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gillesdeleuzerolandbarthes. Cours croisés / Yves Citton et Philip Watts

Il est des entreprises éditoriales si importantes dans le long terme qu’elles ne peuvent apparaître, à chaque instant donné, que comme diffuses. La mise à disposition pour le public de la grande majorité des cours de Roland Barthes et de Gilles Deleuze, parce qu’elle s’est échelonnée sur plusieurs années, ne recevra sans doute que progressivement l’attention qu’elle mérite. Elle constitue pourtant l’un des événements intellectuels majeurs de la première décennie du troisième millénaire. Si l’on a pu dire que le siècle à venir serait deleuzien, il reste à mesurer la richesse des nuances que la réflexion éminemment actuelle de Roland Barthes peut apporter à l’analyse de nos sociétés de contrôle et à l’enrichissement de nos sensibilités.

La publication en 2004 des cours de Michel Foucault des années 1977-1979 sur la biopolitique et le néolibéralisme a eu un impact considérable sur les analyses récentes du capitalisme, des deux côtés de l’Atlantique. Celle des Séminaires de Lacan est devenue depuis trente ans une institution dans le paysage intellectuel français. Celle en 2002-2003 des cours de Roland Barthes au Collège de France sur leComment vivre ensemble ?Le Neutre et La Préparation du roman (1976-1980) semble encore se chercher un public. Quoique rapidement publiés dans de nombreuses langues, la plupart de ces cours restent encore inaccessibles au public anglophone, et leur réception en France même a été sans commune mesure avec leur mérite. Alors que la Leçon inaugurale, avec son assertion d’un « fascisme de la langue », avait fait scandale dès l’origine et continue à susciter des réactions passionnées presque trente ans plus tard, l’imposant corps de pensée représenté par l’ensemble des cours semble n’avoir rencontré qu’un respect poli, mais finalement assez distrait.
La parution récente d’un gros volume comprenant les deux ans du séminaire de l’École pratique des hautes études consacré au Discours amoureux (1974-1976) n’a, semble-t-il, pas non plus suscité grand enthousiasme – malgré l’inclusion de cent pages d’inédits à rajouter aux Fragments d’un discours amoureux, complètement rédigés mais retirés à la dernière minute de ce best-seller. Est-ce à dire que Barthes en est à ses années de purgatoire (du moins en France et aux USA, puisqu’il continue à attirer les foules au Japon) – plus vraiment à la mode, mais pas encore redécouvert?
De telles questions ne se posent bien entendu pas pour Gilles Deleuze. En dépit d’une complexité d’écriture et d’une exigence intellectuelle qui ne sont guère dans l’air du temps, la mode deleuzienne se soutient merveilleusement, nourrie par une multiplication d’excellentes introductions à sa pensée (en français comme en anglais), par la puissance d’entraînement de la politique négriste, par une position devenue quasi hégémonique dans le domaine des études cinématographiques et plus largement esthétiques. Déterritorialisation, nomadisme, rhizomes, molécularité, lignes de fuite, appareils de capture, littérature mineure ont été parfaitement intégrés à notre vocabulaire commun (majoritaire ?). Pas besoin d’attendre les décennies à venir pour confirmer d’ores et déjà la prédiction de Michel Foucault : ce siècle est d’ores et déjà deleuzien.
Or, si un beau succès semble avoir accueilli le coffret de trois DVD de l’Abécédaire de Gilles Deleuze, qui propose une demi-douzaine d’heures d’entretiens filmés avec Claire Parnet, qui sait que le site www.univ-paris8.fr/deleuze donne libre accès au cours des années 1980-1983 sur Spinoza, sur la peinture et sur le cinéma (totalisant environ 200 heures, proposées sous forme de fichiers MP3 téléchargeables et de transcriptions textuelles) ? Dans un monde un peu meilleur, la chose aurait fait les grands titres des magazines culturels et des journaux spécialisés. On rencontre pourtant tous les jours des deleuziens qui ignorent la mine d’or ouverte sous leurs pieds grâce au site de Paris 8… Qui sait si la mise en ligne de l’intégralité des 400 heures données entre 1979 et 1987 – promise par Gallica d’ici la fin de cette année – recevra davantage d’exposition médiatique?
Est-ce la « forme-cours » qui manquerait d’attrait ? Est-ce le mode de diffusion qui ferait problème ? Serait-ce que la parole enseignante de Foucault dit des choses plus « importantes » que celle de ses deux contemporains ? On prendra ces trois questions dans l’ordre.

Écriture, oralité, enseignement
À ceux qui ne connaissent pas encore ces cours, il faut recommander sans hésiterl’expérience de l’oralité rendue possible par le format MP3. Aussi minutieuses que soient les transcriptions, aussi informative que puisse être l’annotation, rien ne peut dépasser la joie d’entendre le grain mobile de ces deux voix (quand donc aura-t-on accès aux enregistrements des cours de Michel Foucault ?). Au plaisir du texte se substitue ici un infini bonheur de l’écoute : la moire des voix multiplie les fines nuances d’humour, d’émotion, d’hésitation, de parodie, de théâtralité, d’envolée et de dégrisement qui insufflent dans ces documents sonores une vie qu’aucune transcription ne saurait rendre. Surtout, les jeux de rythme et de tempo propres à la parole orale emportent souvent le performeur et son audience dans une même magie de lévitation (lift the bandstand, disait Steve Lacy).
Non moins qu’à l’expérience musicale de la voix, le bonheur de ces écoutes tient à la renversante clarté de ces pédagogues exemplaires qu’étaient Barthes et Deleuze. À force d’entendre la philosophie analytique et les sermonneurs sokaliens traiter laFrench Theory comme un délire pataphysique, il est rafraîchissant d’écouter l’absolue et rigoureuse limpidité que Deleuze arrive à introduire dans sa présentation d’un système aussi complexe que celui de Spinoza. Ces penseurs qui travaillent leur « écriture » au point de lui donner parfois une force et une densité dont on comprend qu’elle puisse dissuader des lecteurs impatients (ou habitués à ne rencontrer que des concepts prémâchés), on les entend ici moduler et segmenter le flux de leur parole enseignante avec un souci sans pareil de compréhensibilité. Le professeur Barthes signale méticuleusement les transitions de sa progression argumentative à ceux d’entre ses auditeurs qui prennent des notes, tandis que le professeur Deleuze se sent périodiquement obligé d’inviter ses auditeurs à se méfier de l’impression de naturel et de parfait ajustement des concepts qu’il crée devant eux.
L’émouvante précision de ce travail intellectuel vient de ce que le cours ne diluenullement l’écriture : il en garde toute la densité, mais la présente sous une formedécantée. Pas de meilleur accès à leur oeuvre que la voie orale – et l’on se prend à rêver à ce que nous auraient fait découvrir des versions « live » de Nietzsche, Hegel, Diderot, Spinoza… (D’où d’ailleurs un retournement éclairant : les notes écrites ou les transcriptions de ces cours entretenant avec la performance orale le même rapport de pâle substitut que donne toujours le meilleur CD à celui qui a vécu un concert en direct, on comprend que le travail d’écriture mis en oeuvre dans leurs livres – qui leur a aliéné toute la clique analytique – a consisté à redonner à leur pensée cette force devie et de lévitation dont témoigne si bien la présence du «live».)

