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l’Attente – l’Oubli / Maurice Blanchot

Jamais de sommeil entre eux, même s’ils dorment. Il a depuis longtemps accepté cela.

Elle se redresse légèrement, s’appuyant de biais sur sa main. Elle était alors près de la cloison et semblait se lever au-dessus de leurs deux corps étendus, les regardant tous deux et disant d’une voix qui le surprit par sa froide netteté : « Je voudrais vous parler. Quand pourrais-je le faire ? » – « Pouvez-vous passer la nuit ici? » – « Oui. » – « Pouvez-vous demeurez dès à présent ? » – « Oui. »
Alors qu’il écoute ce « oui », se demandant si elle l’a vraiment prononcé (il est si transparent qu’il laisse passer ce qu’elle dit et jusqu’à ce mot même), elle se renverse comme déjà délivrée et en prenant soin de ne pas mettre entre eux de distance.
Il l’attire, attiré par l’attrait en son mouvement encore inaccompli. Mais tandis qu’elle se soulève en celle qu’il touche, et bien qu’il sache qu’elle glisse, qu’elle tombe, figure immobile, il ne cesse de lui frayer un chemin et de la conduire, allant de l’avant et elle serrée contre lui d’un mouvement qui les confond.
Elle parle, parlée plutôt que parlant, comme si sa propre parole la traversait vivante et la transformait douloureusement en l’espace d’une autre parole, toujours interrompue, sans vie.
Et assurément, quand à la lumière du matin – sans doute viennent-ils de s’éveiller ensemble – , il l’entend demander avec élan : « Est-ce que j’aurais parlé sans arrêt ? » il ne doute pas d’être invité à prendre possession, en cette seule phrase, de tout ce qu’elle lui a dit durant la nuit.

Cette parole égale qu’il entend, il la distingue à la limite de tout ce qu’elle dit, mais la distinguer, c’est déjà la rendre différente, la forcer en son indifférence.
Cette parole égale qu’il entend : ni de près ni de loin, ne donnant pas d’espace et ne laissant pas les choses se situer dans l’espace, égale sans égalité, toujours différente dans son indifférence, et jamais venue, empêchant toute venue, empêchant toute présence, cependant toujours dite, quoique cachée dans la simplicité de ce qu’elle dit. Comment pourrait-il la lui rapporter ?
Ecoutant cette parole égale dont, par l’attention, à la limite de l’attente, il lui est demandé de soutenir la vérité en y répondant.

« Est-ce que cela arrive ? » – « Non, cela n’arrive pas. »

La douleur comme une parole usée, oubliée, occupant chaque jour, chaque nuit.
Ce qu’elle dit, il s’en rend bien compte, se dirige vers cette parole égale qu’elle ne cesse de dire à la limite de l’attente. Ainsi parlant, interdite. Mais, avec la patience qui lui est propre, il pense que, s’il pouvait, en lui répondant, attirer hors d’elle et maîtriser l’égalité sans mesure de la rumeur, il s’établirait entre leurs paroles comme une mesure d’égalité, capable de rendre plus parlante et plus silencieuse, jusqu’à l’apaiser, l’affirmation incessante.
Quelque chose en elle affirme doucement, également, sans limite, sans arrêt : cela est doux et attirant, cela attire sans cesse. Quand elle parle, les mots se laissent doucement glisser vers l’affirmation, et elle aussi paraît y glisser, attirante, attirée, se taisant, ne se taisant pas. C’est comme si elle se retirait furtivement, tout en se laissant saisir.

« Est-ce que cela arrive ? » – « Non, cela n’arrive pas. »

Il écoute à distance ce qu’ils se disent, éloignement que lui accordent, pour les entendre, leurs paroles mêmes. Entre ces paroles nul accord, nul désaccord, mais (et cela le touche douloureusement) la calme recherche d’une mesure égale. Toujours distinctes et cependant à égalité, parlant auprès de cette égalité, parlant en vue de ce qui doit les rendre égales.
Leurs paroles, elles ne s’égalent pas encore, même si elles disent ce qui les rapporte également l’une à l’autre.
Comme si elles cherchaient le niveau où, paroles égales, elles laisseraient s’établir entre elles l’égalité silencieuse, celle qui se fait jour à la fin.
Parole de sable, rumeur de vent.

