Résultat pour la recherche 'blog tarnac'

Page 2 sur 8

Les amis de la Commune de Tarnac

Si tout suit son cours tranquillement subversif sur le plateau de Millevaches, le moins que l’on puisse dire c’est qu’à l’échelle du pays le climat politique et existentiel tend à devenir exécrable. Ce qui se cache derrière «la crise» est un phénomène si total qu’il défie manifestement nos catégories. Une fois que l’on a parlé des « ravages du néo-libéralisme », de « l’épuisement des ressources », du « néant spirituel » ou de l’«implosion du social», on sent bien que l’on rate encore l’essentiel. Tout cela ressemble fort à une civilisation qui roule droit dans le mur à tombeau ouvert, et qui cherche à s’éviter par tous les moyens la remise en cause de ses façons de vivre et de penser. Dans cet imperceptible sauve-qui-peut, le premier réflexe est de se raccrocher à tout ce qui surnage en ce cœur du naufrage qu’est l’Europe, notamment à l’État national. Le retour des vieilles lunes fascistoïdes exprime d’abord l’illusion que ce cadre serait une voie de salut quand il est devenu l’échelle même de notre impuissance. Le misérable petit désir d’extermination des « étrangers » qui monte dans le pays témoigne de cet auto-enfermement dans le cadre national, et des instincts de cannibalisme social qui en découlent dès que s’annonce la disette. Bref : le navire amiral fait eau de toutes parts, ça fuit de partout.
Ça fuit de partout. Voilà qui, d’un point de vue local, du point de vue de la commune, n’a rien de désastreux. Partout, des gens cherchent et expérimentent d’autres façons de s’organiser, de vivre, de se lier les uns aux autres et au territoire qu’ils habitent. Ça fuit, mais ça ne fuit pas comme des rats. Il y a une recherche à l’œuvre, qui est à la mesure du désastre général. Seulement, ce serait une erreur que de voir là de simples « alternatives » au système économique dominant. La situation est bien plus panique que cela, et en un sens plus politique. En fait d’« alternatives », ce qu’il y a c’est bien plutôt un combat. Un combat entre une organisation sociale en restructuration violente au profit de la petite minorité nécessaire au pilotage de la machine économique mondiale depuis les métropoles, et toute la vie qui s’agence à l’écart et contre cette organisation. Ce qui se constitue, ce ne sont donc pas des îlots, des oasis, des niches existentielles au milieu du désert néo-libéral, mais de véritables mondes, une sorte de condensation territoriale de forces, d’idées, de moyens et de vies qui attirent magnétiquement tout ce qui fuit, tout ce qui déserte, tout ce qui fait sécession avec le nihilisme dominant.
Tarnac, le 28 novembre 2013
Suite ici : document pdf à télécharger
fichier pdf Les amis de la commune de Tarnac

