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De quoi passer l’hiver (1) / François Cusset

Presque trente ans qu’ont été rédigés les textes ici rassemblés. Presque vingt ans que n’était plus disponible le volume qui les rassembla initialement, en 1986, aux éditions Bernard Barrault. Un bail ? Pas si sûr. Les commentateurs diront que le monde d’Obama et de Facebook n’est plus celui de la guerre froide et du Minitel, que le choc pétrolier n’est pas le krach financier, et que les penseurs critiques échevelés d’avant-hier manquent cruellement de successeurs dans la France exsangue du président bling-bling. Plus que l’argument d’une puissance à contretemps des vraies pensées critiques, on leur opposera la simple stupéfaction que suscitent ces quelques textes, de mise au point ou de circonstance : la stupéfaction de leur pleine actualité, sans séparer l’acception philosophique du terme chère à Félix Guattari et Gilles Deleuze (celle d’un concept incarné, à l’oeuvre, en devenir) et son sens plus familièrement journalistique – tant sont flagrantes ici, presque à chaque ligne, l’acuité brûlante, la force anticipatrice, la valeur d’éclairage et d’outillage pour aujourd’hui de ces remarques éparses avancées il y a un quart de siècle. Par la diversité de leur énonciation, conférencielle ou plus confessionnelle, théorique ou plus anecdotique, et surtout de leurs objets (politique, technologie, art, psychanalyse, épistémologie…), ces fragments d’une oeuvre elle-même délibérément éparse en révèlent, mieux qu’aucun autre texte, l’extension formidable, la richesse circulatoire, les univers hétérogènes en même temps que la cohérence contagieuse. Outre qu’ils donnent accès, dans un registre et un langage cette fois accessibles, parfois volontiers empiriques, à un ensemble conceptuel riche et complexe que la plupart des livres signés de Félix Guattari, par leur technicité théorique et leur densité syntaxique, réservent en général à des lecteurs plus expérimentés (Psychanalyse et transversalité, les Trois écologies, Chaosmose…). Mais avant d’être des clés d’entrée dans l’univers guattarien, ces quelque trente textes, qui portent tous selon leur auteur (dans sa postface) sur « les modes contemporains de production de la subjectivité, consensuels ou dissidents… », se lisent d’abord comme des prises directes sur leur époque, et en même temps, indissociablement, comme des anticipations vertigineuses de la nôtre – vertigineusement précises et vertigineusement intactes, à rebours des futurismes de magazine et des scénarii paresseux dont bourdonnèrent justement ces quelques « années d’hiver », entre 1980 et 1985.
Car cet hiver mondial des premières années 1980, avec ses poussées droitières, son triomphe du marché et ses nouveaux esclavages subjectifs, Guattari en pressent avec une acuité inouïe la dimension de mutation historique et de tournant anthropologique. Sous des prétextes aussi contingents qu’une interview dans Libération ou une clôture de colloque, il en démêle les noeuds invisibles et en tire les fils cachés, avec une minutie qui exclut tout prophétisme, ne laissant en fin de compte à l’incertitude, et aux Nostradamus de bazar, que la question de savoir si ce qui suivra sera pire ou non: « rien ne nous assure qu’à cet hiver-là ne succèdera pas (…) un hiver plus rude encore », prévient-il d’emblée, tout en s’affirmant convaincu, quelques articles plus loin, soucieux de pointer quelque lueur à l’horizon, qu’on jugera bientôt « ces dernières années comme ayant été les plus stupides et les plus barbares depuis bien longtemps! » Mais en attendant, il nous parle de nous, de notre monde dés/intégré, de notre présent affolé, celui du lendemain des années 1970 aussi bien que celui de la veille des années 2010. Certes, le contexte est bien là qui singularise une époque, à l’heure où coulent sur l’Occident les « huiles goudronneuses du reaganisme et du thatchérisme », et où plus localement, la foire d’empoigne politico-intellectuelle de l’après-68 fait bientôt place au désert mitterrandien. Car dans la double contrainte de « la gauche au pouvoir », impossible à critiquer sous peine de faire le jeu de ses ennemis, et tout aussi impossible à ne pas critiquer sous peine de rejoindre le choeur majoritaire des girouettes et des parvenus, ils ne sont pas nombreux à s’insurger en place publique, comme le fait Guattari. Deleuze, estimant que « l’époque n’y est plus », travaille sur Francis Bacon, le cinéma, un Leibniz baroque, tandis que d’autres partent enseigner outre-océan et que Michel Foucault disparaît prématurément. Mais Félix veille, obstiné, laissant derrière lui ces interventions ponctuelles au fil desquelles se lit notre histoire, la plus actuelle de toutes.
Qu’on en juge. Il tonne contre les politiques répressives du dernier Giscard, en dénonçant « l’apartheid administratif des expulsions » de sans-papiers et la criminalisation des jeunes ou des immigrés, dans des termes qu’on pourrait (voudrait?) lire aujourd’hui, à la virgule près. Jusqu’à cette « volonté de punition et de vengeance à l’égard des intellectuels [italiens] du 7 avril », qui n’a rien perdu de sa rage à l’heure des extraditions sarkozystes. Ou jusqu’à la lutte sans fin, à la clinique de La Borde ou dans les cercles de psychothérapeutes alternatifs, contre la nouvelle psychiatrie répressive, laquelle a pris encore récemment un tour directement policier, malgré les appels solidaires et les appels des appels. Quant à la « perspective à court terme d’une Europe des polices plutôt qu’une Europe des libertés », et partout sur le Vieux continent d’un recul de tous les droits (« droit d’asile politique, droit à disposer d’un minimum de moyens matériels, droit à la différence pour des minorités, droit à une expression démocratique effective… »), on la croirait sortie tout droit de l’Europe d’Europol (interconnexion des fichiers de police des 27 Etats membres) et de la « directive retour » votée en 2008 pour harmoniser la chasse aux sans-papiers. Guattari, au détour d’un entretien ou d’un article enflammé, disait il y a 25 ans assister à la « remontée des conceptions du monde conservatrices, fonctionnalistes et réactionnaires », à la constitution d’un nouveau régime de pouvoir mondial intégré, à la formation inédite d’un « immense tiers état » – sans oser imaginer que rien n’infléchirait ensuite une telle évolution, bien au contraire.
Un autre signifiant traverse ces trois décennies, sorti comme un lapin du chapeau des technocrates au tournant des années 1980, et revenu en 2008 obstruer tout horizon de pensée : « la crise » bien sûr, dont Guattari déconstruit une à une les fausses évidences. « La crise… La crise… Tout vient toujours de là ! », s’agaçait-il alors, avant de montrer la transformation de cet épouvantail en « évidence apodictique », en « fléau biblique », pour justifier toujours qu’une « seule politique économique est possible », celle qu’on n’appelle pas encore en France la préférence pour le chômage (là où en vérité, insistait-il encore, quinze ans avant la vague altermondialiste, « c’est le politique qui prime l’économique »). La crise, suggère-t-il, est surtout celle des économistes, celle d’un capitalisme psychotique dont les pilotes ne touchent plus terre depuis longtemps, brandissant une rationalité vide pour légitimer une autorité sans fondement, des courbes irréelles pour recueillir l’assentiment de leurs victimes : « le corps mou, autoréférencé des écritures économiques et monétaires est devenu un instrument décérébré et tyrannique de pseudo-décisionnalité, de pseudo-guidage collectif… » Et il enfonce le clou, analysant « la formation d’un capital cybernétique » et d’un nouveau « discours totalitaire qui trouve sa forme d’expression dans le cynisme de la ‘nouvelle économie’… » A plus forte raison à l’heure où le pouvoir, alors neuf, des sondages permet de tout justifier. Soit la ventriloquie des gouvernants attribuant leurs seuls choix à la fiction pseudo-statistique d’une « opinion publique », dont Guattari démonte le mensonge en des termes qui ne sont pas sans évoquer ceux de Pierre Bourdieu quelques années plus tôt (l’Opinion publique n’existe pas, 1972).
