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8 mai 1945 : A Sétif et Guelma, les crimes contre l’humanité de la France / Mehdi Lallaoui

Vous mes frères, les loups d’un bois de servitude,
Faites frémir le ciel de vos sanglots damnés
Après la nuit glaciale où meurt votre harmonie…
Vous mordez votre flanc orgueilleux d’être vide
Pourtant j’aime vos cris importuns quand la neige
Couvre de pureté vos spectres maladifs…

Kateb Yacine / Soliloques / 1946

Les massacres de Sétif, qui se déroulèrent entre le 8 mai et la fin juin 1945, est un terme générique qui couvre en réalité des tueries sommaires qui eurent lieu dans une grande partie du Constantinois. L’interruption brutale des cortèges populaires (à Sétif et Guelma, la police tira sur la foule), initiés par les nationalistes algériens voulant fêter la victoire sur l’Allemagne nazie et rappeler les promesses d’émancipation, fut le déclencheur des émeutes. Elles firent 103 morts chez les Européens. La répression aveugle contre la population algérienne fut terrible. Il y a 20 ans, je réalisais pour la chaîne Arte et avec la complicité de mon ami Bernard Langlois Les Massacres de Sétif, un certain 8 mai 1945. Parallèlement, « Au Nom de la Mémoire » publiait un livre de référence sur ces événements : Chronique d’un massacre. 8 mai 1945, Sétif, Guelma, Kherrata de Boucif Mekhaled.
Pour ce travail et malgré les routes incertaines dues aux années de plomb en Algérie (les faux barrages des groupes armés du FIS, Front islamique de salut), je parcourus durant plusieurs semaines le pays à la recherche des témoins et des survivants de cette tragédie. Il nous fallait mettre des noms et des visages sur les rescapés de cette ratonnade à grande échelle, qui débuta le jour de la victoire sur le nazisme contre lequel les hommes de la région n’avaient pas été avares de leur sang.
Parmi eux, Amri Bourras et son frère Saad (torturés dans les locaux de la gendarmerie de Sétif) et bien d’autres témoins qui ne sont plus parmi nous aujourd’hui. Ils nous ont quittés en laissant leur témoignage de ces semaines terribles avec un seul message. Que l’on n’oublie jamais.
Il en est de même pour tous ces hommes de retour de guerre, les libérateurs du pays de France, couverts de blessures et de médailles. Ils découvrirent leurs familles massacrées, leurs villages et leurs cheptels détruits par les bombes et… le déni comme seule parole officielle. Leurs descendants ont gardé leurs médailles comme des preuves dérisoires de leurs combats durant la Seconde Guerre mondiale et de l’injustice qui leur a été offerte en récompense de leur sacrifice.
En France aussi, il a fallu chercher trace de cette barbarie. Pour ce documentaire, je n’avais mis en avant qu’un seul de ces soldats : l’aspirant Lounès Hanouz, dont le père et les fils furent assassinés en mai 1945. Un jeune homme, Bachir Boumerza, qui deviendra cinquante ans plus tard le président de la Fondation du 8 mai 1945, témoignait du meurtre des Hanouz en 1959 dans le livre La Gangrène2.
« C’était le 10 mai 1945, à Kherrata, mon village natal. Hanouz Arab, auxiliaire médical, à qui il était reproché d’être le secrétaire de l’Association locale de culture et de bienfaisance, était conduit avec ses trois enfants, dont le plus jeune avait mon âge, devant la maison du seigneur-colon de mon village. Là, sur la place, au milieu des encouragements de toute la population européenne, femmes et enfants compris, les Hanouz furent torturés pendant plusieurs heures par les légionnaires. Le soir, comme ils ne bougeaient plus, mais ils respiraient encore, les soldats obligèrent les Musulmans à défiler devant ces quatre corps, allongés le visage contre le sol. Les soldats transportèrent ensuite les Hanouz sur un pont, à trois kilomètres de là, et les précipitèrent d’une hauteur de cinquante mètres, dans l’oued… »
La plupart des anciens soldats qui étaient sur place et que nous avons interrogés (ils avaient 20 ans en 1945) se souvenaient précisément des faits et des exactions contre les populations algériennes. Convocation de la conscience ? Quelques-uns avaient, dit-on, “perdu la mémoire” en ne se souvenant que d’événements anecdotiques et imputant aux autres les exécutions sommaires. Sentiment de honte ? Aux archives d’Aix-en-Provence et malgré nos demandes officielles auprès des services de l’État, on nous refusa l’utilisation de certains documents tel le rapport J. Bergé, du nom du commissaire de la PJ d’Alger missionné pour enquêter sur les “rumeurs de massacres” des milices coloniales dans le Constantinois.
Ces documents incommunicables, nous les avons empruntés quelques heures, le temps de les photographier pour les rendre publics. Nous les avons remis à leur place, une fois notre forfait accompli. Ils figurent dans notre documentaire Les Massacres de Sétif. Enfin il y a quelques années je découvris que les archives filmiques3 que j’avais commandées en 1995 à l’ECPA (Établissement cinématographique et photographique des armées, aujourd’hui ECPA-D) avaient  été “nettoyées” de plusieurs séquences gênantes. Une de ces séquences soustraites lors de ma demande initiale montre des soldats sur un half-track, exécutant à bout portant deux ouvriers agricoles les bras levés.
