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Une jeunesse allemande / Entretien de Jean-Gabriel Périot (avec Alain Brossat)

Dès les premières images de ton film, on mesure à quel point les événements et les personnages qui y sont évoqués se sont éloignés de nous. Ce n’est pas seulement la question du « temps qui passe » – c’est que, distinctement, nous ne sommes plus dans la même époque que les activistes de la Fraction Armée Rouge et le milieu dont ils émanent. Ce n’est pas exclusivement un enjeu de pratiques politiques, mais aussi bien, de sensibilité historique, de conduites sociales, de culture des corps (tabagisme et révolution, révolution et cheveux longs.)… Je me demandais si le choix que tu as fait de ne construire ton film qu’autour de documents d’archives, en bannissant notamment les témoignages de contemporains de ces événements avait pour vocation d’entériner cet effet d’éloignement – ou bien si, au contraire, à travers la présentation de l’archive, tu incites le spectateur à chercher dans cette scène dramatique de l’Allemagne des années 1970, des pistes conduisant à notre propre actualité ? 

Il me semble que le film appartient, sans que cela soit contradictoire, à deux temps distincts : un passé effectivement révolu dont presque tout nous sépare, et notre propre présent. Cet effet de balancement s’ancre en effet dans le choix d’utiliser uniquement des archives contemporaines de l’histoire en train de se dérouler, sans interview, voix-off ou commentaire rajouté. Généralement quand un film utilise des archives, il y a toujours un narrateur (interviewé ou commentateur) qui a pour rôle d’expliquer, de contextualiser, mais finalement aussi, d’inscrire les archives dans un temps passé et révolu. Pourtant les images d’archive en elles-mêmes sont toujours au « présent de l’indicatif » : elles racontent ou montrent ce qui est en train de se passer au moment où elles sont filmées. Dans mon film, en enlevant tout commentaire contemporain, je fais en sorte que les archives restent au « présent », et le film se déroule comme se déroule un film de fiction : on suit une histoire en train de se raconter, on regarde les personnages évoluer de manière presque « indépendante » (et ce même si certains spectateurs connaissent en partie les événements dont le film traite).
Une autre raison de ce mouvement de bascule entre le passé et le contemporain est que je fais ce film depuis aujourd’hui. Si j’ai décidé de faire un film sur cette histoire passée, c’est qu’elle me renseigne sur l’époque dans laquelle je vis. Une jeunesse allemande n’a jamais eu la prétention de raconter in extenso l’histoire de la RAF, ce qui est d’ailleurs impossible. Il est évident que les choix que j’ai opérés dans cette matière très riche proviennent de ce que tel ou tel épisode de cette histoire ou que telle ou telle archive me touchait ou m’interrogeait plus que d’autres. Il me semble que c’est parce que j’ai assumé ma propre subjectivité que ce film peut jouer en même temps sur deux temps différents.
Ensuite, chaque spectateur s’empare à son tour du film avec sa propre subjectivité, avec des savoirs et des opinions politiques différentes et il va ressentir différemment que d’autres spectateurs ou différemment de moi ce qui relèverait d’un temps révolu ou ce qui fait écho avec aujourd’hui.

Comme le rappellent brutalement les interventions d’hommes d’Etat, dirigeants de partis et personnages de médias  que tu as insérées dans la dernière partie du film, l’épisode de la RAF a donné lieu, en Allemagne, à une explosion de passions démonologiques et à une chasse aux sorcières – les terroristes et leurs « sympathisants » – tout à fait saisissantes. Comment restituer ce climat de la fin des années 1970 et du début des années 1980, sans contribuer d’une façon ou d’une autre à son réveil, dans un présent où le terrorisme est, plus que jamais, le sujet du jour ?

Il me semble justement que cette partie du film en particulier résonne tragiquement avec la manière dont les gouvernants continuent encore de traiter le « terrorisme », indépendamment des différents types de terrorismes auxquels ils ont à faire face. Il y a quelque chose d’exemplaire dans la manière dont l’Etat ouest-allemand va alors réagir aux actions et à l’existence même de la RAF. Il s’agit pour les gouvernants non pas tant de répondre policièrement et judiciairement aux terroristes, en essayant d’empêcher des actions d’être commises ou d’arrêter et juger les membres du groupes, que de profiter de leur existence pour bouleverser une société qui n’aurait pas accepté, sans le « terrorisme », les changements imposés. Au lieu de répondre politiquement à l’irruption de la lutte armée et d’en interroger les causes, on refuse dans un premier temps que certains puissent penser son existence, tous ceux qui s’y aventurent deviennent des « sympathisants », on dirait aujourd’hui qu’ils font « l’apologie du terrorisme », puis on refuse qu’ils questionnent ou critiquent les flopées de lois sécuritaires et policières qui ne manquent pas d’être mises en place après chaque attentat.
Ce que l’on voit se mettre en œuvre dans les années 1970 en Allemagne de l’Ouest et que met en lumière le film, c’est à la fois l’appauvrissement terrible de la parole politique mais aussi un changement du vocabulaire. Par exemple, on peut voir qu’il faut attendre 1976 pour qu’à la télévision on parle d’Ulrike Meinhof comme d’une « terroriste ». Au début des années 1970, on la présente comme une « journaliste » puis comme une « anarchiste ». D’une certaine manière, après la fondation de la RAF, elle est encore considérée comme une adversaire politique, certes radicale et violente, mais dont on peut questionner le basculement et à qui on peut encore opposer des arguments politiques. Elle ne devient vraiment une « terroriste » que quand on commence à la présenter comme telle, bien après la création de la RAF.
Quelque chose du discours politique mais aussi journalistique se resserre comme inéluctablement à partir de 1970, jusqu’à aboutir en 1977 non seulement à une déshumanisation complète des « terroristes » (ils n’appartiennent plus à la société ni à l’humanité), mais aussi à une inversion complète des valeurs. On ne s’oppose plus sur des questions politiques mais sur des questions de moralité : d’un côté ceux qui respectent la « démocratie » et lui obéissent envers et contre tout ; de l’autre, ceux qui sont du parti de la violence, et il s’agit simplement de critiquer les actions des hommes politiques ou de la police pour en faire partie !
La grande différence entre l’expérience à laquelle l’on peut faire face avec ce film et ce que nous subissons au quotidien aujourd’hui dans les médias est distincte : dans le film, nous vivons pendant une heure avec ceux qui vont devenir des « terroristes » et l’on se rend compte qu’ils ne sortent pas de nulle part, qu’ils ont eu une existence avant leur passage à l’acte, ils ne sont pas nés avec un couteau entre les dents. Cette simple expérience ne change pas notre jugement sur leur actions, mais permet de mettre en lumière cette manière dont les politiciens utilisent le « terrorisme » en fabriquant des « monstres » et de la peur.

