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Contre la démocratie de l’entre-soi (2) / Alain Brossat

Nicole Loraux rappelait donc que « l’opposition des sexes fonde l’opposition vitale du politique et de tout le reste », à Athènes. C’est dans le même sens que, sous nos latitudes, aujourd’hui, l’opposition de l’un national/citoyen (de « quasi-autochtone ») à l’autre litigieux (étranger ou d’origine étrangère, indésirable, délinquant, clandestin – bref, le « métèque » comme mauvais objet de la « police démocratique ») fonde la fracture instituante de la vie politique. Dans ces conditions, faire de la politique, rétablir les conditions de la politique vive consistera à brouiller ce jeu de l’un et de l’autre, à brouiller les répartitions qui fondent la police dite démocratique, à destituer ce partage sous toutes ses formes sensibles. C’est dans les moments, les configurations où l’un et l’autre échangent leurs place (là où ce sont par exemple des sans papiers qui manifestent, font une conférence de presse, font « l’actualité ») ou bien encore deviennent impossibles à distinguer et partager (par exemple lorsque des parents d’élèves manifestent, français et étrangers mêlés et solidaires, contre une fermeture de classe ou bien contre la mise en rétention d’un parent « sans papiers ») que la démocratie « revient » dans le présent, dans la vie publique comme enjeu politique. Moins que jamais, donc, les enjeux de la vie démocratique ne se laissent reconduire à ceux de la « bonne gouvernance », du respect de l’Etat de droit, du bon fonctionnement des institutions. C’est au contraire lorsque devient visible et actif ce qui est inscrit dans l’angle mort de cette fonctionnalité, de cette « normalité » de la démocratie de « l’entre-soi », lorsque les litiges et conflits noués autour de ce qui constitue l’inarticulable, l’imprononçable de la démocratie d’institution deviennent ouverts et imposent leurs conditions dans les espaces publics, c’est là que la politique refait surface : lorsque, par exemple, à l’occasion d’une grève de la faim de sans-papiers, il apparaît que ceux-ci doivent exposer leurs vies, faire monter jusqu’au paroxysme les enchères de la biopolitique pour entrer dans le champ de visibilité de la politique et être « comptés » comme des sujets politiques et juridiques et non pas seulement comme des corps en trop. En d’autres termes, c’est quand la démocratie d’institution sort de ses gonds, est poussée dans ses retranchements, conduite à sortir de ses limites et voit son « programme » dévoyé, sa machinerie enrayée que la démocratie fait retour dans nos sociétés – pas seulement comme démocratie directe, mais surtout comme démocratie d’en bas – une forme de démocratie dont le propre est non pas de « compléter » la démocratie indirecte ou de représentation, mais plutôt d’entretenir avec celle-ci un différend radical : le peuple, le peuple politique que compose la démocratie d’en bas est un peuple qui ne demande pas ses papiers et titres de séjour aux gens, à ceux qui le composent, c’est un peuple bigarré, comme dit Platon, composé de singularités quelconques, et non pas d’ayants-droit par position et règlement. Ce n’est pas un peuple de l’Etat (qui établit les cartes d’identité et les listes électorales), un peuple de l’institution, mais plutôt un peuple de la destitution sans cesse recommencée de la police de l’un et de l’autre. Non pas un peuple « social », par opposition au supposé peuple politique qu’institue l’Etat, mais plutôt le peuple de l’autre politique, un peuple non pas tant « utopique » au sens d’inactuel, qu’hétérotopique, terriblement actuel, donc, dans sa capacité même à déplacer la politique, à inventer ce que Foucault appelle des « espaces autres » de la vie politique, de la communauté politique – des hétérotopies.
L’épreuve de la démocratie, pour nous, c’est donc non pas celle du semblable au sens du même dont les conditions d’inclusion et l’exercice des droits devraient être constamment garantis et protégés, c’est au contraire celle de l’autre en tant que tellement autre, dissemblable et pas seulement différent que l’évidence première, pour les inclus, n’est pas celle de sa co-appartenance mais plutôt celle de sa superfluité, du dommage virtuel ou actuel que constitue sa simple présence « parmi nous ». C’est, à titre vraiment exemplaire, le Rom roumain ou bulgare qui, tout « citoyen européen » qu’il est, se trouve promptement rembarqué en direction de son pays d’origine, par décision administrative et au mépris de la loi. C’est le demandeur d’asile que la Police aux frontières remet dans un avion sans lui laisser le temps d’engager les démarches auxquelles, pourtant, il a droit. Mais c’est, tout aussi bien, le détenu soumis à un règlement des prisons que l’Administration pénitentiaire adapte à ses conditions et interprète de manière infiniment variable. C’est l’habitant des quartiers de relégation, les « cités » soumis aux contrôles à répétition et aux procédés extralégaux de la BAC.
L’étrangeté de nos sociétés dans lesquelles LA démocratie, idéalité intangible et sacrée, horizon supposé indépassable de notre temps, est l’objet d’une véritable religion civile, d’un culte civique, c’est qu’à y regarder de près, l’enjeu démocratique y refait toujours surface non pas sur un mode régulier et réglé, mais inopiné, « sauvage » et en quelque sorte « sur les bords » du système ou de l’institution : à l’occasion de violences policières, d’une fermeture d’usine, d’une émeute de banlieue, d’une directive préfectorale fixant des quotas de sans papiers à rafler et expulser, etc. L’autre étrangeté de la chose est que l’agent démocratique, dans ces situations, n’est pas tant « le citoyen » générique, autre idéalité floue, mais plutôt un acteur à contre-emploi, si l’on peut dire : le parent d’élève en militant de RESF improvisé, le sans-papiers malien en grève de la faim, l’ami, le voisin d’une victime de bavure policière, le militant libertaire, l’autonome, le paysan de Tarnac, etc. Cette incongruité, ce brouillage des rôles et des places est au cœur des pratiques contemporaines dont on peut dire, si l’on veut, qu’elles sauvent in extremis la démocratie – si tant est qu’il y ait quelque chose à sauver, je laisse la question ouverte. Cette figure a, si j’ose dire, une longue histoire et un passé vénérable. Elle est au fond déjà toute entière contenue en un sens, dans la parabole du Samaritain : là où une violence, un outrage ou une injustice a été commis, ce ne sont pas ceux qui sont « d’ici », que distinguent leur rang et leur fonction, qui portent secours (le sacrificateur, le Lévite…), mais où c’est bien « l’autre », l’outsider, l’étranger venu de Samarie – qui se porte vers la victime. C’est au prix de ce brouillage des places, de cette substitution, de cette intervention de l’incompté (Rancière) que le tort subi peut être réparé, que le monde peut être redressé. Le Samaritain qui était le plus éloigné, l’excentré et donc le moins destiné, dirait-on, à agir au profit de la victime, est pourtant celui qui, face à un tort subi, a su « être le prochain », à l’encontre de la distribution des places établie par l’ordre social, là où ceux qui auraient eu vocation « naturelle » à l’être, se sont proprement défilés. Belle parabole sur la démocratie contemporaine, même si, bien sûr, le « problème » de celle-ci n’est pas l’amour du prochain mais les conditions de l’égalité ; mais parabole quand même sur la démocratie contemporaine au sens où, aujourd’hui et continûment, les acteurs supposés de la vie démocratique sont aux abonnés absents (l’électeur qui vote avec ses pieds, les élites gouvernantes qui se comportent en propriétaires de l’institution démocratique…) et où ce sont, tout aussi constamment, des « voyageurs samaritains » qui tisonnent la vie politique et raffermissent le lien démocratique… Au sens où la vie démocratique ne peut nous revenir que pour autant que se trouve bousculée la police démocratique qui statue méthodiquement sur les places respectives des équivalents contemporains du sacrificateur, du lévite et du Samaritain…
« Et Jésus, ayant demandé au docteur de la loi qui tentait de le mettre en difficulté : « Lequel de ces trois te semble avoir été le prochain de celui qui était tombé au milieu des brigands ? », lui dit : Va, et toi, fais de même ». Allons donc, nous, et faisons de même… Amen.