Deux styles
Même s’ils partagent une même entraînante limpidité dans la parole professorale, Barthes et Deleuze ont développé bien entendu des styles de parole et de pensée sensiblement différents. Au niveau de langue élevé, nourri d’une substantifique préciosité, pratiqué par Barthes, répond la chaude puissance d’entraînement propre aux problématisations deleuziennes. Derrière des oppositions massives mais peu intéressantes (la sémiologie littéraire vs la philosophie, une peinture par touches verbales ponctuelles vs une architecture par grandes systématisations conceptuelles, le Collège de France vs Vincennes-St-Denis), ce qui les distingue, c’est peut-être avant tout leur façon de concevoir la circulation de la pensée. Roland Barthes vient en cours avec des notes qu’il suit scrupuleusement ; si, parmi l’assistance qui vient l’écouter le samedi matin dans différentes salles câblées du Collège de France, un auditeur souhaite communiquer avec lui, il le fait par une lettre écrite, que le Maître retiendra ou non dans une séance ultérieure pour en faire l’objet d’un « supplément » – non sans toujours faire sentir la fragilité et le caractère « tentatif » de sa parole.
Comme le dépeint bien la biographie croisée que François Dosse consacre aux auteurs de Mille Plateaux, lorsque Gilles Deleuze arrive à Paris 8 pour sa performance du mardi, il a tout le mouvement de son cours en tête et semble parler sous l’inspiration du moment ; des voix l’interrompent de la salle, Georges Comtesse construit des interprétations rivales, Anne Querrien ou Richard Pinhas demandent des explications ou soulèvent des questions, auxquelles il répond avec précision ; c’est jusqu’à la visée et à la nature même du cours qui se trouvent ainsi remises sur le tapis par les réactions non filtrées de la salle (pourquoi donc lire Spinoza ?). Qu’il échafaude des systématisations lumineuses ou qu’il rebondisse sur une intervention pour les accrocher à un exemple espiègle, Deleuze – digne avatar de Diderot – ne se donne les allures et l’aisance de l’improvisation que pour mieux faire sentir la puissance émancipatrice de la libre nécessité.

Publications divergentes
Or il se trouve que ces différentes conceptions de la circulation de la parole et de la pensée au sein de l’espace d’enseignement se retrouvent aujourd’hui dans la façon dont se sont agencés les modes de transmission de ces enseignements. Du côté des cours de Barthes, une équipe réunissant les meilleurs universitaires barthésiens (Claude Coste, Thomas Clerc, Nathalie Léger) sous la direction d’Éric Marty a mis en place un travail méticuleux d’édition « scientifique » (et d’ores et déjà définitive) dutexte des notes de cours : un protocole rigoureux a été mis en place pour rendre lisibles des pages souvent remplies d’abréviations et de petites flèches, sans pour autant jamais rajouter des mots qu’aurait pu ne pas apprécier l’Auteur ; une étude généticienne nourrissant un riche appareil de notes compare les différentes versions disponibles, va rechercher les références plus ou moins cryptées qui affleurent ici ou là, les sources (souvent secondaires) auxquelles le penseur puise son information. Les enregistrements sonores s’achètent dans les pharmacies culturelles sous forme de CD particulièrement onéreux. Après les avoir utilisés dans un grand confort de lecture et d’écoute, on range tous ces beaux objets dans sa bibliothèque et dans sa cdthèque où leurs tranches colorées font belle figure.
Du côté des cours de Deleuze, Marielle Burkhalter a mobilisé des forces bénévoles (essentiellement des étudiants de philosophie de Paris pour transcrire les enregistrements disponibles, sans pouvoir remonter à une trace autographe : c’est l’oral, et non les notes écrites, qui est au coeur du dispositif proposé par La Voix de Gilles Deleuze en ligne. La diffusion est conçue sur la base du libre accès, qui permet à chacun de télécharger les fichiers sonores MP3 et les transcriptions – très fidèlement faites avec les moyens du bord (et joyeusement déculpabilisées de toute névrose orthographique). Le projet originel d’étalonnage et de synchronisation, qui permettrait une circulation aisée entre l’oral et sa transcription, devra probablement être
abandonné, faute de financement conséquent. Malgré le manque de moyens et de publicité, le site reçoit entre 200 et 300 clics par jour. Après la mise en ligne des enregistrements audio sur Gallica, il sera toujours le seul à offrir les transcriptions, dont la réalisation est encore en quête de collaborateurs bénévoles (avis aux amateurs !).
On mesure le contraste entre les deux projets de diffusion. D’un côté : culte révérencieux du texte, souci méticuleux de la lettre, monumentalisation de la parole par le livre savant, équipe de recherche articulée à la publication des OEuvres complètes, prise en charge par un prestigieux éditeur commercial, coût (relativement) élevé d’achat (environ 200 € pour l’ensemble), noblesse culturelle de l’objet matériel produit. De l’autre : mise en circulation de documents offerts à la réappropriation (à chacun de peaufiner les transcriptions avant de les citer), effort de dissémination horizontale profitant de tous les moyens de diffusion possibles (mais parfois bloqué par la logique des droits commerciaux), supports numérisés complètement détachés de toute référence au monde du livre et du papier, autoconstitution d’autorité par la pratique, bénévolat, gratuité, espoirs de contaminations événementielles incontrôlées et de rencontres de publics improbables (dès lors que ça ne coûte rien, pourquoi ne pas essayer, pour voir…).
Face à des partis pris aussi opposés et aussi extrêmes, il serait bien entendu absurde de vouloir choisir « qui des deux a raison » – de même qu’il serait sans doute réducteur de situer forcément le livre du côté du passé, et le numérique dématérialisé du côté de l’avenir : le contraste permet surtout de mesurer toute la distance qui peut séparer des projets éditoriaux également cohérents et également justifiés, quoique basés sur des conceptions symétriques du travail de publication.

Se constituer par le rythme
Reste la question la plus intéressante : qu’en est-il des contenus de ces enseignements et de ces projets de publication ? Pour faciliter l’accès à ces continents vastes et riches, une cartographie sommaire sera peut-être utile.
Roland Barthes parle du sentiment amoureux, de ses nuances, de ses moments, de ses scintillements, de ses vibrations, de ses désarrois et de ses abîmes, dans les séminaires donnés entre 1974 et 1976 sur Le Discours amoureux. Arrivé au bout de son parcours en fin de première année, au lieu de passer à un thème nouveau, il décide de revisiter une seconde fois le même dossier, comme pour explorer par l’acte – six ans après la parution du livre de Deleuze – les effets de différence produits par la répétition (un troisième tour de spirale étant ajouté par l’écriture des Fragments d’un discours amoureux qui sera son plus grand succès de librairie).
À partir de son arrivée au Collège de France en 1976, il donne un enseignement qui, contrairement aux années précédentes, ne se transformera pas en livre, d’où les réelles et totales découvertes que constituent les trois cours de cette dernière période. Comment vivre ensemble (1976-1977) explore l’imaginaire de la vie en « petits groupes» (minoritaires), faite d’« une solitude interrompue de façon réglée », dont le modèle est donné par le monachisme oriental. L’enjeu est de réfléchir aux conditions d’une existence qui soit à la fois « isolée et reliée », de façon à laisser chaque sujet libre de développer son « idiorrythmie», son rythme de vie propre au sein de sa bulle protectrice. Avec trente ans de recul, ce qu’on voit se mettre en place durant ces séances, c’est déjà la « sphérologie » de Peter Sloterdijk, la rythmologie de Pascal Michon, les réflexions sur l’écologie de l’esprit, sur la « solitude connectée » de la socialité en réseau et sur l’autoconstitution des règles et des habitus.

Résister par la nuance
L’année suivante 1977-1978, Barthes présente son séminaire le plus accompli – celui par lequel il faut commencer l’exploration de sa pensée tardive – en esquissant une éthique du Neutrequi s’avère
pleinement en phase avec la pensée moléculaire de l’individuation, de l’intensité, de l’héccéité, de l’événement, du devenir et de la fuite que commencent au même moment à rédiger Deleuze et Guattari dans Mille Plateaux.
En définissant le Neutre comme « ce qui déjoue le paradigme», Barthes met au coeur de sa réflexion la dénonciation de toutes les alternatives binaires (molaires) dans lesquelles nous enferment les discours politiques et médiatiques. Il fait de la sensibilité littéraire un domaine de résistance à l’arrogance des médias, des gestionnaires, des idéologues et des mercaticiens – une résistance qui passe par une culture active de la nuance, sous ses formes les plus délicates et les plus fuyantes. Même si Le Neutre, comme le Vivre ensemble de l’année précédente, cultivent un imaginaire de la retraite et du désengagement, le souci constant de Barthes est non pas de se retirer du monde, mais de s’inventer « [s]on propre style de présence aux luttes de [s]on temps» – un style distillé en un mélange plus actuel que jamais de délicatesse, de refus, d’esquives, de dissolution de la fonction-auteur et de recomposition d’un moi pluriel, peuplé de devenirs multiples et intermittents. Vingt ans avant nos engouements actuels pour Jacques Rancière, Alain Badiou ou Judith Butler, c’est une réflexion fondamentale sur les processus de subjectivation politiques et artistiques que met en place le séminaire sur Le Neutre, souvent avec des accents étonnamment prophétiques.