On voit bien là, à quel point « terrorisme », « terroriste » sont des mots-valises : les protagonistes de ton film sont des intellectuels (des artistes), des Allemands du cru dont le problème, entre autres, est le passé nazi et le rôle qu’y ont joué les « pères ». Ceux de la scène dite terroriste d’aujourd’hui sont des sujets post-coloniaux désamarrés de la vie commune dans notre société et dont le problème, entre autres, est « l’honneur des musulmans »… Les « mots puissants » servent en l’occurrence à créer des raccourcis et produire des effets d’homogénéisation entre des situations absolument hétérogènes… 

En effet, un mot comme « terrorisme » ne définit pas grand chose en dehors des ennemis fantasmatiques. Non pas que ces « ennemis » n’existent pas mais les traiter de « terroristes » les fait basculer du côté de la violence pure, de la bêtise destructrice, et en même temps permet de créer de la peur, une peur qui occulte toutes les questions politiques que pose pourtant chaque acte de résistance aux puissances officielles et ce quelle que soit la légitimité, ou pas, de cette résistance. C’est d’ailleurs pourquoi tout ceux qui sont désignés comme « terroristes » refusent cette appellation. La RAF se définissait comme un mouvement de « lutte armée ».
Dans le film, on voit aussi, ou on entends plutôt, qu’il n’y a pas que le « terrorisme » qui est un mot qui empêche la pensée. On peut notamment réfléchir à la façon dont l’ensemble des participants aux mouvements de révolte des années 1960 a en permanence traité ses adversaires de « fascistes ». Dans un pays comme l’Allemagne de l’Ouest avec son histoire récente, l’accusation de « fascisme » avait une résonance très concrète et empêchait toute discussion ou toute compréhension plus fine des enjeux en cours. Crier au « fascisme » était un moyen simple mais aussi simpliste pour dévaloriser ses adversaires. Ou encore, on peut prendre comme exemple l’utilisation par Meinhof d’un mot alors à la mode, celui de « pig », « cochon », pour parler des policiers. Ce mot n’est pas une insulte comme une autre car elle ramène ceux qu’elle vise à un état animal, donc non-humain. Meinhof arrivera à écrire au début de la RAF une chose aussi stupide que : « Chaque homme en uniforme est un porc. On ne discute pas avec eux, mais on a le droit de les tuer. » L’utilisation performative d’un tel vocabulaire permet de justifier la décision de la RAF de tuer froidement ses adversaires malgré des motivations humanistes et émancipatrices.

La question, en effet, n’est pas de désigner de supposées essences politiques – le « terroriste », le « révolutionnaire », le « fasciste », le « démocrate »…, mais plutôt d’identifier des bifurcations ou des points de basculement. Ton film montre très clairement qu’un tel basculement se produit lorsque se produit une prise d’armes (Blanqui…) destinée à libérer Baader. C’est un point de non retour, tout s’enchaîne, les enjeux se transforment. On retrouve le même côté fatidique et irréversible de la prise d’armes en Italie, avec les Brigades rouges et d’autres groupes et, en France, avec Action directe. Aujourd’hui, toute réflexion sur ces phénomènes qui ont marqué les années 1970 et 80 est noyée dans un pathos inconsistant sur « la violence » qu’il importerait de bannir à tout prix au profit de la tempérance démocratique. Penses-tu que ton film puisse contribuer à relancer un débat autour de ces questions?

Je ne suis pas certain que le film lance cette discussion, ou alors, pas de manière claire et lisible. Ou bien, mais je me trompe peut-être, le changement d’époque est tel que nous ne pouvons plus clairement comprendre de tels enjeux. Par exemple, j’ai moi-même été très surpris par l’extrait du court-métrage de Fassbinder qui clôt Une jeunesse allemande, notamment à cause de la discussion entre le réalisateur et sa mère à propos de la « démocratie ». Aujourd’hui, la « démocratie » est devenue un fait indépassable que l’on ne questionne pas. Il n’y aurait aucun autre régime de gouvernance possible et cela ne s’interroge pas. J’ai personnellement été élevé dans cette idée, il m’est presque impossible de m’en défaire.
Lorsque l’on voit un extrait tel que celui de Fassbinder, on se rend compte que, en 1977, en Allemagne de l’Ouest, la « démocratie » pose question et crée du dissensus, ce qui vu d’aujourd’hui est difficile à comprendre. Au-delà de Fassbinder, on voit bien dans le film, comment ce mot, « démocratie » a été employé comme un mantra par l’ensemble des protagonistes de cette histoire alors même que chacun d’entre eux l’entend de manière très différente. La « démocratie » prônée par Ulrike Meinhof ne recouvre absolument pas l’acception de ce même mot, quand il est employé par les hommes politiques du moment. Sur cette question en particulier, on voit dans le film comme une bataille autour de ce mot mais aussi la victoire des gouvernants d’alors quand à sa définition (définition est qui celle qui fait autorité aujourd’hui). D’ailleurs, une des raisons qui m’ont amené à faire ce film, c’est justement cette guerre qui a alors lieu autour de la définition de certains mots, des mots qui sont, à la fin de cette histoire, devenus figés alors qu’ils étaient jusqu’alors polysémiques.
Parallèlement au mot « démocratie », c’est celui de « terrorisme » qui permet de faire basculer toute forme radicale de protestation ou de résistance du côté de la « violence », évidemment entendue comme « irrationnelle ». Pourtant, et c’est ce que raconte le film en prenant le temps de montrer qui étaient certains de ces « terroristes » : toute décision de prendre les armes découle d’une logique. Que l’on désapprouve cette logique et les actes violents qui en résultent n’y change rien.
Il est à préciser qu’en RFA, dès 1969, des dizaines d’attentats ont lieu à Berlin et plusieurs groupes décident de passer à la lutte armée. Si l’État ouest-allemand va exclusivement concentrer ses forces contre la RAF, c’est justement parce que les fondateurs de ce groupe sont des personnalités reconnues et écoutées (Ulrike Meinhof et Horst Mahler évidemment, mais Andreas Baader et Gudrun Ensslin sont également alors des figures de l’extrême gauche ouest-allemande) capables d’articuler leur décision. Il aura fallu plusieurs années aux gouvernants et aux médias pour transformer les membres de la RAF en simple « terroristes ». Ils y sont arrivés, mais à quel prix ?