« Est-ce que cela arrive ? » – « Non, cela n’arrive pas. » – « Quelque chose arrive cependant. »

L’allégresse, ce pur mouvement d’aller qui les porte tous deux, dans une parole prévenante, vers ce qui se détourne.

Au lieu où ils étaient, cherchant encore à se lier par quelque rapport. Même sans mots, même sans mouvement, toujours parlant, toujours se mouvant, et se désirant insensiblement sans désir.
« Où en est l’histoire ? » – « Il ne doit plus en rester grand-chose de l’histoire à présent. »

Il se rappelle qu’elle demeure là immobile, et pendant qu’il l’aide à retirer quelques vêtements sans rompre avec l’immobilité, n’attendant pas qu’elle cesse de lui parler et lui-même lui disant : de quoi vous souvenez-vous à présent ? il l’attire, la saisit, lui parcourt le visage, tandis qu’elle se laisse glisser, les yeux tranquillement ouverts, présence immobile détournée de la présence. Seule sa main, une main qu’elle lui a docilement abandonnée, se retient encore, chaude et remuante, comme un petit être lisse qui s’agiterait pour chercher la nourriture.
La chambre devant lui, étroite et longue, anormalement longue peut-être, de sorte qu’elle s’étend loin au-dehors, dans un espace strictement délimité, quoique insuffisamment précisé, avec des points de repères fixes, deux fenêtres ouvrant obliquement le mur, l’étendue noire d’une table sur laquelle il pense qu’il écrit, le fauteuil où elle reste assise, droite, les mains inoccupées ou bien, là-bas, debout contre la porte. Auprès de lui, sur le divan, le corps un peu détourné de la jeune femme, tandis qu’il se rappelle qu’elle lui a parlé une grande partie de la nuit.

« Oui, vous m’avez beaucoup parlé, vous avez été d’une générosité infinie. » – « Est-ce vrai ? Vous pourriez l’affirmer ? » – « Je l’affirme, je l’affirmerai autant que vous le voudrez. » – « Cela ne peut être. Réfléchissez. Ce serait pis que tout. Faites en sorte que je ne puisse vous parler. » – « Eh bien, rassurez-vous, vous avez parlé plus que je ne vous ai entendue. » – « J’ai donc parlé, et parlé en vain. C’est le pire. »

Cette parole égale qu’il entend : l’égalité, qui, si elle était lumière dans le jour, attention dans l’attente, serait justice dans la mort.
« Entre tous ceux à qui j’ai parlé, je n’ai parlé qu’à lui, et si j’ai parlé avec d’autres, ce n’est qu’à cause de lui ou en rapport avec lui ou dans l’oubli de lui. » – « S’il en est ainsi, c’est bien avec moi que tu parles maintenant. »
Cette parole égale, espacée sans espace, affirmant au-dessous de toute affirmation, impossible à nier, trop faible pour être tue, trop docile pour être contenue, ne disant pas quelque chose, parlant seulement, parlant sans vie, sans voix, à voix plus basse que toute voix : vivante parmi les morts, morte entre les vivants, appelant à mourir, à ressusciter pour mourir, appelant sans appel.
Cette parole égale, il cherche à la conduire, en se laissant conduire par elle, vers cette mesure d’égalité, lumière dans le jour, attention dans l’attente, justice dans la mort.
Que l’attente ait part à une telle mesure, il le sait : dans l’attente entrant dans l’égalité de l’attente, même si l’attente excède toujours l’attente dans son égalité avec elle-même.

« Quand vos paroles seront au même niveau que les miennes, quand les unes et les autres seront ainsi égales, elles ne parleront plus. » – « Sans doute, mais entre elles se retiendra l’égalité silencieuse. »

A voix basse pour lui-même, à voix plus basse pour lui. Parole sans suite qu’il suit, nulle-part errante, partout-séjournante. Nécessité de la laisser aller.
Parole fuyante qu’ils fuient.
Fuyante et portée par sa fuite vers celui qu’elle fuit, tandis que, l’ignorant, la soutenant, il demeure à grands pas auprès d’elle, déjà presque retourné comme un traître, mais fidèlement.

