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Anti, trop antipsychiatrique / Pierre Marshall

France, juillet 2007
« Humain, trop humain » / Friedrich Nietzsche

Chères Chimères,
Je suis psychiatre? Et ne je j’ai pas honte de l’être. Peut-être, en fin de compte, un peu quand même.
Je vous écrit cette lettre, ici et maintenant, en réponse à votre appel (que j’ai lu en français).
En cette présente époque, dans notre pays (la France), l’antipsychiatrie n’est plus qu’un souvenir historique. La psychothérapie institutionnelle a gagné, contre elle, le combat mené dans les années soixante-dix : la psychiatrie de secteur a gagné celui de l’organisation de la santé mentale de notre glorieuse nation. Et le rêve de l’antipsychiatrie de voir les hôpitaux psychiatriques, et jusqu’aux psychiatres eux-mêmes, disparaître n’est, justement, resté qu’un rêve.
Nous sommes donc en 2007 et, tout professionnel de la santé mentale vous le dira, la psychiatrie va mal. Les dits professionnels ne sont d’ailleurs pas les seuls à tirer la sonnette d’alarme. Tout le monde l’affirme : la psychiatrie va mal ! Et l’hôpital, à nouveau, ressemble à l’asile, celui dont les psychiatres des années cinquante nous disaient qu’il ressemblait aux camps de concentration. Si aucun pavillon des hôpitaux psychiatrique de ce début du troisième millénaire ne ressemble à un baraquement d’Auschwitz, de plus en plus nombreux sont les services qui rappellent ces camps poussant comme des champignons aux quatre coins de l’Europe, destinés à concentrer les étrangers dits en « situation irrégulière » avant de les expulser vers des ailleurs qui s’avèreront mortels pour beaucoup. Une chose est sûre : le parcage a repris ses droits et la psychiatrie, à nouveau, participe de cette triste entreprise. Et je me prends à penser, dans des moments comme celui où je vis, il y a un an – en 2006 donc -, un de mes jeunes patients, âgé de 16 ans, enfermé dans une pièce vide avec comme seul contact sur l’extérieur, placée à bonne hauteur (bonne, c’est-à-dire inaccessible) une fenêtre grillagée, où je le vis dans cette pièce sombre, crasseuse et vide de tout sauf d’un seau servant de pot de chambre, où je vis ce garçon, dis-je, attaché à un lit métallique fixé au sol, alors, dans des moments d’horreur comme celui-ci, je me dis : peut-être que nous aurions (nous, c’est-à-dire : les fous et les autres) gagné à ce que l’antipsychiatrie gagne. Peut-être aurait-on gagné à ce que des gens de mon espèce – l’espèce des psychiatres – n’existe plus. Ce n’est certes pas dans mon service, dans ce service où nous travaillons, mon équipe et moi, avec la psychothérapie institutionnelle, ce n’est pas chez nous que ce garçon est ainsi traité : c’est dans le service adulte correspondant, unité qui a bien été obligé de l’admettre sous contrainte judiciaire (une ordonnance de placement provisoire dans l’établissement public de santé référent du domicile de ses parents) après qu’il avait été par trop hétéroagressif lors d’une énième crise de folie, c’est dans le service d’à côté – celui qui n’a pas le choix – qu’on lui fait subir un tel sort. Nous (mon équipe et moi-même) ne pouvions, de toute façon, pas l’hospitaliser, au vu de sa violence, dans notre service (il n’y a pas de chambre d’isolement dans l’unité de pédopsychiatrie où je travaille). Il n’empêche que, comme tous ceux qui font ce métier – je dis bien tous – j’ai laissé faire. Et ceci même si nous avons tenté, difficilement car ça a pris plusieurs jours, de le sortir de là. Vous, professionnels de la santé mentale, qui lisaient ces lignes, vous avez laissé Stéphane attaché, dans ces conditions inhumaines, dans cette cellule de l’HP. Il n’y avait certes sûrement pas d’autres places possibles, à ce moment-là, pour lui, et cet enfermement de quelques jours dans une chambre d’isolement en psychiatrie a sûrement été préférable à une cellule de prison. Mais si l’antipsychiatrie avait gagné et qu’il n’y ait, à présent, plus d’hôpitaux psychiatriques ni d’infirmiers ou de psychiatres, peut-être n’y aurait-il également plus, alors, ni prison, ni gardiens, ni juge… Et Stéphane aurait peut-être eu une autre place…
Il ne s’agit pas de faire de cette lettre un essai de psychiatrie-fiction ou de démontrer qu’il aurait mieux valu que l’antipsychiatrie l’emporte en France – non seulement je suis le premier, comme je viens de l’affirmer, à me revendiquer de la psychothérapie institutionnelle et à tenter de la mettre en pratique, tant bien que mal, au sein de l’hôpital public, mais de plus l’état de la psychiatrie italienne, qui va aussi mal que la nôtre, montre que l’antipsychiatrie n’a pas forcément ouvert sur des lendemains plus radieux. Il s’agit, plus simplement, d’émettre cette hypothèse, surtout en vous adressant ce texte à vous, chères Chimères (qui, Guattari en tête, êtes a priori, comme je le suis, dans le camp de l’ »institutionnel »), de l’émettre comme hypothèse de travail justement.
