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Désir et plaisir / Gilles Deleuze / Vincennes, 1973

La première malédiction du désir, la première malédiction qui pèse comme une malédiction chrétienne, qui pèse sur le désir et qui remonte aux Grecs, c’est le désir est manque. La seconde malédiction c’est : le désir sera satisfait par le plaisir, ou sera dans un rapport énonçable avec la jouissance. Bien sûr, on nous expliquera que ce n’est pas la même chose. Il y a quand même un drôle de circuit DESIR-PLAISIR-JOUISSANCE. Et tout ça, encore une fois, c’est une manière de maudire et de liquider le désir!
L’idée du plaisir, c’est une idée complètement pourrie – y’a qu’à voir les textes de Freud, au niveau désir-plaisir, ça revient à dire que le désir c’est avant tout une tension désagréable. Il y a un ou deux textes où Freud dit que, après tout, il y a peut-être des tensions agréables, mais encore ça ne va pas loin. En gros, le désir est vécu comme une tension tellement désagréable que, il faut, mot horrible, mot affreux, pour s’en sortir tellement c’est mauvais ce truc là, il faut une décharge. Et cette décharge, et bien c’est ça le plaisir! Les gens auront la paix, et puis, hélas, le désir renaît, il faudra une nouvelle décharge. Les types de conceptions que l’on appelle en termes savants: hédonistes, à savoir la recherche du plaisir, et les types de conceptions mystiques qui maudissent le désir, en vertu de ce qui est fondamental dans le manque, je voudrais que vous sentiez juste que de toutes manières, ils considèrent le désir comme le sale truc qui nous réveille, et qui nous réveille de la manière la plus désagréable, c’est à dire – soit en nous mettant en rapport avec un manque fondamental qui peut être dès lors apaisé avec une espèce d’activité de décharge, et puis on aura la paix, et puis ça recommencera … quand on introduit la notion de jouissance là-dedans – vous voyez je suis en train d’essayer de faire un cercle, très confus, un cercle pieux, un cercle religieux de la théorie du désir, on voit à quel point la psychanalyse en est imprégnée, et à quel point la piété psychanalytique est grande. Ce cercle, un de ses segments c’est le désir-manque, un autre segment c’est plaisir-décharge, et encore une fois, c’est complètement lié ça. Et je me dis tout d’un coup : qu’est-ce qui ne va pas chez Reich ? Il y a deux grandes erreurs chez Reich : la première erreur c’est le dualisme, alors il passe à côté : c’est le dualisme entre deux économies, entre une économie politique et une économie libidinale. Si on parle du dualisme entre deux économies, on pourra toujours promettre de faire le branchement, le branchement ne se fera jamais. Et cette erreur du dualisme se répercute à un autre niveau : le désir est encore pensé comme manque et donc il est encore pensé avec comme unité de mesure, le plaisir. Et Reich a beau donné au mot plaisir un mot plus fort et plus violent, il l’appelle orgasme, toute sa conception précisément de l’orgasme, qu’il va essayer de retourner contre Freud, consiste à pousser jusqu’au bout que le désir en tant que tel est lié tellement au manque, que si il n’arrive pas à obtenir la décharge qui l’apaise, il va se produire ce que Reich appelle des stases. Le désir est fondamentalement rapporté à l’orgasme, et que l’on rapporte le désir au plaisir ou à l’orgasme, il faut bien qu’on le rapporte au manque. C’est exactement la même chose. L’une des propositions, c’est l’inverse de l’autre.
Si on ajoute le troisième arc de cercle : désir-manque, tout ça c’est toujours du désir qui est dirigé sur de la transcendance. En effet, si le désir manque de quelque chose, il est comme intentionnalité visée de ce dont il manque, il se définit en fonction d’une transcendance, de la même manière qu’il est mesuré en fonction d’une unité qui n’est pas la sienne, et qui serait le plaisir ou l’orgasme lui assurant sa décharge. Et, pour fermer ce cercle dont on n’a pour le moment que deux arcs – évidemment, le thème qui consiste à établir une distinction entre jouissance et plaisir, est très utile. C’est ça qui va faire fonctionner le tout. Je pense notamment à une distinction chère à Lacan, mais je ne la connais pas, la distinction entre la jouissance et le plaisir. J’en retiens ce que Barthes en dit dans son dernier livre : « Le plaisir du texte », où il explique un peu. Il distingue des textes de plaisir et des textes de jouissance. Voilà ce qu’il dit au sujet du texte de plaisir : « Celui qui contente, emplit, donne de l’euphorie. Celui qui vient de la culture, ne rompt pas avec elle, est lié à une pratique confortable de la lecture »; texte de jouissance : « celui qui met en état de perte, celui qui déconforte, fait vaciller les assises culturelles, historiques, psychologiques du lecteur, la consistance de ses goûts, de ses valeurs et de ses souvenirs … » « Or, c’est un sujet anachronique, celui qui tient les deux textes dans son champ et dans sa main les rênes du plaisir et de la jouissance, car il participe en même temps et contradictoirement à l’hédonisme profond de toute culture et à la destruction de cette culture. Il jouit de la consistance de son moi, c’est là son plaisir, et recherche sa perte, la perte de son moi. C’est là sa jouissance, c’est un sujet deux fois clivé, deux fois pervers. »
Formidable, on retrouve la dualité du sujet de l’énoncé capable de plaisir, et du sujet de l’énonciation digne d’une jouissance. Seulement, comme le sujet de l’énoncé ne s’élève jamais jusqu’au sujet de l’énonciation, parce que le sujet de l’énonciation finalement c’est le grand signifiant, il va de soi que la jouissance est impossible. Ça veut dire que la jouissance, comme est en train de l’expliquer Barthes, est en rapport fondamental avec la mort, si bien qu’on peut boucler notre cercle : désir-manque, désir-plaisir ou orgasme, désir-jouissance.
Heureusement, dans un texte encore plus clair, après, Barthes va jusqu’à dire: « Le plaisir n’est-il qu’une petite jouissance, la jouissance n’est-elle qu’un plaisir extrême ? Non. Ce n’est pas l’un qui est plus fort que l’autre, ou l’autre moins fort, mais ça diffère en nature. Si on dit que le désir et la jouissance sont des forces parallèles, quelles ne peuvent se rencontrer et qu’entre elles, il y a plus qu’un combat, une incommunication, alors il nous faut bien penser que l’histoire, notre histoire n’est pas paisible, ni même peut-être intelligente, que le texte de jouissance y surgit toujours à la façon d’un scandale, d’un boîtement, qu’il est toujours la trace d’une coupure, d’une affirmation, on peut y aller … » Qu’est-ce qui se passe ?