Ces images interdites, je les réintègre aujourd’hui, 20 ans plus tard, dans ce documentaire. Les massacres de Sétif, Guelma, Kherrata commencèrent à être évoqués publiquement par les représentants de l’État français il y a une dizaine d’années seulement. En effet, il a fallu attendre soixante ans pour que l’ambassadeur de France à Alger, Hubert Colin de Verdière, parle à propos des massacres perpétrés par la France en mai juin 1945 de « tragédie inexcusable »4. Quant à Michel Barnier, ministre des affaires étrangères, il déclarait trois mois plus tard: « Il est essentiel pour construire un avenir commun que nous arrivions à examiner ensemble le passé afin d’en surmonter les pages les plus douloureuses pour nos deux peuples. Cela suppose d’encourager la recherche des historiens, de part et d’autre, qui doivent travailler ensemble, sereinement, sur ce passé mutuel. »
Le président de la République François Hollande alla beaucoup plus loin. Devant les deux chambres du Parlement algérien, il déclara en 2012, lors de son premier déplacement en Algérie : « Pendant 132 ans, l’Algérie a été soumise à un système profondément injuste et brutal (…) et je reconnais ici les souffrances que la colonisation a infligées au peuple algérien. Parmi ces souffrances, il y a eu les massacres de Sétif, de Guelma, de Kherrata, qui, je sais, demeurent ancrés dans la mémoire et dans la conscience des Algériens, mais aussi des Français. Parce qu’à Sétif, le 8 mai 1945, le jour même où le monde triomphait de la barbarie, la France manquait à ses valeurs universelles»6
Le déplacement à Sétif et l’hommage aux victimes du secrétaire d’État Jean-Marc Todeschini le 19 avril sont certes à saluer, mais n’apporteront rien de nouveau. Nommer le crime sans le caractériser, sans l’identifier comme crime contre l’humanité, c’est ne faire que la moitié du chemin.
Car au-delà des phrases et des tournures « les pages douloureuses », « les drames inexcusables », « le système injuste et brutal », de quoi parle-t-on ? Nous évoquons des massacres de populations civiles par les autorités militaires et les milices coloniales dont les estimations vont de 9 000 à 35 000 morts. Nous évoquons l’utilisation de l’avion et de la marine de guerre pour réduire à néant des dizaines de villages soi-disant insurgés. Nous évoquons les jugements sommaires et les exécutions du même ordre de centaines de civils désarmés. Nous évoquons des tortures, des disparitions forcées de personnes, et des emprisonnements dont certains prendront fin au jour de l’indépendance, en juillet 1962.
Sétif 1945 est indéniablement un crime contre l’humanité selon les définitions de la Cour pénale internationale : « Les crimes contre l’humanité incluent des actes commis dans le cadre d’une attaque généralisée ou systématique lancée contre toute population civile et en connaissance de cette attaque. La liste de ces actes recouvre, entre autres, les pratiques suivantes : meurtre, extermination, réduction en esclavage, déportation ou transfert forcés de population, emprisonnement, torture (…). Persécution d’un groupe identifiable pour des motifs d’ordre politique, racial, national, ethnique, culturel, religieux ou sexiste (…). »
Depuis des années, les demandes de reconnaissance solennelle et officielle en France des crimes de 1945 sont restées vaines, malgré le rappel chaque année par les associations de cette exigence de justice. Cette exigence morale qui impose de mettre des mots sur les exactions commises au nom de la République en Algérie, il y a 70 ans. Ces reconnaissances qui permettent l’apaisement, la justice et la transmission de notre histoire commune ont été possibles par la voix du président Jacques Chirac7 pour ce qui concerne la responsabilité de la France dans la rafle du « Vél’ d’hiv’ » de juillet 1942. Elles ont été possibles par la voix de l’actuel président de la République dans la reconnaissance des crimes du 17 octobre 1961.
Il est temps de parler, il est de temps de ne pas oublier, il est temps de bâtir.
« Rien ne se construit dans la dissimulation, dans l’oubli, encore moins dans le déni », disait lors de son voyage en Algérie (décembre 2012) le président de la République.
Aujourd’hui, les citoyens des deux rives attendent des actes !
Mehdi Lallaoui
Réalisateur et président de Au Nom de la Mémoire
 8 mai 1945: A Sétif et Guelma, les crimes contre l’humanité de la France
Publié le 8 mai 2015 sur Mediapart

Documentaires à voir sur le site de Mediapart

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2 La Gangrène, p. 33. Éditions de Minuit, 1959. Livre interdit en France.
3 Film nitrate ACT 415.
4 Déclaration faite le 25 février 2005 à Sétif.
5 Entretien au quotidien El Watan, le 8 mai 2005.
6 Déclaration du 20 décembre 2012.
7 Déclaration du 16 juillet 1995
8 Déclaration du 17 octobre 2012.