Une jeunesse allemande fait apparaître en effet la prise d’armes d’Ulrike, Andreas et leurs camarades comme une tentative sans issue pour présenter ce contrechamp qui rende visible pour tous, et même évident, le mensonge constitutif de cette « démocratie allemande » incarnée par les Schmidt, Strauss et… Schleyer. On peut interpréter leur geste comme relevant d’une sorte de cinématographie (plusieurs d’entre eux sont des étudiants en cinéma) : on retourne brusquement la caméra et l’on fait un gros plan sur ce que « le système » s’acharne à masquer – ses collusions avec les pires des régimes despotiques, avec la guerre américaine au Vietnam, ses origines troubles, la dénazification bâclée de l’Allemagne, etc. As-tu été sensible, quand tu as préparé ce film, à cette présence spectrale du cinéma dans la « scène » qu’inventent les fondateurs de la RAF ? J’imagine que ce n’est pas pour rien que tu donnes la parole à Fassbinder à la toute fin du film…

Je n’exprimerais pas de cette manière ce que je ressens des liens entre leurs pratiques du cinéma avant la fondation de la RAF et ce qu’il peut en rester après la fondation du groupe.
Evidemment, une des grandes références d’Ulrike Meinhof ou de Horst Mahler est le concept de « propagande par le fait ». Avec des actions terroristes on ne peut évidemment pas mettre à bas ses adversaires, faire exploser des bases militaires américaines ou le bâtiment de Springer ne va pas faire s’effondrer la RFA – tout comme jeter deux avions sur les Twin Towers ne va pas faire vaciller les USA. La volonté première de tels attentats est de créer des images. Ils sont entrepris pour être télévisés et servir de supports publicitaires, pour illustrer et démontrer que « le système n’est pas infaillible » (pour paraphraser Meinhof) ou encore selon Mao que « l’ennemi est un tigre de papier ». Les attentats ont également un deuxième but. Ceux qui les commettent savent que, pour se défendre, « l’État » ou « le système » va devoir réagir en augmentant exponentiellement ses moyens policiers et qu’il sera « mis à nu » – son soubassement « totalitaire » apparaîtra alors clairement. Ce qui se passe malheureusement toujours après chaque attentat… Mais l’erreur des terroristes est de croire que l’équation : possibilité d’attaquer et de toucher le système + mise à nu du caractère totalitaire de celui-ci va déboucher sur une prise de conscience du « peuple », entraîner de la solidarité et déboucher sur une révolution.
Mais, quand les membres de la RAF profitent de leurs savoir-faire de metteurs en scène pour concevoir et organiser la série d’attentats de 1972, ils commettent une erreur assez grossière. Les victimes humaines ne sont alors pour eux que des éléments du décor ou du scénario. Leur erreur est d’avoir sous-estimé le pouvoir de réaction que suscite chaque mort, réelle, résultant d’actes de violence. Pour les téléspectateurs, il ne s’agit pas de « militaires impérialistes servant un pays fasciste », « d’ennemis de classe » ou de « porcs en uniforme » mais de victimes qu’ils ne réduisent pas à un concept. Il en sera de même pour Schleyer. Lorsqu’il a été enlevé, il a été dénudé de tout ce pourquoi certains pouvaient le critiquer politiquement (responsable du syndicat patronal, grand patron lui-même, ancien nazi…) pour ne devenir qu’une victime pathétique. D’une certaine manière, Meinhof, Meins, Baader lui-même, ont pu croire naïvement à un moment donné que les films allaient changer le monde. Ensuite, ils ont cru tout aussi naïvement que les images télévisées qu’ils allaient créer par les attentats  appelleraient à la révolution. En fait, ils ont toujours sous-estimé que le réel n’est pas réductible à des images, que, malgré la conception théorique qui guide à leur réalisation, quelque chose échappera toujours aux images et qu’elles échoueront toujours face au réel.
C’est effectivement ici de Fassbinder intervient et clôt le film sur la question du cinéma. Dans la première partie d’Une jeunesse allemande, on découvre les futurs fondateurs de la RAF par le biais des images qu’ils ont produites ou qui ont été produites sur eux. Mais finalement, malgré l’inventivité, la générosité ou la liberté de ces images, les futurs membres de la RAF ont été confrontés à l’échec de leur pratique du cinéma et de la télévision. Utiliser les images comme moyen d’action révolutionnaire concret était illusoire… Dans la deuxième partie du film, on voit comment la télévision sert « l’État ». Il s’agit de marteler des discours univoques, de rejeter toute discussion et toute critique. La télévision ne fait rien d’autre que construire un réel correspondant à l’idéologie des gouvernants, et ce avec une redoutable efficacité. Face à ces deux camps en présence et face à leur manière de penser et d’utiliser les images, arrive Fassbinder dans un extrait auto-fictionnel : il apparaît dans le film à la fois comme réalisateur et comme témoin des événements en train de se jouer et ce qui se passe ces jours sombres de 1977 le laisse littéralement nu. Dans son film, il n’exprime jamais de certitude, il n’offre aucune réponse, il ne nous offre que des questions. Cet extrait, par son contenu mais aussi par ses choix de mises en scène – expérimentation fragile entre mise à nu de de soi et captation documentaire –, est du côté de ce qu’est le cinéma et comment il peut raconter le réel. Il ne s’agit pas de prendre position, de trancher et d’affirmer, il s’agit de se saisir du monde dans un mouvement conscient de sa propre fragilité, de ses incohérences, de ses errements, de s’adresser aux spectateurs non pas comme le ferait un pédagogue ou un idéologue utilisant l’image comme preuve mais comme une singularité qui affirme sa modestie de ne pas savoir et qui cherche à mettre en scène sa propre impossibilité à saisir le monde. C’est en découvrant ce film en particulier que j’ai pu saisir tout le tragique et la complexité de cette histoire. Par le choix de cette mise à nu de lui-même, mais aussi de manière terrible, de celle de sa mère, Fassbinder parvient à nous dresser un portrait terrible de l’Allemagne d’alors mais aussi à viscéralement nous toucher. Le cinéma est peut-être là, dans cet espace fragile.
J’avais besoin de ramener cela dans mon propre film et de répondre par cet extrait à la question que pose Godard au début du film : « Est-il possible de faire des images en Allemagne aujourd’hui ? ». Il est toujours possible de faire des images pour répondre à la marche du monde – reste à savoir lesquelles.