Je pense à ce livre sur la vie sexuelle dans la Chine ancienne. Il nous raconte une drôle d’histoire, finalement on est tous des Chinois : dans le Taoïsme, ça varie au cours des âges. de toutes manières, le lecteur est frappé de ce que c’est à la gloire de l’homme, les femmes là-dedans … mais ce n’est pas ça qui fait la différence avec la pensée occidentale, parce que, du côté de la pensée occidentale, ça ne va pas plus fort; la différence, elle est ailleurs.
Ce qui est différent, c’est la manière dont le désir est vécu d’une façon totalement différente : il n’est rapporté à aucune transcendance, il n’est rapporté à aucun manque, il n’est mesuré à aucun plaisir et il n’est transcendé par aucune jouissance, sous la forme ou sous le mythe de l’impossible. Le désir est posé comme pur processus. Concrètement, ça veut dire que ce n’est pas du tout l’orgasme; leur problème ce n’est pas comme le problème occidental qui est : comment arracher la sexualité à la génitalité, leur problème c’est : comment arracher la sexualité à l’orgasme. Alors, ils disent en gros : vous comprenez, le plaisir ou l’orgasme, ce n’est pas du tout l’achèvement du processus, c’est, ou son interruption, ou son exaspération, or les deux reviennent au même et c’est tout à fait fâcheux! Sans doute, il faut que ça arrive, mais alors il faut percevoir ces moments de suspension comme de véritables suspensions qui permettent la remise en marche du processus. Ils ont une théorie sur l’énergie femelle et l’énergie mâle, qui consiste à dire en gros : l’énergie femelle est inépuisable, l’énergie mâle, c’est plus ennuyeux, elle est épuisable. Le problème, de toutes manières, c’est que l’homme prenne quelque chose de l’énergie femme qui est inépuisable, ou bien que chacun prenne quelque chose à l’autre. Comment cela peut-il se faire ?
Il faut que les flux – et il s’agit bien d’une pensée en termes de flux -, il faut que le flux féminin, suivant des trajets très déterminés, remonte suivant les lignes du flux masculin, le long de la colonne vertébrale, pour aller jusqu’au cerveau, et là se fait le désir dans son immanence comme processus. On emprunte un flux, on absorbe un flux, se définit un pur champ d’immanence du désir, par rapport auquel plaisir, orgasme, jouissance sont définis comme de véritables suspensions ou interruptions. C’est à dire, non pas du tout comme satisfaction de désir, mais comme le contraire : exaspération du processus qui fait sortir le désir de sa propre immanence, i.e. de sa propre productivité. Tout ça c’est intéressant pour nous dans la mesure où, dans cette pensée, le désir simultanément perd toute liaison et, avec le manque, et le plaisir ou l’orgasme, et avec la jouissance. Il est conçu comme production de flux, il définit un champ d’immanence, et un champ d’immanence ça veut dire une multiplicité où effectivement tout clivage du sujet en sujet de l’énonciation et sujet de l’énoncé devient strictement impossible, sujet de jouissance et sujet de plaisir devient strictement impossible, puisque dans notre machin tournant c’était tout simple : le sujet de l’énonciation c’était le sujet de la jouissance impossible, le sujet de l’énoncé c’était le sujet du plaisir et de la recherche de plaisir, et le désir manque c’était le clivage des deux. C’est vous dire à quel point, de Descartes à Lacan, cette répugnante pensée du cogito n’est pas seulement une pensée métaphysique.
Toute l’histoire du désir – et encore une fois, c’est de la même manière que Reich tombe, cette manière de relier le désir à un au-delà, qu’il soit celui du manque, qu’il soit celui du plaisir ou qu’il soit celui de la jouissance, et, de poser le dualisme du sujet de l’énonciation et du sujet de l’énoncé, et ce n’est pas par hasard que c’est les mêmes qui le font aujourd’hui, i.e les lacaniens, i.e. d’engendrer tous les énoncés à partir du sujet qui, dès lors, et rétroactivement, devient le sujet clivé en sujet d’énonciation et sujet d’énoncé. Ce qui est inscrit, c’est le sujet de l’énonciation qui met le désir en rapport avec la jouissance impossible, le sujet de l’énoncé qui met le désir en rapport avec le plaisir, et le clivage des deux sujets qui met le désir en rapport avec le manque et la castration. Et, au niveau de la théorie, la production des énoncés se retrouve exactement, mots pour mots, cette théorie pourrie du désir.
C’est en ce sens que je dis que penser, c’est forcément être moniste, dans l’appréhension même de l’identité de la pensée et du processus, aussi bien que dans l’appréhension de l’identité du processus et du désir : le désir comme constitutif de son propre champ d’immanence, c’est à dire comme constitutif des multiplicités qui le peuplent. Mais c’est peut-être obscur tout ça, un champ moniste c’est forcément un champ habité par des multiplicités.
[...]