L’« écriture » comme tremplin d’un imaginaire post-travailliste
Les deux dernières années du cours de Barthes, interrompu par sa mort précoce en mars 1980, sont consacrées à une expérience sans exemple : le critique révéré, parlant depuis le Saint des Saints de l’institution magistrale, s’y met en scène comme animé du désir de devenir romancier. Lors de La Préparation du roman, il fera donc « comme si » il s’apprêtait à écrire une oeuvre intitulée la Vita Nova, et il explorera les conditions d’un travail de type littéraire dont la tâche serait de résister à « la mauvaise foi de l’universelle communication et à lalibido dominandi » qui anime toute la médiasphère. N’hésitant pas à mettre sa subjectivité et sa complexion affective au tout devant de la scène, le professeur déjoue avec la même élégance toute posture magistrale comme tout exhibitionnisme complaisant. Voilà de nombreuses années que « le fait de direje est un acte de méthode» dans son discours : comme durant les années précédentes, il s’agit d’inventer un style de présence qui permette simultanément de court-circuiter l’arrogance des discours de la Maîtrise et du Savoir, de contrecarrer la Bêtise majoritaire suintant de tous les canaux médiatiques et de poursuivre un effort d’ordre artistique de singularisation et de sensibilisation à la nuance.
La nouveauté réside cette fois dans la dimension éminemment pratique que prend le questionnement de ces deux dernières années. Après une longue investigation de l’art du haïku (érigé en modèle du Neutre et de la notation poétique), le cours entreprend de négocier pas à pas ce qui est acceptable (ou non) dans les compromis que la « gestion » de la vie sociale impose à notre désir d’invention créatrice (l’Écriture de notre Vita Nova). Pour autant qu’on traduise « écriture » par « nouvelles formes de productivité intellectuelle », c’est soudain avec l’opéraïsme et les revendications d’autonomie que le critique littéraire, dont la langue est si délicieusement aristocratique, entre en dialogue intime (et probablement insu) : comment arracher du monde de la gestion et du travail la possibilité d’une production artistique de soi ? Comment repenser le travail comme invention ? Comment négocier sa temporalité extensible ? Comment évaluer sa productivité diffuse ? Comment respecter ses exigences propres ? Quels enseignements en tirer pour réformer notre vivre-ensemble sur des bases plus respectueuses de nos idiorythmies ?
Manuel de survie en régime médiocratique, La Préparation du roman offre un merveilleux tremplin pour nous aider à imaginer une éthique, une politique et uneéconomie symbolique adaptée à une prochaine ère post-travailliste. Si ces cours nous paraissent si limpides (alors qu’ils devaient sans doute causer une sidération et une désorientation radicales dans leurs auditeurs de l’époque), c’est peut-être que notre siècle est également sur le point de devenir (enfin) barthésien.

Spinoza réinventé
Si Gilles Deleuze a plus régulièrement tiré des livres de ses enseignements hebdomadaires à Paris 8, la découverte des enregistrements et transcriptions de ses cours n’en reste pas moins essentielle, pour toutes les contextualisations, digressions, précisions et autres connexions actualisantes que suscite le propos pédagogique hebdomadaire. Au sein des 400 heures des 177 cours donnés entre 1979 et 1987, les séances actuellement disponibles en ligne s’organisent en trois grandes masses. Treize cours proposent l’introduction la plus illuminante, la plus pénétrante et la plus passionnante disponible à ce jour sur la philosophie de Spinoza. Non seulement le néophyte y trouvera un Spinoza capable de lui parler directement dans la langue de notre époque (plutôt que dans la néoscolastique latine du XVIIe siècle), mais l’exégète chevronné lui-même y trouvera des intuitions lumineuses et renversantes.
Exemple : le parallélisme spinozien implique que tout ce qui nous apparaît comme un corps dans l’attribut-étendue ait l’équivalent d’une « âme » dans l’attribut-pensée. Or qu’est-ce donc que « l’âme » d’une particule d’hydrogène, d’un arbre ou d’un système solaire ? Deleuze résout le problème en un tournemain : « l’âme » spinozienne, ce n’est rien d’autre qu’un pouvoir de discernement : « Le mouvement et le repos moléculaires ne sont possibles dans l’étendue que dans la mesure où, en même temps, s’exerce un discernement dans la pensée. Tout est animé, toute particule a une âme, c’est-à-dire : toute particule discerne. Une particule d’hydrogène ne confond pas, à la lettre, une particule d’oxygène avec une particule de carbone.»
Au-delà de Spinoza, c’est tout le vocabulaire de Mille Plateaux, alors fraîchement paru, qui se trouve mis à l’oeuvre dans ces cours des années 1980-1981. Moléculaire, flux, affects, percepts, visagéité, héccéités : tout cela « travaille » (dans) les cours consacrés à la peinture durant le printemps 1981, avec des développements particulièrement éclairants sur la notion de « diagramme ». Le va-et-vient est permanent entre de vastes perspectives sur l’histoire de l’art (depuis les Égyptiens jusqu’à Gérard Fromanger) et des analyses structurant le champ et les enjeux de nos expériences sensibles.

Cinosophie philématographique
La grosse masse des enregistrements actuellement disponibles sur le site de La Voix de Gilles Deleuze propose 50 cours consacrés au cinéma entre octobre 1981 et décembre 1983. Les deux volumes parus sur le cinéma aux éditions de Minuit ont déjà mis en circulation la plupart des grands concepts produits par cette phase de la réflexion deleuzienne. Ce que les cours ajoutent aux livres, c’est un cadrage différent des problèmes : on pourrait dire, pour aller vite, que les livres proposent unethéorisation du cinéma informée de concepts philosophiques, alors que les enseignements de Paris 8 sont des cours de philosophie qui parlent de cinéma. Plus précisément : au matériau présenté dans L’Image-mouvement et L’Image-temps, ces cours superposent constamment la position réflexive qui donnera bientôt sa substance à Qu’est-ce que la philosophie ? Deleuze crée des concepts pour penser le cinéma, et en même temps pointe constamment à ses étudiants les enjeux et les modalités propres à ce travail de création de concepts qu’est la philosophie. Cinéma et philosophie s’accouplent bien plus étroitement encore dans les bâtiments de Paris 8 que dans les pages des éditions de Minuit : c’est autant une sagesse du mouvement des idées (cinosophie) qu’un amour du cinéma que nous permettent de saisir les phonogrammes aujourd’hui disponibles en MP3.

gillesdeleuzerolandbarthes
Pour remettre en contexte l’enseignement de Gilles Deleuze à Paris 8, pour saisir la trajectoire intellectuelle du philosophe, avec ses grandes scansions et ses profondes continuités, le gros livre de François Dosse constitue un outil précieux. À la fois détaillé, richement informé de nombreux témoignages de première main (même si le tableau reste affecté de quelques zones d’ombre), et organisé en petites synthèses qui permettent de faire un point rapide sur tel moment historique ou sur tel pan de l’oeuvre, il parvient à recomposer un arrière-fond sur lequel les écrits et les cours du penseur (ainsi que les réactions de ses contemporains) prennent un relief nouveau.
Moins qu’une « biographie croisée » tressant inextricablement les parcours de DeleuzeetGuattari, le livre se présente plutôt comme une suite de séquences en solos, agencées au sein d’un montage successif plutôt que parallèle. Sur l’écriture et la pensée à-deux qui ont dynamisé la production de l’Anti-OEdipe ou de Mille Plateaux, on en apprend presque autant dans la vingtaine de pages consacrées au duo par l’enquête de Michel Lafon et Benoît Peeters que dans les 600 pages du livre de François Dosse – qui n’en perd rien de son mérite ni de son intérêt. Une fois rassemblés et analysés les quelques témoignages qu’ont laissés Deleuze et Guattari sur leur mode de travail à deux, il n’y a peut-être pas grand-chose à rajouter. On aimerait suggérer de chercher ailleurs, un peu plus loin : dans les rapports de résonance discrets mais profonds qu’ont entretenus les réflexions de Deleuze et de Barthes au cours des années 1970…
A priori, les deux penseurs divergent autant par leurs positionnements et par leurs projets intellectuels que par leur style de parole et par le mode de diffusion adopté par leurs héritiers. Et pourtant, sitôt qu’on gratte sous la surface de grandes oppositions (sur la sémiologie, sur l’intervention politique, sur la querelle des nouveaux philosophes), c’est tout un monde d’échos, d’emprunts, de références croisées, de réactions à distance et de dialogues indirects qui se fait jour. On pourrait montrer que Deleuze est omniprésent dans les cours de Barthes (directement ou à travers son interprétation de Nietzsche), depuis les premiers mots de la première séance de Comment vivre ensemble jusqu’au coeur des analyses du haïku. On pourrait montrer comment des aspects majeurs de l’exploration du Neutre sont fortement remotivés, dès lors qu’on les resitue dans la querelle qui oppose les deux intellectuels sur leur réaction envers les nouveaux philosophes. Contentons-nous, pour conclure, d’esquisser quelques-uns de ces réseaux de résonances.