Vivre et lutter au matin du 21e siècle / Collectif Mauvaise troupe / Constellations

Ce texte est paru dans une version légèrement modifiée en juillet 2014 dans le Monde hors-série « générations rebelles ». Il avait été demandé une contribution au collectif « mauvaise troupe » pour évoquer les partis-pris du livre Constellations. Quitte à prendre la parole dans ce cadre, nous avons décidé de partir de ce qui, pour nous, se joue sur la ZAD de Notre-Dame-des-Landes ainsi que dans le Val de Susa, des forces de ces combats, mais aussi des dispositifs répressifs qui tentent, en ce moment même, de les paralyser.
À lire aussi en version web sur le site constellations :
https://constellations.boum.org/spip.php?article112
Version à imprimer :
https://constellations.boum.org/IMG/pdf/vivreetlutteraumatin21e.pdf

Un ancien maquisard nous racontait que si aujourd’hui une révolution éclatait, il ne saurait sans doute pas la reconnaître comme telle. C’est un genre similaire de cécité, la lucidité en moins, qui frappe notre époque et ses ’analystes’ figés dans une grille de lecture qui ne sait plus voir la révolte, aveugle à ces éclats, insensible à sa puissance. Le regard doit s’affûter à la meule du présent, desceller les paupières dogmatiques de ce qui a vécu. Les révoltes n’existent pas « encore », elles existent tout court.
Mais parce qu’elles désertent les autoroutes du grand soir, les TGV de LA révolution et les tours de contrôle des partis politiques, elles dessinent une géographie que les vieilles phraséologies ignorent, et dont la langue s’ébauche à fleur d’existence, avec dans la bouche toujours le goût de l’inconnu.
Avec l’ouvrage Constellations, nous avons tenté de déplier cette carte nouvelle et foisonnante, celle d’une génération politique des années 2000 (la nôtre, quel que soit notre âge) qui réinvente ses propres pistes révolutionnaires. Ce ciel-là est parsemé de fêtes sauvages arrachées aux rues pacifiées, de hackers aux prises avec la toile, de savoir-faire regagnés sur la dépossession, ou de tentatives d’organisation politique sans Organisations. Ciel menaçant, que nous entendons bien contribuer à précipiter sur la tête de l’ordre existant.

Notre-Dame-des-Landes et Val de Susa
Nous vivons un temps qui exige que la question révolutionnaire soit reposée depuis les combats en cours, depuis leur force, depuis les victoires qui font bégayer la voie du Progrès, que d’aucuns voudraient linéaire et sans tache. C’est au cœur de ces combats que les mots justes s’énoncent, que les pensées s’élaborent, çà et là ; c’est donc leur écho qu’il convient de répercuter ici. Aux deux extrémités de l’Hexagone, deux luttes – parmi tant d’autres – deux épopées, deux territoires en ébullition parviennent aujourd’hui à agréger des constellations multiples et à les faire consister en foyers indéracinables. Côté Atlantique, la ZAD de Notre-Dame-des-Landes. Là-bas, depuis quarante ans, un projet d’aéroport « vert » menace d’atterrir sur 2000 hectares de terres agricoles, bocages et hameaux. À partir de la fin des années 2000, des dizaines de personnes sont venues s’installer sur cette Zone À Défendre à l’appel d’habitants et de paysans qui avaient choisi de résister. Ce sont ces occupants sans droits ni titres que l’opération César d’octobre 2012 a tenté d’expulser avec la plus grande difficulté pendant plusieurs semaines. Le 17 novembre suivant, 40 000 manifestants venaient témoigner leur solidarité en participant à la réoccupation du bocage et à la construction d’un ensemble de nouvelles cabanes.
« Dès lors commença, plus qu’un chantier : une œuvre, une œuvre commune. Tel jour au son d’un duo de saxo et d’accordéon grimpé sur un toit, tel autre sous une pluie battante ; toujours dans la boue et sous les espèces d’une fraternité communicative. Un de ces moments de pur bonheur où l’on pourrait croire qu’un tel déploiement de forces libres est facile et durerait toujours. Pourtant, tout a été accompli sous la pression jamais relâchée des gendarmes, des hélicoptères, des déclarations menaçantes des notables, et dans la conscience que le reste du monde n’avait pas changé, qu’il regorgeait de dispositifs hostiles, braqués contre nous dès lors que nous démontrions par l’exemple que nous n’avions pas besoin d’eux pour nous conduire. […]
Auprès [des édifices de Vinci, constructeur de l’aéroport], quoi de plus frêle que ces assemblages de bois, de paille et d’argile, que nous façonnons : des châteaux de cartes gonflés de sève, de vie, qui ressemblent à nos rêves mais sculptés dans la matière, et que nous défendrons comme on défend sa peau. » (1)
Côté alpin, la lutte No TAV (2) contre le projet de TGV reliant Lyon à Turin fait rage depuis plus d’une dizaine d’années. Le foyer majeur de contestation se situe juste de l’autre côté de la frontière française, dans la vallée occitane de Susa déjà balafrée par l’autoroute du Fréjus. C’est là que les autorités italiennes et européennes tentent de faire démarrer les travaux de forage nécessaires au percement d’un nouveau tunnel. Après une féroce bataille en 2005, la vallée bénéficia de cinq ans de répit. Mais depuis le début de l’année 2011, les porteurs de projet tentent à nouveau de reprendre l’initiative…
« La libre république de la Maddalena a commencé à la fin du mois de mai [2011]. Un jour on apprend que les flics allaient venir dans la nuit pour occuper des terrains. Dans l’après-midi, on organise un débat et on part faire des barricades. La première barricade était à Ramats, et d’autres étaient dressées jusqu’à la centrale électrique. Notre « check-point » se trouvait là. De l’autre côté, la zone barricadée s’étendait jusqu’à Clarea. On était un millier, et toute la nuit on a barricadé. Les flics sont arrivés à minuit, à Clarea, on les a empêchés d’entrer et ils sont partis. Cette nuit-là, on a déclaré la libre république, et on est resté sur place. On avait le bar et le four à pizza, les avocats, les médecins, ainsi qu’un espace multimédia. […] Ça devait ressembler à quelque chose comme la commune d’Oaxaca (3). Chaque jour on était plus organisé, et ça a duré 45 jours. Les flics ne pouvaient pas entrer, ni l’État, on a fait la même chose que les maquisards, sans les mitraillettes… » (4)