Ces années d’hiver sont celles d’une rhétorique perverse de la crise comme chance historique de devenir enfin modernes et compétitifs, moyennant une dialectique qui n’a rien perdu de sa violence deux décennies plus tard. Et lorsqu’on nous annonce désormais, courbes en main, l’improbable reprise, c’est encore au Guattari de 1984 qu’on voudrait revenir : « le mythe de la grande reprise – mais la reprise de quoi, et pour qui?… » Crise/reprise, chômage/inflation, Européens/étrangers, vieille propagande des binarismes, de ces fausses polarités que la démarche théorique de Guattari et de Deleuze s’acharnait à démonter. Celle que démonte ici Guattari avec le plus d’acharnement, guerre froide oblige, n’est autre que la polarité est-ouest, communiste-libérale : leur « complicité toujours plus marquée conduit [les deux superpuissances] à s’intégrer au même système mondial capitalistique et ségrégationnaire », estime-t-il, cette tension même restant le meilleur moyen pour elles deux « de ‘disciplinariser’ la planète ». Là où la seule question, le seul plan d’immanence qui vaille, pour parler le langage de Mille plateaux, est selon Guattari le prolétariat mondial, le tiers monde où qu’il soit, que le vent puissant d’anti-tiers-mondisme soufflant alors sur la France ne l’empêche pas de défendre pied à pied. Et si l’on se penche sur la politique dans son acception cette fois plus restreinte, celle qui circule entre la rue de Solférino et le palais de l’Elysée, les envolées du Guattari des années d’hiver font entendre un son encore plus actuel. Pour justifier son soutien de la première heure à la candidature fantasque de Coluche aux présidentielles de 1981, il explique ainsi que « ce qui est visé (…), c’est avant tout la fonction présidentielle, (…) qui incarne la pire des menaces contre les institutions démocratiques en France – ou ce qu’il en reste – et contre les libertés fondamentales ». Et la gauche de pouvoir, celle que beaucoup de ses (anciens) compagnons hésitent alors à attaquer de plein fouet, est bien entendu un motif récurrent dans ces écrits datant tous du premier septennat de Mitterrand : non contents d’avoir perdu une occasion historique de transformer la société française de fond en comble, les socialistes français « ont perdu la mémoire du peuple », ils ont quitté le terrain social ou même « [désenchanté] le socius », n’y substituant, en créant en 1984 SOS-Racisme et ses millions de badges « touche pas à mon pote », qu’une communication bien-pensante et sans effet – « ils n’ont même pas pensé à demander leur avis aux principaux intéressés ». Reconnaissant que le mitterrandisme prometteur de 1981 ne pouvait qu’échouer cantonné « à un seul pays », Félix Guattari dessine pour le PS, entre « torpeur et cynisme », un scénario désastreux où s’entrevoit aussi toute sa déconfiture actuelle : il « finira par s’endormir sur ses lauriers, par laisser s’appauvrir son pluralisme interne et par se constituer en Etat dans l’Etat », jusqu’à l’inévitable « retour de bâton réactionnaire ».
Pour occuper le terrain social laissé en déshérence par les socialistes, Guattari ne croit plus dans les militantismes gauchistes de la décennie précédente, « imprégnés de [leur] odeur rance d’église », mais plutôt à l’essor de « subjectivités dissidentes », de « groupes sujets » réinventés, « machines militantes mutantes » d’un genre nouveau par lesquelles font leur « entrée en politique toute une série de gens qu’on n’attendait pas – les marginaux, les chômeurs, les mômes, les bandes… » Dans un tel contexte, l’intellectuel organique, ou partisan, n’a plus lieu d’être. Aussi l’auteur de la Révolution moléculaire répond-il ici à Max Gallo et Philippe Boggio, qui sonnaient le rappel en 1983 dans le Monde en pleurant l’épuisement des idées et la fin de l’intellectuel de gauche : « il n’y a déjà plus d’abonnés aux numéros que vous demandez, ceux qui font aujourd’hui profession de penser (…) ne se reconnaissent plus dans aucun porte-parole… » Car ce qui est à penser, ce qui émerge alors, en France comme dans le reste du monde, déborde largement les schèmes explicatifs du marxisme dogmatique ou du freudisme orthodoxe, et à plus forte raison de la plus pragmatique social-démocratie. Il y a d’abord ce Capitalisme Mondial Intégré (CMI) dont Guattari égrène l’acronyme au fil de ces textes, « intégré » au sens d’une intégration inédite des structures « molaires », institutions socio-politiques et règles du marché, et des flux « moléculaires », affects et facultés humaines désormais façonnés par « les médias et les équipements nouveaux ». La subjectivité, insiste-t-il, est aujourd’hui « de plus en plus manufacturée à l’échelle mondiale ». Les formes de cette manufacture varient, depuis les normes éducatives et générationnelles (« tout un esprit de sérieux psychologisant véhiculé par les médias, les jeux éducatifs… ») jusqu’aux nouvelles « défonces machiniques », du ski à la télé, du rock aux vidéo clips, ces techno-drogues qui n’ont plus rien à voir avec les pratiques d’auto-intoxication dont moururent Van Gogh ou Antonin Artaud.
Le capitalisme reste bien ce « processus de transformation généralisée », selon une formule qui renvoie au premier Marx, mais il articule dorénavant des éléments plus hétérogènes que jamais, comme l’analyse Guattari dans un texte plus théorique coécrit avec Eric Alliez : mélange schizoïde d’écriture, de domination et de machines, autrement dit respectivement d’un « système sémiotique », d’une « structure de segmentarité » et d’un « processus de production », le capitalisme doit son triomphe des années 1980, selon Guattari, à la montée en puissance contradictoire et simultanée, ou disjointe-conjointe (et non pas dialectique), de son principe de clôture, ou de propriété, et de son aptitude circulatoire, ou processuelle, de même qu’il s’agissait en 1980 dans Mille plateaux d’un capitalisme à la fois « déterritorialisant » et « reterritorialisant ». Car cette décennie liminaire du nouvel âge est en effet, souvenons-nous, celle de la concentration du capital et de sa première financiarisation, celle des premières vagues de dérégulation dans le secteur public et de l’émergence d’un Etat-VRP au service de ses « fleurons » à l’exportation, mais aussi celle du retour de bâton réactionnaire sinon religieux et de l’individuation-dérégulation des modes de vie eux-mêmes. La force de l’approche guattarienne étant ici d’associer le recul de la longue durée (plus qu’un historicisme dont il s’est toujours méfié), en citant Fernand Braudel ou en évoquant l’Amsterdam du tout premier capitalisme, et la captation synchronique (ou « transversale ») d’un présent fou, littéralement affolé. Et il y a aussi, indissociable de ce nouveau stade psychotique du capitalisme, coiffant l’ensemble des événements dont Guattari est ici le contemporain, cette mutation du paradigme du pouvoir dont le dernier Foucault fit l’analyse, cette métamorphose cratologique en fonction de laquelle le pouvoir accroît alors à la fois sa mainmise sur les vies et sa dispersion microphysique, sa violence sourde et son abstraction formelle. Le pouvoir importe désormais plus que son contenu, il s’exerce quelle que soit sa nature ou sa teneur, note Guattari au passage, son efficace tenant alors à une permutabilité sans précédent des substances qu’il prend en charge, à tout un « éros de l’équivalence ».
Pourtant, ces quelques textes d’intervention intéressent moins notre présent d’aujourd’hui pour les théories qu’ils véhiculent du pouvoir, du désir ou de l’inconscient, que pour leur tonalité même, l’énergie dont ils procèdent, le regard qu’ils portent sur leur temps — ton et regard qui font exister, mieux qu’aucune théorie, une résistance inlassable face aux pouvoirs. Car ce regard, aussi singulier que celui du Guattari des décennies précédentes, le Guattari lacanien puis anti-oedipien, est aussi plus mûr, plus posé, à la fois plus subtil et plus intransigeant. Quant au ton, il nous vaut, au fil de textes à l’écriture joyeusement oralisée, d’entendre ici une voix vivante, plaisantine ou enragée, toujours aiguillée par l’absolue sincérité de qui n’a jamais songé qu’on pût souffrir d’un décalage entre sa parole et ses actes, ses textes et sa vie (on a déjà assez de raisons de souffrir pour ne pas leur ajouter cette vieille céphalée de la mauvaise conscience intellectuelle). Art de l’appel laconique: « La démocratie, bordel ! » Art du zeitgeist joliment décalé : « l’inconscient machinique est un peu comme la Samaritaine, on y trouve de tout ! » Art de la guerre aussi, contre « une telle accumulation de connerie, de lâcheté, de mauvaise foi, de méchanceté » Art de l’adresse, ici et là, comme lorsqu’il évoque avec Michel Butel son expérience révolue de jeune thérapeute lacanien un peu débordé par ses patients : « tu parles! Dans quoi je m’étais foutu? Le gourou malgré lui, thème de vaudeville… » Félix Guattari nous parle. Les images qui lui viennent, esquisses d’une phénoménologie inédite du contemporain, font toujours mouche, sans jamais se mirer dans leur fonction d’images. Le capitalisme, par exemple, fabrique « des enfants soumis, des ‘Indiens tristes’, des gens devenus incapables de parler, de palabrer, de danser », quand il ne relève pas d’un « processus d’infantilisation » qui fera toujours le lit du « fascisme » – tandis qu’amorphe et sans frontières, la « société mondiale est devenue flasque ».