Je voudrais, dans cette lettre qui, si elle s’adresse à des chimères, ne s’adresse donc pas forcément à des professionnels de la psychiatrie (que ces derniers soient d’un côté où de l’autre de la barrière soignante), par delà tout débat pour ou contre (est-ce cela le anti de l »appel à ce numéro ?), pour ou contre la psychiatrie, je voudrais donc présenter en quelques paragraphes l’histoire de la psychiatrie telle que je me la suis construite – sachant que je suis ni historien, ni philosophe, ni sociologue. Je ne suis que psychiatre. Nous nous construisons tous nos histoires (avec un grand H ou non) : cela nous est indispensable pour vivre. Fabriquer des histoires n’est pas l’apanage des historiens ou des conteurs : c’est le propre de l’humanité : des romans familiaux aux Histoires Naturelles. Il me faut donc me mouiller à cet exercice qui fera probablement bondir les vrais historiens de la psychiatrie : cela m’est nécessaire afin, peut-être, de mieux comprendre où je me situe en tant que psychiatre. Car, mon problème, c’est que, dans cette histoire que je vais vous raconter, l’antipsychiatrie a du mal à trouver sa place. Sauf, comme je l’ai proposé plus haut, comme hypothèse qui ne se serait pas confirmé mais qui aurait encore, à un niveau fantasmatique, droit de cité (autrement dit, comme utopie), ou, et c’est peut-être préférable, comme parenthèse.
Mais je commence mon histoire :
Il y a maintenant plus de 100 ans, au lendemain de la Révolution française, un humaniste a dé-chaîné les fous. Il s’appelait Pinel. Il est mort maintenant, enterré au Père Lachaise. Sa tombe, fort modeste, est d’ailleurs difficile à localiser. Peut-être que, si vous la cherchez, un des fous qui y circulent de temps en temps vous aidera à la trouver.
Il a donc enlevé les chaînes aux aliénés et il a créé la psychiatrie moderne : celle qui permet 1) à la société de savoir quoi faire de ses fous et 2) aux fous de savoir où se placer dans la société. Pinel a créé des hôpitaux humains qu’on a alors pris l’habitude d’appeler asiles. Qu’est-ce qu’un asile ? Un hôpital suffisamment humain pour les fous.
Considérer, en 2007, un asile comme humain peut sembler particulièrement ridicule : seul quelqu’un de naïf ou de stupide pourrait associer les termes humain et asile ! Mais ne soyons pas si fiers de notre humaine critique de ces asiles des deux siècles passés : qu’il suffise de penser à l’écrasante majorité des gens qui sont persuadés qu’il faut humaniser les prisons !
Un jour, comme il se doit, Pinel est mort. Et d’autres humanistes, ses enfants (par l’esprit, pas par le corps), ont poursuivi son travail. Ils ont, de plus en plus, humanisés les asiles – comme nous le faisons sûrement de nos prisons. Ils ont, de plus en plus, donné d’humanité aux fous : ils en ont fait des malades mentaux, des psychotiques. L’un d’entre eux, Bleuler, a découvert que certains de ces aliénés n’étaient pas fous, mais « schizophrènes ». Un autre a un jour affirmé que, dans leur état de folie, ces malades ne disaient pas forcément n’importe quoi, mais qu’ils « déliraient » (ils ont même décrit cette pensée folle, par exemple grâce à l’ « automatisme mental »). De plus en plus donc, ces jeunes psychiatres, de génération en génération, ont injecté (ou ont cru injecter) de l’humanité aux asiles qui sont alors devenus des hôpitaux psychiatriques, puis des établissements de santé (où l’inverse, je ne sais jamais).
100 ans de psychiatrie
Les enfants ont eu des enfants, et puis d’autres, et puis d’autres. Chacun tentant de rendre plus humain encore ce que les aînés avaient rendu tellement humain que c’en était devenu, aux yeux des plus jeunes, inhumain.
Certains de ces enfants ont d’ailleurs, au lendemain de la guerre, trouvé les lieux en question tellement inhumains qu’ils ont décidé de renverser les choses : ils ont créés, aidés notamment par les communistes alors (un peu) au pouvoir en France, le secteur psychiatrique. Pour insister sur l’inhumanité de l’asile, ils ont fait le rapprochement des asiles avec les camps de concentration (qui n’avaient certes pas été créés pour donner plus d’humanité à l’humanité – quoi qu’un nazi ne dirait sûrement pas ça). Ils ont ouvert les asiles sur l’extérieur. Ils ont parlé de « traitement de l’institution » : ils ont expliqué pourquoi et comment l’institution était malade et ont affirmé que les énoncés de Lacan, entre autres énoncés, pouvaient les aider à la soigner.
Psychothérapie institutionnelle
D’autres enfants de la psychiatrie encore, dans les années 60, ont découvert des médicaments qui pouvaient encore plus libérer les psychotiques, rendre leur condition plus humaine encore. Et, peut-être, les rendre eux-mêmes plus humains encore. Ils les ont appelé, ces médecines, des « neuroleptiques »… avant que leurs descendants, plus pudiques, et sûrement plus humain aussi, ne les renomment « antipsychotiques ».
Delay et Denicker
Plus récemment encore, beaucoup ont même arrêté d’appeler les grands malades psychiatriques des « psychotiques » pour ne plus les appeler que « schizophrènes ». Humaniser la situation des schizophrènes est devenue synonyme de travailler à leur « socialisation », à leur « intégration », à l’amélioration de leur « qualité de vie »… Et ces nouveaux psychiatres ont tellement bien intégré cette nouvelle façon, diagnostique et statistique, de voir les choses, qu’ils leurs ont ôtés, à ces « schizophrènes », toute responsabilité subjective, leur permettant de rejoindre les autres humains qui, du coup, ont également perdu leur statut de « névrosés » pour devenir des TOC, des TCA, des TDAH, et tant d’autres acronymes. L’idée était très simple : tout le monde qui est malade dans sa tête (psychiquement s’entend) l’est à cause de déterminations génétiques, biologiques ou, tout simplement, catégorielles.
DSM IV
Les hommes politiques, bien évidemment, ont eux aussi adopté cette façon de voir les choses et, s’ils ont accepté d’ôter aux schizophrènes leur responsabilité subjective, ils se sont empressés de leur restituer une responsabilité pénale. Et les prisons sont alors devenues psychiatriques elles aussi.