On voit bien comment ça fait partie du même truc de dire que la jouissance ce n’est pas le plaisir, ça fait partie d’une espèce de système, que pour tout simplifier, je présenterais comme une conception circulaire du désir où, à la base, il y a toujours le postulat de départ – et il est vrai que la philosophie occidentale a toujours consisté à dire : si le désir est, c’est le signe même, ou le fait même que vous manquez de quelque chose. Et tout part de là. On opère une première soudure désir-manque, dès lors, ça va de soi que le désir est défini en fonction d’un champ de transcendance; le désir est désir de ce qu’il n’a pas, ça commence avec Platon, ça continue avec Lacan. Ça c’est la première malédiction du désir, c’est la première façon de maudire le désir; mais ça suffit pas. Ce que je fais, c’est la méthode de Platon dans le Phédon, quand il construit un cercle à partir des arcs. Le deuxième arc : si le désir est fondamentalement visée de l’Autre, ouvert sur une transcendance, si il subit cette première malédiction, qu’est-ce qui peut venir le remplir ? Ce qui peut venir le remplir, ce ne sera jamais qu’en apparence l’objet vers lequel il tend, c’est aussi bien l’Autre, c’est inatteignable, c’est le pur transcendant. Donc, ce ne sera pas ça qui viendra le remplir. Ce qui vient le remplir ou le satisfaire, qui vient lui donner une pseudo-immanence, ça va être ce qu’on appelle l’état de plaisir, mais dès ce second niveau, il est entendu que cette immanence est une fausse immanence puisque le désir a été défini fondamentalement en rapport avec une transcendance, que ce remplissement c’est, à la lettre, une illusion, un leurre. Seconde malédiction du désir : il s’agit de calmer le désir pour l’instant, et puis la malédiction recommencera. Et puis il faudra le réclamer, et puis c’est la conception du plaisir-décharge. Rien que ce mot indique assez que le titre de ce second arc de cercle est « pour en finir provisoirement avec le désir. » C’est ça qui me paraît fascinant, à quel point ça reste dans toute la protestation de Reich contre Freud, il garde cette conception du désir-décharge qu’il thématise dans une théorie de l’orgasme. Ce second arc définit bien cette espèce d’immanence illusoire par laquelle le plaisir vient combler le désir, c’est à dire l’anéantir pour un temps. Mais, comme dans toute bonne construction, puisque tout ça c’est de la pure construction, c’est pas vrai, c’est faux d’un bout à l’autre, il faut un troisième pour boucler le truc, puisque vous avez cette vérité supposée du désir branchée sur une transcendance de l’Autre, cette illusion ou ce leurre par lequel le désir rencontre des décharges calmantes à l’issue desquelles il disparaît, quitte à reparaître le lendemain, il faut bien un troisième arc pour rendre compte de ceci : que même à travers ces états de sommeil, de satisfaction, etc. …, il faut bien que soit réaffirmé sous une forme nouvelle l’irréductibilité du désir aux états de plaisir qui l’ont satisfait que en apparence, il soit réaffirmé sur un autre mode : la transcendance. Et cette réaffirmation c’est le rapport jouissance impossible-mort. Et du début à la fin, c’était la même conception, et quand on nous dit : attention, faut pas confondre le désir, le plaisir, la jouissance, évidemment il ne faut pas les confondre puisqu’ils en ont besoin pour faire trois arcs d’un même cercle, à savoir les trois malédictions portées sur le désir.
Les trois malédictions c’est :
- tu manqueras chaque fois que tu désireras
- tu n’espéreras que des décharges
- tu poursuivras l’impossible jouissance.

Alors le désir est complètement piégé, il est pris dans un cercle. Et alors en quoi c’est la même chose, le problème des énoncés ? C’est pareil au niveau du cogito cartésien, puisque vous construisez également votre cercle au niveau de je marche, je respire, j’imagine, je vois une licorne, système d’énoncés où le JE est sujet de l’énoncé, et ça c’est quelque chose comme l’apparence. Peut-être que ce n’est pas vrai, peut-être que Dieu me trompe, peut-être que je crois marcher et que je ne marche pas. Deuxième arc : mais attention, car s’il est vrai que je peux me tromper quand je dis je marche, en revanche, je ne peux pas me tromper lorsque je dis « je pense marcher ». Si il est vrai que je peux me tromper quand je dis « je vois une licorne », je ne peux pas me tromper en disant « je pense que je vois une licorne ». Ça c’est l’extraction du « je pense donc je suis », c’est l’extraction d’un sujet de l’énonciation; et la production de l’énoncé, d’un énoncé quelconque se fait sous la forme du clivage du sujet en sujet de l’énonciation et sujet de l’énoncé comme condition de la production de tout énoncé possible.
Le désir-manque se trouve au niveau du clivage du sujet, de la coupure, de la barre. Le système du désir-plaisir, il se retrouve au niveau du sujet de l’énoncé. Et le système du désir-jouissance, il se retrouve au niveau de la gloire du sujet de l’énonciation, avec encore une fois, la mystification du cercle : tu commanderas d’autant plus que tu obéiras, i.e. tu seras d’autant plus près d’être le véritable sujet de l’énonciation que tu te conformeras à la barre qui te sépare comme sujet de l’énoncé du sujet de l’énonciation, c’est à dire que c’est par la castration que tu accèdes au désir.
Dire : c’est par la castration que tu accèdes au désir, ou dire : c’est par le clivage du sujet que tu accèdes à la production d’énoncés, c’est pareil.
[Intervention de Rejik : T'as pas envie de pousser plus loin avec le Dieu de Descartes et le signifiant de Lacan ?]
J’ai pas tellement envie, mais je veux bien, ouaf! ouaf! ouaf!
Le problème, ça devient, à supposer qu’on dise que les seuls énoncés, c’est le désir. Tout désir est un énoncé, tous les énoncés sont des désirs. Si c’est bien comme ça, ce dont il faut rendre compte, c’est le système de l’apparence, alors il va de soi que Nietzsche a complètement raison, c’est vraiment un système platonicien chrétien, et si ça aboutit à la psychanalyse, c’est pas par hasard, parce que la psychanalyse c’est le truc qui nous dit : viens, allonge-toi et tu vas avoir enfin l’occasion de parler en ton nom, et qui, en même temps a retiré d’avance toutes les conditions possibles d’une production d’énoncés, précisément parce qu’elle a subordonné toute production d’énoncés au clivage du sujet de l’énonciation et du sujet de l’énoncé, i.e, tu commanderas d’autant plus que tu acceptes la castration [hétéronomie] et que tu poursuivras la jouissance impossible.
Gilles Deleuze
Extrait du cours le Désir, le plaisir et la jouissance / Vincennes, 26 mars 1973
A lire sur le Silence qui parle
Désir et plaisir : lettre de Gilles Deleuze à Michel Foucault
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La crise à l’épreuve de l’utopie / René Schérer, Jean-Claude Polack / Chimères n°70

Jean Claude PolackToute ton œuvre philosophique, et particulièrement tes livres récents, témoignent d’une fidélité indéfectible aux grands thèmes de l’anarchisme et de l’utopie.Ils disent aussi la place essentielle que tu accordes au désir et à la sexualité dans l’histoire et l’économie des sociétés capitalistes. J’aimerais que tu nous parles de l’actualité de ces quatre termes aujourd’hui, dans ces temps de crise de la mondialisation.
Parce que tu vois en Fourier le penseur d’un monde différent, alternatif, plus juste, plus apte à s’émanciper des différents modes d’aliénation, je suis tenté de te demander comment on pourrait aujourd’hui, – au delà d’une résistance passive, donner consistance à ce fameux « rêve générale » apparu sur les banderoles des récentes manifestations.