Ton film nous rend sensibles au fait que dans cet épisode dramatique de l’histoire allemande des années 1970, la dimension de la traque collective d’un groupe de réprouvés, avec ses multiples rebondissements, occupe une place centrale, notamment dans la mobilisation de l’imaginaire et des affects du public. Avec le recul, le retour en force de cette forme dans l’histoire allemande suscite un malaise particulier. Cet enjeu a-t-il influencé tes choix, en termes de sélection de documents et de montage?

Les télévisions allemandes n’ont commencé à archiver systématiquement leurs productions qu’à partir de la fin des années 70. Avant cela, la plupart des émissions n’étaient pas conservées et aujourd’hui on ne peut plus avoir accès qu’à des fragments sauvés au petit bonheur la chance. Du coup, alors même que l’imaginaire collectif autour de cette histoire est avant tout télévisuel, la plupart des images qui ont servi à le construire n’existe plus…
Sur certains moments de cette histoire, mon film montre quasiment tout le matériel qui a été sauvegardé. Par exemple, pour les attentats de 1972 ou les arrestations des membres du groupes qui les suivent, il n’existe quasiment rien d’autre que ce que j’ai utilisé. Ce qui est très peu par rapport à l’ensemble des images produites à l’époque. Et finalement, alors que je pensais naïvement que j’allais être noyé sous la matière pour raconter cette deuxième partie du film, on s’est battu pour trouver les archives nécessaires. Contrairement à la première partie du film où le travail de montage a consisté à réduire une matière très, trop, riche, dans cette deuxième partie, le montage a consisté à re-lier ensemble des archives fragmentaires et de le faire malgré la disparation de pan entiers d’archives.
Malgré ces lacunes, il était important pour moi de « montrer » comment la télévision va participer activement à la « scénarisation » de l’histoire en cours. Il y a plusieurs changements techniques importants au début des années 70 qui vont bouleverser la grammaire télévisuelle. Peut-être que les plus importants sont ceux qui concernent la mobilité du matériel et qui permettent la diffusion en direct depuis l’extérieur des studios. Par exemple, l’arrestation en direct à la télévision de Meins et Baader aurait été impossible un ou deux ans auparavant. Et cette possibilité du direct permet à la fois de créer des effets hyper-spectaculaires, presque hollywoodiens, et en même temps détruit le temps nécessaire entre la captation et la diffusion d’un événement et son interprétation. Du coup, à une mise en scène policière et militaire hypertrophiée de « la chasse aux terroristes » répond une mise en scène télévisuelle hypnotique. Et évidemment, tout temps dévolu à la pensée, à l’argumentation, à la contradiction, à la critique n’a plus sa place dans un tel dispositif.
De la même manière j’ai été assez frappé par la manière dont progressivement les hommes politiques vont utiliser la télévision comme lieu privilégié d’énonciation. Avant le milieu des années 1970, quand les hommes politiques apparaissaient à la télévision, c’était souvent sous forme d’interviews, de discussions ou lors de discours dans des meetings devant un « vrai » public. Mais peu à peu, ils viennent à la télévision, se font filmer face caméra et parlent directement aux téléspectateurs, « les yeux dans les yeux ». Ce qui évite évidemment tout débat ou contradiction car personne ne peut leur répondre…

A quel titre peut-on rattacher Baader, Ulrike et les autres à l’anarchisme? Après tout, il me semble que leurs références idéologiques et politiques étaient surtout marxistes et anti-impérialistes, sans que la tradition anarchiste ait été ouvertement revendiquée par eux – ou bien est-ce que je me trompe? Dans ce cas, leur désignation comme « anarchistes » ne découlerait-elle pas avant tout des effets de dramatisation et de scénarisation de l’affaire – une autre façon de désigner le monstre politique?

Tu as parfaitement raison. La RAF ne s’est jamais considérée comme un groupe anarchiste. Au contraire, sa ligne politique s’ancre dans une tradition communiste révolutionnaire, même si les écrits de Meinhof, après la fondation du groupe, se teinte fortement de théories maoïstes et anti-impérialistes. Dans le texte de Meinhof annonçant la fondation de la RAF, elle insiste même sur le fait que ceux qui considèrent les actions de la RAF comme des actions « anarchistes » se trompent, il s’agit pour le groupe de créer une avant-garde qui conduira au déclenchement d’une révolution prolétarienne.
Mais pendant des années, avant que la RAF soit qualifiée de groupe « terroriste », elle est qualifiée de groupe « anarchiste », évidemment sans que ce mot ne fasse référence aux théories politiques anarchistes. Dans la bouche des politiciens, des policiers ou des journalistes, « l’anarchiste » appelle à une figure de l’ennemi violent qui n’agit que par désir de destruction. Ce qui est étonnant, et révélateur d’un changement de registre politique, c’est comment en quelques temps autour du milieu des années 1970, on va passer dans les médias et les discours politiques de « l’anarchiste » au « terroriste », dans une acception du mot qui est celle que l’on utilise encore aujourd’hui à tort et à travers.

Entretien de Jean-Gabriel Périot (avec Alain Brossat)
Une jeunesse allemande / 2015

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Les nouveaux noms séparateurs du biopouvoir et les populations superflues / Dimitris Vergetis