Ils ont fait de même avec les enfants qui, devenant de plus en plus blancs, purs et angéliques, se transformant du coup de plus en plus en proies pour ogres pédophiles, ont également vu leur responsabilité pénale devenir plus précoce : des enfants purs de 16 ans parqués en prison. Les jeunes que dessinaient Deligny rejoignent les schizophrènes écrits par Deleuze-Guattari – et sont bien souvent les mêmes.
Une parenthèse, quand même :
(— Parce qu’au milieu de tout ça il y a eu Mai 68. Mais il est vrai que ces quelques jours bordéliques n’ont somme toute eu que peu d’effets sur la pratique psychiatrique française : il ne faut pas oublier que la psychothérapie institutionnelle se fabrique avant les « événements » et que, par exemple, les propositions de l’Anti-Œdipe concernant la psychiatrie, propositions que Jean Oury mettrait probablement du côté de l’antipsychiatrie – qu’il honnit –, n’ont quasiment pas modifié le cours de la construction de la psychiatrie française.
— Pa’c’que, quand même, faudrait pas oublier qu’y’en a qu’y’ont dit qu’tout ça, de l’asile à l’institutionnel, des médicaments à la psychanalyse, c’était bullshit et qu’fallait tout péter !
— Parce que ces gens-là parlaient aussi d’humanité : ne pas être des « garde-fous » ; dépsychiatriser ; être « en lutte » ; et d’autres choses dans l’intérêt des patients qui ne devaient plus être considérés comme tels mais être envisagés comme tout le monde : comme des êtres humains.
— Antipsychiatrie)
Fin de la parenthèse.
On en arrive à la fin de cette courte histoire, c’est-à-dire à maintenant :
D’autres sont là qui continuent à vouloir humaniser la psychiatrie. De nouveaux enfants de Pinel qui se demandent si secteur est préférable à bassin de vie et si pôle est préférable à secteur, qui se demandent si on n’a pas fermé trop de lits (et si eux, ou d’autres, l’ont fait exprès ou à l’insu de leur plein gré – pour reprendre une expression branché, et éclairante –), qui se demandent si la psychanalyse est préférable au cognitivo-comportementalisme ou qui se demandent le contraire.
C’est là que j’interviens dans l’histoire :
Car je suis psychiatre en service public. C’est-à-dire que je suis, moi aussi, un fils de Pinel. Mais si j’assume et désire cette filiation, j’aimerais quand même aussi être, peu ou prou, un bâtard, je veux dire un enfant illégitime de Pinel. Autrement dit, malgré le sentiment de honte qui me submerge parfois et que je soulignais au début de cette lettre, je continue néanmoins à être fier d’être psychiatre ! Suis-je une victime – une de plus – de l’aliénation par le travail, psychiatre étant aussi un travail « comme un autre » ? (C’est curieux : je pense à Arendt et Eichmann en écrivant cela). Probablement qu’il y a un peu de ça.
Mais, quoi qu’il en soit, je ne peux m’empêcher de penser que j’ai aussi le devoir de rendre tout cela plus humain encore.
Allez comprendre…
Mais j’en arrive maintenant, chères Chimères, à la raison profonde de l’envoi de cette missive : comment pourrais-je, aujourd’hui, ne pas seulement envisager l’antipsychiatrie comme une parenthèse ou une utopie, ne pas en parler de façon extérieure, mais la prendre à bras le corps ? Comment pourrais-je actualiser mes lectures de Cooper ou de Basaglia ?
En démissionnant ? Mais cela ne résoudrait certes pas le problème et me rendrait plus précaire encore (discours de lâche peut-être).
En faisant la révolution dans le service où je travaille ? Mais je suis si seul, nous sommes tous tellement seuls pour une telle entreprise.
Heureusement, au milieu de ces questions qui hantent mon esprit depuis longtemps déjà, votre appel m’a donné une idée : le problème véritable est d’arriver à n’être ni contre ni pour, mais de parvenir à l’anti. L’antipsychiatrie n’est pas pour une autre psychiatrie ni contre la présente psychiatrie : elle est, tout bêtement, anti. Et si les professionnels de la psychiatrie (qui sont, je le répète, de chaque côté de la barrière soignante) ne parviennent pas à mettre en œuvre leur devenir antipsychiatrique, c’est qu’il leur est impossible, comme à moi, d’être ou pour ou contre la psychiatrie.
Dès lors, je me suis demandé ce qui, hic et nunc, me mettait dans une position subjective que je pourrais qualifier de anti. Autrement dit, qu’est-ce qui pourrait faire de moi, psychiatre des hôpitaux, un antipsychiatre ?
Et j’ai pensé à celui qui, en 2007, nous empêche (au moins pour la plupart d’entre nous qui ne cherchons pas que l’avantage immédiat, celui d’être du côté du manche, et qui souhaitons rester de gauche) de penser tout positionnement politique, à celui qui fait en sorte que plus l’on est contre lui, plus l’on joue pour lui – car si être pour lui est facile (il suffit d’accepter les miettes de son pouvoir), être contre lui semble le renforcer plus encore.
Aussi, si vous me le permettez, je voudrais conclure cette lettre par vous expliquer comment je tente d’être, pour ma part, vis-à-vis de ce signifiant maître qu’est s-a-r-k-o-z-y, anti, et combien une telle tentative est difficile et laborieuse.