Comme on le sait d’un lexique devenu canonique, celui des « puissances mineures » et des « lignes de fuite », l’image chez Guattari, aussi bien que chez Deleuze, est l’instantané d’une pensée en train de se faire, un personnage conceptuel ouvrant sur autant d’univers parallèles. Elle est attention minutieuse à l’objet bien plus qu’artifice rhétorique pour le contourner, ou au contraire pour l’embrasser de trop près, baiser de la mort. D’où l’exploit des quelques textes sur l’art et les artistes rassemblés ici en fin de volume. Pourtant, lorsqu’il écrit sur les peintres Merri Jolivet et Gérard Fromanger, sur Franz Kafka ou le photographe Keiichi Tahara, Guattari le fait dans des termes à peu près similaires, imposant face à des oeuvres sans rapport un même lexique surcodé et une même obsession « transversaliste », qui font craindre une grille interprétative, une manipulation de l’oeuvre au service d’autre chose, voire une perte de sa singularité (ce qui serait un comble). Mais la crainte retombe, peu à peu le discours essaime, l’oeuvre émerge grandeur nature, tant le geste de Guattari face au travail de l’artiste est un geste toujours généreux et précis – lyrisme complice au coeur même du sabir, et dans la justesse du moindre détail, sensibilité prodigieuse au processus de transformation permanente et à toutes les micro-mutations (au sein d’un trajet d’artiste comme d’une seule oeuvre) qui ensemble font art. Telle est la subtilité guattarienne : l’obsession mais au service de la transformation, une phraséologie litanique mais mobilisée au plus près de l’objet, afin de ne manquer aucun des rouages infimes de ce phénomène si complexe qu’est le changement.
Et puis sa subtilité, plus profondément, tient à la machine de guerre qu’a montée Guattari au fil des ans contre les dogmatismes de toutes sortes : ceux de la technocratie désingularisante au pouvoir dans les années 1980 mais aussi ceux des gauchismes de l’après-68 débouchant tous sur « une sorte d’interdiction de penser », ceux des philosophies dominantes de la substance et de la dialectique mais aussi ceux dont il fut lui-même, quelques années durant, un parangon à sa manière. Car le Guattari des années 1980, plus vigilant et plus engagé que jamais, n’est pourtant plus le Guattari véhément, mal dégrossi, génial mais aussi volontiers caricatural du tournant des années 1970 : le psychanalyste, dans ces textes des Années d’hiver, n’est plus nécessairement « un flic », et le désir, l’embrigadant Désir, n’est plus en lui-même une force révolutionnaire. Il le confie d’ailleurs au passage: expériences et déconvenues l’ont rendu plus lucide qu’à l’époque des nuits bavardes et enfiévrées du CERFI ou du FGERI, pendant que le travail de théorisation et d’écriture avec Gilles Deleuze (trois livres majeurs écrits ensemble en moins de dix ans, cas unique dans l’histoire de la pensée) a cassé en lui « un certain mythe groupusculaire, [tout] un fantasme de la bande ». Du coup, même dans l’expression laconique de textes peu théoriques, tout ici est plus délié, plus équilibré, plus juste peut-être, tant il y est tenu compte à la fois de la relativité de toute opposition (le dualisme simpliste ami-ennemi laissant place à une vision plus complexe) et de la précarité subjective dont procède toute pensée conséquente. D’abord la fragilité : fragilité assumée qui est celle de la maturité, de la contradiction revendiquée, de cette « morale de l’ambiguïté qui [lui] paraît spécifique de la schizo-analyse », et qu’il rapporte ici à son long trajet schizoïde (depuis le temps lointain où il était Pierre pour sa famille et Félix pour ses amis…). Une fragilité qui est aussi celle de sa propre construction théorique dans la mesure où celle-ci se tient sous la menace d’une lassitude intime, d’un à quoi bon lancinant : il y a en lui « une autre dimension de sabotage inconscient, une sorte de passion de retour au point zéro », confesse-t-il à Michel Butel, si bien que toutes ses élaborations sophistiquées sont au plus intime de lui « toujours à la limite de s’effondrer ».
Francois Cusset
Préface aux Années d’Hiver de Félix Guattari / 2009
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Félix Guattari ou la décroissance sous la forme des trois écologies. Remarques sur le parti imaginaire qui vient (1) / Clément Homs

« Il y a un problème de redéfinition des pratiques sociales, de réinvention des modes de concertation, des modes d’organisation, des rapports avec les médias, etc. Et ça devient politique : savoir qu’est-ce qu’on veut faire. Est-ce que justement on veut changer radicalement les systèmes de valorisation ? Auquel cas il faut les prendre dans leur globalité, dans leur ensemble. Si on prétend changer seulement sectoriellement, constituer une petite force d’appoint, un petit lobby de pression sur l’environnement, alors moi je pense que c’est perdu d’avance ; parce que ça marchera très bien : l’industrie ne demande pas mieux que d’utiliser le mouvement écologiste comme elle a utilisé le mouvement syndical pour sa propre structuration du champ social. Ça serait très vite digéré par l’industrie, par l’Etat, par les forces dominantes. Il faut un autre niveau d’exigence. Je propose ce terme d’écosophie pour montrer l’amplitude de la problématique des valeurs ».
« Une immense reconstruction des rouages sociaux est nécessaire pour faire face aux dégâts du Capitalisme Mondial Intégré. Seulement, celle-ci passe moins par des réformes de sommet, des lois, des décrets, des programmes bureaucratiques que par la promotion de pratiques innovantes, l’essaimage d’expériences alternatives, centrées sur le respect de la singularité et sur un travail permanent de production de subjectivité, s’autonomisant tout en s’articulant convenablement au reste de la société « .

Félix Guattari
La décroissance comme on le sait aujourd’hui amène non seulement à ce que S. Latouche appelle une « révolution culturelle », c’est-à-dire à la décolonisation d’un imaginaire économiciste, politiste et progressiste, mais plus encore, elle mène aussi et surtout à privilégier comme l’a fait le situationnisme, une profonde révolution de la vie quotidienne enfin constituée en autant de moments réellement vécus. Par des pratiques autonomisantes, d’auto-détermination et de réappropriation de sa propre vie, par l’auto-production, l’auto-consommation, l’auto-construction, le « do it yourself », les « réductions », les « TAZ », les Bolo’bolo, c’est-à-dire par la construction situationnelle de formes-de-vie, c’est le « système de la quotidienneté asservie et programmée » (H. Lefebvre) par l’échange marchand qui a déjà colonisé toutes les dimensions du pouvoir-capacité que nous avions individuellement et collectivement sur notre propre vie, qui est ébranlé dans ses fondements réels comme imaginaires. Il s’agit donc ici d’une certaine « dérive urbaine » lettriste, qui notamment au travers de l’écriture de Bernard-Marie Koltès (lui aussi lecteur de Deleuze et probablement de Foucault), dit assez bien l’instabilité, l’impossibilité de s’ancrer, la dissymétrie entre une vie normée et une vie mouvante, la dichotomie entre la nuit et le jour, quand il écrit qu’il « ne conçoit un avenir que dans une espèce de déséquilibre permanent de l’esprit, pour lequel la stabilité est non seulement un temps mort, mais une véritable mort ». On pourrait aussi parler plus particulièrement d’extension du domaine de la lutte contre la mort économique qui nous traverse, en parlant de « dérive rurale » au travers des expérimentations que nous mettons en place. Et c’est dans cette perspective d’une décroissance comprise comme « révolution de la vie quotidienne » qui ne se réduise donc pas à la simplicité de la simplicité volontaire et à ses petits gestes éco-citoyens et politiciens propres à la sobriété économe du développement durable et d’une certaine « décroissance soutenable », comme aux politiques publiques de toute l’écologie politique technocratique – qui tous ensemble mis bout à bout ne cessent d’être que les compléments dialectiques au replâtrage réformiste de la Méga-machine techno-politico-économique -, que la lecture de l’ouvrage les Trois écologies de Félix Guattari peut nous être aujourd’hui des plus précieuses pour dé-penser et re-penser notre rapport à la question politique, et à son impuissance contemporaine à nous arracher à cette nuit juste avant les forêts qui nous enserre de toute part, sans entraves et sans temps morts, surtout sans possibilité d’aucun dehors.