Marque jaune
Album : Marque jaune

3 images
Voir l'album

titanic

Vers une nouvelle théorie du partisan / Alain Naze / Outis ! n°2

La difficulté générale de cantonner une analyse du pouvoir politique dans le seul registre de la souveraineté se retrouve lorsqu’il est question d’envisager le problème de l’ennemi : la prolifération des formes possibles de ce dernier tend en effet paradoxalement à indiquer que ce qui est ainsi désigné, c’est avant tout une figure témoignant de l’actuelle domination du paradigme pastoral lui-même. C’est donc ce déplacement de la souveraineté politique vers le règne de la biopolitique qui nous conduirait à envisager de nouveau le propos de Carl Schmitt regrettant la disparition de l’ennemi, dans le cas de guerres « justes », c’est-à-dire conduites au nom de l’humanité elle-même. Dès lors, on peut constater que les formes contemporaines revêtues par ce que l’on continue pourtant à nommer « l’ennemi » apparaissent comme disparates (citons pour mémoire « l’axe du mal » de George W. Bush, Oussama Ben Laden comme figure de l’ennemi dans une « guerre contre le terrorisme », « l’ultragauche » dans « l’affaire de Tarnac », les « anarchistes » grecs enflammant les rues d’Athènes, ou encore les « casseurs » et autres « émeutiers » et « incendiaires » de 2005 en France), et il s’agirait de se demander quels sont les éventuels points communs entretenus entre ces diverses formes prises par la figure de l’ennemi, ou plutôt quelle configuration esthético-narrative de l’ennemi s’agirait-il ainsi de tracer. On a certes toujours construit la figure de l’ennemi, en l’animalisant notamment, mais il s’agirait cette fois de chercher quels peuvent être les paradigmes qui guident la construction contemporaine de la (des) figure archétypique du représentant de l’hostilité en tant que telle, pour ce qu’ils témoignent d’un déplacement du concept d’ennemi vers celui de criminel.
Le « terroriste » contemporain, cependant, semblant ne pas convenir véritablement à la figure du « partisan » tracée par Schmitt, il va nous falloir essayer de désigner au plus juste cet ennemi théorique stratégiquement construit que, sous des accoutrements divers, nos démocraties actuellement élaborent, de façon à endosser éventuellement cet habit, non plus sous le coup d’une identité subie, mais bien en se la réappropriant. L’état d’exception se trouve donc aujourd’hui explicitement remis à l’ordre du jour par le pouvoir politique, précisément en vue de lutter contre « l’hydre terroriste » (on comprend déjà, à travers cette expression, que la lutte sera interminable), constituant une menace constante contre la population – ce n’est donc plus seulement, ni surtout essentiellement, au regard des exigences, notamment territoriales, de la souveraineté que l’état d’exception est décrété, comme c’était le cas pour les guerres interétatiques, mais au nom de la sécurité de la population civile. La restriction des libertés contre laquelle un citoyen aurait eu naguère tendance à s’élever, devient dès lors un mouvement qu’il tendra davantage à accompagner, voire à solliciter, puisque le bien-être de la population (le sien aussi par conséquent) en dépend – alors que si des guerres entre Etats ennemis entretenaient aussi des restrictions de liberté, celles-ci devaient être acceptées dans un état d’esprit qui était celui du sacrifice (pour le bien général, éventuellement contre l’intérêt privé). Dans cette configuration, le Patriot Act ne sera généralement pas vécu comme un moindre mal, mais bien plutôt comme une décision de salut public, par conséquent pour le bien de tous – qu’il ait été décidé, après la mort de Ben Laden, de reconduire ce dispositif jusqu’en 2015, met en évidence la fonction épiphanique (manifestant le diabolique, si l’on veut) du personnage désigné comme l’ennemi ; que le Fichier National des Empreintes Génétiques, en France, puisse présenter des dangers pour nos libertés, cela apparaît désormais comme une objection bien légère, au regard de l’armée supposée de pédophiles et autres délinquants sexuels que ce système serait censé mettre hors d’état de nuire. Si l’état d’exception (pourtant juridiquement exorbitant, par définition) semble de moins en moins vécu comme un état de fait inacceptable, sous des régimes de type démocratique, c’est que d’une certaine façon, il va au-devant des demandes de protection de la part de la population – il y a en cela une forme d’assentiment fondé sur l’idée de réconciliation entre le bien commun et l’intérêt particulier (qu’on retrouve jusque dans la figure criminalisée du « chauffard », commandant qu’on mette tout en œuvre pour éradiquer la « violence routière »). L’ennemi sera alors celui qui, en s’opposant au bien commun, s’oppose aussi à mes propres intérêts ; plus besoin en ce cas d’en passer par un appel au patriotisme (nécessaire aussi longtemps que les restrictions de liberté se vivent sur le mode du sacrifice), sans lequel, auparavant, une défense de la souveraineté d’un État aurait eu bien du mal à s’installer efficacement.
nbn
Le pays sera moins sûr aussi longtemps que Ben Laden sera en vie, décrétait en substance l’administration Bush ; à suivre cette déclaration, la mise à mort de l’ennemi (mais Al Qaida envisagée comme « nébuleuse » permet que perdure l’ennemi, par-delà l’un de ses avatars), sous l’administration d’Obama, aurait donc été la condition sine qua non d’un surcroît de sécurité pour les États-Unis, et le « monde libre », selon l’expression consacrée – raison pour laquelle la chasse contre Ben Laden, et plus largement les opérations militaires en Afghanistan, méritent plus le nom d’opérations de maintien de l’ordre (au nom de la sécurité de la population américaine et plus largement occidentale) que de guerre. La criminalisation du « terroriste » en fait effectivement autre chose qu’un ennemi, et l’assassinat de Ben Laden est là pour nous le rappeler. Or, n’est-ce pas toujours ce reste, inassimilé/inassimilable par les institutions démocratiques, et qu’on peut appeler barbares, plèbe, sous-prolétariat, casseurs, voyous (avec la variante des fameux « États voyous ») qui se trouve stigmatisé sous la figure du criminel, jugé indigne d’une dénomination (et donc d’un traitement) relevant de la terminologie (et de la pratique) politique ? Et encore devrait-on dire qu’un criminel de droit commun peut bénéficier d’un jugement, sinon nécessairement équitable, du moins dans les formes, quand le terroriste criminalisé peut être, sans autre forme de procès, exécuté. La satisfaction unanime des démocraties face au meurtre perpétré contre Ben Laden tendrait à confirmer qu’en effet, selon le mot de Benjamin, désormais, c’est l’exception qui est devenue la règle.