L’actuel président de la République française l’affirme : on ne peut pas être traître à sa nation. Surtout à une nation qui est celle des « droits de l’homme », de la « terre d’asile », de la « francophonie », et de tant d’autres choses si respectables – et qui le sont en effet. Or, ce président de la République, en tant qu’élu par le peuple français, il affirme également qu’il est la nation. Comme l’est un souverain ou comme l’est un représentant du peuple ? Cela n’est, en notre ère post-moderne, pas clair mais, visiblement, majoritaires sont ceux qui pensent comme lui et qui lui donnent cette place, à savoir celle d’être la France. Et comme, donc, il n’est pas raisonnable d’être contre la France (il faudrait être fou pour ne pas vouloir tant de belles et bonnes choses), il n’est pas raisonnable d’être contre ce Président de la République française. C’est ainsi, je pense, qu’il récupère tous les contre et les transforment en pour. Ceux qui sont contre s-a-r-k-o-z-y, étant néanmoins pour leur pays (non pas pour la nation – le pays n’étant pas du tout la même chose que la nation : j’entends ici pays au sens du sol nietzschéen, celui qui fonde une partie de notre subjectivité et qui peut s’étendre jusqu’à englober la planète toute entière), se retrouvent, dans l’équation où s-a-r-k-o-z-y réussit à être la France, pour s-a-r-k-o-z-y. Autrement dit, les hommes de son espèce nous ont fait oublier que la France n’est pas une nation, mais qu’elle est avant tout un pays.
L’intérêt d’une telle équation, certes quelque peu paranoïaque, est bien entendu d’empêcher toute résistance. Car, en d’autres mots, il semble aujourd’hui impossible d’être contre s-a-r-k-o-z-y sans être contre la France. Et même si on pourrait s’affirmer contre la nation France mais pour le pays France, les deux termes étant en réalité tellement difficiles à différencier (cela étant probablement dû, j’imagine, au contexte géopolitique), un tel discours risque de tourner à vide. Car, ne parvenant en fin de compte pas clairement à différencier pays et nation, dans de telles conditions seul un fou – qui n’est pas, par définition, raisonnable – pourrait se dire contre la France. Seul un fou ou un traître : quelqu’un qui serait un traître à la nation française, un de ceux qu’on condamne juridiquement pour avoir bafoué le drapeau français ou la Marseillaise, et qui, sans s’en rendre compte, deviendrait un traître aux Lumières qu’a fait naître de ses entrailles le pays France, Lumières dont le plus bel enfant serait la Révolution française (qui a donné naissance à ma caste : celle des psychiatres), un traître à la lumière, quoi ! C’est-à-dire un fou. Car seul un fou qui préférerait l’ombre à la lumière pourrait assumer une telle position : qui peut, à part un fou, préférer l’ombre à la lumière, si ce n’est un cloporte qui vit sous les pierres, ou un rat qui vit dans les égouts, ou encore un ténia qui vit dans l’intestin ?
Faut-il donc être un traître envers la France (entendu comme le signifiant de l’indiscernabilité entre nation et pays) pour pouvoir exprimer de l’antagonisme politique vis-à-vis d’un homme qui porte des idées (et surtout des actes) avec lesquelles on est radicalement en opposition ?
Je crois, chères Chimères, que c’est en effet ce qu’il faut faire.
Et c’est ce que moi, un psychiatre du service public (qui est une émanation de la France), je vais faire – devenant ainsi, forcément, un antipsychiatre :
Aussi continue-je ma lettre en l’adressant à la plus chimérique des chimères :
France !, pays dont je sais que je te défendrai de mon corps si un jour tu es réellement attaquée – et je ne fais pas allusion à ces soi-disant attaques qui seraient le fait de pauvres gens venant s’échouer sur tes côtes et que les véritables traîtres à ce que tu représentes renvoient manu militari (et inhumainement) chez eux, je pense plutôt aux vrais dangers, y compris, comme à présent, intérieurs –, je sais que je te protégerai car c’est ce que je vais faire à l’instant en exposant mon corps social d’employé de l’Etat à l’opprobre et à d’éventuelles conséquences juridiques ; France !, si je suis obligé d’être, pour ne pas t’abandonner aux mains de ces véritables traîtres, un traître envers toi, et bien, pour toi, je le serai. Et j’affirme donc, avec tout le contrecœur (l’anticœur) nécessaire pour être réellement politique :
— Je suis un traître à la France parce qu’elle est une nation, et qu’une nation, ça ne vaut pas un pays.
— Je suis un traître aux Trois couleurs car le sens qu’on leur donne à présent me dégoûte : je ne crois ni à la liberté, ni à l’égalité, ni à la fraternité qu’ils promeuvent. J’en ai assez de ces idéaux paravents qui nous empêchent de voir la réalité et de pouvoir agir sur elle. De toute façon, un drapeau national ne devrait avoir que la valeur de ce à quoi il sert ; et n’importe quel morceau de papier cul usagé qui traîne dans les fonds jamais nettoyés des chiottes des foyers Sonacotra a sûrement été plus utile à l’homme que ne l’est le drapeau français depuis bien longtemps.
— Je suis un traître à l’égalité car je ne supporte plus ceux des handicapés qui se laissent avoir par le discours ambiant (qui n’a qu’une fonction lénifiante) et qui pensent qu’ils sont comme les autres alors que les autres, ceux de la norme qu’on nous balance chaque jour à la télé, ne le sont pas, handicapés – que l’immense majorité de nos gouvernants ne le sont pas, et que, s’ils l’étaient, ils ne seraient pas là où ils sont.
— Je suis un traître à la liberté car je conchie les messages hygiénistes de santé publique qui me donnerait plutôt envie d’être pour les cigarettes dans les lieux publics justement parce qu’elles donnent le cancer même à ceux qui ne fument pas et qu’elles gênent la liberté de ces derniers.
— Je suis un traître à la fraternité car j’abhorre les enfants qui se laissent manipuler par les adultes pour vendre, avec leurs couettes ridicules, des tranches de jambon. Et je hais les porcs qui se laissent éventrer par des ouvriers exploités dans des abattoirs pour être vendus par les minables suscités.