Rhizomes et marcottages
Tandis que Deleuze et Guattari vulgarisent la notion de rhizome, Barthes sollicite discrètement celle de marcottage, qui troque la pomme de terre pour le fraisier, mais qui décrit en réalité la même prolifération horizontale multidirectionnelle sur un plan de consistance refusant toute arborescence hiérarchisante (PR, 155). Là où Deleuze parlera de catastrophe picturale pour désigner le diagramme qui vient « nettoyer la toile pour empêcher les clichés de prendre », appelant chaos-germe la forme émergente qui structurera l’oeuvre à venir (cours des 31 mars et 7 avril 1981), Barthes évoquait la touche-mère définie par Claudel comme « cette étincelle séminale qui met en branle toute la conception de l’être vivant » ou encore comme une « piqûre essentielle qui vient soudain introduire […] la sollicitation d’une forme » (PR, 120). L’un se donne des intercesseurs, l’autre des passeurs (PR, 151). L’un théorise les fluxde molécules, de désirs et de croyances ; l’autre nous rend sensibles à des phénomènes de rythmes définis comme des « manières particulières, pour les atomes, de fluer » (CVE, 38). L’un trouve dans l’immanence spinoziste ce que l’autre découvre dans l’immanence taoïste.
Tous deux tentent de reconstituer la notion d’affect sur des bases à la fois nouvelles et ancrées dans la philosophie classique. Tous deux en arrivent à concevoir le cinéma comme greffant sur notre esprit un automate spirituel. Tous deux mettent la notion d’individuation (aussi opposée à l’individualisme qu’au holisme) au coeur de leurs questionnements. Tous deux soumettent les textes qu’ils citent à des interprétations radicalement actualisantes, et justifient leur geste en redéfinissant leur pratique (Qu’est-ce que la philosophie ?Qu’est-ce que l’écriture ?). Au point que, du Collège de France à Paris 8, l’interpénétration des rhizomes et des marcottages finit par tisser un enchevêtrement parfaitement continu, à la surface des mots comme dans la profondeur des concepts.

Pensées parallèles, réflexions complémentaires
Au-delà de tels échos, ce qui justifierait de consacrer un livre à leurs pensées parallèles (comme Plutarque a pu écrire des Vies parallèles), c’est que les deux auteurs esquissent un même type de réponse à la même analyse d’un même problème :
Le même problème : comment « échapper à la mauvaise foi de l’universelle communication» (PR, 374) et à l’abrutissement d’impératifs de « gestion» qui plaquent nos discours sur l’expression de nos (faux) besoins ? Autrement dit : comment court-circuiter la machine majoritaire néolibérale ?
La même analyse : nous vivons dans des sociétés de gavage, qui écrasent la vraie vie (celle de la nuance) en nous saturant d’injonctions expressives nous appelant à être responsifs et responsables. À savoir : nous vivons dans des sociétés de contrôle qui capturent nos flux de désirs et de croyances en les mobilisant autour d’attracteurs sans intérêt.
La même réponse (d’ordre éminemment politique) : ne pas céder sur un désir de Neutre qui nous pousse à déjouer les paradigmes binaires qui nous piègent comme des rats par les choix mêmes qui nous sont pro-posés. En d’autres termes : reconnaître dans la fuite (loin de la responsivité politicienne) une vertu immédiatement politique, dans la mesure où elle nous permet d’échapper aux alternatives molaires qui nous empêchent d’inventer une troisième (ou énième) voie.
Mais plus encore que par ces parallèles (répétitions), c’est sans doute par leurs contrastes (différences) que l’accouplement de ces deux penseurs a de quoi nous donner des leçons d’éthique et de politique cruciales pour notre présent. Les vertus d’une lecture croisée tiennent moins à leurs convergences qu’à leur complémentarité. Comment associer les nuances de la lettre à la puissance du concept ? Comment réconcilier le désir d’idiorrythmie avec la passion du commun ? Comment compléter la délicatesse fuyante du Neutre par la joie de l’affirmation créatrice ? Si tels sont bien des paramètres centraux de nos questionnements contemporains, le moment est venu de s’emparer des derniers enseignements de Barthes pour faire un enfant dans le dos aux derniers cours de Deleuze.
Yves Citton et Philip Watts
gillesdeleuzerolandbarthes. Cours croisés
Publié sur le site de la Revue des Livres
Cours de Gilles Deleuze en ligne : http://www.univ-paris8.fr/deleuze
François Dosse / Gilles Deleuze et Félix Guattari. Biographie croisée
Roland Barthes / le Discours amoureux. Séminaire de l’École pratique des hautes études
Cours et lectures au Collège de France : La Préparation du roman, Comment vivre ensemble, Le Neutre / Ecouter Barthes sur UbuWebSound
gillesdeleuzerolandbarthes. Cours croisés / Yves Citton et Philip Watts dans Dehors croisements

L’Inconscient machinique / Félix Guattari / Chimères / Philo-performances : Temps pluriels, 2 / à la Maison populaire de Montreuil 22 février 2013 / John Cage / Music for Marcel Duchamp