Depuis 2007 la crise sévit. Voici, d’emblée précisé, le noyau de notre thèse : ce qu’on peut lire en filigrane dans les descriptions et analyses savantes de la crise économique, c’est la mise en place discrète mais décisive, par le néolibéralisme déchaîné, des prémisses d’une nouvelle biopolitique de l’espèce humaine.
La Grèce : un cas ou un paradigme ?
Commençons par la Grèce. Depuis près de trois ans la société grecque, lentement mais inéluctablement, se délite. Elle se délite sous l’onde de choc de politiques d’austérité d’une brutalité inédite dans l’histoire économique de l’Occident en période de paix. La grande crise de 1929 fait d’ores et déjà pâle figure devant les effets cumulés de la récession qui frappe la Grèce. La causalité sous-jacente à ce désastre, telle qu’elle est mise en récit par les experts et la presse internationale est régulièrement identifiée à l’explosion de la dette souveraine et au tarissement des ressources budgétaires, suite à une gestion calamiteuse, irresponsablement menée par une classe dirigeante incompétente et compulsivement illustrée par de hauts faits de corruption.
Ce diagnostic se complète par la stigmatisation de la rentabilité du travailleur grec, éternel paresseux sous le soleil méditerranéen, l’incrimination du niveau des salaires qui, défiant toute rationalité économique, condamnerait la Grèce à un défaut de compétitivité structurel.
Ce récit dont la plausibilité est étayée par des statistiques, diagrammes comparatifs et avis d’experts, semble inattaquable, tellement il adhère au tissu des données objectives. Relayé sans répit par l’ensemble des mass media, même à l’intérieur du pays, il fournit non seulement la matrice herméneutique de la crise mais aussi les vecteurs d’une politique néolibérale radicalisée à outrance, supposée y remédier. Doté d’une cohérence et d’une dignité de dogme, il contamine les esprits et se propage même sur des segments de populations durement touchées.
Il est politiquement urgent d’abattre cette fiction. Il importe de produire la vérité de la crise grecque et de la faire valoir au-delà de ses coordonnées locales. Car dans ce qui se passe actuellement en Grèce se dessine avec une clarté féroce une stratégie globale dont l’adoption par l’ultralibéralisme ébranlé tient lieu de réponse aux impasses de la crise de 2007. Il se confirme de plus en plus que l’effondrement généralisé de la société grecque, loin de s’accomplir sous l’effet d’une dynamique interne d’implosion, s’avère parfaitement orientée de l’extérieur comme le prouve le fait qu’il se solde par le sinistre spectacle d’une braderie des biens publics, frénétiquement orchestrée par le nouveau gouvernement sous le diktat de ses créanciers.
En Grèce se révèle et s’affirme, avec une radicalité dévastatrice et débarrassée de ses inhibitions parlementaires, l’inspiration qui anime le projet du capitalisme ultralibéral : la destruction méthodique des sociétés historiques comme préalable et comme moteur même de la privatisation du monde. A cet égard, absolument révélateur est l’axiome cynique formulé par M. Schaüble, selon lequel un Etat surendetté insolvable doit être traité comme une entreprise en faillite, c’est-à-dire laissé à la merci de ses créanciers. Dans ces propos, aucune différence n’est faite entre une entreprise et une société.
Actuellement, on voit la société grecque violemment transformée en un immense supermarché où ses créanciers sont conviés à se servir librement : les compagnies d’électricité et d’eau, les bâtiments publics, les banques contrôlées par l’Etat, les réseaux routiers, des ports et des aéroports, des segments entiers de régions côtières, les richesses du sous-sol, etc. – et même des sites archéologique (!) – sont bradés et remis à vil prix aux mains d’investisseurs privés. Mise en coupe réglée par ses créanciers, la Grèce fait l’objet d’un dépeçage qui, loin de s’accomplir sou forme de pillage désordonné, s’organise comme une privatisation des biens publics et des richesses nationales, minutieusement arrangée parmi ses créanciers. Tout indique qu’ils se sont mis d’accord sur la part du gâteau qui échoit à chacun (1).
Au fil des jours on voit s’accumuler les preuves d’un usage calculé et tordu de la crise de la dette. Celle-ci a servi à la fois de prétexte, d’amorce et d’instance de légitimation d’un processus inédit, savamment planifié par les institutions financières internationales et les « fondés de pouvoir du Capital » (2) qui ambitionnent de faire d’une société entière un objet d’expérimentation des principes ultralibéraux. A cet égard, les perfides aveux du représentant grec (3) au FMI sont hautement révélateurs. Lors des discussions à huis-clos qui ont abouti à la mise au point du premier Mémorandum, les experts engagés dans sa rédaction avaient rendu un verdict sans appel : demander à un pays de procéder en même temps à la réduction de sa dette, à la résorption des déficits publics, à la réforme de l’Etat, à la réorganisation du marché du travail et à la restructuration de l’appareil productif constituait une équation insoluble. Et pour verrouiller l’affaire, on a pris soin d’y rajouter deux contraintes : un temps trop serré pour réaliser les objectifs chiffrés du Mémorandum et un taux d’intérêt inspiré des pires pratiques usurières. Ce qui avait amené même Dominique Strauss-Khan à expliquer à M. Papandréou qu’il ne devait pas accepter ce plan de sauvetage suicidaire. Mais la classe dirigeante grecque, gangrenée par sa servitude et sa complicité résignée s’est empressée d’y souscrire. Bref, tous les intéressés connaissaient parfaitement que le Mémorandum était voué à l’échec. Mais son implacable mise en oeuvre répondait à une autre finalité inavouable, cyniquement fixée d’emblée. Il importe de l’identifier. A cet égard, la réponse qui nous semble s’imposer est la suivante : les politiques appliquées à la Grèce sous prétexte de redressement économique visent à mettre en place un nouveau paradigme de société entièrement transitif aux automatismes du capital et aux lois du marché. la technicité de leur langage d’exposition ne fait qu’écran à leur objectif qui consiste à reterritorialiser l’ensemble du lien social sur la forme-marchandise. Le projet expérimenté en Grèce aspire à neutraliser, et à la limite à éradiquer, la politique comme instance de médiation entre l’économique et le social, à démanteler tendanciellement tous les dispositifs de protection sociale, à privatiser la prise en charge de tout risque de la vie et à abolir le droit du travail, pour créer des zones spéciales d’exploitation – formes dérivées des « camps » mais hautement rentabilisées, et charitablement humanisées. Ces zones de développement spéciales constituent une illustration paradigmatique de ce que Badiou a isolé sous le terme de « zonage ».
Les dirigeants européens répètent en choeur et à satiété que la Grèce est un cas particulier. En fait, loin d’être traité comme un cas particulier qui fait exception à la norme européenne qu’elle devrait impérativement intérioriser, la Grèce est forcée de fournir le portrait anticipé de ce à quoi vont devoir ressembler les sociétés occidentales, remaniées sous la férule du néolibéralisme déchaîné. Tout en restant dans le cadre du mode de production capitaliste, nous sommes donc au seuil d’un changement d’époque. Or celui-ci s’annonce sous des auspices littéralement macabres en tant qu’il couve une nouvelle biopolitique de l’espèce. Il importe d’en restituer la pente et les mécanismes d’accomplissement.