J’assume donc d’être un traître à celle qui me nourrit (ne serait-ce que par le versement mensuel de mon salaire). Mais pas un traître comme ceux qui sont au gouvernement de celui qui, à de si nombreuses reprises, a pu montrer le raffinement de ses traîtrises. Je leur laisse le Paradis, à lui et à sa bande de traîtres. Car je suis un traître qui assume : je suis un traître qui sais qu’il ira en enfer. Pour l’amour de son pays. A côté de Judas, qui aimait le Christ, Dante ajoutera à Lucifer une bouche pour qu’il me dépèce jusqu’à la fin des temps.
C’est le moins que je dois à tous ces patients que j’ai « aidé » à être, comme je le suis, trop humains.
Veuillez recevoir, chères Chimères, l’expression de mes salutations antichimériques.
Pierre Marshall
Anti, trop antipsychiatrique / 2007
Publié dans Chimères n°64 Anti !
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Vitesse, vieillesse du monde / Paul Virilio

« Contrôle d’environnement » – c’est le terme technique qui sert à désigner actuellement les prothèses qui équipent les paraplégiques ou les tétraplégiques pour leur permettre d’intervenir dans leur environnement sans se déplacer (le fameux « Catalavox », par exemple, ou le « Tétravox »). Curieusement cependant, l’infirme équipé de ces prothèses devient aujourd’hui le modèle du valide suréquipé, c’est-à- dire de la maison domotique. La maison domotique n’est rien d’autre que l’application à l’espace domestique des technologies du handicap et de la paralysie. Le fondateur du laboratoire d’intelligence artificielle du M.I.T. (1), Marvin Minski, a décrit en 1981 ce qui est devenu une réalité depuis : « Vous enfilez une veste confortable, doublée de capteurs et de moteurs, faisant fonction de muscles. Chaque mouvement de votre bras, de votre main et de vos doigts est reproduit en un autre lieu par des mains mécaniques mobiles, légères, habiles et fortes. Ces mains comportent leurs propres capteurs par l’intermédiaire desquels vous voyez et sentez ce qui se passe. Grâce à cet instrument, vous pouvez travailler dans une autre pièce, une autre ville, un autre pays ou une autre planète. Cette technologie s’appelle la téléprésence. »
« Y a-t-il un ici privilégié ? Oui. Le zéro absolu kinesthésique, le zéro d’énergie « , écrit Husserl dans un ouvrage des années trente, récemment paru (2). L’espace kinesthésique est donc un système de lieux possibles comme points d’arrêt, début et fin de la tranquillité. « Ce premier monde constitué dans l’immobilité kinesthésique, poursuit-il, est un monde orienté fixement autour de ma chair corporelle ou du point zéro constitué en elle. Que la marche entre en jeu, il reste que tout monde qui est là pour moi m’apparaît orienté autour de ma chair restant au repos, orienté d’après l’ici et le là, la droite et la gauche, cependant qu’un zéro fixe de l’orientation persiste, pour ainsi dire en tant qu’ici absolu. »
À la page 43, en note, Husserl s’interroge pourtant sur ce zéro absolu du mouvement : « La position couchée, vu qu’elle est la plus confortable, devrait être la position zéro. Il faut donc prendre en considération le fait que le zéro normal constitue un problème » – c’est le moins que l’on puisse dire. Prémonitoire, cet ouvrage, l’un des derniers du phénoménologue, illustre la brutale rupture survenue à l’époque entre la physique et la philosophie. Depuis le géocentrisme antique jusqu’à l’égocentrisme husserlien, une mutation s’opère. Du centre de la terre, axe de référence des Anciens, jusqu’à ce centre du présent vivant dont parle Ludwig Boltzmann, ce présent vivant constituait l’auto-référence absolue. Au moment même où vont se développer les technologies de l’assaut donné au monde, Heidegger, le vieux maître, déclare son hostilité à tout ce que représente cet ébranlement. La fameuse crisis européenne n’étant jamais que le signal de détresse d’un sage devant la machine de mobilisation totale, appelée de ses vœux par Ernst Jünger.
Qu’en est-il aujourd’hui de ce point de vue phénoménolo- gique sur la fixation fondamentale, le monde comme protofondation du sens ? Étrangement, l’intuition du philosophe redevient d’actualité, avec une variante importante cependant, puisque l’inertie polaire décrite ici est moins originale que ter- minale. En effet, à l’aube de la guerre totale, le monde connu est encore un monde solitaire, l’unique mundus de l’expérience humaine. Le point zéro, la fixité désignée par Husserl, n’est absolument pas différent de l’axis mundi de l’époque galiléenne, et il faudra encore attendre trente-cinq années, plus précisément le 21 juillet 1969 et le débarquement lunaire, pour que le sol de référence perde son importance et devienne un entresol.
Écoutons encore Husserl : « La terre elle-même, dans la forme originaire de représentation, ne se meut pas ni n’est en repos. C’est d’abord par rapport à elle que mouvement et repos prennent sens. » Et, plus loin : « Aussi longtemps que je ne possède pas de représentation d’un nouveau sol en tant que tel, à partir d’où la terre, dans sa course enchaînée et circulaire, peut avoir un sens en tant que corps compact en mouvement et repos, aussi longtemps encore que je n’acquiers pas une représentation d’un échange des sols, et ainsi une représentation du devenir corps des deux sols, aussi longtemps la terre elle-même est bien un sol et non un corps. La terre ne se meut pas. »
Or, c’est justement cela que la logistique de la mobilisation totale va révolutionner, au sens copernicien du terme. La quête des fusées allemandes de Penemund va aboutir à la liquidation du sol de référence, l’axis mundi perdant définitivement sa valeur d’absolu. « Altitude zéro » – ces paroles, prononcées par le pilote à la fin des manœuvres d’alunissage de la mission Apollo 11, signalent qu’à cet instant précis, l’altitude est devenue une pure et simple distance, qu’il y a désormais un autre sol, un sol en haut.