René Scherer – Tu me soumets de bien grandes questions, et je ne sais si je vais pouvoir y répondre. Je les retournerai plutôt vers moi-même en me demandant ce que je pense et fais exactement.
Je ne me pose pas du tout en homme politique, pas tellement en philosophe ; de préférence en enseignant, en professeur ayant à éclaircir certaines questions devant des étudiants, selon les circonstances. Donc pas tellement avec la prétention de faire un système, mais d’introduire des liaisons, du systématique. En suivant la distinction très juste, à mon sens, que faisait Barthes à propos de Fourier. Il y a en lui du systématique, certainement du systématique, puisqu’il relie tout à tout, mais ça ne forme pas un système, comme celui de Hegel, par exemple. Je serais heureux de pouvoir en dire autant de ce que j’ai écrit. Il n’y a pas de système, mais du systématique, du moins en intention. Des thèmes. Ceux que tu mentionnes : utopie, anarchisme, désir, – j’ajouterais hospitalité, enfance, forment un noyau, un centre à la fois attractif et rayonnant. Une constellation comme disait Benjamin. C’est ça, mon systématique, qui peut, je crois, servir à penser, au besoin, la mondialisation.
Quant à pouvoir transposer ou transporter cela sur le plan d’injonctions ou de projet politique, ce n’est pas exactement mon rayon ; je ne suis pas fait pour cela, je ne suis pas – ou ne suis plus, en tout cas, militant. Toutefois, je suis du côté, en effet, des micropolitiques de Foucault, de celles du désir de Deleuze et Félix. En insistant surtout sur le micro. Proposer quelque chose qui soit à l’échelle des individus, des petits groupes. Ce qui n’empêche pas les spéculations pour le Globe, la planète entière ; mais à titre de « vues », comme chez Fourier. C’est là mon aspect fouriériste, ce qui m’a attiré vers cette démystification du politique, toujours tenté par une paranoïa : celle de légiférer, de décréter, constante chez les philosophes tentés par le langage des généralités et non de la singularité qui est celui du désir. Idée assez proche, à mon avis du moins, de « l’aller aux choses elles-mêmes » de la phénoménologie husserlienne.
C’est pourquoi j’ai passé, à un moment, de Husserl à Fourier. Ce qui peut paraître bizarre mais qui, quand j’y repense, se rattache à cela.
Pour en revenir au premier point que tu fais ressortir, celui de la mondialisation, celui du monde alternatif, oui, en gros, je me sens près des idées alter-mondialistes, mais sans entrer dans le détail. Si je pense à partir de Fourier, c’est justement que, chez lui, l’attention au changement local, domestique, est liée à une extension à la planète entière, qui correspondrait, dans le langage actuel, à la mondialisation. Donc, philosophiquement, je ne peux qu’être pour la mondialisation. Mais, – et c’est toujours une formule fouriériste, en spéculant sur « ses propriétés encore inconnues », c’est-à-dire précisément qui vont à l’inverse de ce que la mondialisation a été.
Profiter de la mondialisation pour faire sauter les barrières nationalistes, pour enrichir l’Occident de la diversité des manières de vivre, en particulier dans l’ordre du désir, – de la vie sexuelle, pour supprimer les inégalités économiques et sociales. Bref, tout ce qui est rigoureusement à l’inverse de ce qui se fait. Mais qui est potentiellement contenu dans l’idée de mondialisation si l’on comprend celle-ci comme la diffusion de proche en proche des expériences réussies ; ou, si l’on veut, du flux vital bloqué à l’intérieur des frontières, par des institutions coercitives. Fourier appelait cela la remise en marche des passions, du mouvement. C’est le réveil des différences, la possibilité pour tous les infinitésimaux du désir de s’exprimer et de se satisfaire.
La catastrophe de la mondialisation actuelle est, on ne le sait que trop, qu’il n’y a plus d’opposition à l’uniformisation des pensées, des mœurs, du règne de l’argent, etc. Il n’y a plus de contre-pouvoir, de puissance différente qui pourrait mettre un frein à l’extension frénétique des monopoles, sonner le holà !
J’y pensais hier à propos de l’attaque de Gaza. L’ancienne division du monde en deux blocs aurait freiné l’arrogance d’Israël. Même si c’était un secours illusoire, de façade, l’Union soviétique était, pour les pays arabes, une sorte de contrepoids. Et un peu, aussi, pour tous les mouvements d’émancipation. Certes, à double tranchant. Mais enfin, elle introduisait une sorte de variété dans la politique mondiale, comme dans tous les horizons politiques, d’ailleurs. Mais, aujourd’hui, il n’y a plus aucune autre perspective que le triomphe indéfini du capitalisme.
Au reste, je dis cela, non pas pour défendre ou réclamer à nouveau une telle coupure du monde, mais pour mettre en relief que, s’il faut spéculer sur une alternative, c’est en repensant complètement les catégories politiques. Il faut les déplacer, faire intervenir tout ce que Fourier appelait le domestique et qui a été classé sous le nom d’utopie, négligé, repoussé ou refoulé, à ce titre.
Il y a beaucoup de choses qui vont en ce sens dans la pensée de Guattari, et, en particulier dans les Années d’hiver. Ou encore, avec les idées exprimées dans les Trois écologies, Chaosmose, sous les formules de « subjectivation », « production de subjectivités ». Si on ne les pense pas seulement comme du « subjectif » ou psychologique, au sens ordinaire, mais dans la perspective des groupes, des regroupements, de l’activation des attractions passionnelles, on rejoint tout à fait Fourier, avec, si l’on peut dire, l’alliance de la géopolitique et de l’existentiel. J’emploie ici ces mots peut-être plus familiers à des oreilles saturées du « jargon » philosophique. Mais les expressions plus simples et pittoresques de Fourier lui-même me plaisent davantage.
Seulement, il faut se déshabituer, et cela est très difficile, tant ils sont enracinés, il faut se défaire des langages politiques et philosophiques courants, ceux de la famille, de l’école, du sujet, de la nation, de l’Etat, etc., centrés sur le moi, le couple hétérosexuel et la procréation, le ménage, le commerce, la morale…et leurs évidences.
Il y aurait là un effort surhumain, pratiquement impossible. C’est pourquoi j’ai toujours borné ma réflexion au petit, au détail, au petit canton où l’on peut apporter la critique, dans une sphère restreinte, où l’on peut entrevoir, pourtant, des lueurs de transformation globale.