Le temps des ritournelles : les ritournelles capitalistiques
Le temps n’est pas subi par l’homme comme quelque chose qui lui viendrait de l’extérieur.On n’a pas affaire à du temps « en général » et à de l’homme « en général ». De même que l’espace est visagéifié selon les normes et les rituels sociaux dominants, le temps est « battu » par des agencements concrets de sémiotisation : collectifs ou individués, territorialisés ou déterritorialisés, machiniques ou stratifiés. Un enfant qui chantonne dans la nuit parce qu’il a peur du noir, cherche à reprendre le contrôle d’événements qui se déterritorialisent trop vite à son gré et qui se mettent à proliférer du côté du cosmos et de l’imaginaire. Chaque individu, chaque groupe, chaque nation « s’équipe » ainsi d’une gamme de ritournelles conjuratoires. Les métiers et les corporations, de la Grèce antique, par exemple, possédaient en propre une sorte de sceau sonore, une courte formule mélodique appelée « nome ». Ils s’en servaient pour affirmer leur identité sociale, leur territoire et leur cohésion interne ; chaque membre du groupe « appartenant » au même shifter sonore, la ritournelle prenait ainsi fonction de sujet collectif et a-signifiant de l’énonciation. Tout ce que l’on sait des sociétés les plus anciennes nous indique qu’elles ne séparaient pas, comme le font les société capitalistiques, les composantes de chant, de danse, de parole, de rituel, de production, etc. (par exemple, dans les langues africaines dites « à ton », un mot changera de sens suivant que certains de ses phonèmes seront produits sur un ton aigu ou sur un ton grave). En fait, dans ce type de sociétés on se méfie d’un division trop accentuée du travail et des modes de sémiotisation. Les spécialistes – par exemple, les forgerons en Afrique – sont « localisés » au sein de castes, leur savoir-faire inquiète, il suppose certaines accointances avec les puissances magiques (2). Elles confient à des agencements hétérogènes (associant le rituel au productif, le sexuel au ludique, au politique, etc.), le soin d’effectuer les transitions de phase de la vie sociale, – du moins celles qui ont une importance collective marquée. Le diagrammatisme ne fait donc pas appel ici à une machine d’expression autonome, à des formations de pouvoir hiérarchisées qui le tiennent sous leur coupe pour capitaliser à leur profit tous les « bénéfices » de la division sociale-sémiotique du travail.
Les sociétés capitalistiques abandonnent cette méfiance à l’égard du « pur » – le pur spécialiste d’une pure matière, telle que le fer, telle que le fil du discours ou le fil de l’écriture. C’est au contraire l’hétérogène, le mixte, le flou, le dissymétrique qui les inquiètent. L’importance primordiale que prendra pour elles les composantes scripturales sera corrélative, pour ces dernières, d’un processus de simplification, et de rationalisation. En Occident, l’autonomisation de l’écriture, de la parole, du chant, de la mimique, de la danse, etc., aura pour conséquence un certain dépérissement des raffinements calligraphiques, de la richesse des traits prosodiques, des étiquettes posturales, bref, de tout ce qui donnait vie et grâce aux agencement d’expression mixtes. Chaque composante a acquis une indépendance, jalousement surveillée par des spécialistes, des vedettes, des champions… Ces transformations, dans le domaine de la musique, se sont traduites par une disparition progressive des rythmes complexes et par une binarisation et une ternarisation des rythmes de base. Cette « purification » a été également assortie d’un appauvrissement général des timbres (3), sinon des cellules méthodiques de base.
La simplification des rythmes de base de la temporalisation – ce que j’appelle les ritournelles – concourt en sens inverse des modes de consistances précédemment évoqués (4). Sous l’angle de leur consistance intrinsèque, elle conduit à un appauvrissement, à une sérialisation des agencements qu’elle affecte (dans l’univers des ritournelles capitalistiques, tout le monde vit aux mêmes rythmes et aux mêmes cadences accélérées). Sous l’angle de leur consistance inter-agencement, elle conduit, au contraire, à une multiplication infinies d’agencements d’énonciation axés sur des ritournelles spécialisées et hautement différenciées à partir de traits élémentaires. Les « nomes » des castes scientifiques, artistiques, sportives, etc., ne fonctionnent plus seulement comme signe de reconnaissance mais comme schéma rythmique de propositions machiniques, de diagrammes de toute sorte. (Le discours des mathématiciens véhiculera, par exemple, des formules complexes, des icônes relationnelles, des index d’orientation épistémologique selon des conséquences spécifiques.)
Les ritournelles capitalistiques, au même titre que les traits de visagéïté, doivent être classées parmi les micro-équipements collectifs, chargés de quadriller notre temporalisation la plus intime, et de modéliser notre rapport aux paysages et au monde vivant. Les unes et les autres ne peuvent d’ailleurs pas être séparées. Un visage est toujours associé à une ritournelle ; une redondance significative est toujours associée à un visage, au timbre d’une voix… « Je t’aime, ne me quitte pas, tu es ma terre, ma mère, mon père, ma race, la clé de voûte de mon organisme, ma drogue, je ne peux rien faire sans toi… Ce que tu es réellement – homme, femme, objet, idéal de standing – importe peu, en fait. Ce qui compte, c’est que tu me permettes de fonctionner dans cette société, c’est que tu neutralises, par avance, toutes les sollicitations des composantes de passage qui pourraient me faire sortir des rails du système. Rien ne pourra plus passer qui ne passe par toi… » C’est toujours la même chanson, la même misère secrète, quelle que soit la diversité apparente des notes et des paroles. Dès l’époque baroque, la musique occidentale a eu la prétention de devenir un modèle universel, absorbant occasionnellement et avec condescendance quelques thèmes « folkloriques ». Les musiques n’ont plus été liées à des territoires, si ce n’est sur le mode de la séduction exotique. Il y a eu désormais la Musique.
Les musiques jouées dans les cours des royautés européennes ont imposé leur loi, leurs gammes, leurs rythmes, leur conception de l’harmonie et de la polyphonie, leurs procédés d’écriture, leurs instruments… Vue de « l’extérieur », cette musique pure – déterritorialisée – semble plus riche plus ouverte, plus créatrice que les autres. Mais qu’en est-il exactement au niveau des agencements « consommateurs » individués ou collectifs ? Les ritournelles de consommation courante, qui sont les sous-produits de la musique « classique », celles qui nous tournent dans la tête toute la journée, ne se sont-elles pas, au contraire, appauvries, à mesure qu’elles se focalisent sur une énonciation individuée et que leur production se mass-médiatisait » ?
Au lieu d’être agencée à partir de systèmes territorialisés, tels que la tribu, l’ethnie, la corporation, la province, leur subjectivation s’est intériorisée et individuée sur les territoires machiniques que constituent le moi, le rôle, la personne, l’amour, le sentiment « d’appartenir à ». L’initiation aux sémiotiques du temps social ne relève plus désormais de cérémonies collectives mais de processus d’encodage, centrés sur l’individu, tendant à conférer une part toujours plus grande aux média. Ainsi, au lieu des berceuses et des comptines d’autrefois, il revient aujourd’hui à un nounours télévisuel – étalonné suivant les dernières méthodes de marketing – d’induire les rêves des enfants, tandis que des rengaines neuroleptiques sont administrées, à haute dose, aux jeunes gens et aux jeunes filles en mal d’amour… Ces rengaines, ces rythmes, ces indicatifs, ont envahi tous les modes de sémiotisation du temps ; elles constituent cet « air du temps » qui nous conduit à nous sentir « comme tout le monde » et à accepter « le monde comme il va… ». Lorsque Pierre Clastres évoque le chant solitaire d’un Indien face à la nuit, il le décrit comme tentative de sortie des processus « d’assujetissement de l’homme au réseau général des signes » (5), comme agression contre les mots en tant que moyen de communication. Parler, selon lui, n’implique pas nécessairement de « mettre l’autre en jeu ». Une telle échappée hors des redondances sociales, un tel « décollement » des ritournelles et des visagéïtés de l’altérité dominante, est devenu sans doute beaucoup plus difficile à atteindre dans des sociétés comme les nôtres vivant sous un régime général de bouillie inter-subjective, malaxant les flux cosmiques et les investissements de désir avec le quotidien le plus dérisoire, le plus borné, le plus utilitaire. Pouvons-nous même encore concevoir un mode d’existence, tel celui des Indiens d’Amazonie, qui n’exclut jamais, quel que soit son degré d’intégration sociale, un face-à-face solitaire avec la nuit et avec la finitude de la condition humaine ? Ce n’est pas tout à fait en vain que les psychanalystes structuralistes estiment aujourd’hui devoir fonder le Sujet et l’Autre sur un rapport exclusif au signifiant ! C’est bien, en effet, dans cette impasse que nous conduit l’évolution des sociétés « développées » !