Guattari ne pouvait en effet que critiquer le tournant funeste de l’écologie politique naissante en 1974 lors de la candidature de « l’ex-technocrate René Dumont » (Charbonneau) , pour ensuite prendre à contre-pied toute la gauche. Car « les milieux « alternatifs » écrit-il, méconnaissent généralement l’ensemble des problématiques relatives à l’écologie mentale ». Et c’est là que nous pouvons déjà trouver un lien évident avec la décroissance dans son positionnement vis-à-vis des politiques publiques écologiques. « Tant que le marteau économique reste dans nos têtes écrit S. Latouche, toutes les tentatives de réformes sont des agitations vaines, stériles et le plus souvent dangereuses ». En mettant donc en avant la nécessité d’une « déséconomicisation des esprits » avant tout autre chose, la décroissance a donc un lien évident avec « l’écologie de l’imaginaire » de Guattari dont elle est le prolongement. Car la traditionnelle « écologie environnementale, telle qu’elle existe aujourd’hui poursuit-il, n’a fait, à mon sens, qu’amorcer et préfigurer l’écologie généralisée que je préconise ici (…). Les actuels mouvements écologiques ont certes biens des mérites, mais à la vérité, je pense que la question écosophique globale est trop importante pour être abandonnée à certains de ses courants archaïsants et folklorisants, optant quelquefois délibérément pour un refus de tout engagement politique à grande échelle. La connotation de l’écologie devrait cesser d’être liée à l’image d’une petite minorité d’amoureux de la nature ou de spécialistes attitrés (…) J’y insiste, ce choix [écosophique] n’est plus uniquement entre une fixation aveugle aux anciennes tutelles étatico-bureaucratiques, un welfare généralisé ou un abandon désespéré ou cynique à l’idéologie des « yuppies » (…). La question est dès lors de savoir si de nouveaux opérateurs écologiques et de nouveaux Agencements d’énonciation écosophiques parviendront ou non à les orienter dans des voies moins absurdes, moins en impasse que celles du Capitalisme Mondial Intégré (CMI) ». Voilà qui est en effet posé.
En dehors d’une conception héroïque et téléologique de la politique, cet ouvrage présente alors de manière originale la nécessité d’une recomposition et d’une redéfinition des pratiques sociales et individuelles rangées selon les trois rubriques complémentaires de l’écologie sociale, l’écologie mentale et l’écologie environnementale, et qu’il regroupe sous l’égide éthico-esthétique d’une écosophie à venir et qui pourrait bien porter aujourd’hui le nom de « décroissance ». Pour lui la décroissance amènerait ainsi à dé-penser et re-vivre les rapports de l’humanité au socius, à la psychè et à la « nature ». A l’inverse des « objecteurs de croissance » qui se bornent à nous resservir des formes politiques et militantes à l’agonie dont il est fort à craindre qu’elles ne lassent plus rapidement que le cinéma et la télévision, il s’agirait pour Guattari d’une véritable « recomposition et un recadrage des finalités des luttes émancipatrices » en fonction des « trois types de praxis éco-logiques » mis en évidence.
La subjectivité croissanciste et son monde-d’un-seul-tenant.
Notons d’abord que la critique que porte Guattari est bien celle de la « mise en cause des modes dominants de valorisation des activités humaines » et avant tout la dénonciation de « l’imperium d’un marché mondialisé qui lamine les systèmes particuliers de valeur, qui place sur un même plan d’équivalence : les biens naturels, les biens culturels, les sites naturels ». Avec Guattari nous ne sommes donc pas en des terres si étrangères à la pensée de la décroissance. On peut noter aussi une certaine proximité de notre auteur avec la critique de l’occidentalisation du monde par le déploiement planétaire du « développement », puisque qu’il remarque qu’il faudrait aussi parler de « déterritorialisation sauvage du Tiers Monde, qui affecte concurremment la texture culturelle des populations, l’habitat, les défenses immunitaires, le climat, etc. ». De plus nous nous retrouvons encore en terres connues, quand il écrit que « l’époque contemporaine, en exacerbant la production de biens matériels et immatériels, au détriment de la consistance des Territoires existentiels individuels et de groupe, a engendré un immense vide dans la subjectivité qui tend à devenir de plus en plus absurde et sans recours ». Critique de la forme-valeur et non seulement critique de la plus-value, prise en compte des éthnocides et de la destruction du lien social et des cultures, enfin analyse de la subjectivité capitalistique dans son mode sérialisé, sous la forme de la perte de sens, de l’ennui, de l’impuissance et de l’irresponsabilité permanente, voilà donc des thèmes très proches de la décroissance.
Mais l’originalité de Guattari au travers de cet ouvrage, c’est qu’il veut particulièrement mettre en évidence dans sa perspective éco-sophique, « les modes de production de la subjectivité, c’est-à-dire de connaissance, de culture, de sensibilité, et de sociabilité relevant de systèmes de valeur incorporelle se situant désormais à la racine des nouveaux Agencements productifs » des sociétés de croissance. Et c’est là un angle mort de l’écologie politique traditionnelle qui ne sait toujours poser qu’un aspect minime de ses possibilités sous la forme de l’écologie environnementale. Or la prise en compte de la subjectivité capitaliste sérialisée pourrait être des plus importantes. Et d’ailleurs Guattari n’a pas été le premier à en faire la remarque aux écologistes puisque on sait que Bernard Charbonneau a justement voulu montrer combien « le sentiment de la nature » et l’écologie politique rapidement récupérée par la société industrielle, étaient eux-mêmes des formes intrinsèques à la production de subjectivité capitalistique. « Réaction à l’organisation, le sentiment de la nature ramène à l’organisation » remarquait-il, pensant que le « sentiment de la nature » n’était finalement que le produit des sociétés industrielles. C’est donc par la non prise en compte d’une véritable « écologie de l’imaginaire » qui puisse réellement se détacher des formes à l’agonie de la modernité politique, que l’écologie environnementale et ses politiciens sont aujourd’hui à l’avant-garde de l’organisation de la survie du capitalisme. Car c’est là, remarque Guattari, le travers qu’il trouve à l’écologie traditionnelle, il ne faut « jamais perdre de vue que le pouvoir capitaliste s’est délocalisé, déterritorialisé, à la fois en extension, en étendant son emprise sur l’ensemble de la vie sociale, économique et culturelle de la planète et, en « intension » en s’infiltrant au sein des strates subjectives les plus inconscientes ». Comment tiennent les différents collages du Capitalisme Mondial Intégré (CMI) ? Michel Foucault analysait déjà finement la mutation de la domination vers désormais le double aspect d’un « contrôle social » qui se matérialise à la fois par le très classique « gouvernement des populations », mais aussi par le « gouvernement par l’individualisation ». Guattari reprend cette perspective, puisque « c’est à partir des données existentielles les plus personnelles – on devrait dire infra-personnelles – que le CMI constitue ses agrégats subjectifs massifs, accrochés à la race, à la nation, au corps professionnel, à la compétition sportive, à la virilité dominatrice, à la star mass-médiatique… En s’assurant du pouvoir sur le maximum de ritournelles existentielles pour les contrôler et les neutraliser, la subjectivité capitalistique se grise, s’anesthésie elle-même, dans un sentiment collectif de pseudo-éternité ». Il y a là bel et bien le mode de production de la subjectivité des sociétés de croissance. Ainsi comme nous y invitait Foucault sur la question du pouvoir – qui est aujourd’hui un système bien plus subtil que la froide coercition de la « raison d’Etat » théorisée par Hobbes car le gouvernement se fait aujourd’hui par l’investissement beaucoup plus serré des individus, une individualisation du pouvoir s’attachant toujours à modeler l’individu et à en gérer l’existence -, la question de la religion de l’économie de croissance est quelque chose de bien plus subtil que celle d’une extériorité transcendante que l’on pourrait réguler, gérer, moraliser, écologiciser en lui opposant notre rage, notre critique, des politiques publiques, des contre-feux ou une militance clé en main. « Illusion politique » que dénonçait déjà J. Ellul, ou encore « militantisme, stade suprême de l’aliénation » comme s’intitulait une brochure situationniste, alors que les vieux schémas marxistes continuent dans l’altermondialisme d’opposer le travail au capital et la politique à l’économique. Et Guattari dans cette perspective de mise en évidence de la subjectivité capitalistique dont une des formes est par exemple le citoyennisme (« le travail c’est la citoyenneté » proclame N. Sarkozy dans un de ses slogans de campagne), considère lui aussi qu’« il devient plus difficile, de soutenir que les sémiotiques économiques et celles qui concourent à la production de biens matériels occupent une position infrastructurale par rapport aux sémiotiques juridiques et idéologiques comme le postulait le marxisme. L’objet du CMI est, à présent, d’un seul tenant : productif-économique-subjectif (…). Il résulte à la fois de causes matérielles, formelles, finales et efficientes ». Il préfère ainsi