Habiter un territoire
Ces kystes (5) se sont métastasés, au grand dam de ceux qui s’en voyaient déjà les habiles chirurgiens et qui redoutent explicitement que ceux-ci viennent contaminer tous leurs autres projets (6). Ils n’ont pas subi la quarantaine des marginalisations, car la solidarité de ceux qui habitent et luttent là-bas ne permet pas aux États de faire moisson d’ivraie, en dialoguant avec le bon grain. Leurs échecs se lisent sur les lèvres des habitants du Val Susa scandant « nous sommes tous des black-blocs » après une manifestation particulièrement agitée le 3 juillet 2011. Accepter la diversité des pratiques de lutte, avoir un but commun mais des moyens différents pour y parvenir, telle est la force de ces deux combats, telle est leur intelligence. Dont la source est peut-être à chercher dans le lien que ces habitants ont su tisser au territoire qu’ils défendent.
« Nous habitons ici, et ce n’est pas peu dire. Habiter n’est pas loger. Un logement n’est finalement qu’une case, dans laquelle on « loge » de gré ou de force les gens après leur journée de travail et en attendant la suivante. C’est une cage dont les murs nous sont étrangers. Habiter, c’est autre chose. C’est un entrelacement de liens. C’est appartenir aux lieux autant qu’ils nous appartiennent. C’est ne pas être indifférent aux choses qui nous entourent, c’est être attaché-e-s : aux gens, aux ambiances, aux champs, aux haies, aux bois, aux maisons, à telle plante qui repousse au même endroit, à telle bête qu’on prend l’habitude de voir là. C’est être en prise, en puissance sur nos espaces. C’est l’opposé de leurs rêves cauchemardesques de métropole où l’on ne ferait que passer.
Habiter ici, c’est ne plus pouvoir imaginer comment tout ça pourrait disparaître : parce que ça, c’est ce qui fait nos vies. » (7)
Ces vies se mêlent si profondément à la lutte qu’elles en deviennent inséparables. Il ne s’agit plus ici de seulement militer pour ou contre une cause, ou en réaction à un grand projet nuisible, mais de rendre poreux l’existence et le combat jusqu’à en affaler les frontières. « Ce qui fait nos vies » est alors tissé d’un écheveau qui refuse tout dénouement. Ce qui voyage avec le slogan « ZAD partout », c’est cette réalité contagieuse : la possibilité effective d’existences antagonistes.
Dans un présent qui partout se défausse, il n’est pas paradoxal que ce soient les luttes les plus ancrées dans un territoire qui prennent des dimensions universelles. Car ces territoires ne se referment pas sur eux-mêmes, leurs frontières sont poreuses, traversées par ce que chacun peut y amener, et venir y puiser. Leurs échos se rencontrent à travers le partage de pratiques, de stratégies et d’un certain style (des ZAD sont nées dans le Tarn, le Morvan ou le Vaucluse) comme à travers les gestes de solidarité. C’est ainsi qu’à Nantes, le 22 février 2014, lors d’une manifestation rassemblant 50.000 personnes durant laquelle des locaux de Vinci et de Nantes Métropole ont été pris pour cibles, des opposants à l’aéroport s’en sont également pris à une agence SNCF en chantant les slogans italiens du No TAV. Si ces luttent rayonnent tant aujourd’hui, c’est qu’en ces territoires et dans leur au-delà se trouvent condensées et enchevêtrées les constellations de nos vies (les manières d’habiter, cultiver, se soigner, de constituer des « communs », mais aussi de retrouver des formes d’intervention politiques offensives ou de générer des imaginaires décolonisés).