Venons-en, si tu veux, à une question plus précise, celle de la crise actuelle. Cette situation de crise, bien sur, est de nature économique, mais on sent bien que quelque chose déborde de beaucoup la simple question des accidents monstrueux de la « financiarisation ».

C’est certain. D’ailleurs, la crise, on en parle depuis qu’il y a du capitalisme. C’est, pour ainsi dire, le mode d’existence du Capital. Ce n’est donc que tout à fait approximativement et relativement que l’on peut parler d’un fonctionnement normal où il n’y aurait pas de crise. Au sein même des systèmes justifiant le capitalisme, le considérant comme l’économie la plus naturelle, les idées de « juste salaire », de « plein emploi », ont toujours apparu comme des vues de l’esprit, des utopies.
Je ne suis pas du tout économiste, donc je suis incapable de dire de quelle manière la crise n’est pas un accident de la mondialisation, mais son mode d’existence. Ce serait intéressant, toutefois, à chercher.
Je me borne à un point qui est aussi connexe, et qui touche à l’aspect, non pas directement économique, mais géopolitique de la mondialisation : l’engendrement des conflits, la succession de poussées nationalistes, de guerres qui ont suivi la chute du bloc soviétique et qui font de la mondialisation actuelle un état de guerre permanent.
Voilà encore une crise, non pas accidentelle, mais en quelque façon, constitutive ou, si l’on veut, structurale. La mondialisation, à la manière dont elle a été menée, engendre la guerre. On peut y voir aussi un problème à poser, à savoir poser et à résoudre, au moins virtuellement.
S’il y a un problème qui effectivement se pose à l’heure actuelle du point de vue philosophique et humain, c’est bien celui là qui en terme justement de pensée comme je la pratique en disant que c’est une pensée utopique, est celle de la pacification du monde. La pensée utopique actuelle, n’est que celle là. De quelle façon le monde peut-il être pacifié ? De quelle façon- je l’exprimais dans un livre sur l’hospitalité-, peut-il être procédé à une hospitalité universelle ?
La question fut posée par Kant, à la fin de la Révolution française.
A l’époque, en disant que c’était par l’intermédiaire d’Etats nationaux démocratiques. A l’heure de la mondialisation, ce sont d’autres réponses qui sont attendues, qu’il faut penser ; repenser une notion de citoyen du monde qui a été abandonnée depuis les Stoïciens, qui paraît aujourd’hui ridicule, utopique, alors que seule elle peut assurer une hospitalité que refusent universellement les Etats.
Le rôle de la philosophie est de savoir repérer, d’indiquer et délimiter le problème, avec ses contours. Or, le problème premier de la mondialisation actuelle, c’est cela : ce que j’appelle l’hospitalité universelle ou la paix universelle. Si, depuis 1795, l’énoncé du problème est le même, les conditions de la solution ont varié ; et il s’agit de les formuler. C’est ce que j’avais tenté de faire, en prenant comme centre la notion d’une hospitalité, non restreinte, comme chez Kant, à un simple droit de visite limité au gré des Etats, mais étendue au droit d’être chez soi sur toute la terre.
René Schérer et Jean-Claude Polack
la Crise à l’épreuve de l’utopie
Extrait de l’article publié dans Chimères n°70
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Storytelling, une machine à fabriquer des histoires / Christian Salmon

« A good story. » Voilà, selon les stratèges du Parti démocrate, ce qui aurait manqué à M. John Kerry pour remporter l’élection présidentielle aux Etats-Unis en 2004 (1). M. James Carville, l’un des artisans de la victoire de M. William Clinton en 1992, déclara à ce propos : « Je pense que nous pourrions élire n’importe quel acteur de Hollywood à condition qu’il ait une histoire à raconter ; une histoire qui dise aux gens ce que le pays est et comment il le voit. »
« Un récit, c’est la clé de tout », confirme M. Stanley Greenberg, spécialiste des sondages. Quelques jours plus tard, à l’émission Meet the press, M. Carville a été plus explicite encore : « Les républicains disent : “Nous allons vous protéger des terroristes de Téhéran et des homosexuels de Hollywood.” Nous, nous disons : “Nous sommes pour l’air pur, de meilleures écoles, plus de soins de santé.” Ils racontent une histoire, nous récitons une litanie. » Selon Evan Cornog, professeur de journalisme à l’université Columbia, « la clé du leadership américain est, dans une grande mesure, le storytelling ». Une tendance apparue dans les années 1980, sous la présidence de Ronald Reagan, lorsque les stories en vinrent à se substituer aux arguments raisonnés et aux statistiques dans les discours officiels. En janvier 1985, le président des Etats-Unis prononce devant les deux chambres du Congrès son discours sur l’état de l’Union. « Deux siècles d’histoire de l’Amérique devraient nous avoir appris que rien n’est impossible. Il y a dix ans, une jeune fille a quitté le Vietnam avec sa famille. Ils sont venus aux Etats-Unis sans bagages et sans parler un mot d’anglais. La jeune fille a travaillé dur et a terminé ses études secondaires parmi les premières de sa classe. En mai de cette année, cela fera dix ans qu’elle a quitté le Vietnam, et elle sortira diplômée de l’académie militaire américaine de West Point. Je me suis dit que vous aimeriez rencontrer une héroïne américaine nommée Jean Nguyen. » L’héroïne américaine se lève pour être ovationnée par l’ensemble des corps constitués. Reagan enchaîne alors sur une autre histoire, tout aussi édifiante, avant de dévoiler la morale des deux récits : « Vos vies nous rappellent qu’une de nos plus anciennes expressions reste toujours aussi nouvelle : tout est possible en Amérique si nous avons la foi, la volonté et le cœur. L’histoire nous demande à nouveau d’être une force au service du bien sur cette planète » (2). Parfois, les fictions du président se substituèrent à la réalité. L’ancien acteur de Hollywood croyait au « pouvoir des histoires » sur les esprits. Il lui arrivait d’ailleurs d’évoquer un épisode tiré d’un vieux film de guerre comme s’il appartenait à l’histoire réelle des Etats-Unis (3). Mais c’est sous la présidence de M. Clinton que le storytelling politique est entré à la Maison Blanche, avec sa cohorte de consultants, de scénaristes hollywoodiens et de publicitaires. « Mon oncle Buddy m’a enseigné que chacun d’entre nous a une histoire », affirme M. Clinton, dès les premières pages de ses Mémoires (4). Avant de les terminer par ces mots : « Ai-je écrit un grand livre ? Qui sait ? Je suis certain en tout cas qu’il s’agit d’une bonne histoire. » Avec M. Clinton, le storytelling a cessé d’être simplement une manière spontanée