La crise et le réveil de l’histoire
Si le déchaînement néolibéral du capitalisme inaugure un changement d’époque, il introduit de nouveaux foyers de conflit et suscite par voie de conséquence de nouvelles luttes de résistance. En fait, on assiste, depuis la crise de 2007, à un profond remaniement du champ des luttes sociales. Foucault proposait une typologie générale des luttes et en distinguait trois catégories fondamentales : celles qui constituent une résistance aux formes de domination – ethnique, sociale ou religieuse -, celles qui s’affrontent aux divers mécanismes d’exploitation destinés à soustraire aux producteurs immédiats le fruit de leur travail, et celles qui s’opposent aux schèmes d’assujettissement de l’individu à des normes contraignantes et intériorisées (4). Il pensait que notre époque est celle où s’affirme la prévalence indiscutable des luttes contre la soumission de la subjectivité. Elles sont centrées sur les effets de pouvoirs locaux et sur l’ennemi immédiat – pas sur l’ennemi numéro un. Or, le champ des luttes est en plein remaniement. Les luttes sont de plus en plus recentrées et concentrées dans des choix de résistances aux formes renouvelées d’exploitation, propagées par le déchaînement néolibéral du capitalisme. Celui-ci s’impose comme l’ennemi numéro un, parfaitement identifiable comme tel, à une échelle qui transcende les singularités locales. En somme, on assiste à un « réveil de l’histoire », pour reprendre l’expression percutante de Badiou.*
Le retour en force de ce type de luttes est concomitant aux choix opérés par le capitalisme néolibéral afin de résorber l’onde de choc déclenchée par la crise de 2007. Ebranlé par celle-ci, il tente de se redresser par un passage à la limite. Nous entendons par là que ses serviteurs, décidés à dépasser la crise par les moyens mêmes qui l’ont créée, optent pour une radicalisation des formes d’exploitation et leur extension à l’ensemble de la société, y compris aux couches relativement privilégiés. On en a la démonstration éclatante en Grèce où le rouleau compresseur des mesures d’austérité écrase l’ensemble de la société avec un zèle égalitaire qui n’épargne que les riches. L’objectif visé est de rayer de la carte les couches sociales moyennes, détentrices de précieuses réserves de richesse convoitées et d’entraîner l’ensemble de la société dans la spirale de la paupérisation. En termes techniques, il s’agit d’induire une dévaluation interne, à défaut de pouvoir mener une dévaluation monétaire, la Grèce n’ayant plus sa propre monnaie. Mais ce langage technique, abondamment repris par la presse, vise à voiler un enjeu autrement plus radical. Au fond il s’agit d’organiser une régression à des formes de surexploitation affines à celles qui ont nourri l’expansion de capital au XIX° siècle (5), mais surtout tendanciellement affines à celles qui prolifèrent actuellement dans l’espace asiatique et lancent un défi de compétitivité à l’Occident. A cet égard, la décision résolue du capitalisme européen, dopé par la Wille ultralibérale allemande, consiste à fabriquer une nouvelle espèce : le Chinois blanc – grec, espagnol, letton, etc. Cet avatar frankensteinien rompu aux services de la flexibilité, dernière invention des marchés mondialisés, constituerait la relève néolibérale du travailleur. Or, aux dires même des stratèges de l’Occident, on ne saurait relever le défi de compétitivité lancé par l’espace asiatique sans venir à bout de deux obstacles majeurs.
1 Premièrement il faudra soustraire les décisions politiques cruciales au jeu relativement aléatoire des procédures supposées démocratiques, propres à la représentation parlementaire. Il s’agit d’obtenir ce que Balibar a qualifié de « neutralisation » de la démocratie parlementaire. Dépossédés de leur souveraineté, les peuples voient les instances décisionnelles nationales s’externaliser au profit d’institutions supranationales. La prolifération des mémorandums, des pactes de stabilité budgétaire et autres « règles d’or » s’avère être de redoutables instruments d’amplification de ce processus. En même temps, on voit la classe politique abdiquer avec bonheur ou résignation son pouvoir décisionnel pour se vouer à la ratification et à la gestion des paquets de réformes dictées par les marchés et leurs serviteurs institutionnels. Un pas significatif de plus a été franchi avec le licenciement pur et simple des politiciens inhibés ou discrédités aux yeux de l’opinion publique, et la mise en place de régimes de gouvernance confiés aux technocrates – de préférence à ceux qui y étaient prédestinés par leur passé de loyal serviteur des grands banquiers. Le cobaye grec fournit une illustration exemplaire de tous les aspects de ce processus.
2 Tâche plus urgente que la dégénérescence organisée de la médiation politique est celle qui doit aboutir à la mise en place de politiques sociales orientées vers le démantèlement sélectif et chiffré de l’Etat-providence. Il est urgent de tailler dans le vif des dépenses de santé et de donner le coup de grâce à plusieurs institutions de protection sociale. Certes, la tentation néolibérale de réduire le poids des comptes sociaux n’est pas récente. Mais actuellement tout indique que nous sommes au seuil d’une mutation des politiques sociales. A cet égard, une récente étude de Standard an Poor’s met cyniquement les points sur les i. Ce porte-parole de l’ultralibéralisme lance à tous les pays du G20 un avertissement comminatoire où il annonce son intention de dégrader leur note élevé s’ils ne procèdent pas, dans un court délai, au démantèlement sélectif de leurs système de santé. La projection des tendances actuelles ne laisse à aucun pays occidental le moindre espoir de pouvoir exciper du trilple A, garantie d’accès privilégié aux marchés, dans le proche avenir. « La hausse progressive des dépenses de santé pèsera lourdement sur les cordons de la bourse publique dans les décennies à venir », avertit sur un ton menaçant Marko Mrsnik, analyste vedette de l’agence de notation. « Nos simulations montrent que les abaissements de note commenceraient en 2015″, prédit l’étude de S & P (6).
L’allongement de la durée de vie, qui se traduit par l’inexorable « vieillissement » des populations, et l’irrésistible introduction de nouvelles technologies médicales, souvent onéreuses et d’application coûteuse, dans les traitements et les politiques de santé préventives se solde fatalement par la fâcheuse aggravation des déficits des comptes sociaux. Voilà ce qui menace de plomber irrémédiablement les finances des Etats occidentaux. Par contre, souligne le verdict de S & P, « le fait que la plupart des pays asiatiques n’ont pas un système de droit à la couverture sociale comme celui mis en place en Occident signifie que la bombe à retardement démographique n’aura pas d’effet significatif. » Bref, dans les sociétés ultralibérales en éclosion, seule la mort est à même de se porter garante de la bonne santé de l’économie capitaliste !
Il faut donc s’en remettre à la mort pour assainir la pyramide des âges par des politiques d’élimination subtile des populations vieillies. Sauf que ces politiques, à prendre dans leur collimateur uniquement les vieillards ne sauraient satisfaire à la volonté qui les guide. Il leur faut ratisser plus large et expurger la pyramide des âges, à tous ses degrés, de sous-ensembles d’hommes superflus. Leur existence menace l’équilibre des finances publiques et entrave la compétitivité. L’impératif d’épuration, afin d’enrayer la tendance à la chute du profit capitaliste, fixe le cap d’une nouvelle biopolitique. Une version brutale de celle-ci est mise en oeuvre en Grèce et on constate déjà une déstructuration apocalyptique du système de santé. Il serait instructif mais fastidieux d’établir l’inventaire des mesures prises et, en tout cas, impossible d’en faire l’exhaustion, vu les nouvelles coupes annoncées au fil des jours. Notons qu’on assiste à l’interminable redéfinition restrictive des catégories des ayants-droit et à leur éjection des dispositifs de protection sociale. Tout cela pour la bonne cause : assainir les comptes sociaux ! Dans le même but et sous le diktat de la troïka, les diverses caisses d’assurance-maladie ont été démantelées pour former un nouvel organisme de santé unitaire, doté d’un fonctionnement rationalisé et financièrement équilibré. Les résultats de cette réforme tant vantée ne se sont pas fait attendre. Présenté comme le fleuron des réformes menées, le nouvel organisme est d’ores et déjà en faillite, alors que la plupart des caisses d’assurance-maladie étaient excédentaires ! Les assurés, et notamment les malades, en font déjà les frais. Mais cet échec n’en est pas un pour tout le monde. Il constitue l’étape préalable réussie d’une privatisation des soins de santé, préconisée par les serviteurs du néolibéralisme afin de dégrever l’Etat de dépenses inutiles – mais précieuses pour les assurances privées. La même inspiration sévit dans la réforme des caisses de retraites.
Il va de soi que toutes ces réformes constituent autant de foyers de résistances convergentes sur l’ennemi numéro un. Mais la traduction politique de celle-ci reste une question ouverte.