Alain Brossat
Contre la démocratie de l’entre-soi / 23 septembre 2011
Texte publié sur Ici et ailleurs
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Références bibliographiques
Nicole Loraux / les Enfants d’Athéna – Idées athéniennes sur la citoyenneté et la division des sexes, Points Seuil, 1990.
Luciano Canfora / la Démocratie – histoire d’une idéologie, Seuil, 2006.
Luciano Canfora / la Nature du pouvoir, traduit de l’italien par Gérard Marino, Les Belles Lettres, 2010.
Michel Foucault / Histoire de la folie à l’âge classique, Tel Gallimard, 1990.
Michel Foucault / Surveiller et punir – Naissance de la prison, Gallimard, 1975.

Supplément à l’incident de Tarnac / Alain Brossat

Dans nos sociétés, l’art de gouverner tend de plus en plus à se rabattre sur celui de « raconter des histoires » – l’expression devant être entendue ici dans son double sens. Je m’explique. Il est constant que dans la forme plus ou moins terminale qui est la sienne aujourd’hui, la démocratie du public a vu se perdre l’essentiel de ce qui, traditionnellement, à l’âge classique comme dans le contexte de la modernité, est à l’origine du geste primordial consistant à gouverner : on gouverne en vue de quelque chose. Que ce « quelque chose » soit infiniment variable est également constant : en vue d’accroître la puissance de ses Etats, en vue d’augmenter le prestige du Prince, en vue de sauvegarder la nation, en vue d’actualiser des valeurs, de « changer le monde », de mettre en œuvre une idée fixe, de réaliser un programme, etc.
D’une manière toujours plus saillante, dans les configurations présentes, cette projection du geste gouvernemental dans des effets escomptés tend à devenir nébuleuse, dans la mesure même où les gouvernants voient l’ensemble de leurs décisions, projets, perspectives et plans d’action toujours davantage englués dans des systèmes de contraintes ou des facteurs d’inertie qui les transforment en gestionnaires de ce présent en forme de marasme perpétuel dont le nom de code est, dans les journaux, « la crise ». Insensiblement mais d’une manière toujours plus distincte, les gouvernants sont passés du domaine de l’action, qui repose sur des décisions et produit des déplacements plus ou moins marqués, à celui de l’administration d’un espace, d’un topos indistinct mais distinctement placé sous le signe anomique du c’est ainsi, il ne peut en être autrement.
Dans ces conditions, le geste de gouverner qui, jadis et naguère pouvait avoir sa grandeur comme il comportait son lot de bassesses, tend à se réduire à la dimension d’un exercice autarcique voire autistique du pouvoir, avec les troubles jouissances qui l’accompagnent. De plus en plus, il s’avère que l’on gouverne pour gouverner, assuré que l’on peut être par avance que, dans la sphère étatique et institutionnelle, l’exercice du pouvoir est désormais déliée de toute perspective de réalisation de quelque grand dessein que ce soit, destiné à faire époque. C’est au point que l’on en vient à se demander pourquoi ces MM-dames s’obstinent encore à se disputer les postes les plus élevés, assurés qu’ils sont que, six mois après qu’ils l’auront emporté, les vainqueurs seront frappés d’opprobre par ceux-là mêmes qui les ont élus pour des motifs qu’ils auront, entre-temps, tout à fait oubliés…
L’un des derniers expédients qui demeure donc à nos gouvernants, en ce stade terminal de la démocratie du public est de tenter d’occuper le présent, au sens fort du verbe occuper, en tenant le public en haleine afin, l’œil rivé sur les sondages, de tenter de conserver ce qu’ils peuvent de la faveur de l’opinion. A défaut donc, de pouvoir encore enchaîner des actions sur des projets ou des promesses, ils se transforment en raconteurs d’histoires destinées tantôt à endormir, tantôt à captiver, enflammer, ces grands enfants que nous sommes supposés être. Un art de nourrice ou de bonimenteur, donc, davantage que de pasteur avisé et dévoué à la garde de ses ouailles.