appeler le capitalisme post-industriel des sociétés de la Triade, de Capitalisme Mondial Intégré (CMI) qui repose sur quatre instruments d’un seul tenant : les sémiotiques économiques : (instruments monétaires, financiers, comptables, de décision…), les sémiotiques politico-juridiques : (titres de propriété, législation et réglementations diverses…), les sémiotiques technico-scientifiques (plans, diagrammes, programmes, études, recherches…), les sémiotiques de subjectivation (urbanisme architecture, équipements collectifs…). La production et la croissance économique sont alors désormais détachées de l’espace de l’usine et de sa relation au travail salarié pour proliférer dans tout le champ social à travers l’ensemble de nos « corps politiques ». Il n’y a pas d’un côté les patrons et de l’autre les salariés, les antilibéraux contre les ultra-libéraux, ou encore les vilains pollueurs puis les gentils écologistes. A l’âge d’une mégamachine planétairement intégrée et qui s’est maintenant répandue dans nos vies d’un seul tenant, « nous sommes le réseau » dit Baudrillard. Il faut bien reconnaître que « les activités de circulation, de distribution, de communication, d’encadrement… constituent des vecteurs économico-écologiques se situant rigoureusement sur le même plan, au point de vue de la création de la plus-value, que le travail directement incorporé dans la production de biens matériels ». Et ce caractère d’un seul tenant du CMI, Jacques Ellul l’a particulièrement mis en évidence en parlant de l’illusion de la politique comme « choix réel » du fait de sa technicisation, ou encore de son économicisation comme l’a démontré le groupe allemand Krisis, c’est-à-dire de l’immanentisation générale du politique, du militantisme, de la technique et de l’économique au sein d’un CMI désormais sans possibilité de dehors car sans limites. On ne peut plus opposer la politique à l’économique, ou « l’alter-gestion » à la gestion ordinaire des propriétaires de la société car on le sait maintenant, « la lutte des classes a été la forme de mouvement immanente au capitalisme, la forme dans laquelle s’est développée sa base acceptée par tout le monde : la valeur ». Il n’est donc plus étonnant de voir tous ceux qui vieillissent dans les catégories fossilisées de pensée, comme les différentes extrêmes gauches, verser dans la tentation de la réforme . Et encore moins de constater l’irrésistible attrait de la LCR et des diverses lunes immanentes à l’ontologie de la forme-valeur que sont la socialisation des moyens de production ou encore l’antiproductivisme, sur certains décroissants (sans parler de l’altermondialisme et des comiques « anti-libéraux »). Le CMI est désormais d’un seul tenant et il faut donc le confondre en un seul tenant, dans sa totalité, y compris et surtout désormais avec ses supposés « opposants ». C’est là l’originalité de la perspective de Guattari par rapport à la régression qu’a pu être l’écologie politique depuis 1974, « les trois écologies devraient être conçues, d’un même tenant, comme relevant d’une commune discipline éthico-esthétique et comme distinctes les unes des autres du point de vue des pratiques qui les caractérisent ».
Clément Homs
Publié sur Nouveau millénaire, défis libertaires / avril 2007
(notes consultables sur le site d’origine)
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le Capitalisme mondial intégré et la révolution moléculaire / Félix Guattari

Le CMI (capitalisme mondial intégré) ne respecte ni les territorialités existantes, ni les modes de vie traditionnels, ni les modes d’organisation sociale des ensembles nationaux, qui paraissent aujourd’hui les mieux établis.
Le capitalisme contemporain peut être défini comme capitalisme mondial intégré parce qu’il tend à ce qu’aucune activité humaine sur la planète ne lui échappe. On peut considérer qu’il a déjà colonisé toutes les surfaces de la planète et que l’essentiel de son expression concerne, à présent, les nouvelles activités qu’il entend surcoder et contrôler.
Ce double mouvement d’extension géographique qui se clôture sur elle-même et d’expansion moléculaire proliférante est corrélatif d’un processus général de déterritorialisation. Le CMI (capitalisme mondial intégré) ne respecte ni les territorialités existantes, ni les modes de vie traditionnels, ni les modes d’organisation sociale des ensembles nationaux, qui paraissent aujourd’hui les mieux établis. Il recompose les systèmes de production et les systèmes sociaux sur ses propres bases, sur ce que j’appellerai sa propre axiomatique (axiomatique étant ici opposé à programmatique). En d’autres termes, il n’y a pas un programme défini une fois pour toutes : il est toujours susceptible, à propos d’une crise, ou d’une difficulté imprévue, d’ajouter des axiomes fonctionnels supplémentaires ou d’en retrancher. Certaines formes capitalistes paraissent s’effondrer à l’occasion d’une guerre mondiale ou d’une crise comme celle de 1929, puis renaissent sous d’autres formes, retrouvent d’autres fondements. Cette déterritorialisation et cette recomposition permanentes concernent aussi bien les formations de pouvoir (1) que les modes de production (je préfère parler de formations de pouvoir plutôt que de rapports de production, car cette notion est trop restrictive par rapport au sujet considéré ici).
J’aborderai la question du capitalisme mondial intégré sous trois angles : – celui de ses systèmes de production, d’expression économique et d’axiomatisation du socius (2).
– celui des nouvelles segmentarités qu’il développe au niveau transnational ou dans le cadre européen ou encore au niveau moléculaire ;
– enfin, sous l’angle de ce que j’appelle les machines de guerre révolutionnaires (3), les agencements de désir (4) et les luttes de classes.
Le CMI et ses systèmes de production
Je rappelle qu’il n’existe plus seulement une division internationale du travail mais une mondialisation de la division du travail, une captation générale de tous les modes d’activités, y compris de celles qui échappent formellement à la définition économique du travail. Les secteurs d’activité les plus « arriérés » et les modes de production marginaux, les activités domestiques, le sport, la culture, qui ne relevaient pas jusqu’à présent du marché mondial, sont en train de tomber les uns après les autres sous la coupe.
Le CMI intègre donc l’ensemble de ces systèmes machiniques (5) au travail humain et à tous les autres types d’espaces sociaux et institutionnels, comme les agencements technico-scientifiques, les équipements collectifs ou les médias. La révolution informatique accélère considérablement ce processus d’intégration, qui contamine également la subjectivité inconsciente, tant individuelle que sociale. Cette intégration machinique-sémiotique(6) du travail humain implique donc que soit pris en compte, au sein du processus productif, la modélisation de chaque travailleur, non seulement son savoir — ce que certains économistes appellent le « capital de savoir » — mais aussi l’ensemble de ses systèmes d’interaction avec la société et avec l’environnement machinique.
L’expression économique du CMI
L’expression économique du CMI — son mode d’assujettissement sémiotique des personnes et des collectivités — ne relève pas uniquement de systèmes de signes monétaires, boursiers ou d’appareils juridiques relatifs au salariat, à la propriété, à l’ordre public. Elle repose également sur des systèmes d’asservissement (7) au sens cybernétique du terme. Les composants sémiotiques du capital fonctionnent toujours sur un double registre : celui de la représentation (où les systèmes de signes sont indépendants et distanciés des référents économiques) et celui du diagrammatisme (où les systèmes de signes entrent en concaténation (8) directe avec les référents, en tant qu’instrument de modelage, de programmation, de planification des segments sociaux et des agencements productifs).
Ainsi, le capital est beaucoup plus qu’une simple catégorie économique relative à la circulation des biens et à l’accumulation.
C’est une catégorie sémiotique qui concerne l’ensemble des niveaux de la production et l’ensemble des niveaux de stratification des pouvoirs. Le CMI s’inscrit non seulement dans le cadre de sociétés divisées en classes sociales, raciales, bureaucratiques, sexuelles et en classes d’âge, mais aussi au sein d’un tissu machinique proliférant. Son ambiguïté à l’égard des mutations machiniques matérielles et sémiotiques, caractéristiques de la situation actuelle, est telle qu’il utilise toute la puissance machinique, la prolifération sémiotique des sociétés industrielles développées, dans le même temps qu’il la neutralise par ses moyens d’expression économique spécifiques. Il ne favorise les innovations et l’expansion machinique qu’autant qu’il peut les récupérer, et consolider les axiomes sociaux fondamentaux sur lesquels il ne peut pas transiger : un certain type de conception du socius, du désir, du travail, des loisirs, de la culture.
L’axiomisation du socius
L’axiomatisation du socius est caractérisée, dans le contexte actuel, par trois types de transformation : de clôture, de déterritorialisation et de segmentarité.
– La clôture : À partir du moment où le capitalisme a envahi l’ensemble des surfaces économiquement exploitables, il ne peut plus maintenir l’élan expansionniste qui était le sien durant ses phases coloniales et impérialistes.