Au cours de cet été 1969, contempler une île d’un quelconque rivage, où la lune devient équivalent, le ciel volatilisé, le débarquement de l’homme sur une autre planète, nous plaçaient en balcon sur le vide. Les confins devenaient soudain un littoral sidéral. Mais cette brutale importance accordée aux limites était elle-même comparable à une désappropriation, l’objet céleste appelé Terre ayant dès lors moins d’intérêt que l’intervalle qui séparait les deux astres.
En fait, ce grand basculement décomposait à la fois un ordre de représentation du monde et un ordre d’utilisation. L’événement n’était pas tant la retransmission d’images télévisées à plus de 300 000 km de la Terre que la simultanéité de vision entre la lune « sur l’écran » et la lune « dans la fenêtre ». Ce jour-là, la tentative désespérée de Husserl de pratiquer un renversement de la doctrine copernicienne, trouvait son achève- ment. Beaucoup plus tard, le cosmologiste S. Hawking expliquera : « Depuis, la science est devenue si technique que les philosophes ont été incapables de comprendre et les théologiens ne comprennent pas assez la science pour pouvoir la contredire. Ils ne veulent plus se mettre dans la même position que celle où s’est trouvée l’Église au temps de Galilée. » Voilà pour les faits en cette année 1989, qui voit à la fois le vingtième anniversaire du débarquement sur la lune et la première traduction en français du texte des archives Husserl de Louvain.
N’oublions pas, cependant, l’actualité de cette recherche phénoménologique sur l’origine de la corporéité et de la spatialité de la nature en ce qui concerne en premier lieu l’ego-centration de l’être. La perte de référence du sol originaire comme sol absolu ayant pour redoutable conséquence de renvoyer cette centration sur le corps propre, la corporéité du présent-vivant, dont parlait Ludwig Boltzmann dans sa lettre à Zemerlo (en 1887, Boltzmann écrit une lettre à Zemerlo – je n’ai pas la citation exacte où il dit : « dans le vide – au sens sidéral, dans « l’intervalle », si vous voulez il n’y a non seulement ni ici, ni là, ni avant, ni après, il n’y a pas non plus de passé et de futur, il n’y a qu’un présent vivant. Je ne suis pas en déplacement ; que je me tienne tranquille ou que je marche, ma chair est le centre et les corps en repos et mobiles sont autour de moi. J’ai un sol sans mobilité »).
La perte de l’exo-centration territoriale développe et accroît l’ego-centration comportementale de l’homme, non seulement dans le vide, mais ici-bas, sur cette terre même, archétype de toute spatialité corporelle, arche perdue de l’expérience du mouvement. La voilà bien la décentralisation, déconstruction non seulement de l’aménagement du territoire ou de l’architecture, mais de l’environnement même de l’expérience humaine. Égotisme suprême, égocentrisme plus puissant que tous les anthropocentrismes et les égocentrismes qui façonnèrent naguère l’histoire et la géographie, et dont Copernic, Galilée, Kepler tentèrent vainement de nous délivrer.
Où placer la référence phénoménologique, la singularité absolue, dès lors que l’on a éliminé le Créateur, la cause première, sinon au fond du tunnel de la science astro-physique, le big- bang, ou encore aux tréfonds de ce présent vivant, mesure de toute chose, selon Boltzmann, Husserl et beaucoup d’autres. Cependant, le philosophe allemand nous avertit de la démesure de sa tentative. Démesure qui fait face, ne l’oublions jamais, à celle d’une science technicienne qui voit le jour à l’aube de la guerre totale. Citation : « On trouvera cela un peu fort, tout simplement fou, contredisant toute connaissance scientifique, même si on peut trouver dans notre tentative la plus incroyable hybride philosophie ; nous ne reculerons pas devant les conséquences de notre élucidation des nécessités de toute donation de sens pour le temps et pour le monde. » Plus loin, à propos de la légitimation de cette science sans conscience, Husserl constate encore, en 1934 : « Nous sommes proprement parvenus au grand problème du sens légitime d’une science universelle et purement physique de la Nature, d’une science astronomico-physique se tenant dans l’infinité astronomique au sens de notre physique des temps modernes et aux problèmes d’une science de l’infinité interne, de l’infinité du continu, de la matière désatomisée. Dans cette science de l’infinité de la totalité de la Nature, on considère d’ordinaire que les chairs ne sont que des corps accidentellement singularisés, qui pourraient donc de manière concevable être entièrement supprimés et que, par conséquent, une nature est possible sans organismes, sans animaux, sans hommes. » Quelques années plus tard, ce sera Auschwitz, puis Hiroshima, Nagasaki et, beaucoup plus tard, le débarquement sur la lune, astre conquis par les retombées de cette science universelle dénoncée par le vieux maître.
Perte de l’étendue originaire, la déchéance de l’alma mater husserlienne entraîne à son tour, à partir de l’acquisition du sol lunaire, le déclin de la durée de ce temps du monde constitué, qui ne saurait être distingué, toujours selon le phénoménologue, du temps psychologique. Citation : « L’ego vit et précède tout étant effectif et possible, le temps du monde constitué recèle bien en lui le temps psychologique. » Perdre pied, c’est donc aussi perdre son temps, du moins le rapport, la relation de ce temps, d’un monde amoindri au temps ou, plutôt, à la durée constitutive de la psychologie. La perte du sol de référence entraînant à son tour une déchéance tout aussi considérable, en ce qui concerne le temps de référence, ainsi que l’exprimait si bien Boltzmann : « L’ego-centration corporelle qui survit aujourd’hui à la perte de l’arche originaire appelée Terre, depuis l’acquisition d’un sol en haut, se double alors d’une ego-centration temporelle où le temps, la durée psychologique, l’emporte définitivement sur celle du monde constitué. »
Pour le phénoménologue convaincu, la perte des distances ou, si vous préférez, du trajet terrestre n’est donc pas tellement le fait du moteur ou de la puissance de ses émetteurs, qui réduisent à rien l’étendue, les distances du monde perçu, mais surtout celui de l’avènement d’un temps psychologique dominant. Mixage de la relativité du vivant (le présent vivant) et de celle de ses vecteurs techniques qui parachèvent la défaite du monde constitué, le décentrement de l’être animé. En vieillissant, tout ce qui paraissait à l’enfant démesuré et hors de proportion se rapetisse et décroît. Tout devient brusquement étroit, à portée de main. Il en est de même, hélas, de l’étendue territoriale restreinte et finalement dissoute. Malgré les promesses de l’écologie, la terre aura bientôt épuisé l’ensemble de ses ressources, y compris la première d’entre toutes : sa vocation d’étalon des activités humaines.