Peu importe que ces histoires se suivent sans constituer d’aucune manière un récit cohérent – rien qui les enchaîne l’une à l’autre, à l’instar exactement des supposées « informations » du journal télévisé, sauf, peut-être une chose, et qui nous conduit au cœur de ce qui nous rassemble ici : chacune d’entre elle trouve sa valeur narrative à être agencée autour de ce que Jean Paulhan appelait un mot puissant, un de ces termes qui sont censés produire, dans le public, des effets de saisissement ou d’intensification affective à la mesure même de leur flou, de leur indétermination. A la condition d’être, selon un autre lexique, des signifiants vides. « Terrorisme », « terroriste(s) » sont naturellement, et au premier chef des vocables de cette espèce. Comme le sont « clandestins », « sans papiers », « roms », « campements illégaux » ou bien « racailles », « bandes organisées », « réseaux islamistes » dans d’autres séquences. Ces mots sont importants, car ils sont les chevilles des histoires d’encre et de sang, des histoires destinées à cimenter le gouvernement de la peur, à la peur, que ces Homère d’un nouveau genre, mauvais genre, aiment à livrer au quelconque. C’est autour de mots de ce genre, on l’a vu à l’occasion de l’incident de Tarnac entendue comme construction fantasmatique du pouvoir, que prends corps ce que j’appellerais volontiers une politique de « feux de poubelle » : à l’imitation de ces jeunes désoeuvrés et fatigués des contrôles à répétition de la BAC qui, dans les quartiers de relégation, allument périodiquement des feux de poubelles, voire des incendient de voitures pour attirer l’attention des caméras de télévision, les diseurs d’histoires et de mauvaise aventure du bunker sécuritaire s’emparent, dans le flot bourbeux de l’actualité, de telle ou telle micro-particule dont ils vont faire le matériau inflammable à partir duquel un « fait », un « événement » sera construit, susceptible d’administrer une leçon et de délivrer un message, toujours les mêmes : trop d’insécurité, pas assez de police, une justice pas assez expéditive, trop d’étrangers, trop de pauvres qui se prennent encore pour des égaux.
L’incident de Tarnac est l’un de ces feux de poubelles allumé par les incendiaires et pompiers pyromanes qui nous gouvernent, nullement embarrassés en l’occurrence d’emprunter son imagerie à l’émeute plébéienne, à l’ « émotion populaire » (comme on disait jadis), immémoriale. Lorsque le gouvernement des vivants est amputé de toute capacité à se projeter dans l’avenir pour tenter d’y réaliser un programme, une idée supposée grande ou d’y produire un déplacement, cette façon d’allumer un nouvel incendie dans la rubrique des faits divers chaque semaine ou presque tend à devenir le plus constant des recours du pouvoir. Les mots puissants se suivent sans se ressembler, n’importe que leur plus-value narrative, dramatique, horrifique : « mouvance anarcho-autonome », « islamiste polygame », « bandes des cités », « criminel sexuel récidiviste », « égorgeur schizophrène », « mendiants agressifs », « braqueurs ultra-violents », etc. Pour être tout à fait équitables, il faudrait ajouter que les médias, insatiables consommateurs et dispensateurs de « bons mots », de mots à forte valeur imagée, se font rarement prier pour saisir au vol le dernier « élément de langage » détonant de nos Erostrate(s) de gouvernement : à peine le syntagme pervers « campements illégaux » (pour bidonvilles, et destiné à justifier les expulsions expéditives de Roms, elles-mêmes illégales) était-il lancé par les forgerons du Maître qu’ils faisaient florès dans les journaux, sur les radios et ailleurs. De même, lors de l’émoi de Tarnac, il fallut un temps variable au dit quatrième pouvoir pour dés-emboîter le pas à Mme Alliot-Marie et enregistrer que le maître-mot de l’affaire, puisque affaire il y avait, décrétée au sommet de l’Etat, n’était pas « terrorisme » mais, peut-être, et d’une manière aussi embarrassante qu’inattendue – « communisme » – la commune de Tarnac.
L’émoi de Tarnac en a été la parfaite démonstration : le mot « terrorisme » est, dans la langue des gouvernants, un vocable corrompu avant tout destiné, dans sa plasticité même et tout particulièrement depuis le 11 Septembre, à produire ces effets d’intensification affective dont a besoin le gouvernement de la peur et à livrer le matériau inflammable indispensable à la promotion de la politique de feu de poubelles. Que cette dernière ait tendance à se mondialiser – on en a eu une démonstration toute récente avec l’annonce faite par x gouvernements occidentaux de l’imminence d’attentats terroristes en Europe occidentale, une annonce qui représente à son tour une menace non pas tant pour les séides de Ben Laden que pour les sans-papiers victimes du renforcement des contrôles au faciès.
D’autre part, le mot terrorisme est, dans l’ordinaire des temps un parfait outil pour, je dirais, moins justifier la montée de l’ « état d’exception » que faciliter le devenir flexible de « l’Etat de droit » et le rendre poreux à toutes sortes de dispositifs qui, plus ou moins massivement, mettent à mal les libertés publiques. L’Etat d’exception suppose soit la suspension, voit la violation des lois, notamment des lois fondamentales. Ici, il s’agit de l’inverse : de l’infiltration de la loi par toutes sortes de dispositions dont l’effet à terme est de rendre l’ « Etat de droit » indistinct de ce qui est censé s’y opposer ou s’en distinguer absolument – l’arbitraire du pouvoir. C’est la fonction de toutes ces lois d’opportunité, « lois fait divers » qui se votent à qui mieux mieux par les temps qui courent. Le mot terrorisme est un merveilleux truchement pour activer ce processus d’effondrement de la loi sur elle-même. On a vu en effet comment, dans des conjonctures très différentes, il a d’abord servi à nommer sur un mode sélectif des violences armées non étatiques, pour ensuite, par extension, inclure les supposés sympathisants des « subversifs », leurs familles, ceux qui protestent contre les violations des droits des détenus politiques, etc. C’est ce qui s’est passé dans l’Argentine des années 1970, bien sûr, sous une dictature militaire mais aussi, toutes choses égales par ailleurs, dans la RFA des mêmes années – sous un gouvernement social-démocrate, donc.
L’émoi de Tarnac renvoie inéluctablement à cette propriété du mot puissant de migrer, d’englober des catégories toujours plus vastes par effets successifs de contamination, de décontextualisation : être suspecté de vouloir créer une avarie destinée à arrêter un train (ce qui n’est pas tout à fait la même chose que le faire dérailler en dévissant les rails ou au moyen d’explosifs), c’est, put-on lire au début de l’affaire sous la plume du rédacteur en chef de Libération, tomber à bon escient sous le coup d’une incrimination de terrorisme – « L’ultra-gauche déraille ».