Son champ d’action est clôturé et cela lui impose de se recomposer sans arrêt sur lui-même, sur les mêmes espaces, en approfondissant ses modes de contrôle et d’assujettissement des sociétés humaines.
Sa mondialisation, loin d’être un facteur de croissance, correspond donc, en fait, à une remise en question radicale de ses bases antérieures. Elle peut aboutir soit à une involution complète du système, soit à un changement de registre. Le CMI devra trouver son expansion, ses moyens de croissance, en travaillant les mêmes formations de pouvoir, retransformant les rapports sociaux, et en développant des marchés toujours plus artificiels, non seulement dans le domaine des biens mais aussi dans celui des affects. J’émets l’hypothèse que la crise actuelle — qui, au fond, n’en est pas une, c’est plutôt une gigantesque reconversion — est précisément cette oscillation entre l’involution d’un certain type de capitalisme, qui se heurte à sa propre clôture, et une tentative de restructuration sur des bases différentes.
– La déterritorialisation :
Il lui faut, en d’autres termes, opérer une reconversion décisive, quitte à liquider complètement des systèmes antérieurs, que ce soit au niveau de la production ou des compromis nationaux (avec la démocratie bourgeoise ou la social-démocratie).
C’est la fin des capitalismes territorialisés, des impérialismes expansifs et le passage à des impérialismes déterritorialisés et intensifs : l’abandon de toute une série de catégories sociales, de branches d’activités, de régions sur lesquelles le CMI reposait ; le remodelage et le domptage des forces productives de façon à ce qu’elles s’adaptent au nouveau mode de production.
La déterritorialisation du capitalisme sur lui-même, c’est ce que déjà Marx avait appelé « l’expropriation de la bourgeoisie par la bourgeoisie » mais cette fois-ci, à une tout autre échelle. Le CMI n’est pas universaliste.
Il ne tient pas à généraliser la démocratie bourgeoise sur l’ensemble de la planète, pas plus, d’ailleurs, qu’un système de dictature. Mais il a besoin d’une homogénéisation des modes de production, des modes de circulation et des modes de contrôle social. C’est cette unique préoccupation qui le conduit à s’appuyer ici sur des régimes relativement démocratiques et, ailleurs, à imposer des dictatures. Cette orientation, d’une façon générale, a pour effet de reléguer les anciennes territorialités sociales et politiques, ou tout au moins à les dessaisir de leurs anciennes puissances économiques. Mais cela n’est possible que si lui-même fonctionne à partir d’un multicentrage de ses propres centres de décision.
Aujourd’hui, le CMI n’a pas un centre unique de pouvoir. Même sa branche nord-américaine est polycentrée. Les centres réels de décision sont répartis sur toute la planète. Il ne s’agit pas seulement d’états-majors économiques au sommet, mais aussi de rouages du pouvoir s’étageant à tous les niveaux de la pyramide sociale, du manager au père de famille. D’une certaine façon, le CMI instaure sa propre démocratie interne. Il n’impose pas nécessairement une décision allant dans le sens de ses intérêts immédiats. Par des mécanismes complexes, il « consulte » les autres centres d’intérêt, les autres segments avec lesquels il doit composer. Cette – « négociation » n’est plus politique comme jadis. Elle met en jeu des systèmes d’information et de manipulations psychologiques à grande échelle, par le biais des mass-media.
La dégénérescence des localisations concentriques des modes de pouvoir et des hiérarchies qui s’étageaient des aristocraties aux prolétariats en passant par les petites bourgeoisies n’est pas incompatible avec leur maintien partiel. Mais elles ne correspondent plus aux champs réels de décisionalité.
Le pouvoir du CMI est toujours ailleurs, au coeur de mécanismes déterritorialisés.
C’est ce qui fait qu’il paraît aujourd’hui impossible de le cerner, de l’atteindre et de s’y attaquer. Cette déterritorialisation engendre également des phénomènes paradoxaux, comme le développement de zones du Tiers-monde dans les pays les plus développés et, inversement, l’apparition de centres hyper-capitalisés à l’intérieur de zones sous-développées.
Le système général de segmentarité
Le capitalisme n’étant plus dans une phase expansive au niveau géopolitique est amené à se réinventer sur les mêmes espaces selon une sorte de technique de palimpseste (9). Il ne peut pas plus se développer selon un système de centre et de périphérie, qu’il transforme synchroniquement.
Son problème sera de trouver de nouvelles méthodes de consolidation de ses systèmes de hiérarchie sociale. Il s’agit là d’un axiome fondamental : pour maintenir la consistance de la force collective de travail à l’échelle de la planète, le CMI est tenu de faire coexister des zones de superdéveloppement, de superenrichissement au profit des aristocraties capitalistes (pas uniquement localisées dans les bastions capitalistes traditionnels), et des zones de sous-développement relatif, et même des zones de paupérisation absolue.
C’est entre ces extrêmes qu’une disciplinarisation générale de la force collective de travail et un cloisonnement, une segmentarisation des espaces mondiaux, peuvent s’instituer. La libre circulation des biens et des personnes est réservée aux nouvelles aristocraties du capitalisme.
Toutes les autres catégories de population sont assignées à résidence sur un coin de la planète, devenue une véritable usine mondiale, à laquelle sont adjoints des camps de travail forcé ou des camps d’extermination à l’échelle de pays entiers (le Cambodge).
Cette redéfinition permanente des segments sociaux ne concerne pas seulement les questions économiques. C’est l’ensemble de la vie sociale qui se trouve remodelé.
Là où, dans l’Est de la France, on vivait de père en fils de l’acier, le CMI décide de liquider le paysage industriel. Tel autre espace sera transformé en zone touristique ou en zone résidentielle pour les élites. Des niveaux de standing sont bouleversés à l’échelle de régions entières. De nouvelles interactions, de nouveaux antagonismes surgissent entre les segments du CMI et les agencements humains qui cherchent à résister à son axiomatisation et à se reconstituer sur d’autres bases.
À quelles conditions vaut-il la peine de continuer à vivre dans un tel système ? Quelles attaches inconscientes font que l’on continue d’y adhérer malgré soi ? Tous ces axiomes de segmentarité sont liés les uns aux autres. Le CMI non seulement intervient à l’échelle mondiale, mais aussi aux niveaux les plus personnels. Inversement, des déterminations moléculaires inconscientes ne cessent d’interagir sur des composantes fondamentales du CMI.
La segmentarité transnationale
L’antagonisme Est-Ouest tend à perdre sa consistance. Même lors des phases de tension, comme celle qui s’affirme depuis quelque temps, il prend un tour artificiel, théâtral. Car l’essentiel des contradictions ne se situe plus dans l’axe Est-Ouest, mais dans l’axe Nord-Sud, étant entendu qu’il s’agit toujours, en fin de compte, pour le CMI, de s’assurer du contrôle de toutes les zones qui tendent à lui échapper, et qu’il existe des Nord et des Sud à l’intérieur de chaque pays. Suffirait-il, alors, de dire que la nouvelle segmentarité repose sur le « croisement » entre un phénomène essentiel, une guerre larvée Nord-Sud, et un phénomène secondaire, les rivalités Est-Ouest. Je crois que ce serait tout à fait insuffisant.
Le clivage tiers-monde en-voie-dedéveloppement (voire même hyperdéveloppé : les pays pétroliers) et Tiers-monde – en-voie-de-paupérisation absolue, en voie d’extermination, est devenu lui aussi une donnée permanente de la situation actuelle. Mais d’autres facteurs entrent également en ligne de compte.
L’opposition entre le capitalisme transnational, multinational, lobbies internationaux, et le capitalisme national, tout en subsistant localement, n’est plus vraiment pertinente d’un point de vue global. En fait, toutes ces contradictions internationales s’organisent entre elles, se croisent, développent des combinaisons complexes qui ne se résument pas dans des systèmes d’axe Est-Ouest, Nord-Sud, national-multinational. Elles prolifèrent comme une sorte de rhizome (10) multidimensionnel, incluant d’innombrables singularités géopolitiques, historiques et religieuses.
On ne saurait trop insister sur le fait que l’axiomatisation, la production d’axiomes nouveaux en réponse à ces situations spécifiques, ne relève pas d’un programme général, ni ne dépend d’un centre directeur qui édicterait ces axiomes.
L’axiomatique du CMI n’est pas fondée sur des analyses idéologiques, elle fait partie de son procès de production.
Dans un tel contexte, toute perspective de lutte révolutionnaire circonscrite à des espaces nationaux, toute perspective de prise de pouvoir politique par la dictature du prolétariat, apparaissent de plus en plus illusoires. Les projets de transformation sociale sont condamnés à l’impuissance s’ils ne s’inscrivent pas dans une stratégie subversive à l’échelle mondiale.
