leurs proches, à leur médecin, à l’administration, à l’autorité… Dans ces conditions, le motif de la résistance va se trouver nécessairement redéployé. Résister cesse d’être purement et simplement égal au geste consistant à « dire non », à opposer une force « résistante » à la tentative de faire plier un sujet, de lui imposer une contrainte, un fait accompli dont il ne veut pas. Résister peut prendre la forme d’une multitude de gestes de déprise, d’esquive, de déplacement, de réticence ou d’objection…
On retrouve là le motif de la résistance déshéroïséé, ou, plus simplement, même, dédramatisée. En effet, aux nouvelles conditions des rapports de pouvoir à la fois « atomisés » et démultipliés, la résistance devient à la fois plus facile et plus incommode ou, du moins, moins univoque ou plus susceptible de tomber dans l’ambiguïté. Plus facile : le geste résistant, lorsqu’on passe du domaine de l’acte, l’action à celui de la conduite, perd son caractère fatidique, irrévocable, compact. La résistance va pouvoir se diffuser et se diversifier en une variété infinie de gestes et de conduites manifestant la rétivité, la liberté des sujets – mais sans nécessairement déboucher sur un affrontement avec les gouvernants. La résistance devient plus souple, elle mobilise toutes sortes de dispositions et d’affects, elle circule sans toutes les strates de l’existence sociale, de la vie politique. D’où la possibilité que ce motif se galvaude, que le geste résistant se résolve en pose, d’où les abus, les falsifications et les récupérations de ce motif dont les exemples sont légion.
D’où, précisément, le plus difficile : faire en sorte que, dans les conditions de plasticité, voire de liquidité des relations de pouvoir qui tendent à s’imposer aujourd’hui, le geste résistant conserve en dépit de tout sa capacité d’arrêt, sa puissance d’interruption, et ne succombe pas aux conditions générales du flux qui, on le sait bien, tendent sans relâche à faire d’un homme en colère d’hier un notable de demain.
Le geste résistant qui nous intéresse n’est pas seulement celui qui interrompt le cours des choses, bloque le flux ou l’entrave, mais aussi celui qui produit une déviation, une bifurcation – en arrachant un droit, en suspendant une décision inique, en montrant l’intolérable, en dessinant l’espace d’une affrontement. Nous en avons, en ce moment même, un bel exemple – la grève des étudiants québécois contre la décision du gouvernement libéral de la province d’augmenter de 75% sur cinq ans les droits d’inscription à l’université. Une grève qui, à l’heure où j’écris (fin mai 2012) dure depuis trois mois. Le motif de la résistance rejoint ici celui de l’endurance – il faut savoir donner sa durée à la grève, la faire vivre, la nourrir, lui donner son écho et chercheur à rallier à sa cause d’autres secteurs de la société – bref s’établir en résistance. Ce qu’on fait les étudiants québécois en donnant d’emblée à la grève son style, sa couleur – un mouvement joyeux, ironique, imaginatif qui puise notamment son inspiration dans le registre inépuisable du carnaval, qui ridiculise les élites locales favorables à cette réforme inspirée par le supposé « modèle » états-unien, épingle les partis pris de la presse, invente sans cesse de nouveaux dispositifs d’apparition, énonce les fondements d’une politique de l’égalité – l’éducation supérieure ne doit pas être le privilège de quelques uns.
La résistance qui s’inscrit dans la durée sans se laisser piéger par les tentatives du pouvoir de l’entraîner dans une spirale de violence susceptible de discréditer le mouvement aux yeux de la population contraint l’adversaire à sortir du bois : le 17 mai, le gouvernement a adopté une sorte de dispositif d’exception, une « loi spéciale » destinée à interdire les piquets de grève et à contraindre ainsi les étudiants à reprendre les cours. La résistance du collectif, ainsi, montre la situation réelle, se dote d’une puissante capacité de véridiction et de destitution de l’autorité.
« Il faut faire attention quand on réveille un peuple endormi », notait à ce propos un observateur local, acquis à la cause du mouvement (16). Réveil ou création, invention d’un peuple de la résistance ?
Alain Brossat
Cette grande et si belle époque / juillet 2012
Publié sur Ici et ailleurs
(appareil de notes absent)
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