Et donc, pour aller vers une conclusion, on pourrait dire simplement : le mot « terrorisme », tel qu’il a été relancé par les incendiaires de novembre 2009, a une fonction qui s’énonce très distinctement : il sert à produire toutes ces sortes d’amalgames qui ouvrent un crédit illimité à la brutalité de l’Etat, de ses moyens policiers et de ses juridictions d’exception. Il est l’un de ces coins que la démocratie policière d’aujourd’hui enfonce dans les libertés publiques. Mot de tous les amalgames : dans sa série à succès sur Carlos, portée par l’air du temps, Olivier Assayas dit de Carlos, terroriste numéro un des années incandescentes, qu’il a « porté une espèce de conviction tiers-mondiste et révolutionnaire qui a représenté le fantasme de toute une génération de gauchistes ». Au gré de cette petite sentence abjecte, le terrorisme sanglant, antisémite et mercenaire devient le prêt-à-porter de toute la génération qui s’est engagée au côté des luttes de décolonisation, de tous ceux qui, en Occident, ont fait des années 1970 le terrain d’expérimentation de toutes sortes de contre-conduites tournées vers l’émancipation.
Retourner, inverser l’accusation de terrorisme n’est pas chose facile – mais nullement impossible : c’est fondamentalement une question de rapport de force dans la guerre des discours. C’est par exemple ce que faisait en 1966 le Tribunal Russell réuni à Stockholm à l’appel de Sartre, Bertrand Russell et quelques autres pour dresser un bilan des crimes commis par un Etat terroriste au Vietnam – les Etats-Unis d’Amérique. Plus difficile encore : inverser, renverser le stigmate et en faire un enjeu de subjectivité résistante. Dire : vous entendez nous marginaliser, nous criminaliser en apposant sur nous l’étiquette de « terroristes » ? Eh bien soit, ce label nous convient parfaitement, si vous êtes des démocrates, la démocratie en acte, alors nous, nous voulons bien être, si cela est la condition pour qu’il soit entendu que nous ne sommes pas du même monde, des « terroristes »… C’est en tout cas la position qu’adoptaient, si l’on en croit Romain Gary, dans un passage de son roman Chien Blanc, les activistes du Black Power vers la fin des années 1960. On peut trouver, dans cette posture paradoxale, un fond de sagesse que vérifie l’incident de Tarnac : mieux valait, à tous égards manifester sa solidarité avec les inculpés, au fort de l’affrontement, en se déclarant « terroriste » avec Julien, Yildune et les autres, puisque tel était le nom de code de l’incrimination grotesque, que démocrate avec Mme Alliot-Marie, Laurent Joffrin et leur séquelle.
Question de tenue, de panache, de dignité…
Alain Brossat
Supplément à l’incident de Tarnac / 2010
Intervention au colloque « Lois anti-terroristes 25 ans d’exception / Tarnac, un révélateur du nouvel ordre sécuritaire », 18 octobre 2010
à lire sur le Silence qui parle : Tous coupat, tous coupables 1 et 2
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Nous sommes tous des voleurs de poules roumains ! (Chimères n°73) / Alain Brossat

« Parasite » est un terme dont la fortune dans les sociétés modernes n’est pas faite pour nous étonner : il déploie en effet ses puissances à l’intersection de plusieurs domaines stratégiques – la politique, la biologie, l’économie sociale, etc. De ce fait même, sa propriété de faire image, de trouver des emplois utiles dans toutes sortes de régimes discursifs et de nourrir les rhétoriques les plus variées se manifeste constamment ; ceci dans des configurations, des séquences et des topographies très diverses. Bref, « parasite » est, davantage qu’un mot d’époque, un terme qui fait époque, un vocable puissant susceptible de se hausser, selon tel ou tel régime discursif, à la dignité du concept, voire de se prêter au jeu de la construction de paradigmes.
Qu’il suffise de le mentionner pour que tout ou presque soit dit : en plus d’une occasion, dans les moments totalitaires mais pas exclusivement, il a suffi qu’un individu ou un groupe soit désigné par le pouvoir comme « parasite » pour qu’il soit virtuellement mort – « parasite » désignant politiquement l’exterminable, l’indigne de vivre, le danger mortel.
Première singularité du terme, donc, employé comme substantif ou adjectif, dans la langue et le discours de la modernité : il met en relation, à la faveur d’une fertile in-distinction (indétermination), plusieurs domaines du vivant : l’humain, l’animal, le végétal. Le grand discours (moderne) de la vie, celui de la biologie, de la médecine notamment, saisit, redéploie et intensifie le vieux terme gréco-romain qui, lui, désignait une figure sociale (celui qui tire sa subsistance d’un mieux nanti), un personnage de la comédie humaine – le parasite, personnage récurrent de la comédie latine.
Au rebond des savoirs modernes, le parasite devient un organisme, animal, plante, qui vit aux dépens d’un ou d’une autre – mais nous verrons combien est susceptible de se diffracter, de s’effriter ce simple « aux dépens ». Cette extension, ce redéploiement du vocable va en décupler les puissances en favorisant toutes sortes de translations, d’échanges, de franchissements de la « barrière des espèces » : bien avant que les rhétoriques totalitaires ne s’emparent du terme, le discours plébéien ou révolutionnaire de la guerre des espèces va, au XIXe siècle, biologiser les représentations politiques et politiser la langue des sciences du vivant en construisant la figure du parasite – capitaliste, bourgeois, rentier qui prospère au détriment du travailleur productif, lui suce le sang, l’affame, etc. Un mot formidablement mobilisateur, mais pour autant, précisément, qu’il animalise l’imagerie politique et balise cet espace de l’affrontement des espèces en lutte ; l’ennemi y est le représentant de la classe adverse comme il est, aussi bien, une sangsue, un ténia – une forme nuisible et abjecte du vivant. La maléfique intelligence (politique) de ce terme est, précisément, dans le discours de la modernité (le parasite de Plaute et Molière est un personnage plein d’expédients et de ressources, une figure joyeuse et divertissante qui fait partie du « tableau » de la société des vivants et dont nul ne songerait à réclamer l’élimination violente), de rendre pensable et opératoire l’élimination nécessaire, requise et salutaire de cette part dégradée et dangereuse de la collectivité des vivants qui subsiste et prospère au détriment de la majorité. Le mot parasite apparaît, dans cet ordre des discours, comme l’opérateur providentiel d’une dégradation (destitution) du vivant humain, permettant d’en nommer sans ciller la séparation requise au nom de l’intérêt supérieur, d’avec le corps commun.