Zones de non-droit
La ZAD ou le Val Susa ne sont pas des « zones de non-droit » dans le sens où elles constitueraient de petits espaces au sein desquels le droit ne serait plus respecté, elles le sont dans la mesure où à travers chacune de leurs actions, elles déposent le droit, rendent caduque la loi et ridicules ses thuriféraires. Lorsque le 23 avril 2014 le préfet de Loire-Atlantique fait repartir ses troupes avant même qu’elles arrivent jusqu’aux tracteurs et barricades qui protègent la ferme nouvellement occupée de Saint-Jean-du-Tertre, lorsque ses arrêtés « interdisant de cultiver » ou de « reconstruire un hangar » sont et demeurent lettres mortes, lorsque même ses plus hargneuses tentatives restent couronnées d’échec, quelque chose se produit qui est davantage qu’une résistance locale, qui se transforme en démonstration, en porte ouverte dont le courant d’air traverse l’Europe. Lorsqu’à Venaus en 2005, les carabiniers vaincus doivent marcher au milieu d’une haie de déshonneur composée des habitants qui les ont acculés, c’est un euphémisme que de dire qu’un tel événement constitue un dangereux précédent.
Ces luttes éveillent la détermination à la fois des révoltés et des pouvoirs en place, car elles portent en elles, irréductiblement, concrètement, la possibilité d’un renversement de l’ordre en vigueur. Certains d’ailleurs ne s’y trompent pas : « On a pris un territoire et on a déclaré que ce territoire était libéré, que les lois de l’État italien n’avaient plus cours, que seules avaient cours les lois que nous partagions dans l’assemblée générale chaque soir. Le chef des industriels italiens est la personne qui a le mieux compris tout cela. Il a dit à la télé : ce n’est pas seulement la question du TAV, c’est pire, c’est la question de la déclaration d’un espace autonome de l’État italien. » (8) Voici donc la face totalitaire de la démocratie, voici donc ce qu’elle ne peut souffrir : que ses administrés décident de se passer d’elle, lui échappent en assumant – en actes – leur antagonisme. Manuel Valls l’a parfaitement bien énoncé : « La colère, la violence, ne sont pas possibles dans une démocratie comme la nôtre. » (9) Seules sont tolérées la colère platonique et l’indignation sans conséquences. La vie tout autre que la ZAD et le Val Susa esquissent est donc, qu’on le veuille ou non, une vie en guerre.

Droit d’exception
Le 22 mai dernier s’est ouvert en Italie le procès de Chiara, Claudio, Niccolo et Mattia, au sein d’un bunker judiciaire aménagé au sein de la prison de Turin. Si contrairement à l’annonce précédente d’un jugement par visioconférence, les prévenus sont effectivement présents sur place, le dispositif par lequel ils ont été auparavant tenus à distance dans trois prisons différentes, tout autant que la pression policière qui s’exerce sur leurs soutiens, ou encore le fait que le ’public’ ne peut assister au procès que maintenu derrière des parois en plexiglas, montre bien comment l’État contemporain compte traiter les existences qu’il ne peut contrôler. Leur chef d’inculpation : « acte de terrorisme à l’aide d’engins pouvant entraîner la mort ou explosifs, dégradations par voie d’incendie, violence contre agents de police, détention et transport d’armes de guerre ». C’est cette accusation de terrorisme, déjà utilisé contre les maquisards, que l’État emploie pour désigner le sabotage lorsqu’il devient nécessaire d’abattre une résistance irréductible. Car c’est bien de sabotage qu’il s’agit, ces quatre personnes ayant été arrêtées à la suite d’une action menée par une trentaine de personnes qui ont pénétré dans l’enceinte du chantier du TGV Lyon-Turin pour y incendier un compresseur et un générateur électrique, tandis que les forces de l’ordre étaient maintenues à distance à l’aide de cocktails Molotov (ne causant aucun blessé). Le lendemain de leur arrestation, la coordination de tous les comités No Tav déclarait : « Les inculpés sont des fils du Val de Susa, le sabotage est un acte de résistance légitime, les terroristes sont ceux qui imposent le TAV. » Les quatre inculpés risquent plus de vingt ans de prison, mais la vallée ne désarme pas (10). Erri de Luca déclarait au Huffington Post : « Il faut saboter le TAV. […] Pour l’heure, la vallée entière est militarisée, l’armée surveille le chantier et ses résidents doivent montrer leurs papiers pour aller travailler la vigne. Les tables rondes avec le gouvernement ont échoué, les médiations ont échoué : le sabotage est la seule option.  » (11) L’écrivain a été mis en examen pour ses propos.
En France, où le plomb de la répression a pesé moins lourd que de l’autre côté des Alpes dans la défaite du mouvement révolutionnaire des années 70, le pouvoir ne se permet pas tout à fait cette brutalité. Reste que la logique est la même et la police nationale n’est pas en reste. Ici aussi, le profilage politico-policier tente d’imposer sa performativité, avec l’arrestation plusieurs mois après les faits de manifestants du 22 février sur la seule base de photos ou vidéos floues et de fichages plus ou moins officieux.
Il ne semble pas que cela suffise cependant, puisque la solidarité reste intacte et que les appels et les gestes de soutien aux personnes ciblées par la répression se multiplient. Par la maîtrise d’une certaine forme d’aïkido politique, il se pourrait bien que les mauvais coups de la police reviennent plus vite que prévu aux visages des gouvernants. Car à trop vouloir circonscrire la révolte, pour l’extirper au scalpel ou la contenir par cordon sanitaire, le pouvoir est condamné à passer à côté de cette vérité : on n’expulse pas les rêves et les espoirs qui ont pris racine dans les plis de chaque existence et de chaque espace libéré. À la ZAD, on agit d’ores et déjà pour étendre l’idée de victoire au-delà du strict abandon du projet en communisant les terres et en pensant les conditions d’une zone libérée et contagieuse.
Au-delà de ces territoires, c’est dans cette réouverture des imaginaires, cette chair donnée à l’espoir, cette diversité assumée des formes de sabotage de l’hégémonie marchande et gestionnaire que se niche la possibilité actuelle d’un réel bouleversement. Car de leurs puissances éclosent des vies en devenir plus éloignées que jamais d’un retour à l’ordre.