La vitesse, c’est donc bien la vieillesse du monde. De ce monde de l’expérience corporelle et spatiale. Une terre, ou plutôt un sol originaire, qui devient fragile à l’extrême, à l’instar de ces atrophies irréversibles dues à la sénilité. De plus en plus petites, étriquées, mers et montagnes sont polluées, non pas tant par le rejet de produits nocifs que par la nocivité, dénoncée par Husserl, de cette technique issue d’une science prétendument catholique qui éteint une à une chaque référence exotique, chacune de nos références extérieures, y compris celle d’un quelconque Créateur, au bénéfice d’une singularité absolue, autre nom de l’accident des accidents, c’est-à-dire de la naissance du temps.
Aujourd’hui, cette volonté ubiquitaire d’observer et, pourquoi pas, de voir en différé la production d’un temps premier trahit, mieux que n’importe quel discours philosophique sur l’invention du temps, cette volonté de puissance de la science catholique. Une volonté non pas tant de contempler en spectateur passif la genèse que d’estimer en acteur concurrent la manière d’opérer pour manipuler le temps, contrôler la durée, comme hier l’étendue physique de la matière ou l’intensité de l’éclat de la lumière. Réaliser enfin le rêve des rêves du démiurge, fabriquer un ersatz de durée sans durée – une fabrication industrieuse du temps, d’un régime de temporalité qui échapperait aux contraintes habituelles. « Nous avons, à partir de zéro, un faisceau de directions où, cependant, le problème de la position zéro reste à élucider » – cette phrase de Husserl, à propos de la position de l’être au monde, s’est depuis déplacée. Avec l’astrophysique, du centre de l’ego au centre du temps zéro de la cosmologie, les mêmes questions qui se posaient au phénoménologue, au métaphysicien, se posent désormais au physicien et à l’astrophysicien : « Qu’en est-il de la première minute de l’univers, de l’intensivité d’une durée sans durée, d’un temps zéro ? », a succédé, depuis la guerre mondiale, à la question philosophique habituelle – « Qu’en est-il de la conscience de l’instant, de l’intensité de l’être-ici ? » Ce déplacement est révélateur d’une extermination de la philosophie. Comme l’indiquait au début de ce siècle un logiste à propos des mouvements militaires : plus la mobilité augmente et plus le contrôle s’accroît ; en fait, plus la vitesse du mouvement augmente et plus le contrôle devient absolu, omniprésent ; plus la vitesse croît et plus le contrôle tend à succéder à l’environnement même : le temps réel de l’interactivité remplace définitivement l’espace réel de l’activité corporelle.
La vitesse est donc bien la vieillesse de l’environnement réel de l’homme : le vieillissement prématuré de ce monde constitué et constitutif de la réalité objective dont nous parlait Husserl ; la progressive disparition de l’espace de référence anthropogéographique, au profit d’un pur et simple pilotage à vue, d’une régie centrale de ces incessants transferts qui auront bientôt renouvelé l’horizon de l’expérience humaine. La phrase de Werner von Braun : « Demain, apprendre l’espace sera aussi utile qu’apprendre à conduire une voiture », illustre à merveille cet état de fait. Avec une correction, cependant, puisque l’espace dont nous parle le technicien de Penemund n’est plus l’espace plein de l’arche première, mais l’espace vide d’un véhicule extraterrestre. Arche dernière qui vient à remplacer l’espace-temps de l’expérience des lieux par celui du non-lieu de la technique.
Ainsi la vitesse est-elle bien l’accident de transfert, le vieillissement prématuré du monde constitué. Emportés par son extrême violence, nous n’allons nulle part. Nous nous contentons de partir et de nous départir du vif au profit du vide de la rapidité. Comme dans un véhicule de course où le conducteur doit d’abord maîtriser l’accélération, garder en ligne son engin et non plus prêter attention aux détails de l’espace environnant. Demain, n’en doutons plus, il en sera de même pour toute activité humaine. À demeure ou en voyage, indifféremment, il ne s’agira plus pour nous d’admirer le paysage, mais uniquement de surveiller ses écrans, ses cadrans, la régie de sa trajectoire interactive, c’est-à-dire d’un trajet sans trajet, d’un délai sans délai.
Tout ce qui se jouait jusqu’alors dans l’aménagement des abords de l’espace réel de la ville ou de la campagne se jouera demain dans la seule organisation du contrôle et de la conductibilité des images et de l’information en temps réel, à domicile.
Aménager l’espace réel pour contrôler l’environnement, c’était, depuis l’origine de la cité-État et du quadrillage féodal du territoire, le but avoué de toute géopolitique, ceci jusqu’à l’accomplissement définitif de l’État-nation. Demain, contrôler l’environnement contribuera à réaliser une véritable chrono-politique, où disparaîtra la nation au seul bénéfice d’une dérégulation sociale et d’une déconstruction transpolitique, la télécommande remplaçant progressivement non seulement la commande, le commandement immédiat, mais surtout l’éthique, les dix commandements, ainsi que l’esquisse, déjà, la mise en place de ces fameux comités d’éthique dans le domaine de la génétique et, bientôt, n’en doutons pas, dans d’autres domaines encore, économiques, stratégiques.