Comme chacun sait, ces opérations destinées à séparer la part du vivant humain dont la vie doit être promue, entretenue et protégée (celle qui est « digne de vivre », en idiome nazi) de celle qui, défectueuse ou parasitaire, défectueuse et parasitaire, le plus souvent, doit être écartée ou éliminée (« indigne de vivre » dans la même Lingua Tertii Imperii) ne sont pas, dans nos sociétés, confinées sur les bords excentrés du système – elles sont une de ses régularités les plus obstinées, il suffit d’ouvrir les journaux d’aujourd’hui pour en avoir la confirmation. En renvoyant le parasite humain, figure d’une typologie sociale, culturelle, raciale, politique, à son peu de valeur sur l’échelle du vivant, ce terme est un formidable facilitateur de solutions extrêmes – l’anesthésiant parfait des scrupules humanitaires…
Le mot parasite est, dans nos sociétés, l’adjuvant rêvé des passages à l’acte les plus destructeurs, il les habille de lin blanc et de probité candide, il est, dans la langue de l’Etat, des redresseurs de torts, des justiciers expéditifs et des policiers consciencieux, le mot magique dont se parent les actions les plus brutales. Dans La lucidité, admirable fable sur l’extinction de la démocratie contemporaine imaginée par José Saramago, c’est un premier ministre frustré par l’avalanche de bulletins blancs qui vient de submerger les urnes lors de la toute récente consultation électorale qui parle ainsi :
« (…) La lutte sera une entreprise ardue et de longue haleine, l’anéantissement de la nouvelle peste blanche exigera du temps et beaucoup d’efforts sans oublier, certes, sans oublier la tête maudite du ténia, cette tête qui se tapit quelque part. Tant que nous n’aurons pas réussi à la débusquer du sein nauséabond de la conspiration, tant que nous ne l’en arracherons pas pour l’exposer à la lumière et la livrer au châtiment qu’elle mérite, ce parasite mortel continuera à multiplier ses anneaux et à miner les forces de la nation, mais nous remporterons la dernière bataille, ma parole et la vôtre seront le gage de cette promesse aujourd’hui et jusqu’à la victoire finale ».
La relation qui s’établit entre rhétorique du parasite et violence promise apparaît, ici comme ailleurs, dans son aveuglante clarté. « Parasite » a été, au XXe siècle, l’un des sésames les plus efficaces de toutes les épurations, les bruyantes comme les silencieuses. La coagulation de sens qui s’opère dans l’emploi politique du terme entre ce qui relève de la satire des mœurs ou d’une critique sociale pratiquement immémoriale et ce qui emprunte au registre récent des sciences du vivant « dope » le terme, en démultiplie les effets, en fait, dans la mêlée des discours, une redoutable machine de guerre. L’indétermination persistante du terme (dans ses usages de combat, encore une fois), inhérente à sa polysémie, le dote d’une très expédiente plasticité : les idéologues nazis peuvent donc développer leur propre discours du parasite indexé sur le critère racial, les suppôts du régime stalinien, eux, vont le déployer sur le versant du naturalisme social – d’un côté le Juif ou le Tzigane comme parasite, de l’autre le koulak, le nepman, etc. Le « grand discours » idéologique du parasite est donc susceptible de se diffracter à l’infini, au gré des situations, des stratégies, des « grammaires » politiques – dans la fable imaginée par José Saramago, on l’a vu, il fait un retour remarqué dans des conditions non-totalitaires par excellence – celles du « pan-démocratisme » à bout de souffle. Mais ce n’est pas la première fois que nous le noterons, avec Ernesto Laclau par exemple : bien souvent, c’est le flou, le vague, l’indétermination d’un mot, d’un syntagme ou d’un énoncé politique qui en programme le succès – plutôt que sa précision, sa distinction et sa clarté.
Dans ses emplois politiques, le mot parasite prospère sur un fond de guerre – de lutte à mort des espèces. Il est un opérateur majeur du processus de zoologisation, de biologisation des discours, des représentations et des pratiques politiques – l’une des pentes le long desquelles l’Histoire du XXe siècle s’est jetée dans l’abîme. C’est, dans ce contexte, un mot dont l’idéologie (si l’on peut s’exprimer ainsi) est parfaitement incohérente : en effet, il a en propre à la fois de rétablir un plan de continuité anomique dans l’ordre du vivant (le Juif comme rat, le koulak comme pou, la chef conspiratrice, chez Saramago, comme ténia…) – ce, donc, à contre-courant d’une tradition philosophique qui va d’Aristote à Kant via Descartes (dixit Derrida), et de mettre en place des taxinomies, des hiérarchies compactes et rigides, destinées à rendre pensable et faisable l’opération d’élimination de l’en-trop « nuisible » et déchu de sa « nationalité humaine », pour parler un peu la langue des Henkersknechte du moment.
Mais, comme plus haut, cette « inconsistance » de l’idéologie politique du parasite est la condition de son succès, de son maniement aisé (la politique a besoin de mots à la fois souples, flous et puissants, d’outils à usage multiples et de dispositifs simples et robustes). Elle va rétablir de la continuité, effranger les bords et les « barrières » dans l’ordre du vivant (le « sous-homme » dégradé au rang de l’animal) non pas en vue de repenser et refonder notre (nous les humains) rapport à l’animal sur des fondements moins violents (comme Derrida et toute une sensibilité contemporaine nous invitent à le faire), mais au contraire pour penser l’extermination, ou, plus précisément, l’amputation par la communauté humaine d’une supposée part parasitaire d’elle-même. Le motif, l’image, la fantasmagorie du parasite sont nichés au creux du grand récit eugéniste de la première modernité, laquelle statue : le salut et la prospérité de la communauté ont un prix – sa séparation d’avec la part défectueuse ou nuisible du vivant susceptible d’entraîner sa dégénérescence. L’immunisation de la communauté, le renforcement de sa qualité (biologique en premier lieu, mais aussi sociale, culturelle et politique) passent donc par cette opération salutaire d’élimination de ce déchet parasitaire. Et c’est cette figure éminemment politique de l’immunisation par amputation qui, après les grands moment totalitaires et les grandes exterminations du XXe siècle, porte le nom même de l’inhumain : désormais, l’immunisation du vivant, humain ou autre, récuse les opérations de tri sélectif et les gestes d’élimination qui en découlent. Ergo la peine de mort est barbare, les corps en déshérence doivent être nourris et soignés (l’humanitaire y pourvoit), les camps accueillent des réfugiés plutôt qu’ils ne sont l’enfer où sont jetés et broyés les déclassés et les réprouvés, le vivant animal doit se voir aussi reconnaître des droits, etc. Une figure d’inclusion sans reste placée sous le signe global du « droit à la vie » refoule avec toujours davantage de rigueur celle des partages requis qui constituait la norme à l’époque antérieure (la première modernité).