de communiquer. « La politique, théorise-t-il, doit d’abord viser à donner aux gens la possibilité d’améliorer leur histoire. » Quelques semaines après l’élection de 2004, l’éditorialiste conservateur William Safire s’est moqué des explications données par les spin doctors (conseillers en communication) démocrates en les qualifiant de politerati (littéralement, politiciens littéraires) et de « narratologues » dans un article dont le titre résume bien le propos : The new story of “story”, and make sure it’s coherent  (5). Si le résultat avait été inversé, faisait-il valoir, il se serait trouvé de nombreux consultants pour se féliciter que la campagne de M. Kerry ait su construire « un récit cohérent ». Le « récit » démocrate postélectoral, raillait Safire, se limitait à constater le manque de « récit cohérent » de M. Kerry. « Avec les médias, le récit doit changer. La prochaine histoire sera donc celle du come-back de Bush. » Pourtant, lorsque la cote du président George W. Bush s’est effondrée après les ravages causés par le cyclone Katrina en août 2005, le même Safire, en désespoir de cause, se rallia à l’approche narrative dont il se moquait dans son article de décembre 2004 : « Je pense que nous sommes sous l’emprise d’un récit, et que ce récit veut nous convaincre que ce président et cette présidence sont finis. Bush n’a pas fait ce qu’il fallait pour Katrina, et la guerre en Irak continue ; quoi qu’il fasse, son action est plongée dans l’ombre de ce récit. » Mais Safire ne désespérait pas de voir la situation se renverser au profit de M. Bush, non pas en raison d’une action résolue en faveur de la Nouvelle-Orléans et de ses habitants, mais simplement parce que la couverture des médias (« l’attention américaine ») l’exigeait. « Ce qui est magnifique avec les médias, c’est que le récit doit changer, il ne peut pas rester le même, sinon cela ne vaut pas la peine de le publier. Alors la prochaine histoire sera celle du come-back de Bush. » Dès son entrée à la Maison Blanche en 2001, M. Bush avait fait connaître son cabinet à la presse en déclarant : « Chaque personne a sa propre histoire qui est unique, toutes ces histoires racontent ce que l’Amérique peut et doit être. » Et plus tard (en présentant M. Colin Powell comme secrétaire d’Etat) : « A great American story… » Ou encore, à propos du ministre des transports : « I love his story… » Puis il avait conclu en disant : « Nous avons tous une place dans une longue histoire, une histoire que nous prolongeons mais dont nous ne verrons pas la fin. Cette histoire continue (This story goes on…). » Dans cette allocution qui n’avait duré que quelques minutes, M. Bush avait utilisé le mot story pas moins de dix fois ! En février 2006, lors d’une visite éclair en Afghanistan, accompagné du président Hamid Karzaï, il se prêta volontiers aux questions des journalistes. En quelques minutes, il reprit mot pour mot la même formule à deux reprises : « Nous aimons les histoires, et attendons des histoires de jeunes filles qui vont à l’école en Afghanistan. » La fréquence d’apparition du mot story dans les discours de M. Bush ne doit rien au hasard. Elle révèle l’influence des consultants en management qui l’entourent (il est le premier président américain à avoir été formé dans une business school, une grande école commerciale). Apparu au milieu des années 1980 aux Etats-Unis, le storytelling management, une nouvelle école de direction d’entreprise, a connu depuis 2001 un succès croissant dans des firmes comme Disney, McDonald’s, Coca-Cola, Adobe, IBM, Microsoft. « La NASA, Verizon, Nike et Lands’ End considèrent le storytelling comme l’approche la plus efficace aujourd’hui dans les affaires », écrit M. Lori Silverman, directeur d’une société de conseil en management (6). M. Stephen Denning, un ancien dirigeant de la Banque mondiale, est l’un de ces gourous qui ont contribué à populariser le storytelling management. Il anime des stages de formation et a publié plusieurs livres, dans lesquels il se réfère à la narratologie de Roland Barthes : A Fable of Leadership Through Storytelling (2004) ou encore How Narrative and Storytelling Are Transforming 21st Century Management. Contre l’approche trop rationnelle du management traditionnel, qualifiée de « napoléonienne », il préconise une approche « tolstoïenne », seule capable de prendre en compte la richesse et la complexité de la vie et d’établir des connexions entre les choses. « Quand je vois comment des histoires bien ficelées peuvent entrer facilement dans les esprits, écrit-il, je m’étonne moi-même devant cette propension du cerveau humain à absorber les histoires » (7). M. Robert McKee, célèbre scénariste de Hollywood qui est devenu en dix ans un spécialiste du storytelling, affirme : « Motiver les employés, c’est le travail essentiel du chef d’entreprise. Pour cela, il faut mobiliser leurs émotions. Et la clé pour ouvrir leur cœur, c’est une histoire. » Beaucoup de firmes commencent à se saisir de la publicité pour raconter l’histoire de leur entreprise au monde, et les études de marché utilisent l’outil storytelling pour recueillir les récits des usagers sur la manière dont ils consomment les produits et services d’une entreprise. M. Don Valentine, le fondateur de Sequoia Capital, un financier légendaire qui compte dans son portefeuille des participations dans le capital de sociétés comme Apple, Oracle, Cisco, Yahoo ! et Google, déclarait récemment que, parmi les milliers d’exposés d’entrepreneurs à la recherche de fonds entendus ces trente dernières années, la plupart échouaient parce qu’ils ne savaient pas communiquer : « Personne ne sait raconter une histoire. » « Vous voulez savoir comment doubler vos ventes et quadrupler votre avance ? », demande M. Doug Stevenson, le président du Story Theater International. « Vous vendrez bien mieux en vendant une success story qu’en décrivant les caractéristiques et avantages de votre produit ou service. Une histoire, et c’est vendu. Les gens adorent les histoires »(8). Le succès du storytelling ne se limite pas à la direction d’entreprise et à la mercatique, il s’est imposé en dix ans à toutes les institutions au point d’apparaître comme le paradigme de la révolution culturelle du capitalisme, une nouvelle norme narrative qui irrigue et formate les secteurs d’activité les plus divers. Selon la sociologue Francesca Polletta, « le storytelling se déploie dans des secteurs inattendus, les managers sont tenus de raconter des histoires pour motiver les ouvriers, et les médecins sont formés à écouter les récits de leurs patients. Les reporters se sont ralliés au journalisme narratif. Et les psychologues à la thérapie