Badiou avec Foucault
Nous ne devons pas perdre de vue que l’obsession de l’approche comptable qui motive ces réformes à l’échelle de l’Occident laisse dans l’ombre la radicalité du virage amorcé sous l’impulsion ultralibérale. Au fond, qu’est-ce qui chemine à l’ombre de ces réformes ? A notre avis, il importe de saisir qu’une véritable mutation est en train d’affecter le fonctionnement du bio-pouvoir qui a joué un rôle stratégique dans la mise en forme de la domination du capital sur tous les aspects de la vie.
On sait grâce aux analyses de Foucault que le biopouvoir dans son développement historique s’est constitué autour de deux axes. Le premier est celui d’une anatomie politique du corps humain, dont la colonne vertébrale consiste en un ensemble de technologies disciplinaires plus ou moins empiriques. Leur mise en oeuvre a façonné des corps disciplinés, dociles aux procédures d’extraction de leur force productive, par soumission à des techniques de dressage et de majoration de leurs aptitudes. L’ultralibéralisme redessine cet axe avec une cruauté inhumaine. On apprend, par exemple, que les travailleurs chinois sont contraints de travailler dans les ateliers d’Apple 80 heures par semaine.
L’axe stratégique du dispositif du biopouvoir s’est formé à partir d’une nouvelle distribution topique de la vie, la reterritorialisation de celle-ci non plus dans la singularité du corps mais dans le multiple de la population. Au corps vivant comme cible de technologies disciplinaires se substitue un objet discursif inédit, « la population », forme d’organisme transindividuel.
C’est à partir de ce moment-là qu’un « biopolitique » de l’espèce humaine est possible. L’accomodation disciplinaire des mécanismes du biopouvoir se faisait sur le corps comme objet de surveillance et de dressage, saisi dans son inscription locale – l’école, l’atelier, la caserne, etc. L’accomodation biorégulatrice se fait sur un artefact discursif, « la population » au niveau duquel on isole des processus d’ensemble, réinscriptibles en langage statistique. La population est, en réalité, un artefact transbiologique, composé de variables dont l’existence est purement statistique et dont « la vie » constitue le référent fantomatique. Mais la teneur proprement discursive de l’objet-population ne doit pas faire écran à la matérialité de ses incidences dès lors qu’il devient support de projets biopolitiques et d’opérations qui s’en inspirent. D’abord parce que cet objet aimante sur lui des technologies de pouvoir dirrectement articulées sur le savoir. Pour la première fois dans l’histoire les effets du discours de la science commencent à embrayer, grâce à sa médiation, directement sur le support vivant du sujet parlant. En termes lacaniens, l’objet-population entre en jeu comme médiation désincarnée mais qui, par sa fonction, rend possible un transfert d’effets du symbolique au réel, S → R. C’est dans ce cadre que la vie des populations se constituent en objet de préoccupation politique par l’alliance stratégique des mécanismes de pouvoir, jadis inféodé au souverain, avec le discours de la science.
Mais à force d’intégrer dans es mécanismes tous les paramètres qui définissent la vie, le biopouvoir est en mesure non seulement de gérer la vie mais aussi de programmer l’holocauste, selon une expression de Foucault. Dans une phrase étonnante, celui-ci va jusqu’à suggérer que, bien plus qu’une possibilité indifférente, l’extermination de masse est une sorte de déisr réalisable qui hante le pouvoir, une sorte de redoutable tentation qui le fait rêver : « Si le génocide ets bien le rêve des pouvoirs modernes (…) c’est parce que le pouvoir se situe et s’exerce au niveau de la vie, de l’espèce, de la race et de phénomènes massifs de population. » (7) Les exactions de l’eugénisme, du racisme et bien évidemment du nazisme ont fait éclater au grand jour cette ambiguïté inhérente au biopouvoir.
A la lumière de ces remarques, l’orientation des réformes motivées par la « crise » se décante. Dans son passage à la limite, dans son passage à l’acte, dirais-je, le neolibéralisme s’avère animé d’une volonté de reconfigurer les sociétés occidentales et, dans cette perspective, il réordonne le dispositif du biopouvoir autour de ses potentialités mortifères. Assujetti aux finalités du néolibéralisme débridé, le biopouvoir se transforme en une matrice de biopolitiques au service de la mort. reprenant, un peu modifiée, une expression de Ph. Lacoue-Labathe et de JL Nancy, nous pourrions parler de « retrait du biopolitique » pour désigner la restructuration asymétrique du dispositif de biopouvoir autour de sa polarité thanatogène. Désormais, la phrase de Foucault « l’homme moderne est un animal dans la politique duquel sa vie d’être vivant est en question » acquiert une résonance franchement inquiétante.
Là, les enjeux des réformes commencent à s’éclairer. Ce qui est à l’ordre du jour n’est pas assimilable à une simple rationalisation comptable des dépenses de santé ni au simple démantèlement des dispositifs de protection sociale. A travers une gestion comptable orientée du dispositif du biopouvoir, on procède à la redéfinition de ses fonctions et à la réassignation de ses missions. Mais il faut saisir que les gains obtenus se capitalisent sur deux tableaux : réduction des dépenses inutiles et éradication indirecte des populations indésirables. L’ultralibéralisme avance d’un pas décidé. dans son passage à l’acte criminel, il manifeste sa résolution de planifier l’élimination lente, discrète et politiquement correcte des populations superflues dont l’existence plombe les comptes sociaux et empêche les économies occidentales de booster leur compétitivité. Evalués à l’aune utilitaire de l’ultralibéralisme, les retraités, les chômeurs difficilement recyclables, les non-productifs, ceux qui sont stigmatisés comme « malades mentaux », les handicapés, les malades chroniques, les immigrés exténués par les persécutions, des segments de la jeunesse non qualifiée, etc., ne représentent plus des populations intégrables au jeu social mais des hétérogénéités parasitaires dont l’existence contrevient au cadre idéal de reproduction du capital et de maximisation du profit. Fatalement, un sort funeste est réservé à ces existences encombrantes auxquelles le capitalisme ultralibéral assigne un statut de populations superflues. Leur élimination s’impose. Il y va de la bonne santé du capitalisme.
Le biopouvoir se réglait sur le principe de faire vivre et laisser mourir, qui fixait le cap d’une biopolitique de l’espèce humaine. Restructuré autour de sa polarité mortifère et chargée d’assainir le corps social de toutes les existences parasitaires, le biopouvoir se mue inexorablement en une performante machine de mort politiquement correcte. Elle s’en acquitte par un enchaînement de réformes orientées mais aussi par la multiplication de ce que Badiou a appelé les « noms séparateurs » et l’amplification de leur fonction. Ce genre d’opérateur nomminal désigne, ou plutôt créé des catégories sociales « suspectes » (8). Il n’entre pas en jeu avec une portée descriptive mais avec des incidences politiques et policières. Il fixe un écart « suspect » au regard de la norme identitaire en vigueur et, par-là, il opère une identification stigmatisante et ségrégative.
La vie n’est plus l’unique signifiant maître du biopouvoir*. Le fonctionnement de celui-ci s’enrichit et se diversifie par l’intégration de nouveaux noms séparateurs. Il les met en fonction pour inventer et délimiter de nouveaux sous-ensembles de populations « anormales », inutiles et indésirables. Ils constituent des vecteurs d’expansion de biopolitiques thanatophores promus par les impératifs de l’ultralibéralisme. Il faut saisir que les populations superflues ne forment pas un ensemble fermé, composé de ceux dont le potentiel productif est peu rentable et l’existence « coûteuse ». Car, à la limite, c’est la société entière qui est une population superflue pour les flux de capitaux des marchés déterritorialisés. En tout cas, de très larges couches sociales sont susceptibles de basculer dans cette catégorie. Dans l’univers relativement clos de la nation, la puissance de celle-ci était indexée sur sa démographie et sur le niveau de santé de sa population. La reproduction de la force de travail était largement prise en charge par les prestations du biopouvoir. Celui-ci en spécifiait les conditions d’effectuation, même si maints droits sociaux n’ont pas été charitablement accordés mais concédés à l’issue d’âpres luttes. Avec la mondialisation et la mobilité forcée des travailleurs, les « ressources humaines » sont désormais renouvelables à vil prix. Il est facile et hautement profitable d’importer non seulement de la main-d’oeuvre mais aussi du personnel très qualifié formé dans des contrées lointaines. Le coût de la formation d’un informaticien aux Etats-Unis, depuis sa naissance jusqu’à l’acquisition de ses compétences, est cent fois supérieur à celui de la formation de quelqu’un né en Inde. il est aussi hautement profitable de délocaliser pour aller capter sur place une force de travail privée de droits et à prix dérisoire. Bref, la machine capitaliste peut se procurer de la marchandise humaine à prix très avantageux, sans avoir à se soucier de sa formation et de sa reproduction. Le cas de la Grèce, de l’Espagne, et du Portugal pour rester dans le contexte actuel, qui voient leur jeunesse hautement qualifiée aspirée par l’Allemagne, pays en dépérissement démographique, fournit une démonstration exemplaire de ce processus.
On constate de plus en plus que le remaniement ultralibéral du capitalisme est de manière inhérente antinomique à l’Etat social et plus généralement aux politiques centrées sur le souci de la vie. Cette discordance s’aggrave et s’affecte d’un tour supplémentaire dès lors que s’exacerbe l’incompatibilité structurelle entre le fonctionnement autonomisé des marchés mondiaux et l’onéreuse survivance locale des systèmes de protection sociale, chargés de veiller à améliorer le niveau de vie. Du coup, on se trouve confrontés à une stratégie globale des marchés pour redessiner dans son ensemble l’architecture des sociétés occidentales sur le modèle des entreprises et des multinationales, complété par des pratiques de « zonage ». Mais avant tout, cette stratégie inaugure un nouveau principe de biorégulation de l’espèce humaine où l’humanité elle-même devient pour l’ultralibéralisme une cible de zonage afin d’y éliminer des populations suspectes, inutiles, superflues.
Dimitris Vergetis
Les nouveaux noms séparateurs du biopouvoir et les populations superflues / 2012
Publié dans Lignes n°39 « Le devenir grec de l’Europe néolibérale »
(octobre 2012)