Du coup, le discours du parasite, sans pour autant disparaître, tend à devenir flottant, à s’euphémiser, à se masquer, se diffracter : même un Besson, même un Hortefeux se gardent, au temps des surenchères sécuritaires, de désigner expressément et sans détour les Rroms et les sans-papiers dont ils orchestrent la persécution comme des parasites. On tiendrait peut-être là un fil nous conduisant au cœur du labyrinthe de la confusion présente : d’un côté, il y a ce profil vertueux de l’Etat démocratique qui, lorsqu’il entend édifier les enfants des écoles à propos de la barbarie nazie et de l’idéologie antisémite, leur présente des extraits de ce film de propagande terrifiant où le supposé parasitisme juif est illustré par des hordes de rats grouillant dans les égouts. Mais de l’autre, il y a ce pli toujours plus accentué de l’Etat policier, sécuritaire et xénophobe qui, à défaut d’avoir une politique, remet sans relâche en selle la figure du partage salutaire, impérieux, de la séparation brutale d’avec l’indésirable, le dangereux, le fou, l’indigent, l’allogène suspect, etc. Simplement, comme cette séparation ne peut (pour des raisons historiques plutôt que morales) prendre la forme des salutaires exterminations de jadis, le discours du parasite demeure entre deux eaux, affleurant sans cesse ici et là, immense carcasse, charogne putréfiée dérivant sans fin au fil du courant, mais impossible à renflouer vraiment – tant il est vrai que, encore une fois, le parasite, comme mot politique, ça sert avant tout à penser l’extermination.
On va donc assister à la prolifération d’un discours du parasite et du parasitisme en demi-teinte, agencé sur des dispositifs d’amputation « allégés » : le refoulement, l’expulsion, le rejet plutôt que la mise à mort ; plutôt que de parasites, on parlera d’ « en situation irrégulière », d’illégaux, de clandestins ; la neutralité du langage administratif vient masquer la brutalité des pratiques de séparation d’avec l’indésirable, comme la suggestivité de l’expression empruntée à la biologie venait intensifier et exalter les pratiques d’épuration et de nettoyage mises en œuvre par les défenseurs de la pureté du sang.

Déconstruire la fantasmagorie du parasite
La parasitologie, science très respectable, attire notre attention sur le fait que le parasitisme est avant tout une relation entre deux organismes vivants dont les interactions peuvent prendre une forme extrêmement variable : au sens courant, l’organisme parasite vit et prospère au détriment de l’organisme « hôte » ; mais aussi bien, le parasitisme pourra prendre une forme dite « mutualiste » telle que l’un et l’autre organisme en tire parti. Prenons un exemple simple, voire simpliste, qui illustre bien la complexité de la relation parasitaire, son instabilité, sa réversibilité : la sangsue, dont on sait quel imaginaire répulsif et hostile elle nourrit (très belle séquence dans African Queen où l’aventurier endurci et macho de haut vol Charlie Allnutt – Humphrey Bogart -, ayant surmonté toutes les épreuves, perd toutes ses assurances lorsque les sangsues viennent se coller à sa peau…), n’a-t-elle pas longtemps trouvé son utilité en médecine, moyen naturel des salutaires (voire…) saignées ? Autre exemple, tout aussi élémentaire : ces oiseaux qui, le long des fleuves africains, viennent se poser hardiment sur le dos des crocodiles et des hippopotames pour se nourrir des vers et autres insectes incrustés dans leur peau ; salutaires parasites de leurs hôtes, nourris d’autres parasites, néfastes, eux. Le « jeu » parasitaire se complexifie ici, faisant apparaître ses contiguïtés avec la symbiose : lorsque le parasite se nourrit des déchets de son hôte, l’association des deux organismes est profitable à l’un comme à l’autre. On est là, dans le vaste spectre de la relation parasitaire, aux antipodes du mildiou (un champignon) ou du phylloxéra (un puceron) qui ravagent nos vignes et désolent nos campagnes… D’autre part, des éléments de subjectivité humaine entrent nécessairement en compte dans la définition de ce qui sera réputé parasitaire et ne le sera pas : pour le jardinier, il ne fait aucun doute que la sauterelle, la chenille, la limace qui infestent son potager sont des parasites ; mais pas l’abeille, bien sûr, qui butine utilement dans le rosier voisin. Mais qu’en dirait la rose, eût-elle d’aventure voix au chapitre ?
Ce rapide survol de la variabilité des notions du parasite et du parasitisme, telle qu’elle a été redéployée par la biologie et la médecine modernes, suggère toute une série de métamorphoses possibles : en déconstruisant la figure abjecte du parasite construite par la première modernité, en en redéployant les puissances, les potentialités dans le domaine des conduites, des contre-conduites. En ressaisissant par le bon bout le fil de l’animalisation du parasite humain qui, dans les configurations totalitaires ou sous le régime de l’Histoire associée à la terreur, accompagne la brutalisation littéralement infernale des pratiques politiques et guerrières.
Là où se sont retirés, ont perdu leur substance stratégique et leur souffle historique, les grands modèles (politiques) de l’affrontement massif et direct (classe contre classe…), de la bataille ou de l’insurrection qui impose la décision (Clausewitz revisité par Lénine et Trotski), là où la figure de la résistance, orpheline de sa majuscule, est conduite à se redéployer sur un mode non-héroïque, moléculaire davantage que molaire, de nouvelles tactiques, de nouvelles intensités sont appelées à se nouer autour du parasite et du parasitisme – ceci dans l’horizon général d’un indispensable redéploiement général de l’entendement politique.
S’efforcer à devenir un parasite actif de tel ou tel « organisme », mammouth, Moloch ou Léviathan, peut, dans les circonstances présentes (tout autres que l’ « heure des brasiers » que célébrait le lyrisme révolutionnaire des années 1960-70), être un geste de création, un moment de réinvention de la politique – c’est, par exemple, ce que font les activistes de la « Mutuelle des fraudeurs » qui, militant en faveur de la gratuité des transports en commun et se cotisant pour payer les amendes, agissent en parasites conséquents de ces pachydermes glacés que sont la RATP et la SNCF. Faire de l’enseignement de la philosophie tout autre chose que ce qu’en attend le commanditaire de la rue de Grenelle sans franchir la limite qui exposerait le contrevenant à sa mise à pied est une pratique parasitaire active susceptible d’ouvrir un champ dans lequel peut reprendre vigueur le long combat pour l’émancipation. Celui/celle qui s’y essaiera aura d’ailleurs toujours beau jeu d’abriter cette utile expérimentation derrière l’autorité de Diogène, qui, le premier, sut faire de la philosophie non seulement un domaine de vie, mais une activité intrinsèquement parasitaire. Il aura beau jeu, aussi bien, de remarquer alors que se donner un « devenir-parasite », c’est toujours tendre à s’animaliser, pencher vers l’animal – Diogène-le-chien, Diogène vêtu de sa peau de bête !