narrative. Chaque année, des dizaines de milliers de personnes se rendent à l’International Storytelling Center de Jonesborough, dans le Tennessee, rejoignent le National Storytelling Network ou participent à plus de deux cents festivals de storytelling organisés aux Etats-Unis. Et un coup d’œil aux listes de best-sellers révèle les scores impressionnants de livres consacrés à l’art du storytelling considéré comme un chemin vers la spiritualité, une stratégie pour les postulants à des bourses, un mode de résolution des conflits, et une recette pour perdre du poids » (9). Raconter est devenu un moyen de séduire et de convaincre, d’influencer un public, des électeurs, des clients. Cela signifie aussi : partager, transmettre, des informations, une expérience. Configurer des pratiques, des savoir-faire. Formaliser des contenus, formater des discours, des rapports. Le storytelling, ce n’est pas seulement des histoires, c’est un format discursif ou, pour parler comme Michel Foucault, une « discipline ». Le rapport Starr sur l’affaire Monica Lewinski regroupait ses principales conclusions dans un chapitre intitulé Narrative (10). Celui de la commission d’enquête sur les attentats du 11 septembre est devenu un succès de librairie, selon Safire, le chroniqueur du New York Times, parce que les rédacteurs ont décidé de supprimer tous les adjectifs et opté pour une reconstitution de l’enchaînement des événements suivant une trame narrative (11). Quand le capitalisme détruit le sens et la continuité, les récits professionnels servent parfois de moyens d’autodéfense. Que vous vouliez mener à bien une négociation commerciale ou faire signer un traité de paix à des factions rivales, lancer un nouveau produit ou faire accepter à un collectif de travail un changement important, y compris son propre licenciement, concevoir un jeu vidéo ou consolider la démocratie dans un pays de l’ex-Union soviétique…, la méthode employée, les interlocuteurs, les financements, le calendrier sont les mêmes et s’appuient toujours sur le modus operandi du storytelling, devenu le b.a.-ba de l’idéologie enseignée aux hommes politiques et aux chefs d’entreprise. Le storytelling envahit peu à peu des disciplines aussi diverses que la sociologie, l’économie, le droit, la psychologie, l’éducation, les neurosciences, l’intelligence artificielle… La sociologie elle-même a recours aux récits de vie en vue de traiter des questions d’identités sociale ou professionnelle. Richard Sennett, professeur à la London School of Economics, disait récemment : « Je souhaite que la sociologie s’intéresse de plus près au récit. » Le capitalisme moderne, selon lui, désagrège dans ses institutions « les schémas lisibles et prévisibles du temps long », et prive les salariés de sens et de continuité. « Il nous faut comprendre comment s’arrange l’individu pour combler ce vide de sens. » Car les récits professionnels peuvent constituer des « moyens d’autodéfense émotionnelle ». « Le nouveau capitalisme, ajoute Sennet, est devenu un système plus neutre, moins prometteur socialement et psychologiquement que le capitalisme analysé par Max Weber il y a un siècle. » Dans ce contexte, marqué par la dérégulation et la précarité, « tout l’enjeu de l’interprétation consiste à reconstituer un récit de vie à partir des pièces souvent détachées qui forment l’expérience du travailleur ».
L’approche narrative est devenu hégémonique dans les sciences sociales depuis le narrativist turn (12) des années 1990. L’économiste Deirdre N. McCloskey défend l’idée que l’économie est, elle aussi, essentiellement une discipline narrative. « Ce n’est pas un hasard, dit-il, si la science économique et le roman sont nés en même temps. » De son côté, le physicien Steven Weinberg prétend que des récits convaincants permettent d’orienter des millions de dollars vers la recherche.
La science juridique, à son tour, est gagnée par le storytelling. « Le droit vit du récit », affirme Jerome Brunner. Et le professeur Anthony G. Amsterdam observe que « la présentation narrative des événements envahit les attendus des jugements ».
En psychologie, les techniques de thérapie narrative envisagent la cure comme un récit de l’histoire du malade. Les méthodes de gestion s’appuient elles aussi sur les dires des employés pour analyser les dimensions symboliques des organisations. Dans l’éducation, pour l’étude de certains phénomènes d’apprentissage, les histoires de vie en formation deviennent indispensables. L’anthropologie met en évidence le rôle des récits dans la transmission culturelle (13). Polletta souligne le soupçon que soulève cet engouement récent pour les stories, le danger de manipulation politique ou idéologique. Si chacun a son histoire, alors laquelle va-t-on privilégier dans les décisions politiques ?
Une structure narrative recouvre les objets les plus divers, des jeux vidéo aux techniques de simulation de l’armée américaine.
« Le mot storytelling, à première vue, semble étrangement déplacé ici », peut-on lire sur la page d’accueil du site Internet de Mitre Corporation, une société de recherche et développement, financée en partie par le département d’Etat, spécialisée dans les technologies de visualisation de l’information. Le problème que doit résoudre Mitre est le suivant : la somme des connaissances double tous les sept ans, la puissance de traitement des processeurs tous les dix-huit mois… Dans un contexte de surinformation, de « harcèlement textuel », la capacité de sélection des individus est constamment sollicitée. Selon Nahum Gershon, chercheur chez Mitre, « le cerveau humain a une capacité prodigieuse de synthèse multisensorielle de l’information quand celle-ci lui est présentée sous une forme narrative ». Selon M. Bran Ferren, président d’Applied Minds Inc. : « Chaque fois que l’on a introduit une nouvelle technologie dans le storytelling, cela a changé le monde. Il suffit de penser à l’imprimerie, au télégraphe et au téléphone, à la presse, à la radio, à la télévision, et tout récemment à Internet. »
Le storytelling désigne également des technologies utilisées dans le secteur en plein développement des « loisirs numériques », notamment dans le domaine des jeux en ligne et des jeux vidéo ou encore de la télévision interactive. Dans l’univers des jeux vidéo, le storytelling n’hésite plus à s’emparer de causes humanitaires, politiques ou idéologiques. Le programme des Nations unies contre la faim a mis en ligne un jeu interactif dans lequel les joueurs doivent imaginer comment nourrir des milliers de personnes dans une île imaginaire. Le storytelling digital ne recule devant aucun sujet. Même un génocide. En témoigne le nouveau jeu Darfour is dying.