Qu’il n’y ait aujourd’hui, du point de vue des États, plus d’ennemi possible, au sens classique du terme, c’est bien ce que les analyses de Carl Schmitt tendent à démontrer. En cela, c’est la distinction fondatrice du politique qui disparaîtrait, raison pour laquelle si des affrontements armés se poursuivent néanmoins, ils ne le devraient cependant pas à une réactivation du clivage ami/ennemi, mais à la mise en œuvre du concept de « guerre juste », c’est-à-dire d’opérations militaires conduites au nom de l’humanité. Dans ces conditions, l’usage du terme même de « guerre » (comme dans l’expression de George W. Bush de « guerre contre le terrorisme ») ne va pas de soi, en ce que c’est le clivage guerre/paix qui devient beaucoup plus difficile à penser : si c’est la guerre elle-même, en tant qu’agression, et/ou en tant que violation des frontières d’un territoire souverain qui est considérée comme criminelle, alors, l’ennemi se transforme, de fait, en criminel. L’hostilité doit donc être première, et rendre possible le déclenchement d’opérations militaires, ce qui revient à dire que ces dernières ne sont justifiables, du point de vue du droit international, qu’à la condition d’avoir au préalable constitué l’adversaire en criminel : « dans le système du pacte de Genève qui gouverne la politique d’après-guerre [ce texte date de 1938 – AN], c’est l’agresseur qui est désigné comme ennemi. […] L’agresseur y devient, au plan du droit international, ce qu’est le délinquant dans le droit pénal actuel, l’auteur de l’acte délictueux, du crime, c’est-à-dire un criminel. […] l’intention profonde de tous ces efforts qui tendent à définir l’agresseur et à préciser le constat du délit d’agression est de construire un ennemi dans le but de donner un sens à une guerre qui sans lui n’en aurait aucun » (1). Entendons bien ce que nous dit ici Carl Schmitt : si cette guerre a besoin d’un ennemi pour prendre un sens, ce n’est pas qu’elle n’obéirait, en elle-même, à aucun intérêt, mais seulement qu’une guerre n’aurait de sens qu’à travers le clivage ami/ennemi, autrement dit, qu’en procédant de l’hostilité. Dans le cas de la seconde guerre du Golfe, c’est parce que des armes de destruction massive auraient été fabriquées et stockées par l’Irak (selon le mensonge d’État qu’on sait) que le déclenchement des hostilités devenait possible : les États-Unis disposaient alors d’un ennemi, défini comme criminel (puisque supposé avoir enfreint les traités internationaux) ; tout comme la première guerre avait été déclenchée après la violation de la frontière koweitienne par l’armée irakienne – action réputée criminelle en tant qu’agression contre un État disposant d’un territoire souverain. En cette affaire, les intérêts, notamment financiers, des États-Unis, sautent effectivement aux yeux, mais pour Carl Schmitt, une guerre serait absurde, dépourvue de sens, si elle ne reposait ultimement sur le clivage ami/ennemi : « Il n’est pas possible d’aboutir à la polarité ami-ennemi, et donc à une guerre en partant des oppositions spécifiques de ces domaines de l’activité humaine [l’auteur les évoque dans la phrase précédente : religion, morale, droit, économie – AN]. […] La seule question qui se pose […] est de savoir si la polarité ami-ennemi existe ou non dans la réalité ou comme virtualité du réel, sans que l’on ait à se demander quels sont les mobiles humains assez puissants pour la faire apparaître » (2). Par conséquent, l’intervention militaire des États-Unis en Irak semble bien difficile à classer du côté de la « guerre » si l’on veut respecter la définition schmittienne, et il est encore plus évident que le « maintien de l’ordre » par les soldats américains, en collaboration avec l’armée irakienne, après la phase des bombardements, ou encore les opérations militaires en Afghanistan, suite au 11 septembre, relèvent d’une forme d’opérations de police, et non pas d’une guerre, dans le sens classique du terme – ce qui pose, d’ailleurs, toute la question du caractère de plus en plus indiscernable entre état de guerre et état de paix (avec l’idée que la paix pourrait bien être la poursuite de la guerre, à travers d’autres moyens). Dire qu’il s’agit au fond d’ininterrompues actions policières, cela n’est pas sans cohérence, du moins s’il est vrai que l’ennemi prend aujourd’hui systématiquement la figure du criminel – et plus précisément de celui qui commet des crimes contre l’humanité. Et comment pourrait-il en aller autrement, puisque la guerre, entendue comme déclenchement des hostilités, est désormais considérée comme criminelle en elle-même, ce qui implique que la combattre ne peut plus alors s’effectuer qu’au nom de la paix – et l’on pourra penser aux opérations de « pacification » de la France en Algérie pour prendre la mesure de l’ambiguïté des termes. On aboutit ainsi à une forme de dépolitisation de la guerre, celle-ci étant réduite, de fait, à des opérations de maintien de l’ordre, autrement dit, officiellement, à la recherche d’une situation de tranquillité sociale, de paix civile – toutes choses qu’un pouvoir pastoral se doit de garantir à la population, contre ce qui en constitue la menace permanente, sous les formes changeantes du fauteur de trouble, du terroriste.
Alain Naze
Vers une nouvelle théorie du partisan / 2012
Extrait du texte publié dans Outis ! n°2
mort-aux-trousses-1959-02-g
1 Carl Schmitt, La notion de politique (« Corollaire II », de 1938), in La notion du politique. Théorie du partisan, trad. Marie-Louise Steinhauser, Paris, Flammarion, 1992, p.162-163.
2 Carl Schmitt, La notion de politique, op. cit., p.74.