En fait, si l’on y regarde de près, on s’avise que, sous la ligne de flottaison de la violence du souverain ou de l’Etat moderne, c’est, de Diogène à Boudu ou Bartleby en passant par le Neveu de Rameau, un fil ininterrompu qui court pour célébrer la rétivité joyeuse et inventive du parasite allergique aux hiérarchies, aux disciplines, à l’autocontrainte, moteur du « procès de civilisation » (Norbert Elias). Pour cette raison, les formes de résistance anciennes ou contemporaines qui se déploient sur le versant du parasitisme (vol, coulage, refus de travailler, mendicité…) font toujours revenir le sauvage au cœur du monde civilisé, par quelque biais, elles passent toujours par des conduites d’ensauvagement. Le braconnier, figure littéraire ou cinématographique, en ce premier XXe siècle ou la France se voit encore rurale, en est un bon exemple : le Raboliot de Genevois, le Marceau de Renoir (La Règle du jeu) sont des hommes de la forêt dont l’activité prédatrice et la proximité avec l’animal sauvage véhicule toute une morale : celle qui énonce que la vie « civilisée » moderne, c’est la guerre et le massacre (ils savaient de qui ils parlaient, écrivant, filmant entre 1918 et 1939).
Dans une autre veine, The Party, comédie de Blake Edwards, est une somptueuse déconstruction d’une fantasmagorie enracinée au plus profond du monde post-colonial occidental (blanc) : celle de l’étranger de peu (généralement un ancien colonisé au teint mat et au statut social modeste, voire carrément pauvre et précaire) en tant que parasite par vocation. A Hollywood, donc, un obscur acteur indien est invité à une réception chic par erreur et, ignorant de tous les codes en vigueur, y commet gaffe sur gaffe, produisant une série de perturbations, de désordres et de confusions, ouvrant autant de brèches dans la comédie sociale immuable que constitue ce genre de cérémonie, lézardes où se dévoile le vide de l’existence de ce microcosme et du rite lui-même qui les rassemble. Le parasite post-colonial, ici en position de pique-assiette et d’ « innocent » magnifique, en plein état d’apesanteur sociale et culturelle, se comporte (comme toujours au mieux de la comédie américaine) en fauteur d’un désordre requis, salutaire destructeur des ornements mensongers de la vie policée, révélateur, intensificateur bénéfique des antagonismes refoulés.
Les puissances de véridiction recélées par la succession ininterrompue des « gestes » inappropriés de ce maladroit consommé qu’est le sujet post-colonial en tant que parasite objectif (et ce d’autant plus et « mieux » qu’il l’est sans le savoir !) sont infinies. Une leçon fondamentale se dégage de sa traversée du monde spectral de la bonne société hollywoodienne – la production de la vérité passe par l’amplification du désordre et la production en série des catastrophes. C’est sur ce versant burlesque que se dévoilent au mieux les puissances du parasite comme énonciateur candide des vérités les plus incommodes. Dans le registre de l’animalisation, nous dirons que le flux vital qui traverse l’accumulation des bourdes dont est tissée l’inconduite de Hrundi V. Backshi (Peter Sellers) tout au long de la party est celui-là même qui met en mouvement l’éléphant dans le magasin de porcelaine : à l’issue de cette dévastatrice traversée, une chose se trouve solidement établie : tous les vases renversés, piétinés, réduits en miettes étaient de toc et nullement ces vénérables antiquités chinoises dont ils empruntaient l’apparence.
Le film de Blake Edwards, réalisé en la magique année 1968, soit dit en passant, peut être revisité aujourd’hui comme une ironique mais insistante incitation à nous doter, en autant de circonstances qu’il sera possible, d’un devenir-parasite actif, créatif, agencé sur toutes sortes de gestes et de conduites de défection, de diversion, de ralentissement ou d’entrave (de blocage), tout ce qui, selon Foucault, entre dans le registre des contre-conduites, des résistance de conduite, des révoltes de conduite (des simples inconduites aux insurrections de conduite) ; une disposition qui manifeste, selon les intensités et les modulations les plus variables, l’obstination du refus d’être gouvernés (comme nous le sommes, selon les modalités en cours et par ceux qui s’estiment fondés à le faire) ; mais aussi, inversement, le désir de nous gouverner nous-mêmes ou d’inventer d’autres formes de gouvernement.
Le devenir-parasite que chacun est susceptible de se donner est constitutif de moments ou de pôles de résistance, de constitution de contre-forces, d’élaboration de stratégies et de tactiques se déployant selon les modalités diverses du refus, de l’esquive, de l’obstruction, de la ruse, de la fuite, etc. Il engage les subjectivités individuelles mais en appelle aussi à la formation de collectifs (sur le modèle des mouvements de « chômeurs heureux » apparus en Allemagne il y a quelques années), il est aussi un espace de réinvention de la politique, d’une politique sans bords. Ainsi, le piratage joyeux, insouciant, parfois compulsif et boulimique du dernier cri des produits déversés sur le marché par les industries culturelles, ce piratage tel qu’il est universellement pratiqué par les ados, sous nos latitudes, est, bien sûr, inclus dans la sphère d’un consumérisme en tous points conforme aux canons du néo-libéralisme ambiant. Mais dès lors que ces pratiques d’appropriation sauvage heurtent de front le code de la propriété privée, suscitent des dispositifs répressifs, des débats sur les relations entre art, culture, marchandise et argent (etc.), le piratage, comme forme de parasitisme massif, global, étendu à l’échelle de la planète, devient un enjeu politique : le grand motif de la gratuité, celui de l’expansion sauvage de formes d’appropriation ou d’échange soustraites à l’emprise du marché, vient parasiter (au sens radiophonique du terme) le discours hégémonique des marchands de culture, des financiers et des défenseurs inconditionnels de la « propriété intellectuelle ».
Fondamentalement, dans ses formes multiples, éclatées, disparates, ironiques, cyniques, vertueuses, sérieuses ou futiles, le parasitisme contemporain est une pratique (une activité, une conduite, un geste…) de défection : un refus de faire « comme avant », comme prescrit (gouverner, c’est « faire faire », dit Foucault) ou, tout simplement, une interruption silencieuse de la régularité gouvernementale : on ne fait plus, on fait autrement, on se déplace, on se rend indétectable, ininscriptible, insaisissable.