La segmentarité européenne
L’opposition au sein de l’Europe entre Est et Ouest est amenée, elle aussi, à évoluer considérablement dans les années à venir.
Ce qui nous paraissait être un antagonisme fondamental s’avérera peut-être de plus en plus « phagocytable », négociable à tous les niveaux. Donc, pas de modèle germanoaméricain, pas de retour au fascisme d’avant-guerre, mais plutôt évolution, par approximations successives, vers un système de démocratie autoritaire d’un nouveau type.
Les méthodes de répression et de contrôle social des régimes de l’Est et de l’Ouest tendent à se rapprocher les uns des autres, un espace répressif européen de l’Oural à l’Atlantique menace de relayer l’actuel espace judiciaire européen.
La segmentarité moléculaire
Dans les espaces capitalistiques, on retrouvera constamment deux types de problèmes fondamentaux : – les luttes d’intérêt, économiques, sociales, syndicales, au sens classique ; – les luttes relatives aux libertés, que je regrouperai, dans le registre de la révolution moléculaire, avec les luttes de désir, les remises en question de la vie quotidienne, de l’environnement.
Les luttes d’intérêt, les questions de niveau de vie demeurent porteuses de contradictions essentielles. Il n’est pas question ici de les sous-estimer. Cependant, on peut faire l’hypothèse que, faute d’une stratégie globale, elles prêteront toujours plus le flanc à une récupération, à leur intégration par l’axiomatique du CMI. Elles n’aboutiront jamais par elles-mêmes à une transformation sociale réelle. On n’aura jamais plus d’affrontement type 1848, la Commune de Paris ou 1917 en Russie ; plus jamais de rupture nette classe contre classe amorçant la redéfinition d’un nouveau type de société.
En cas d’épreuve de force majeure, le CMI est en mesure de déclencher une sorte de plan Orsec international et de plan Marshall permanent. Les pays européens, le Japon et les États-Unis peuvent subventionner à perte, et pendant une longue période, l’économie d’un bastion capitaliste en péril. Il y va de la survie du CMI qui fonctionne ici comme une sorte de compagnie d’assurances internationale capable, sur le plan économique comme sur le plan répressif, d’affronter les épreuves les plus difficiles.
Alors que va-t-il se passer ? La crise actuelle débouchera-t-elle sur un nouveau statu quo social, sur une normalisation à « l’allemande », une ghettoïsation des marginaux, un welfare State généralisé, avec l’aménagement par-ci par-là de quelques niches de liberté ? C’est une possibilité mais ce n’est pas la seule. Dès que l’on sort des schémas simplificateurs, on s’aperçoit que des pays comme l’Allemagne ou le Japon ne sont pas à l’abri de grands bouleversements sociaux. Quoi qu’il en soit, il semble que, tout au moins en France, la situation évolue vers une liquidation de l’équilibre sociologique qui se manifestait depuis des décennies par une relative parité entre les forces de gauche et de droite. On s’oriente vers une coupure du type : 90 % du côté d’une masse conservatrice, apeurée, abrutie par les mass-media et 10 % du côté de minoritaires plus ou moins réfractaires.
Mais si on aborde ce problème sous un autre angle, non plus seulement sous celui des luttes d’intérêt mais des luttes moléculaires, le panorama change. Ce qui apparaît dans ces mêmes espaces sociaux, apparemment quadrillés et aseptisés, c’est une sorte de guerre sociale bactériologique, quelque chose qui ne s’affirme plus selon des fronts nettement délimités (fronts de classe, luttes revendicatrices), mais sous forme de bouleversements moléculaires difficiles à appréhender.
Toutes sortes de virus de ce genre attaquent déjà le corps social dans ses rapports à la consommation, au travail, aux loisirs et à la culture (autoréductions, mise en question du travail, du système de représentation politique, radios libres).
Des mutations aux conséquences imprévisibles ne cesseront de se faire jour dans la subjectivité, consciente et inconsciente, des individus et des groupes sociaux.
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Agencements de désir et lutte des classes
Jusqu’où pourra aller cette révolution moléculaire ? N’est-elle pas condamnée, dans le meilleur des cas, à végéter dans des ghettos à l’allemande ? Le sabotage moléculaire de la subjectivité sociale dominante ne suffit-il pas à lui-même ? La révolution moléculaire doit-elle passer alliance avec des forces sociales du niveau molaire ? La thèse principale, qui est soutenue ici, est que les axiomes du CMI — clôture, déterritorialisation, multicentrage, nouvelles segmentarités — ne parviendront jamais à en venir à bout. Les ressources du CMI sont peut-être infinies dans l’ordre de la production et de la manipulation des institutions et des lois. Mais elles se heurtent, et se heurteront toujours plus violemment, à un véritable mur, ou plutôt à un enchevêtrement de chicanes infranchissables, dans le domaine de l’économie libidinale des groupes sociaux. Cela tient à ce que la révolution moléculaire ne concerne pas seulement les rapports quotidiens entre les hommes, les femmes, les pédés, les hétéros, les enfants, les adultes et les « gardarem » de toutes catégories. Elle intervient aussi, et avant tout, dans les mutations productrices en tant que telles. On la trouvera au cœur des processus mentaux mis en jeu par la nouvelle division mondiale du travail, par la révolution informatique. L’essor des forces productives dépend d’elle. Et c’est pour cela que le CMI ne pourra pas la contourner.
Cela ne signifie pas que cette révolution moléculaire soit automatiquement porteuse d’une révolution sociale capable d’accoucher d’une société, d’une économie et d’une culture libérées du CMI. N’était-ce pas déjà une révolution moléculaire qui avait servi de ferment au national-socialisme ? Le meilleur et le pire peut en sortir.
L’issue de ce type de transformations dépend essentiellement de la capacité des agencements explicitement révolutionnaires à les articuler avec les luttes d’intérêt, politiques et sociales. Telle est la question essentielle. Faute d’une telle articulation, toutes les mutations de désir, toutes les révolutions moléculaires, toutes les luttes pour des espaces de liberté ne parviendront jamais à embrayer sur des transformations sociales et économiques à grande échelle.
Comment imaginer que des machines de guerre révolutionnaires de type nouveau parviennent à se greffer à la fois sur les contradictions sociales manifestes et sur cette révolution moléculaire ? La plupart des militants professionnels reconnaissent l’importance de ces nouveaux domaines de contestation, mais ajoutent aussitôt qu’il n’y a rien à en attendre de positif pour l’instant : « Il faut d’abord que nous ayons atteint nos objectifs sur le plan politique avant de pouvoir intervenir dans ces questions de vie quotidienne, d’école, de rapport entre groupes, de convivialité, d’écologie. » Presque tous les courants de gauche, d’extrême gauche, ou de l’autonomie, se retrouvent sur cette position. Chacun, à sa façon, est prêt à exploiter les « nouveaux mouvements sociaux » qui se sont développés depuis les années soixante, mais personne ne pose jamais la question de forger des instruments de lutte qui leur seraient réellement adaptés. Dès qu’il est question de cet univers flou des désirs, de la vie quotidienne, des libertés concrètes une étrange surdité et une myopie sélective apparaissent chez les porte-parole attitrés qui sont paniqués à l’idée qu’un désordre pernicieux puisse contaminer les rangs de leurs organisations.
Les pédés, les fous, les radios libres, les féministes, les écolos, tout ça, au fond, c’est un peu louche ! En fait, ils se sentent menacés dans leur personnage de militant et dans leur fonctionnement personnel, c’est-à-dire non seulement dans leurs conceptions organisationnelles mais aussi dans leurs investissements affectifs sur un certain type d’organisation.
Question lancinante : comment « inventer » de nouveaux types d’organisations oeuvrant dans le sens de cette jonction, de ce cumul d’effets des révolutions moléculaires, des luttes de classe en Europe et des luttes d’émancipation du Tiers-monde (capables de répondre, cas par cas, sinon au coup par coup, aux transformations segmentaires du CMI qui ont précisément pour conséquence, qu’on ne puisse plus parler de masses indifférenciées) ? Comment de tels agencements de lutte, à la différence des organisations traditionnelles, parviendront-ils à se doter de moyens d’analyse leur permettant de ne plus être pris de court ni par les innovations institutionnelles et technologiques du capitalisme, ni par les embryons de réponse révolutionnaire que les travailleurs et les populations assujetties au CMI expérimentent à chaque étape ? Personne ne peut définir aujourd’hui ce que seront les formes à venir de coordination et d’organisation de la révolution moléculaire, mais il est évident qu’elles impliqueront, à titre de prémisse absolue, le respect de l’autonomie et de la singularité de chacune de ses composantes.