Le secret le mieux gardé de l’affaire Tarnac / Giorgio Agamben et Yildune Lévy

C’est en février 2011 que parut la première brève sur le sujet : « Ce fut longtemps le secret le mieux gardé de l’ »affaire de Tarnac » : un agent britannique, infiltré au coeur des mouvements altermondialistes et environnementalistes européens, a joué un rôle important dans cette enquête (l’Express). La nouvelle est longtemps restée sans suite, orpheline. Les scandales ne s’importent pas comme n’importe quelle autre marchandise.
Leur naissance doit trop à la conformation morale du pays où ils éclatent. « L’affaire Mark Kennedy », en Angleterre, a nourri les tabloïds et les émissions à sensation pendant des mois. Elle a conduit à la dissolution de l’unité « d’élite » des services secrets pour laquelle il travaillait, au déclenchement d’une kyrielle d’enquêtes sur les méthodes d’infiltration de la police anglaise, à la démission d’un procureur, au non-lieu de toutes les procédures impliquant de près ou de loin Mark Kennedy, et même à l’annulation de jugements déjà rendus.
Mais le fond du scandale était éthique : il tenait à l’incompatibilité du stupre et du lucre avec l’ethos puritain anglais. Peut-on, dans le cadre de son travail d’officier de renseignement, coucher avec des dizaines de charmantes jeunes anarchistes ? Est-il permis de dépenser plus de 2 millions d’euros, sept ans durant, pour financer les soirées techno, les beuveries, les vacances, les montres-espions à 7 000 euros d’un James Bond piercé et tatoué de l’anarchie, et tout ça pour un peu d’information sur les activités des écologistes radicaux, des antifascistes, des militants antiglobalisation ? La sensibilité nationale répondait sans hésitation « non » à ces questions superflues. D’où l’ampleur et la durée du scandale. En Allemagne, où l’on est, semble-t-il, d’abord soucieux des procédures et du sol national, l’affaire Mark Kennedy porta plutôt sur la légalité ou non de l’usage d’un agent étranger sur le territoire allemand.
Le secret le mieux gardé de l'affaire Tarnac / Giorgio Agamben et Yildune Lévy dans Agora jamesbondfromrussia3On peut dresser de l’affaire de Tarnac plusieurs généalogies également scandaleuses, et presque également barbouzardes, mais la plus significative politiquement est celle qui part de Mark Kennedy : car c’est elle qui en dit le plus long sur les arcanes de notre temps. Mark Kennedy travaillait officiellement pour la National Public Order Intelligence Unit, un service de renseignement britannique créé en 1999 afin de combattre le retour de la contestation écologiste et antiglobalisation au Royaume-Uni.
Le déploiement massif d’agents infiltrés dans ces mouvements traduit « sur le terrain » le lancement d’une nouvelle doctrine policière qui se nomme en anglais « intelligence-led policing » et en français, sous licence d’importation déposée par Alain Bauer et Xavier Raufer, le « décèlement précoce ». C’est dans les années 2000 que le Royaume-Uni s’attache, au travers de sa présidence de l’Union européenne, à la diffuser et à la faire adopter par ses partenaires européens ; ce en quoi les autorités britanniques ont réussi, comme elles s’en flattent publiquement : car, avec la doctrine, c’est un ensemble de services, de techniques et d’informations qui pourront être échangés et vendus aux partenaires en question.
Des « informations » sorties de l’imagination fertile de Mark Kennedy, par exemple. La nouvelle doctrine dit ceci : l’engagement politique, dès qu’il dépasse le cadre inoffensif de la manifestation ou de l’interpellation des « dirigeants », sort du cadre démocratique pour entrer dans le domaine criminel, dans le « préterrorisme ». Ceux qui sont susceptibles de sortir de ce cadre sont repérables à l’avance. Plutôt que d’attendre qu’ils commettent un crime, comme occuper une centrale à charbon ou bloquer un sommet européen ou un G8, il suffit de les arrêter dès qu’ils en forment le projet, quitte à susciter soi-même le projet.
jamesbondskyfall comité invisible dans Krach