Dans une atmosphère collective aiguë rien n’est impossible à l’homme ; il ne perçoit plus les barrières sociales et matérielles, celles-ci disparaissent effectivement, la puissance humaine est alors réellement décuplée. […]Une protection surnaturelle paraît acquise à ceux qui ont franchi la frontière de leur ordinaire timidité. À la réflexion, ce qui est surnaturel, c’est que des millions d’êtres acceptent de vivre au-dessous de leurs possibilités dans l’ignorance de la puissance qu’ils renferment.
Pierre Mabille, Le miroir du merveilleux

Publié sur Paris-Luttes.Info

2001 odyssey

1 « Une brèche ouverte à Notre-Dame-des-Landes » in Constellations, p. 618.
2 « Treno Alta Velocità », TGV en italien.
3 Le 14 juin 2006, dans cette ville mexicaine, la répression du traditionnel piquet de grève des instituteurs en grève déclenche l’insurrection de toute la cité.
4 Interview d’un habitant du Val Susa, ibid., pp. 613-614.
5 « Il est hors de question de laisser un kyste s’organiser », affirmait Manuel Valls à propos de Notre-Dame-des-Landes le 19 septembre 2012 à la sortie du Conseil des Ministres.
6 Comme s’en alarme un économiste pro-aéroport : « Si on cède sur Notre Dame des Landes, il sera impossible de mener un projet d’infrastructure enFrance pendant quinze ans. »
7 Compilation de textes sur la lutte contre l’aéroport et son monde
8 Interview d’un habitant du Val Susa, Constellations, pp. 613-614.
9 Manuel Valls interviewé sur RTL le 4 mars 2013.
10 Le procès s’annonce long et coûteux, c’est pourquoi pour faire face à ces dépenses et à leur maintien en détention, un compte a été ouvert. Destinataire : FRANCESCA CAMICIOTTOLI. IBAN : IT27A0316901600CC0010722513
Données à ajouter pour les dons venant de l’étranger. BIC : INGDITM1XXX SWIFT : CIPBITMMXXX
11 Interview accordée le 1er septembre 2013 sur le site de la version italienne du Huffington Post.

Ernest Ernest, l’idée de révolution / Noemi Lefebvre

Ceci n’est pas un livre mais une œuvre d’ouvrier, typographe inventeur, faber et sapiens, artisan et artiste. Le dessinateur de lettres Philippe Millot a pris le temps qu’il faut, c’est long souvent d’attendre sa composition mais c’est comme ça, Millot ne se plie pas aux saisons des ventes mais au vent des saisons, il suit le libre cours des idées dissociées, un travail à l’envers des livres en papier trop blanc, trop glacé, tirés comme un lapin à l’imprimante laser, collés vite fait, développés en série sans graphie et sans la nostalgie de dactylographie, celle à deux doigt des commissariats d’avant, je veux dire avant la révolution, la seule dont on parle dans tous les journaux, aussi le Figaro,  révolution mondiale sans Internationale,  qui ouvre une ère nouvelle, qui fait l’histoire, paraît-il, plus que le sang versé, une technologique, victorieuse, numérique.
Alors pas d’urgence à en faire l’article, de ce livre qui n’en est pas un, il n’y a ni rentrée ni sortie littéraire, il n’y a ni lectorat ni forces de vente mais des lecteurs, toi, si tu veux Camerado, si ça te dit d’aller dans une librairie, celle que tu voudras, parce que ça s’échange là, contre neuf euros, quatre-vingt pages, chez Cent pages.