Il est clair dès à présent que leur sensibilité, leur niveau de conscience, leurs rythmes d’action, leurs justifications théoriques ne coïncident pas. Il paraît souhaitable, et même essentiel, qu’ils ne coïncident jamais. Leurs contradictions, leurs antagonismes ne devront être « résolus » ni par une dialectique contraignante, ni par des appareils de direction les surplombant et les oppressant.
Pour des machines de guerre révolutionnaires et efficaces
Quelles formes d’organisation ? Quelque chose de flou, de fluide ? Un retour aux conceptions anarchiques de la belle-époque ? Pas nécessairement, et même sûrement pas ! À partir du moment où cet impératif de respect des traits de singularite et d’hétérogénéité des divers segments de luttes serait mis en oeuvre, il deviendrait possible de développer, sur des objectifs délimités, un nouveau mode de structuration, ni flou ni fluide. Comme la révolution sociale, la révolution moléculaire se heurte à de dures réalités qui appellent la constitution d’appareils de luttes, de machines de guerre révolutionnaires efficaces. Mais, pour que de tels organismes de décision deviennent « tolérables » et ne soient pas rejetés comme des greffes novices, il est indispensable qu’ils soient libérés de toute « systémocratie », tant à un niveau inconscient qu’idéologique manifeste. Beaucoup de ceux qui ont expérimenté les formes traditionnelles de militantisme se contentent aujourd’hui de réagir de façon hostile à toute forme d’organisation, voire à toute personne qui prétendrait assumer la présidence d’une réunion ou la rédaction d’un texte. Dès lors que la préoccupation première et permanente devient la jonction entre les luttes molaires et les investissements moléculaires, la question de la mise en place d’organismes d’information mais aussi de décision se pose sous un nouveau jour, que ce soit à l’échelle locale, d’une ville, d’une région, d’une branche d’activité, ou à l’échelle européenne, et même au-delà. Cela implique rigueur et discipline d’action, selon des méthodes, certes, radicalement différentes de celles des sociaux-démocrates et des bolcheviques, c’est-à-dire non pas programmatiques mais diagrammatiques.
Que dire de plus à propos de cette complémentarité (qui n’est pas simple coexistence pacifique) entre : – un travail analytico-politique relatif à l’inconscient social ; – de nouvelles formes de lutte pour les libertés (du type de celle d’une fédération des groupes « SOS libertés ») ; – les luttes des multiples catégories sociales « non garanties », marginalisées par les nouvelles segmentarités du CMI ; – les luttes sociales plus traditionnelles.
Les quelques ébauches, apparues à partir des années soixante aux États-Unis, en Italie et en France, ne sauraient guère servir de modèle. C’est cependant à travers ce type d’approches partielles qu’on avancera dans la reconstruction d’un véritable mouvement révolutionnaire. À cet égard, on peut se préparer aux rendez-vous les plus imprévus, à l’entrée en scène de personnages tout à fait surprenants tels le juge Bidalou ou l’humoriste Coluche, au développement de techniques subversives encore inimaginables, en particulier dans le domaine des médias et de l’informatique.
Les mouvements ouvriers et les mouvements révolutionnaires sont encore loin d’avoir compris l’importance du débat sur toutes ces questions d’organisation. Ils feraient bien de se recycler au plus vite en se mettant à l’école du CMI qui, lui, s’est donné les moyens de forger de nouvelles armes pour affronter les bouleversements que ses reconversions et sa nouvelle segmentarité engendrent. Le CMI ne recourt pas à des experts sur ces questions, il n’en a pas besoin, il lui suffit d’une pratique systématique.
Il sait ce que c’est que le multicentrage des décisions. Cela ne lui pose pas de problème de ne pas disposer d’état-major central, ni de superbureau politique pour s’orienter dans des situations complexes.
Tant que nous-mêmes demeurerons prisonniers d’une conception des antagonismes sociaux qui n’a plus grand chose à voir avec la situation présente, nous continuerons à tourner en rond dans nos ghettos, nous demeurerons indéfiniment sur la défensive, sans parvenir à apprécier la portée des nouvelles formes de résistance qui surgissent dans les domaines les plus divers. Avant tout, il s’agit de percevoir à quel point nous sommes contaminés par les leurres du CMI. Le premier de ces leurres c’est le sentiment d’impuissance, qui conduit à une sorte « d’abandonnisme » aux fatalités du CMI. D’un côté, le Goulag, de l’autre, les miettes de liberté du capitalisme, et hors de cela, des approximations fumeuses sur un vague socialisme dont on ne voit ni le début du commencement, ni les finalités véritables.
Que l’on soit de gauche ou d’extrême gauche, que l’on soit politique ou apolitique, on a l’impression d’être enfermé au sein d’une forteresse, ou plutôt d’un réseau de barbelés, qui se déploie non seulement sur toute la surface de la planète, mais aussi dans tous les recoins de l’imaginaire. Et pourtant, le CMI est beaucoup plus fragile qu’il n’y paraît. Et par la nature même de son développement, il est appelé à se fragiliser de plus en plus. Sans doute parviendra-t-il encore, à l’avenir, à résoudre nombre de problèmes techniques, économiques et de contrôle social. Mais la révolution moléculaire lui échappera de plus en plus. Une autre société est d’ores et déjà en gestation dans les modes de sensibilité, les modes relationnels, les rapports au travail, à la ville, à l’environnement, à la culture, bref dans l’inconscient social. À mesure qu’il se sentira débordé par ces vagues de transformations moléculaires, dont la nature et le contour mêmes lui échappent, le CMI se durcira.
Mais les centaines de millions de jeunes qui se heurtent à l’absurdité de ce système, en Amérique latine, en Afrique, en Asie, constituent une vague porteuse d’un autre avenir. Les néo-libéraux de tout poil se font de douces illusions s’ils pensent vraiment que les choses s’arrangeront toutes seules dans le meilleur des mondes capitalistes.
On peut raisonnablement conjecturer que les épreuves de force révolutionnaires les plus diverses iront en se développant dans les décennies à venir.
Et il appartient à chacun d’entre nous d’apprécier dans quelle mesure, si petite soit elle, il peut travailler à la mise à jour des machines révolutionnaires politiques, théoriques, libidinales, esthétiques, qui pourront accélérer la cristallisation d’un mode d’organisation social moins absurde que celui que nous subissons aujourd’hui.
Félix Guattari / 1981

1 Formation de pouvoir : ensemble de relations entre les hommes, les choses et les institutions produisant des effets de domination, de capture des flux de désir, de territorialisation des événements.
2 Socius : la société inscrite dans son espace matériel est transformable le long de vecteurs sociaux par des actions microscopiques qui se propagent en son sein.
3 Machines de guerre révolutionnaires : organisations temporaires d’une mise en mouvement social.
4 Agencement de désir : nous vivons dans des flux de désir infiniment nombreux et différenciées qui s’articulent pour chaque être en une singularité perceptible. Tout être doté d’une consistance subjective, d’une capacité d’action est agencement de désir, les êtres individuels, y compris animaux et plantes, comme les êtres collectifs.
5 Machinique : un dispositif sémiotique transforme l’agencement de désir en changeant l’orientation des flux, en les articulant autrement, en transmettant les variations de désir à une autre échelle.
6 Sémiotique : un dispositif sémiotique opère à partir des représentations, mène son action d’innovation et de transformation au niveau des formes d’expression, création artistique, intellectuelle, technique.
7 Un système d’asservissement machinique est un système de communication d’un tempo ou d’une autre dimension de l’action, d’un agencement de désir à un autre. C’est la reprise du modèle cybernétique. Le système d’asservissement machinique crée des automatismes de répétitions, tels ceux qu’inculque le système éducatif.
8 Une concaténation est, d’habitude, un enchaînement de causes et d’effets, mais pour Félix, cet enchaînement se déroule dans un espace à dimensions multiples, ce qui lui donne la forme d’une prise des flux de désir.
9 Un palimpseste est un parchemin partiellement effacé sur lequel on écrit de nouveau. Félix est sensible aux traces de l’écriture précédente qui interfèrent avec le nouveau message, y ajoutent du bruit ou du sens adventice, et rendent possible de tirer de nouvelles lignes de désir de cette accumulation de signes.
10 Un rhizome est un mode de croissance végétal par tous les bouts grâce à l’indifférenciation de la tige et de la racine. Faire rhizome c’est pousser dans toutes les directions, passer d’un milieu à un autre et revenir, c’est refuser le sens unique des formations de pouvoir.




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