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On pourrait appeler « illusion moderniste » tout ce qui nous amène à apprécier notre rapport à la vie, au temps, à la pensée, aux arts… comme étant supérieur à celui des sociétés anciennes ou archaïques du seul fait qu’il est « armé » machiniquement, c’est-à-dire qu’il met en jeu d’innombrables relais instrumentaux et sémiotiques, et développe ce que Pierre Francastel appelle un « tiers monde » entre la matière et l’image. Kafka, dont il est fréquent de voir les héros se heurter à leur propre solitude sous l’espèce d’un insupportable sifflement et qui lui-même souffrait cruellement du moindre bruit, a parfaitement décrit cette inanité du répondant sonore capitalistique dans notre rapport au temps. (« … le chant a existé chez nous dans l’ancien temps, nos légendes en font mention : il nous reste même des textes de ces chansons d’autrefois, quoique personne ne puisse plus les chanter. Nous nous faisons donc une idée de ce que peut être le chant, et l’art de Joséphine ne correspond précisément pas à cette idée. Est-ce du chant ? N’est-ce pas plutôt un sifflement ? ») (7)
L’effondrement des ritournelles territorialisées nous conduit à la limite d’un sifflement trou-noir. Musique binaire s’il en fut ! Toute la musique occidentale pourrait être considérée comme une immense fugue développée à partir de cette unique note vide. Colmater le trou noir de sa folie par des ritournelles d’enfance de plus en plus évanescentes, de plus en plus déterritorialisées, faire proliférer à l’infini leurs cellules de base par d’incessantes créations mélodiques, harmoniques, polyphoniques et instrumentales ; ne fut-ce pas, d’ailleurs, le destin d’un Robert Schumann qui eut à incarner, y compris jusque dans son effondrement final, le tournant peut-être le plus décisif de la musique scripturale (8) ? Lorsque des musicologues transcrivent aujourd’hui en notations occidentales les musiques dites « primitives », ils mesurent mal le nombre de traits de singularité qu’ils ne peuvent recueillir, en particulier ceux qui concernent les rapports secrets qui les lient à des énoncés magiques ou à des rituels religieux (9). Un spécialiste qui établira par exemple le relevé des rythmes complexes caractérisant certaines de ces musiques, traduira une rupture de rythme en terme de syncope ou de contretemps. Pour lui, la base, la référence universelle, ce sera l’isorythmie. Ils oublient que les « primitifs » ne fonctionnent certainement pas à partir des mêmes machines abstraites de rythme que les nôtres ! Leur vie paraît s’agencer selon des rythmes de grande amplitude dont nous avons perdu toute capacité de repérage, hantés que nous sommes par nos propres ritournelles uniformément isorythmiques. Nous pourrions sans doute relativement mieux situer ce problème en nous reportant aux rythmes de notre enfance, aux ruptures incessantes de substance d’expression et de temporalisation qui la caractérisaient et dont nous gardons la nostalgie… Avec l’école, le service militaire et « l’entrée dans la vie » par de grands couloirs carrelés sentant l’eau de Javel, nos ritournelles ont été purifiées, aseptisées. Une étude approfondie de ce phénomène conduirait certainement à établir une corrélation entre la montée de l’illusion moderniste et le progrès de l’hygiène publique !
Nous ne prônons pas ici un quelconque retour au primitivisme de l’enfance, de la folie ou des sociétés archaïques. Si quelque chose est infantile dans nos société ce ne sont pas les enfants mais la référence des adultes à l’enfance. Ce que nous devons viser, dans une perspective schizo-analytique, ce ne sont donc pas des régressions, des fixations aux comptines du premier âge, mais le transfert dans les champs pragmatiques capitalistiques de blocs d’enfance associant des redondances de ritournelles et des redondances de visagéïté.
A mesure que les agencements territorialisés « d’origine », comme ceux de la famille élargie, des communautés rurales, des castes, des corporations, etc., ont été balayés par des flux déterritorialisés, les composantes de conscientialisation se sont accrochées et cramponnées à des objets résiduels ou des ersatz sémiotiques. (Tout un jeu d’affinités électives, ou même de filiation directe, pourrait peut-être ainsi être mis à jour entre la Dame de l’amour courtois, le puérilisme du sentiment romantique, la fascination nazie sur le sang aryen et l’idéal de standing régnant dans les sociétés développées.) Cette déterritorialisation capitalistique des ritournelles a sélectionné des traits de matière d’expression se prêtant au jeu de ce qu’on pourrait appeler la politique des extrêmes. Les noyaux machiniques des agencements de temporalisation partent, en effet, dans trois directions à la fois :
1) vers une subjectivation hyper-territorialisée, en particulier dans le domaine de l’économie domestique, en ouvrant un champ quasi-illimité à des opérations de pouvoir portant sur le contrôle des rythmes du corps, des mouvements les plus imperceptibles du conjoint et des enfants – « Qu’est-ce que tu as, tu n’es pas comme d’habitude, qu’est-ce que tu penses, de quoi est faite ta jouissance (ou ton refus de jouissance)… »;
2) vers un diagrammatisme toujours plus « rentable » pour le système, par le développement de nouvelles technologies d’asservissement chronographique des fonctions humaines. La ritournellisation de la force de travail ne dépendant plus d’initiations corporatives, mais de l’intériorisation de blocs de code, de blocs de devenirs professionnels standard – partout le même type de cadre, d’agent de maîtrise, de bureaucrate, d’agent technique, d’O.S., etc. -, délimitant des milieux, des castes, des formations de pouvoir déterritorialisées ;
3) vers une mutation rhizomique, déterritorialisant les rythmes traditionnels (biologiques et archaïques), annulant les ritournelles capitalistiques et ouvrant la possibilité d’un nouveau rapport au cosmos, au temps et au désir.
Nous sommes partis de l’idée, qu’au même titre que la redondance de visagéïté, les redondances de ritournelle jouaient un rôle essentiel dans la micro-politique des composantes conscientielles. s’il en est bien ainsi, nous n’aurons pas à revenir sur les questions de consistance moléculaire de champ des ritournelles puisqu’elles sont les mêmes que celles de la visagéïté (10). Mais il nous reste à fonder la légitimité d’un tel parallèle. Il n’y a rien d’extraordinaire à conférer aux visages un rôle expressif déterminant et à postuler qu’ils tiennent une place fondamentale dans la genèse des effets de signification ! Mais en va-t-il de même avec cette matière insaisissable des ritournelles ? Ne s’agit-il pas de quelque chose de beaucoup plus passif ? D’une façon générale, tout ce qui concerne notre rapport au temps ne nous laisse-t-il pas beaucoup plus démunis que ce qui concerne notre rapport à l’espace ? On circule plus aisément dans l’espace que dans le temps ! L’étude de certains traits de consistance intrinsèque des redondances de ritournelle nous montrera, au contraire, que non seulement celles-ci relèvent bien du même type de double jeu des composantes conscientielles (conscience opaque de résonance et/ou hyperconscience diagrammatique) mais, qu’en outre, elles peuvent avoir une action déterritorialisante plus puissante, à plus longue portée que celles de visagéïté. C’est du moins dans cette direction que nous orientera notre analyse des ritournelles proustiennes. Je me propose donc de montrer dans la seconde partie de ce chapitre, que c’est d’abord et avant tout dans le domaine de l’éthologie animale que nous devrons fonder l’existence d’une problématique de l’innovation, de la créativité, voire, de la liberté, concernant les composantes de ritournelle.
Félix Guattari
l’Inconscient machinique / 1979
A écouter : John Cage / Music for Marcel Duchamp