Camerado, this is no book,
Who touches this touches a man
(Walt Whitman, So long ! Leaves of grass)
Le livre avertit, à la fin, que ce n’est pas un livre, que ce livre est un homme, et en effet il y a un homme. C’est le littérateur, il est avec Ernest et Ernest, ses deux amis, il le dit, tous les trois enveloppés, frais comme du maquereau dans le journal, les vieilles nouvelles du jour, sur la même page, à la une de France Soir du 12 octobre 1967, le bébé de Sacha Distel, au Vietnam la bataille de Con Thien, le règlement officiel anti-dopage qui entrera en vigueur le 1er janvier 1968, Josephine Baker qui veut adopter un bébé coréen et au milieu une photo, le Che, le corps de Che Guevara montré par les Boliviens, mais d’abord, en gros titre, cette histoire de viande de cheval avariée qui intéresse les gens. Les gens de quoi ils parlent alors que le Che est mort, sa tête de mort en première page, ou après, sur des briquets et des agendas de lycéens, les gens, tout le temps, à croire, ils parlent de la viande de cheval.
Le littérateur se souvient de la viande pourrie, « dans Potemkine, on voit les marins qui, juste avant de se mutiner, refusent une viande où grouillent des vers et que les officiers prétendent parfaitement comestible. Après c’est la fusillade dans la ville et les morts tombent » (64). Les morts ils tombent où maintenant ? de quoi meurent-ils ? De cheval ? Plus trop. Un peu sans doute, mais soyons clairs, moins que d’autre chose. Les problèmes de viande ne provoquent plus, dans l’ouest européen, qu’un effroi diffus, celui des rumeurs vraies qui parcourent le monde mondialisé de la grande distribution, maladies du poulet, trafics des abbatoirs, porcs aux antibios tranchés sous cellophane. On a la peur molle de ce qui fait mourir sans ennemi en face, peur intime de ce qui ne se voit pas, depuis les microbes de l’enfance de ma grand-mère, déjà avant quatorze (le quatorze du vingtième, pas le nouveau quatorze dont on ne sait encore rien sinon qu’on va parler beaucoup de cette Grande guerre, la première, qu’on préfère ) et puis les pesticides, les virus, les bestioles dans les ordinateurs et les ondes électromagnétiques, invisibles menaces venues des téléphones, ça fait vachement peur alors nous purifions tout et nous vivons sainement, nous élevons nos enfants aux produits de la ferme et nous ne fumons plus, nous ne buvons qu’à peine, nous baisons comme il faut, nous sommes quasiment clean. “Ce que nous aimons c’est la propreté, la nôtre décrétée, ce blanc démocratique qui sèche sur notre petit pré. Mains blanches, hommes blancs, électeurs depuis longtemps, chrétiens depuis toujours, qui ne font jamais, n’ont jamais fait de saletés et si oui s’en confessent, s’en repentent, c’est à la mode, depuis quelque temps. Et quand notre monde commet des brutalités, chirurgicales mais sans anesthésie pourtant, c’est au nom des droits de l’homme, de la démocratie, donc pour le Bien naturellement.” (57) Le bien, tout ce qu’on peut en dire est toujours des conneries.
On a peur, un peu, et le pire, c’est qu’il n’y a nulle part où aller, pas de nouvelle frontière, pas de pays sauvage ni lointain, pas d’Afrique, pas de Chine, pas le Lune, et sur Mars il n’y a plus les Martiens amusants. Partir n’y fait plus rien. Qui se déplace ne connaît pas l’exil, mais rien que des voyages aux tarifications variables en fonction des heures, des jours de la semaine et de l’âge qu’on a, déplacements ordinaires, pendulaires, en première, dans les airs ou sur terre, sans charbon ni sifflet, organisés par l’agence Rail Team qui vous souhaite bienvenue à bord et aussi en anglais, la démonstration de gilet de sauvetage en TGV remplacée par la garantie qu’il y a, au cas où, un défibrilateur, ouf tant mieux, le train imite l’avion qui imita le paquebot, et la locomotive, modernité de l’Exil, ne siffle plus que l’air d’une fuite impossible, roulement vers l’arrière.
Les exilés le savent, il n’y a pas de voyage qui ne soit solitaire et de solitude qui ne soit le prix, pourquoi pas la rançon, de la liberté. Ernest Cœurderoy l’a dit comme ça, cite le littérateur :  « Je suis exilé, c’est-à-dire libre ; on ne peut l’être aujourd’hui qu’en dehors de la société de la nation et de la famille courbées sous de honteuses servitudes » (44) Mais l’exil, qui peut le supporter sans avoir avec soi le chant sauvage des combats passés et de la mort à venir ?