* Souligné par le Silence qui parle. Le lien vers l’Homme jetable, de Bertand Ogilvie, dont nous publierons prochainement un extrait, est également du SQP.
A lire : Droit à la vie ? / Alain Brossat
Les nouveaux noms séparateurs du biopouvoir et les populations superflues / Dimitris Vergetis dans Badiou dr-jerry-et-mr-love1
1 A commencer par la privatisation à prix symbolique et sans appel d’offre de la Banque agricole, possesseur de 40% des terres cultivables, par le biais de prêts accordés, et détentrice de 18 milliards de titres de créances.
2 Expression de Marx, réactualisée par Badiou.
3 En bisbille avec Papandréou, il a, après coup, vendu la mèche, lui reprochant d’avoir livré le pays en pâture aux rapaces de la haute finance en toute connaissance de cause.
4 M. Foucault, « Le sujet et le pouvoir » in Dits et écrits IV, Paris, Gallimard, 1994, p.222-243. (Dits et écrits II, 2001, p.1041 – note du Silence qui parle)
5 Ce trait « régressif » est souligné par Badiou.
6 http://www.daily-bourse.fr/sampp-pourrait-baisser-les-notes-de-certains-pays-Feed-REUnRTROPT201201131115604APAE80U0X5100.php
7 M. Foucault, Histoire de la sexualité, la Volonté de savoir I, Paris, Gallimard, coll. « Tel », p.186.
8 A. Badiou, le Réveil de l’histoire, Paris, Lignes, 2011, p.109-123.




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