En fait de pollution atmosphérique, de trou dans l’ozone, il y a surtout, depuis peu, un trou dans la Terre. La planète fuit. Non pas comme un bolide cosmique se déplaçant à 30 km/seconde, mais comme un ballon, une baudruche en train de se dégonfler lamentablement. Depuis que l’on nous répète que les distances diminuent et que notre globe ne cesse de se rétrécir, il serait urgent d’en tirer les conséquences. Au seuil des années soixante, le général Chassin déclarait : « Le fait que la Terre est ronde n’a jamais été pris en compte par les militaires. Que dire des civils ? » Néanmoins, la question est mal posée. Le problème, c’est moins la rotondité de l’astre que le passage à la limite, l’extermination prochaine de toute évaluation territoriale, la dévaluation de l’environnement géophysique. Peut-on seulement imaginer la perte de l’étendue et de la durée constitutives de l’axe de référence du corps ? Peut-on envisager sérieusement l’oubli du lieu, de tous les lieux, au seul avantage de l’égocentration comportementale, l’unique polarité de l’être, d’un être moins au monde qu’en soi ? Difficilement, prétendra-t-on, sans remarquer que nombre d’entre nous s’y exercent déjà, ici ou là, dans les affaires, l’art, le sport ou la guerre.
Écoutons le designer Alessandro Mandini : « L’homme est lui-même un ensemble d’instruments. Si je m’assois par terre, je suis un siège ; si je marche, je suis un moyen de transport ; si je chante, je suis un instrument de musique. Le corps est l’ensemble primaire des objets à la disposition de l’homme, tandis que les outils sont des extensions artificielles, des prothèses monstrueuses. Le primitif ; le nomade, l’auto-stoppeur condensent en eux leurs outils, coïncident avec leur propre maison ; ils sont une maison, ils sont une architecture. » Tout cela est connu depuis Leroi-Gourhan, mais la question est toujours mal posée. Ce qui se concentre en nous, ce ne sont plus seulement les instruments, mais l’environnement. Ce qui coïncide en temps réel avec nous-même, ce n’est donc plus une maison, une architecture quelconque, mais l’oekoumen, l’ensemble de la terre habitée. « J’ai été tout et tout n’est rien », déclarait le stoïque. Doit-on dire désormais : « Je suis la Terre, je suis l’homme-planète » ? C’est évidemment difficile à admettre, mais c’est, hélas, le cas. Croit-on que le fameux programme très digne des places financières de Londres et Wall Street, communément appelé big-bang, ne concerne que l’économie planétaire, la cotation automatique des valeurs boursières ? Quelle erreur ! L’implosion du temps réel conditionne désormais l’intégralité des échanges et l’expérience du krach informatique de 1987 n’est que le signe avant-coureur d’autres catastrophes économiques, mais surtout de nombre de ruptures dramatiques dans le domaine des échanges et de la communication sociale.
En fait, plus la vitesse de circulation de l’information croît et plus le contrôle des changes et des échanges s’accroît et tend à devenir absolu. L’omniprésence du contrôle vise à en faire le substitut de l’environnement de l’homme, de sa terre, son unique et dernier milieu. Tout ce qui se jouait dans l’aménagement du corps territorial se joue ou se jouera demain, non seulement dans l’organisation du corps social, mais dans le contrôle du corps animal de cet être « humain » moins au monde qu’en soi. D’où l’extrême fragilité de cette conscience de soi, plus envahie qu’investie de responsabilités nouvelles par les technologies. L’égotisme d’un être rendu quasiment inerte par les capacités interactives de son milieu n’a en effet rien de commun avec celui du personnalisme philosophique, mais plutôt avec l’infirmité, le handicap de ceux que l’on dénomme des poly-handicapés.
À la question « Qu’est-ce qui vous angoisse vraiment ? », un jeune personnage médiatique répondait il y a peu : « … que tout devienne statique, que la machine s’arrête. C’est pour cette raison que je ne prends jamais plus de dix jours de vacances. J’ai horreur de l’immobilisme. » Ce pressentiment, digne d’un conducteur redoutant l’arrêt de son moteur, la panne, trahit l’hypertension de nos contemporains, chacun d’entre eux devinant aisément la fixité pathologique qui l’atteindra un jour ou l’autre, inévitablement, non seulement la sclérose due à la vieillesse, à la perte de ses réflexes, mais la venue d’une inertie comportementale due à la vitesse et au déclin de la profondeur de champ de ses activités immédiates. À moins d’assumer pleinement la fatalité, le caractère funeste de cette fixité cadavérique jusqu’à ses ultimes conséquences, tel Howard Hughes, le grabataire de l’hôtel Deserine de Las Vegas.
« Mixte » architectural entre la cellule d’un véhicule et un immeuble, la chambre d’hôtel illustre aujourd’hui, mieux que n’importe quel autre environnement domestique, l’évolution de l’habitat humain. Plus de réception, mais une machine qui dialogue avec votre carte de crédit. Plus d’hôtelier, mais un code d’accès qui se périme automatiquement au bout de 24 heures. Plus de chambres, mais des boxes de 9, voire 6 m2. Plus de femmes de chambre, mais des sociétés de nettoyage spécialisées. Parfois même, comme dans l’établissement de la chaîne hôtelière « Cocoon », située à proximité de l’aérogare de Roissy, des cellules sans fenêtre, uniquement ventilées par un réseau de climatisation interne. Le modèle, ici, c’est à l’évidence le parking. La consigne humaine pour un voyageur pas très différent de son bagage accompagné.
Paul Virilio
Publié dans Chimères n° 8 / 1990
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1 Massachusetts Instituts of Technology.
2 Edmund Husserl, la Terre ne se meut pas, Ed. de Minuit, 1989.




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