« Il m’attirait, il m’attirait sans cesse. » – « Où vous attirait-il ? » – « Eh bien, dans cette pensée que j’ai oubliée. » – « Et de lui, pouvez-vous mieux vous souvenir ? » – « Je ne le puis pas. Comme je l’ai oublié. Comme il m’attire, celui que j’ai oublié. »

Quand elle parle, et ses mots entraînés doucement, son visage glissant à son tour, s’enfonçant dans le cours de la parole égale, elle l’attire, lui aussi, dans ce même mouvement d’attrait où elle ne sait qui elle suit, qui la précède.
Comme s’il avait glissé, par l’attrait de l’affirmation sans mesure, vers cet espace vide où, la conduisant, la suivant, il demeure en attente entre voir et dire.

La nuit comme un mot unique, le mot fin répété sans fin.

Maurice Blanchot
l’Attente – l’Oubli / 1962
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De l’assujettissement au sujet / Maurice Blanchot

Le livre Surveiller et punir, on le sait bien, marque le passage de l’étude des seules pratiques discursives à l’étude des pratiques sociales qui en constituent l’arrière-plan. C’est l’émergence de la politique dans le travail et la vie de Foucault. D’une certaine manière, les préoccupations restent les mêmes. Du grand renfermement aux formes variées de l’impossible prison, il n’y a qu’un pas et en tout cas nul « saltus ». Mais l’enchaînement (mot qui convient) n’est pas le même. Le renfermement est le principe archéologique de la science médicale (jamais au reste Foucault ne perdra de vue ce savoir imparfait qui l’obsède, qu’il retrouvera même chez les Grecs et qui finira par se venger de lui en l’abandonnant, impuissant, à son destin). Le système pénal qui va du secret des tortures et du spectacle des exécutions à l’usage raffiné des « prisons-modèles » où l’on peut acquérir des diplômes universitaires supérieurs, tandis que d’autres ont recours à la vie satisfaite des tranquillisants, nous renvoie aux exigences ambiguës et aux contraintes perverses d’un progressisme pourtant inéluctable et même bienfaisant. Tout homme qui apprend à savoir d’où il vient peut s’émerveiller d’être ce qu’il est, ou bien, se souvenant des distorsions qu’il a subies, céder à un désenchantement qui l’immobilisera, à moins qu’à la façon de Nietzsche, il ne recoure à l’humour généalogique ou à la désinvolture des jeux critiques.
Comment a-t-on appris à lutter contre la peste ? Non seulement par l’isolement des pestiférés, mais par le quadrillage strict de l’espace malheureux, par l’invention d’une technologie de mise en ordre dont plus tard bénéficiera l’administration des villes, enfin par des enquêtes minutieuses qui, la peste disparue, serviront à empêcher le vagabondage (le droit d’aller et de venir des « gens de peu »), jusqu’à interdire le droit de disparaître qui nous est refusé aujourd’hui encore sous une forme ou sous une autre. Si la peste de Thèbes a pour origine l’inceste d’Oedipe, on peut considérer que généalogiquement la gloire de la psychanalyse n’est qu’un lointain effet de la peste ravageuse. D’où le propos fameux attribué à Freud, lorsque celui-ci arrive en Amérique, mais dont on peut se demander s’il voulait dire par là que peste et psychanalyse étaient originellement et nosologiquement liées et, de ce fait, pouvaient s’échanger symboliquement. En tout cas, Foucault fut tenté d’aller plus loin. Il reconnaît ou croit reconnaître l’origine du « structuralisme » dans la nécessité, lorsque la peste se répand, de cartographier l’espace (physique et intellectuel), afin de bien déterminer, selon les règles d’un strict arpentage, les sinistres régions de la maladie – obligation à laquelle, aussi bien dans les champs de manoeuvre militaires que plus tard à l’école ou à l’hôpital, les corps humains apprennent à se soumettre pour devenir dociles et fonctionner comme des unités interchangeables : « Dans la discipline, les éléments sont interchangeables, puisque chacun se définit par la place qu’il occupe dans la série, et par l’écart qui le sépare des autres. »