Les techniques de surveillance humaine comme l’électronique à disposition doivent être suffisamment étendues, sophistiquées et partagées. Et comme ces techniques « préventives » ne sont elles-mêmes guère compatibles avec l’ordre réputé démocratique, il faut s’organiser en marge de celui-ci. C’est d’ailleurs en toute franchise ce que répondit le chef du BKA allemand (équivalent local de la direction centrale du renseignement intérieur, DCRI) lorsqu’une commission d’enquête parlementaire s’avisa de l’interroger sur l’affaire Kennedy : « Contre les euro-anarchistes, contre ceux qui s’organisent conspirativement et internationalement, nous devons nous organiser tout aussi conspirativement et tout aussi internationalement. » « Il faut agir en partisan partout où il y a des partisans », disait Napoléon dans une formule que Carl Schmitt se plaisait tant à citer.
Il ne fait aucun doute que le début des ennuis pour les gens de Tarnac vient d’informations, fabriquées pour certaines, volontairement gonflées pour d’autres, émanant de Mark Kennedy : il fallait bien qu’il justifie son salaire, et ses employeurs, leurs crédits. Des réseaux franco-britanniques de l’ombre auront assuré leur transmission discrète à la DCRI, qui s’est trouvée ainsi piégée, elle, bien plus que ceux de Tarnac. Telle est donc la véritable signification, et le véritable skandalon, de l’affaire de Tarnac. Ce qui se cache sous l’apparence d’un fiasco judiciaire français, c’est la constitution d’une conspiration policière mondiale revendiquée dont Mark Kennedy, officiellement actif dans onze pays, de l’Europe aux Etats-Unis en passant par l’Islande, n’est à ce jour que le plus fameux pion.
michaelbuble1 espionnage
Comme toujours, la prose policière ne contient de vérité qu’à condition de l’inverser terme à terme : lorsque la police dit : « Les euro-anarchistes sont en train de tisser un réseau pré-terroriste européen pour attaquer les institutions », il faut évidemment lire : « Nous, policiers, sommes en train de doubler les institutions par une vaste organisation européenne informelle afin d’attaquer les mouvements qui nous échappent. » Le ministre de l’intérieur, Manuel Valls, a déclaré à Rome que, face aux « processus de radicalisation dans de nombreux pays », il importait d’accentuer la coopération au sein d’Interpol contre les « formes de violence provenant de l’ultra-gauche, de mouvements anarchistes ou d’autonomes ».
Or ce qui se passe en ce moment en Europe, en Espagne, au Portugal, en Grèce, en Italie, au Royaume-Uni, ce n’est pas que surgissent ex nihilo des groupes radicaux venus menacer la quiétude de la « population », mais que les peuples eux-mêmes se radicalisent devant l’évident scandale qu’est l’ordre présent des choses. Le seul tort de ceux qui, comme les gens de Tarnac, sont issus du mouvement antiglobalisation et de la lutte contre la dévastation du monde, c’est d’avoir formé un signe avant-coureur d’une prise de conscience désormais générale.
buble état policier
Au train où vont les choses, il se pourrait bien qu’un jour le refus de l’identification biométrique, aux frontières comme dans la vie, devienne une pratique diffuse. Ce qui constitue la plus lourde menace sur la vie des gens, ce ne sont pas de chimériques « groupes terroristes », mais l’organisation effective de la souveraineté policière à l’échelle mondiale, et ses coups tordus. L’Histoire nous rappelle que les intrigues de l’Okhrana, la police secrète russe, n’ont guère porté bonheur au régime tsariste. « Il n’est pas de force au monde qui puisse endiguer le flot révolutionnaire quand il monte, et toutes les polices du monde, quels que soient leur machiavélisme, leurs sciences et leurs crimes, sont à peu près impuissantes », notait l’écrivain Victor Serge. Il délivrait aussi ce conseil dans Ce que tout révolutionnaire doit savoir sur la répression, 1926 : « Si l’accusation se base sur un faux, ne pas s’en indigner : la laisser plutôt s’enferrer avant de la réduire à néant. »
Giorgio Agamben et Yildune Lévy
Publié dans le Monde / 14 novembre 2012
struggle giorgio agamben
A lire, de Mathieu Rigouste :
la Domination policière
Editions la Fabrique, parution 15 novembre 2012