Voilà qui jette peut-être quelque lumière sur deux scènes récentes où se sont manifestées avec une intensité particulières les obsessions policières, sécuritaires de ceux qui prétendent gouverner nos vies : l’affaire de Tarnac et celle des Roms. Le zèle flicard qui s’est déployé contre les terroristes imaginaires installés (en communauté) dans le village du Limousin avait valeur d’avertissement lancé à toute cette jeunesse souvent éduquée, passée par les universités, issue de la supposée classe moyenne et qui, depuis des années déjà, est entrée dans toutes sortes de conduites de rétivité, de refus des carrières programmées, de déplacements et de rebonds, d’invention de lieux de vie et de pratiques politiques radicales, tout ceci porté par un parti d’irréconciliation de principe avec les dogmes (« les valeurs », en langue de police intellectuelle) sur lesquels se fonde aujourd’hui la domination. Ce domaine d’échappées belles diffractées – variable, flottant, proliférant, innommable comme il l’est – se devait d’être désigné par les policiers de gouvernement comme une forme de parasitisme particulièrement dangereuse et perverse : celui d’une jeunesse qui ne se résout pas à être « employable », éclate de rire quand on lui parle de travailler plus pour gagner plus, ne se soucie pas beaucoup de sa retraite, ni de « fonder une famille ». A ce parasitisme, il fallait donc donner un nom de code particulièrement repoussant – et ce fut « mouvance anarcho-autonome ».
On en rit encore, du côté de Tarnac et d’autres « espaces autres » où souffle l’esprit de la défection.
Toutes choses égales par ailleurs, ceux que le bunker sécuritaire s’acharne à épingler sur son tableau de chasse sous le nom de « Roms » ou « gens du voyage » présentent également toutes les qualités requises pour être promus au rang de parasites d’élection. Ce n’est pas d’hier que leur association au motif du « voyage » (du déplacement incessant et incontrôlable) ; leur a-territorialité, leur conviction que la terre est inappropriable, leur attachement à leur liberté de mouvement, leur rejet du culte aveugle du travail, salarié ou autre, font d’eux des suspects aux yeux de l’Etat et des pouvoirs établis : même français, ils sont des citoyens sous condition, se voient imposer des obligations spéciales (carnet de circulation, livret de circulation…). La force des préjugés largement partagés dans la population, qui font d’eux des nomades vivant de rapines petites et grandes rencontre l’inertie des autorités locales rétives à leur accorder leurs droits – concernant par exemples les aires de stationnement qui leur sont dévolues. Le coup politique imaginé par le premier cercle sarkozyste au cours de l’été 2010 aura ici consisté à accorder la légitimité d’une politique, d’une priorité absolue dans la hiérarchie des tâches gouvernementales, d’un impératif d’Etat à tous ces remugles, toute cette rumeur immémoriale plus ou moins distinctement articulée, agencée autour du motif du Tzigane-Rom-Manouche-Bohémien (etc. – la variété et l’incertitude des dénominations « colle » avec le caractère approximatif et indéterminé de la rumeur, condition première de sa longévité) entendu comme parasite de toujours. L’administration qui, systématiquement, exile et parque les « gens du voyage » à la périphérie des agglomérations, du côté des déchetteries et des échangeurs autoroutiers a constamment tendu, par ce procédé, à avaliser le préjugé populaire qui voit dans le « nomade » si ce n’est un sous-homme, tout du moins un différent et un inférieur ou un « dégradé », du point de vue de la « qualité » humaine, inassimilable à tenir à distance ; son mode de vie l’établit en effet dans une topographie indistincte qui le destine à vivre ou survivre, sur un mode tendant infailliblement à l’animaliser, dans des no man’s lands indistincts, entre un tas d’ordures, une rivière et un mur de béton…
Cependant, le « coup » tenté par les pyromanes de gouvernement pendant l’été 2010 fait franchir un palier décisif au préjugé et à la discrimination : il projette le routinier, le latent, l’inavouable au cœur des espaces publics en faisant du « parasite » une figure, un personnage central de la politique et du gouvernement des vivants, en levant toutes les inhibitions qui, jusqu’alors, interdisaient de désigner ouvertement « ces gens-là » comme des coupables-nés, des boucs émissaires d’élection. Ne manque, à cette réinstallation de la figure du parasite au cœur des représentations politiques que le nom de la chose, dans son explicite même – ce pour les raisons dites plus haut : les démocraties contemporaines, quand elles persécutent et tombent sous l’emprise de leur pulsion de mort, continuent de subir la contrainte première, originaire, qui s’impose à elle : le faire sur un mode tel que ne devienne pas imperceptible ce qui distingue des régimes totalitaires de naguère.
Une ligne de front se dessine donc, dans notre présent, mieux, une actualité tissée autour du motif du parasite. Comme souvent, le stigmate ne demande qu’à être renversé, approprié, pour que prenne corps une subjectivité résistante. Arrachée, disputée à la bêtise, la condition parasitaire se redéploie du côté d’une politique qui, une fois, encore nous voue à la condition d’héritiers que n’aura précédés aucun testament – « Nous sommes tous des voleurs de poules roumains ! »
Alain Brossat
Nous sommes tous des voleurs de poules roumains !
Texte publié dans Chimères n°73 / parution décembre 2010
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Orientation biblio-filmographique
José Saramago : la Lucidité, traduit du portugais par Geneviève Leibrich, Le Seuil, 2006.
Victor Klemperer : LTI La langue du III° Reich, traduit de l’allemand par Elisabeth Guillot, Albin Michel, 1996.
Ernesto Laclau : On Populist Reason, Verso (Londres), 2005.
Jacques Derrida : l’Animal que donc je suis, édition établie par Marie-Louise Mallet, Galilée, 2006.
Jean-Pierre Dacheux et Bernard Delemotte : Roms de France, Roms en France, Le peuple du voyage, Cedis, 2010.
Emmanuel Dreux : le Cinéma burlesque, l’Harmattan, 2008.
Maurice Genevoix : Raboliot, Omnibus, 1998.
Et, si je puis me permettre :
Alain Brossat : Droit à la vie ?, le Seuil, 2010.
La Règle du jeu, film de Jean Renoir, 1939.
The Party, film de Blake Edwards, 1968.
African Queen, film de John Huston, 1951.

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