Le quadrillage rigoureux qui oblige le corps à se laisser fouiller, désarticuler et, s’il le faut, reconstituer trouvera son accomplissement dans l’utopie de Bentham, l’exemplaire Panoptique, qui montre le pouvoir absolu d’une totale visibilité (c’est exactement la fiction d’Orwell). Une telle visibilité (celle à laquelle Hugo expose Caïn jusque dans la tombe) a pour tragique avantage de rendre inutile la violence physique à laquelle le corps autrement devrait s’offrir. Mais il y a plus. La surveillance – le fait d’être sous surveillance – qui n’est pas seulement celle qu’exercent des gardiens vigilants, mais qui s’identifie à la condition humaine, lorsqu’on veut rendre celle-ci à la fois sage (conforme aux règles), productive (donc utile), va donner lieu à toutes les formes d’observation, d’enquête, d’expérimentation sans lesquelles il n’y aurait nulle science véritable. Nul pouvoir non plus ? Cela est moins certain, car la souveraineté a des origines obscures qui sont à rechercher du côté de la dépense plutôt que de l’usage, sans parler de principes organisateurs plus néfastes encore, si ceux-ci perpétuent la symbolique du sang, à laquelle le racisme d’aujourd’hui continue de faire référence.
Cela constaté et dénoncé, on a le sentiment que, d’une certaine façon, Foucault préférerait presque les époques ouvertement barbares où les supplices ne dissimulent rien de leur atrocité, lorsque les crimes, ayant porté atteinte à l’intégrité du Souverain, établissent des rapports singuliers entre le Haut et le Bas, en sorte que le criminel, tandis qu’il expie spectaculairement la rupture de l’interdit, garde l’éclat d’actes qui l’ont mis à part de l’humanité (ainsi Gilles de Rais; ainsi les accusés dans le Procès de Kafka). La preuve, c’est que les exécutions capitales ne seront pas seulement l’occasion de fêtes dont tout le peuple se réjouit, parce qu’elles symbolisent la suppression des lois et des habitudes (on est dans l’exception), mais le provoquent parfois à des révoltes, c’est-à-dire lui donnent l’idée qu’il a le droit, lui aussi, de rompre par des rébellions les contraintes que lui impose un roi momentanément diminué. Ce n’est donc pas par bonté qu’on rend plus discret le sort des condamnés, pas plus que c’est par douceur qu’on laisse intacts les corps coupables, en s’attaquant aux « âmes et aux esprits » pour les corriger ou les redresser. Tout ce qui amende la condition carcérale n’est certes pas détestable, mais risque de nous tromper sur les raisons qui ont rendu ces améliorations souhaitables ou heureuses. Le XVIII° siècle semble nous donner le goût de libertés nouvelles – cela est fort bon. Toutefois, le fondement de ces libertés, leur « sous-sol » (dit Foucault), ne change pas puisqu’on le trouve toujours dans une société disciplinaire dont les pouvoirs de maîtrise se dissimulent tout en se multipliant. Nous sommes toujours plus assujettis. De cet assujettissement qui n’est plus grossier mais délicat, nous tirons la conséquence glorieuse d’être des sujets et des sujets libres, capables de transformer en savoirs les modes les plus divers d’un pouvoir menteur, dans la mesure où il nous faut oublier sa transcendance en substituant à la loi d’origine divine les règles variées et les procédures raisonnables qui, lorsque nous en serons lassés, nous paraîtront issus d’une bureaucratie, certes humaine, mais monstrueuse (n’oublions pas que Kafka qui semble décrire génialement les formes les plus cruelles de la bureaucratie, s’incline aussi devant elle en y voyant l’étrangeté d’une puissance mystique, à peine abâtardie).
Maurice Blanchot
Michel Foucault tel que je l’imagine / 1986
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Un Pèse-Nerfs / Antonin Artaud