« La violence policière n’a rien d’accidentel, elle est rationnellement produite et régulée par le dispositif étatique. La théorie et les pratiques de la police française sont profondément enracinées dans le système colonial : on verra dans ce livre qu’entre les brigades nord-africaines dans les bidonvilles de l’entre-deux-guerres et les brigades anti-criminalité (les BAC) dans les « cités » actuelles, une même mécanique se reproduit en se restructurant. Il s’agit toujours de maintenir l’ordre chez les colonisés de l’intérieur, de contenir les territoires du socio-apartheid. Le développement des armes « non létales » – Flash Ball, Taser… – propulse aussi une véritable industrie privée de la coercition.
Rigouste montre comment l’expansion du marché international de la violence encadre la diffusion des doctrines de la contre-insurrection et permet de les appliquer à l’intérieur des métropoles impériales.
Cette enquête, fondée sur l’observation des techniques et des pratiques d’encadrement et de ségrégation depuis ceux qui les subissent et les combattent, montre comment est assurée la domination policière des indésirables, des misérables et des insoumis en France. »

how-could-you1 james bond

12345...8



boumboumjames |
femmeavenirhomme |
Toute une vie... |
Unblog.fr | Annuaire | Signaler un abus | Warhol l'avait dit...un qua...
| juliette66
| les bonnes "occaz" de Murielle