A la maison populaire de Montreuil, chaque mois, une lecture, un rendez-vous, des invités, des discutants lointains ou présents, des performances artistiques, des interventions du public.
Ces séances contribueront au numéro 79 de Chimères / Chaosmose, Temps pluriels, à paraître en mai 2013.

Nous poursuivons nos rencontres de philo-performances, pour mettre en percolation pensées, affects et pratiques ; nos séances de lecture processuelles invitent chacun-e à mixer Chaosmose et l’Inconscient machinique pour provoquer de légers tremblements de pratiques : nous voudrions avec ces approches sensibles, d’angles et de niveaux différents – performances artistiques, théoriques, singulières – provoquer un décentrement des points de vues.

vendredi 22 février / Shifters de subjectivation
Avec Pascale Criton (musicienne) / Anne Querrien (sociologue) / Anne Sauvagnargues (philosophe) et quelques invités dont Deborah Walker (violoncelle), Cécile Duval (voix)

Maison Populaire
9 bis rue Dombasle 93100 Montreuil – 01 42 87 08 68
http://www.maisonpop.net/

Temps pluriels, 1 : cliquez ICI
Photos Cindy Sherman
cindy-sherman-1 Chimères dans Désir
1 Cf. Histoire de la musique, Encyclopédie de la Pléiade, tome I, p.1168.
2 Par exemple chez les Bambara la circoncision est toujours pratiquée par le forgeron, Dominique Zahan, Sociétés d’initiation, Mouton, 1960, p.110.
3 C. Sachs a relevé que 26 variétés de sons ne différant pas de hauteur pouvaient être jouées par un lettré sur une cithare. Cité par R. Francès, la Perception en musique, Vrin, 1972, p.18.
4 Cf page 48.
5 Pierre Clastres, la Société contre l’Etat, Ed. de Minuit, pages 107 et suivantes.
6 « Ce qui importe, c’est l’existence entre la perception et l’image d’un relais intermédiaire, à la fois concret, si l’on considère la machine, et abstrait, si l’on considère la représentation. On voit ainsi se dégager la notion d’un tiers monde, situé entre la matière et l’image, univers non pas naturel mais fabriqué, engagé à la fois, sous des formes diverses, et dans le concret, et dans l’imaginaire. » Pierre Francastel, la Figure et le Lieu, Gallimard, 1973, p.68.
7 Joséphine la cantatrice ou le peuple des souris, trad. OEuvres complètes de Kafka, Cercle du livre précieux, tome IV, p.235. Relevons également dans perspective que, pour John Cage, une politique du son ne devrait pas faire obstacle au silence, et que le silence ne devrait plus être un écran à l’égard du son. Il envisage une sorte de « récupération » du néant, comme le montre l’extrait suivant d’un de ses entretiens avec Daniel Charles, Pour les oiseaux, John Cage, Belfond, 1976 :
John Cage – Ce néant n’est encore qu’un mot.
D. Charles – Comme le silence il doit se supprimer lui-même…
JC – Et par là on revient à ce qui est, c’est-à-dire aux sons.
DC – Mais ne perdez-vous pas quelque chose ?
JC – Quoi ?
DC – Le silence, le néant…
JC – Vous voyez bien que je ne perds rien ! Dans tout cela, il n’est pas question de perdre, mais de gagner !
DC – Revenir aux sons, c’est donc revenir, en deçà de toute structure, aux sons « accompagnés » de néant… (p.32)
Cf. également la comparaison que John Cage établit entre le dépassement de ce qu’on appelle la musique et de ce qu’on appelle la politique : « la politique c’est la même chose. Et je peux bien parler alors de « non-politique » comme on parle à mon propos de « non-musique » (p.54).
8 Cf. le très bel hommage du musicien Jacques Besse : « Robert Schumann est interné », la Grande Pâque, Belfond, 1969.
9 Dans certaines musiques africaines, par exemple, on tambourine une phrase sans l’articuler verbalement.
10 J’essayerai de montrer dans l’essai suivant sur Proust que la conscience visagéïfié peut coïncider, dans certains cas, avec la conscience ritournellisée.

Soigne qui peut / Valérie Marange / Edito Chimères n°78 / Soigne qui peut (la vie)

« Si le mot cure avait la possibilité de parler, nous pourrions nous attendre à ce qu’il nous raconte une histoire, les mots ont cette valeur-ci : ils ont des racines étymologiques, ils ont une histoire comme les êtres humains. Ils ont parfois un combat à mener pour établir et maintenir leur identité. Je crois que cure, en ses racines, signifie care. Vers 1700, il a commencé à dégénérer en devenant un terme remedy, dénommant un traitement médical. C’est ce passage de careremedy qui m’occupe précisément ici. » R.D. Winnicott / 1970

Quand le management se fait toujours plus envahissant, quand le soin/traitement vise des chaînes toujours plus courtes et des tactiques toujours plus adaptatives, le renouveau de la catégorie du soin/souci (ou care), est un signe d’espoir et peut-être de ralliement.
Si du moins il ne se réduit pas à désigner un espace d’assistance dévalorisé, caritatif ou domestique, auquel seraient assignés certains et surtout certaines.
Pour rendre visibles les moindres gestes d’invention du quotidien qui font que les existences trouvent consistance tenable, pour exprimer la présence à soi et à l’autre qui seule permet de penser ce que nous faisons sur nos terrains respectifs, mais aussi en partie pour articuler le plus intime, les communications non-verbales ou pathiques, l’espace du dire vrai dans l’amitié et le rapport à soi, et le plus public, soit la reconstruction d’un espace commun vivant.
Ce numéro accueille des expériences cliniques, artistiques, sociopolitiques, ainsi que des tentatives de conceptualisation, permettant de baliser un champ prospectif du soin-souci comme ouverture éthico-esthétique et éthico-politique.
Champ initié par la rencontre de l’interpellation winnicottienne de la cure et des politiques de santé par un taking care issu des soins primaires materno-infantiles ; le prendre soin de la psychothérapie institutionnelle et la « fonction soignante diffuse qui engage la responsabilité collective ; la mise en avant des gestes d’étayage fondamentaux tant par l’économie politique féministe ou écologiste que par la philosophie des « arts de faire », qui les relie au point suivant ; les esthétiques de l’existence mises en avant par la philosophie contemporaine comme écart vis-à-vis de la volonté de savoir et de maîtrise du vivant ; les recherches scientifiques et cliniques sur les problématiques de l’attention, de l’empathie, de la communication sensorielle et affective, qui réhabilitent les données sensibles dans la pratique soignante et dans une écologie mentale globale.
Entre ces différents fils, se tisse la trame d’un espace d’attention opposable à la négligence néolibérale, mais aussi peut être à ce que Bateson nomme des erreurs épistémologiques qui continuent d’entraver notre acheminement individuel et collectif vers le soin, c’est-à-dire en quelque sorte vers le « concret », le croître ensemble.

Oubli
Curieusement, la question du soin peine à trouver en France une intégration digne de son enjeu au-delà des bons sentiments, malgré le succès de l’injonction quelque peu ambiguë à « prendre soin de soi ». Comme en réponse à ce surmoi sanitaire, des défenseurs ardents de la psychanalyse se dissocient de tout projet de soin (1). Tandis que la « psychothérapie » semble prendre une place assez proche de la « physiothérapie » dans la hiérarchie péri-médicale incluant également les « aidants » « naturels », « informels » ou professionnalisés comme « accompagnateurs » ou « auxiliaires de vie ». À ma grande surprise, une enquête de proximité fait apparaître que soulever la question du « soin/care » en milieu intellectuel, c’est sou- lever principalement des représentations de genre infirmier (« les pansements », etc.), domestique (les auxiliaires de vie, les femmes au foyer), voire prostitutionnels (les services sexuels étant réclamés au titre du care par certains groupes de handicapés). La question passe au fond pour triviale et le fait que plusieurs philosophes aient successivement soulevé la question du soin/souci et de son « oubli » semble vouée à retomber périodiquement dans l’oubli, ou ne pouvoir en être tirée qu’au prix d’une certaine désincarnation de son intention. Ainsi, récemment Bernard Stiegler, dont le propos sur le soin et les techniques de soi est très vif, se dissocie cependant vigoureusement des implications corporelles qu’y avait incluses Michel Foucault, clivant une « psychopolitique » de la « biopolitique » (2). Quand bien même, en invoquant Winnicott, il ne peut totalement éviter l’enjeu vital : le care est ce qui porte à l’existence le petit d’homme, il est aussi ce qui lui permet de survivre biologiquement à sa prématurité.
Tenir le soin pour trivial, c’est le considérer comme allant de soi, évidence que la psychose ou la précarité mettent en crise : le prendre soin est justement ce qui « ne va pas de soi », comme n’a cessé de le marteler Oury, tout comme l’existence n’a rien de « naturel ». Faute d’être soutenue par un désir suffisant, la fonction vitale même est menacée, comme l’écrivait Nietzsche à sa façon brutale : « toute vie qui peut être niée mérite aussi de l’être ». S’il doit y avoir, comme le rappelle ici J.-P. Martin, institutionnalisation du soin, c’est parce que le soin est d’emblée un acte ou un ensemble de gestes instituants, gestes d’accueil d’une vie dont le défaut n’est pas sans incidence morbide. En récuser la portée implique de situer sa propre pensée hors du champ du vivant concerné par cet acte n’allant pas de soi, ce qui pourrait d’ailleurs être le refoulement – ou du moins l’abstraction – d’où procède l’oubli philosophique et politique du soin.
La notion de soin/souci, chez Winnicott, est en réalité totalement transversale au corps et au psychisme, le holding est un geste de soutenir à la fois somatique et psychique, sensoriel et affectif, vital et structurant symboliquement. Il se situe d’emblée dans la relation qui permet l’existence, il ne présuppose pas l’existence individuelle en amont de la fonction primordiale d’être porté. Il suppose que le primaire n’est pas le narcissisme, mais la relation, comme le formalisera ensuite Balint avec l’idée d’« amour primaire » (3). Le care, donc, est à la fois le plus intime, pris dans des liens d’amour vitaux, et le plus politique, son exigence fonde clairement pour Winnicott l’étayage institutionnel. Qui relève aussi du vital, du « je veux que tu sois » émis par le collectif sans lequel la vie humaine n’est pas viable.
Si l’institution n’institue pas les individus, si elle désigne certains corps comme « vie nue » en trop, elle est à son tour frappée de discrédit. C’est ce qui arrive d’ailleurs à l’institution médicale après-guerre, et qui motive la révolution psychiatrique et psychanalytique qui restaure les malades mentaux comme sujets. Mais aussi une épistémologie vitaliste qui refuse que soient déniées au vivant lui- même les qualités habituellement attribuées à la seule existence sociale ou au vécu subjectif, à savoir son « maniérisme originel ». « Vivre, même pour une amibe, c’est à la fois préférer et exclure », dira Canguilhem, le vivant est rayonnement et position de sens, il porte sa propre normativité qui ne saurait donc lui être imposée objectivement (4). Il n’est sans doute pas indifférent que les deux approches, désenfermement de la déraison et refus de l’objectivation du vivant, se cristallisent en France dans le même lieu, dans l’hôpital de Saint Alban en Lozère où se croisent Canguilhem et Tosquelles. Et que les deux soient attaquées par la même conjonction de la logique comptable et d’une idéologie régressant vers l’objectivation la plus réductrice. Oscillant donc entre l’abandon et l’acharnement correctif, au détriment de la position de valeur et de sens inhérente à la vie, à ses agencements internes et externes.
L’incurie néolibérale actuelle, si elle marque un recul de l’institution et de sa fonction d’accueil, signifie souvent un repli sur un cure complètement coupé de cette fonction, autrement dit de l’écologie sociale mais aussi corporelle et sensible du sujet, et de ses capacités de rayonnement, non seulement adaptatives mais « adoptives » d’un environnement. Stiegler en fait partir le diagnostic de l’abandon où sont jetées les jeunes générations des classes populaires, avec l’effacement de la notion de minorité pénale, qui abolit aussi, dit-il, celle de majorité, en charge du « prendre soin de la jeunesse ». Raisonnement assez winnicotien, une jeunesse insuffisamment portée et bordée devient à son tour incapable d’attention et une répression surdimensionnée aggrave le problème.