Toute l’écriture est de la cochonnerie.
Les gens qui sortent du vague pour essayer de préciser quoi que ce soit de ce qui se passe dans leur pensée, sont des cochons.
Toute la gent littéraire est cochonne, et spécialement celle de ce temps-ci.
Tous ceux qui ont des points de repères dans l’esprit, je veux dire d’un certain côté de la tête, sur des emplacements bien localisés de leur cerveau, tous ceux qui sont maîtres de leur langue, tous ceux pour qui les mots ont un sens, tous ceux pour qui il existe des altitudes dans l’âme, et des courants dans la pensée, ceux qui sont esprits de l’époque, et qui ont nommé ces courants de pensée, je pense à leurs besognes précises, et à ce grincement d’automate que rend à tous vents leur esprit,
- sont des cochons.
Ceux pour qui certains mots ont un sens, et certaines manières d’être, ceux qui font si bien des façons, ceux pour qui les sentiments ont des classes et qui discutent sur un degré quelconque de leurs hilarantes classifications, ceux qui croient encore à des « termes », ceux qui remuent des idéologies ayant pris rang dans l’époque, ceux dont les femmes parlent si bien et ces femmes aussi qui parlent si bien et qui parlent des courants de l’époque, ceux qui croient encore à une orientation de l’esprit, ceux qui suivent des voies, qui agitent des noms, qui font crier les pages des livres, – ceux-là sont les pires cochons. Vous êtes bien gratuit, jeune homme !
Non, je pense à des critiques barbus.
Et je vous l’ai dit : pas d’oeuvre, pas de langue, pas de parole, pas d’esprit, rien.
Rien, sinon un beau Pèse-Nerfs.
Et n’espérez pas que je vous nomme ce tout, en combien de parties il se divise, que je vous dise son poids, que je marche, que je me mette à discuter sur ce tout, et que, discutant, je me perde et que je me mette ainsi sans le savoir à PENSER, – et qu’il s’éclaire, qu’il vive, qu’il se pare d’une multitude de mots, tous bien frottés de sens, tous divers, et capables de bien mettre au jour toutes les altitudes, toutes les nuances d’une très sensible et pénétrante pensée.
Ah ces états qu’on ne nomme jamais, ces situations éminentes d’âme, ah ces intervalles d’esprit, ah ces minuscules ratées qui sont le pain quotidien de mes heures, ah ce peuple fourmillant de données, – ce sont toujours les mêmes mots qui me servent et vraiment je n’ai pas l’air de beaucoup bouger dans ma pensée, mais j’y bouge plus que vous en réalité, barbes d’ânes, cochons pertinents, maîtres du faux verbe, trousseurs de portraits, feuilletonistes, rez-de-chaussée, herbagistes, entomologistes, plaie de ma langue.
Je vous l’ai dit, que je n’ai plus ma langue, ce n’est pas une raison pour que vous persistiez, pour que vous vous obstiniez dans la langue.
Allons, je serai compris dans dix ans par les gens qui feront aujourd’hui ce que vous faites. Alors on connaîtra mes geysers, on verra mes glaces, on aura appris à dénaturer mes poisons, on décèlera mes jeux d’âme.
Alors tous mes cheveux seront coulés dans de la chaux, toutes mes veines mentales, alors on percevra mon bestiaire, et ma mystique sera devenue un chapeau. Alors on verra fumer les jointures des pierres, et d’arborescents bouquets d’yeux mentaux se cristalliseront en glossaires, alors on verra choir des aérolithes de pierre, alors on verra des cordes, alors on comprendra la géométrie sans espaces, et on apprendra ce que c’est que la configuration de l’esprit, et on comprendra comment j’ai perdu l’esprit.
Alors on comprendra pourquoi mon esprit n’est pas là, alors on verra toutes les langues tarir, tous les esprits se dessécher, toutes les langues se racornir, les figures humaines s’aplatiront, se dégonfleront, comme aspirées par des ventouses desséchantes, et cette lubrifiante membrane continuera à flotter dans l’air, cette membrane lubrifiante et caustique, cette membrane à deux épaisseurs, à multiples degrés, à un infini de lézardes, cette mélancolique et vitreuse membrane, mais si sensible, si pertinente elle aussi, si capable de se multiplier, de se dédoubler, de se retourner avec son miroitement de lézardes, de sens, de stupéfiants, d’irrigations pénétrantes et vireuses, alors tout ceci sera trouvé bien, et je n’aurai plus besoin de parler. Antonin Artaud
le Pèse-Nerfs / 1925
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