« Vous risquez d’être attaqué et peut-être tué par les milices janjawids dès que vous quittez le camp, s’inscrit à l’écran. Mais vous devez absolument vous procurer de l’eau pour la communauté. Préférez-vous être Poni, la petite Soudanaise à robe rose, ou Jaja, son frère âgé de 12 ans ? Rahman, le père ? Sittina, la mère ?, interroge la journaliste Corine Lesne sur son blog, Big picture. Avec les flèches du clavier, vous faites courir Jaja ou Poni. Les enfants ont 5 385 mètres à parcourir jusqu’au puits. En appuyant sur la barre d’espacement, vous leur permettez de se cacher derrière un arbuste et d’être provisoirement sauvés. Mais la jeep des hommes en armes revient. Trop tard. Vous avez été capturé par les milices. Vous allez probablement devenir l’une des centaines de milliers de victimes de cette crise humanitaire… »
L’armée américaine s’intéresse aussi aux applications du storytelling. Elle a créé en août 1999 un centre de recherche spécialisé dans les technologies de simulation, l’Institute for Creative Technologies (ICT), pour l’entraînement des militaires. L’idée est de mobiliser et de combiner les moyens de l’industrie culturelle, de l’expertise en storytelling et les technologies de pointe en matière d’intelligence artificielle et de réalité virtuelle. Elle utilise un système de « visualisation » qui lui permet de créer des situations d’entraînement à base de simulations très réalistes préparant les troupes à intervenir et à être opérationnelles dans des zones de combat éloignées comme l’Irak ou l’Afghanistan.
Ce type d’environnement virtuel, interactif, multi-sensoriel est considéré comme indispensable à la visualisation des champs de bataille. Les nouvelles technologies développées par ICT s’appuient sur des storylines progammées par ordinateur et permettent à des personnages digitaux de réagir exactement comme des êtres réels en situation. En mobilisant tous les sens : la vision, l’écoute, le toucher et l’odorat. Le storytelling est utilisé également par les services de recherche du ministère de la défense (Darpa), qui en font un outil-clé de la transmission des ordres opérationnels aux troupes. Un autre service, l’Advanced Research and Development Activity (ARDA), a recours aux techniques du storytelling pour développer son nouveau programme de visualisation des informations et d’intelligence géospatiale.
Dans les studios de télé-réalité, comme sur la console de jeux vidéo, sur les écrans des téléphones portables et des ordinateurs, de la chambre à coucher jusqu’à l’automobile, la vie quotidienne est en permanence enveloppée dans un filet narratif ou un voile qui filtre les perceptions, stimule les affects, organise les réponses multisensorielles ; ce que les chercheurs en management conceptualisent comme des « expériences tracées ».
L’injonction à consommer se transforme de plus en plus en une incitation à se raconter. Une tendance apparue, selon CyberJournalist.net, après le 11-Septembre, lorsque les témoignages à la première personne ont commencé à affluer sur le Web, produisant une masse d’informations, d’anecdotes, d’impressions personnelles que l’écrivain américain Don Delillo n’hésitait pas à qualifier de « contre-narration », un récit chaotique façonné par la rumeur, l’imagination, et les échos mystiques : « Une histoire fantôme de faux souvenirs et de pertes imaginaires. »
Le succès des blogs fournit un exemple frappant de cet engouement pour les histoires. Selon Pew Internet & American Life Project, il se crée actuellement un blog toutes les secondes. Onze millions d’Américains auraient déjà le leur, et trente-deux millions d’entre eux en liraient. Leur nombre doublerait tous les cinq ou six mois. La motivation des auteurs de blogs est sans ambiguïté. Selon l’enquête, 77 % d’entre eux en ont ouvert un non pas pour participer aux grands débats de l’heure et exprimer leur opinion, mais pour « raconter leur histoire ». Le rapport, rédigé par deux chercheurs de Pew, Amanda Lenhart et Susannah Fox, publié en juillet 2006, s’intitule : Blogueurs : un portrait des nouveaux conteurs d’Internet. Les fournisseurs d’accès qui multiplient les offres réunissant photographies, sons et mises en pages standards stimulent cette appétence narrative. Etre soi ne suffit plus. Il faut devenir sa propre histoire. Fabriquez-vous un récit.
La story, c’est vous !
Christian Salmon
Article publié dans le Monde diplomatique / novembre 2006

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1 Francesca Polletta, It was like a fever. Storytelling in Protest and Politics, The University of Chicago Press, 2006.
2 Cité par Serge Halimi, le Grand Bond en arrière. Comment l’ordre libéral s’est imposé au monde, Fayard, Paris, 2006.
3 Cf. Michael Rogin, Ronald Reagan, The Movie and other Episodes in political demonology, University of California Press, Berkeley, 1987 ; et, sur ce livre, l’Obsession de la subversion aux Etats-Unis, le Monde diplomatique, février 1988.
4 Bill Clinton, Ma vie, Odile Jacob, Paris, 2004.
5 William Safire, The new story of “story”, and make sure it’s coherent , The New York Times, 5 décembre 2004.
6 http://www.partnersforpro gress.com
7 Stephen Denning, The Springboard : How storytelling ignites action in knowledge-era organizations, Butterworth Heinemann, Boston, 2000. http://www.stevedenning.com
8 Doug Stevenson, Never Be boring Again : Make your Business Presentations Capture Attention, Inspire Action and Produce Results, Cornelia Press, Colorado Springs, 2004.
9 Francesca Polletta, It was like a fever, op. cit. A propos de l’International Storytelling Center et des festivals, lire Jill Jordan Sieder, Time for once upon a time, US News and World Report, New York, 27 octobre 2003.
10 Peter Brooks, Stories abounding, The Chronicle of Higher Education, Washington, DC, 23 mars 2001.
11 William Safire, The new story of “story”, op. cit.
12 Martin Kreiswirth, Tell me a story : The narrativist turn in the human sciences, University of Toronto Press, 1995.
13 Eddie Soulier (sous la direction de), le Storytelling, concepts, outils et applications, Hermès-Lavoisier, Paris, 2006.

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