Images
Je suivrai également Bernard Stiegler dans le constat que ce déficit du soin n’est pas sans rapport avec le régime des images médiatiques et les troubles de l’attention que leur prolifération favorise. Cependant, cette question elle-même croise celle du corps, de différentes manières. La discipline scolaire produisait sans doute une « âme » selon les mots de Foucault ( 5), un surmoi selon les mots de Stiegler. Mais la contention par les écrans est également surmoïque, la télé surveille les enfants, disait Serge Daney (6). Et n’est-ce pas le surmoi qui ordonne : « jouis » ? La prolifération des visuels de communication inhibe d’autres images : ballades sensorielles-existentielles du cinéma, faire signe non verbal du corps en deçà de l’interprétation, accordages des regards, présences proches, lignes d’erres et images haptiques, microphysique des sensations – comme la prolifération des imageries corporelles fait régresser l’attention clinique qui elle-même tendait déjà à disqualifier la proprioception. C’est plutôt une forme de « sous-moi » ou de pré-moi – plus que de surmoi – qui semble faire ici défaut, être le plateau manquant de la négligence ambiante et de la bêtise communicante. Les jeunes qui « tiennent les murs » ne semblent pas tant atteints par un régime de consommation débridée que par celui de la déjection qui concerne aussi bien leur environnement que leur représentation d’eux-mêmes. Leur réduction à l’irreprésentable.
Le mot mérite qu’on s’y arrête même s’il a aujourd’hui un peu moins de succès que dans d’autres périodes, l’idée de l’innommable, indicible, irreprésentable, continue de constituer le fond assez commode du monde de l’esprit, du psychisme en d’autres termes, au risque de la méconnaissance indiquée par l’Éthique spinozienne : on ne sait pas ce que peut le corps. C’est pourquoi le choix du soin est aussi logiquement le choix du corps, ou plutôt d’une nouvelle forme de monisme pouvant dépasser l’idée de « corps » elle-même, dont David Le Breton nous a montré qu’elle est une production culturelle des « civilisés » (7). Si l’on trouve ici plusieurs articles remettant en chantier la notion d’image, cela peut impliquer une certaine réhabilitation de l’imaginaire, de la rêverie fondatrice d’univers de valeurs. Cependant, c’est plutôt dans un autre sens, celui d’une proto-symbolisation, pensée préexistant au langage, médiation entre le mot et la chose, le corps et l’idée du corps, que nous pensons ici. L’image comme représentation de la sensation interne ou externe, étayant souterrainement l’accès au langage. Le jeune Nietzsche l’avait avancé : toute la pensée se développe par métaphores et analogies successives, tout le langage n’est que traduction par degrés successifs d’impressions sensorielles. « L’X articulé de la chose en soi est pris une fois comme excitation nerveuse, ensuite comme image, enfin comme son articulé » (8). Le langage humain n’est pas empire dans un empire, il émerge de ce continuum toujours déjà peuplé de signes. Les symboles de la conscience ne sont qu’une transposition appauvrie de la multitude des sensations, et même de l’expressivité du vivant. Ou, comme le dit Deleuze au sujet de Proust, il n’y a pas de Logos, il n’y a que des hiéroglyphes (9). Les bavardages les plus savants ne contiendront jamais autant de vérité que l’impression matérielle, le goût de la madeleine ou le choc du pavé qui arrête mon pas. Les paroles ne renseignent « que d’être interprétées à la manière d’un afflux de sang au visage ». L’odeur de gaz hallucinée par l’analyste redonne accès à la séquence refoulée, elle est le signe, senti par un autre nez, d’images enfouies dans les profondeurs du cortex de l’analysante (10). Le soin ou attention opère ici plus par sensibilisation – awareness – que par prise de conscience au sens souverain. Le signe donnera lieu à une interprétation de ce que l’odeur enveloppe, mais la première traduction se fait à rebours, par remontée du flux représentatif jusqu’à la trouvaille du représentant le plus sensible, remontée qui est aussi celle du temps. En thérapie comme en art « il faut d’abord éprouver l’effet violent du signe, que la pensée soit comme forcée de chercher le sens du signe ». Il faut surtout d’abord sentir et affiner les manières de sentir, pour pouvoir espérer changer la manière de penser (Nietzsche). Et de soigner. Guattari parlait-il d’autre chose quand il appelait à un « paradigme esthétique » dans le domaine du soin ? Cette nouvelle « attention », sensibilisation, awareness, peut être la base sensible d’une nouvelle construction, individuation psychique et collective, sans laquelle aussi bien la psychanalyse que le constructivisme thérapeutique et institutionnel seraient désincarnés.
Valérie Marange
Soigne qui peut / 2013
Extrait de l’édito de Chimères n°78 Soigne qui peut (la vie)
Numéro dirigé par Valérie Marange avec la participation de Carla Bottiglieri / Christophe Boulanger / Anne Brun / Pierre Delion / Olivier Derousseau / Max Dorra / Michelle Ducornet / Marie-Jeanne Gendron / Isabelle Ginot / Virginia Kastrup / Noelle Lasne / Chantal Lheureux-Davidse / Erin Manning / Jean-Pierre Martin / Brian Massumi / Marie Rose Moro / Clara Novaes / Fred Périé / Anne Perraut-Soliveres / Blandine Ponet / Michael Querrien / Josep Rafanell i Orra / Monique Selim / Olivier Taïeb / Annie Vacelet-Vuitton.
Soigne qui peut / Valérie Marange / Edito Chimères n°78 / Soigne qui peut (la vie) dans Chimères couv_78_web
1 Aouillé ,S., Bruno, P., Chaumon, F., Plon, M., Porge, E., Manifeste pour la psychanalyse, La Fabrique, 2010
2 Stiegler, B., Prendre soin de la jeunesse et des générations, Flammarion, 2008 ; Ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue, De la pharmacologie, Flammarion, 2010.
3 Balint, le Défaut fondamental, Payot.
4 Canguilhem, G., le Normal et le pathologique, PUF, 1966, Études d’histoire et de philosophie des sciences, Vrin, 1968, et la Connaissance de la vie, Vrin, 2e éd. 1985.
5 le Livre du philosophe.
6 Daney, S., Ciné journal, Cahiers du cinéma, 1998.
7 Le Breton, D., Anthropologie du corps et modernité, PUF, 2005.
8 Cf. Kofman, S., Nietzsche et la métaphore, Paris ,1972, Galilée, 1983.
9 Deleuze, G., Proust et les signes, Paris, 1964, Quadrige PUF, p. 124.
10 Cf. Damasio, A. R., « Les images du corps », in Spinoza avait raison, Odile Jacob, 2003.

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