Who touches this touches a man
Dedans encore, glissé entre les pages, l’image d’un tableau rouge, peinture de guerre sans nom, le rouge sang du 8 février, à Paris, 1962, le littérateur n’y était pas, ce jour-là, il s’en souvient très bien.
« Je ne suis pas allé, je ne sais plus pourquoi à cette manifestation de février, alors que je fus de pas mal d’entre elles contre cette guerre innommable y compris par le manque de nom, les faux dont on l’habillait, « opérations de maintien de l’ordre », « pacification » » (14)
Le 17 octobre 1961, jour qui longtemps n’a pas existé dans l’histoire nationale, existe encore très peu, ce jour-là justement le littérateur marchait dans Paris, sous la pluie, avec ses vingt ans et la conscience politique encore vierge de morts, dégrisée d’un coup, en quelques heures de sang, celui de l’Algérie qui courait en tous sens, se faisait noyer dans la Seine et massacrer par ordre du préfet Papon et vive la République.
Une autre image, la photo d’un pont, plus tard, pas à Paris mais dans cette ville où vit le littérateur, il n’est pas d’ici, c’est pour ça qu’il y vit. “N’être pas d’ici permet de vaincre la lourdeur, la gravité, cette fatalité des hommes qui sont de quelque part, qui ont des racines” (43). Une ville qui est bien parce que cette ville n’est rien, n’a aucune importance, un endroit qui ne compte pas, où on n’est pas personne sans y être quelqu’un, une ville où le seul endroit qui vaille est la place des Trois Ordres où le littérateur va boire un café, quand il fait beau, en attendant du neuf, regarde passer une jeunesse, à pied, à vélo, en tram, de l’université à la gare, tous les jours la jeunesse passe ici et souvent salue le littérateur qui est un professeur et connaît beaucoup de choses, en a vu pas mal, a surtout beaucoup lu, beaucoup parlé aussi, donc une photo de pont, enfin sous le pont, puisque c’est là que l’histoire s’oublie, passe en eau, l’histoire, sous le pont où est écrit, à la bombe, pour dire merde aux vieux cons qui auraient voulu tout conserver pareil, que c’était pire avant. « La citation est slogan, graffiti”, dit le littérateur (36). Le graffiti est une citation quelquefois. Un titre de livre même, d’un autre, du littérateur, publié dans la même collection, il y a quelques années, avant, quand c’était pire.

Camerado, this is no book
Toucher un homme, en toucher deux, trois, des milliers, ou un seul. Là-dessus il a fallu qu’on se chamaille, parfois, parce que le chiffre compte et ne compte pas du tout, mais il compte aussi, bien que pas, on se chamaillait sur le nombre, les ventes de l’homme qu’on touche et combien il touche, les significations, en face des Trois Ordres et sous la cloche de la petite Notre Dame c’était jamais sérieux, c’était pour faire semblant de compter, le littérateur et moi on est nuls en calcul, la théorie des nombres on n’a jamais pu en faire un cheval, de bataille, à mourir, parce que la vente d’un livre on s’en fout, c’est l’idée, toujours, faire tourner l’idée.
Là c’est une idée rouge sur fond gris, le gris du vieux monde qui n’en finit pas de continuer comme hier en changeant rien de rien, comment l’histoire a pu lui passer à travers, sans modifier ses acquis, sans rougir le bitume ni enfricher les jungles, signe que la bourgeoisie, cette classe régnant par ses enfants promis à la réussite, élévés au biberon de la langue supérieure, cette classe sans ennemis, amie des forts, cette classe qui a la gagne, cette classe qui sait se soigner les dents, choisir ses bagnoles et ses obstétriciens, améliorer ses placements, manger sain, limiter ses contacts, afficher ses cancers, placer ses bons mots, transformer ses vieux en seniors, ses vacances en destinations, ses lectures en billets, ses haines en familles, ses marques en distinction, cette classe indéfiniment redéfinie par les barrières de son niveau et le niveau de ses barrières, heureuse par principe, morale par tradition, a fini par obtenir, à force de périphrases, la disparition de sa désignation. L’histoire s’est passée et c’est comme si rien ne s’était passé. C’est ainsi que ça a continué.
Mais sur le gris le rouge, Ernest le premier, Cœurderoy, l’exilé, Ernesto le second, Guevara, le soldat d’Amérique.

Who touches this touches a man
Donc le livre c’est un homme, tout seul, tout sec, son corps comme il est et ses idées dedans, l’homme qui parle pour trois, bref le littérateur. Ce qui est écrit par l’homme, the man, the littérateur, est pourtant bien écrit, travaillé à la façon des esthètes à moitié fous de trop avoir à voir pour avoir, trop à dire pour dire, bien écrit et pas comme à l’école où on n’apprend qu’à continuer l’école, jamais à s’en tirer, dit le littérateur, bien écrit mais pas écrit, dit, parlé, face à face, vite comme si la parole allait être coupée. Il écrit comme il parle, Camerado, pas comme un livre.
Pas d’emphase ni de prêche, ou alors pour de rire, pas de coups portés, poings, fusils et sang, et à peine le mythe, tant l’histoire déjà nous en a ressassé toutes les variations.
De quoi est-il question alors ? De l’exacte vérité historique ?  Bon d’accord, si vous en voulez, de la vérité, il y en a une : “En tout cas les deux Ernest portaient la barbe. Voilà enfin une chose de sûre. Un fait, un détail, une analogie indiscutables. Ça au moins c’est certifié, garanti pur sucre historique et vrai.” (22)  Et tout le reste alors ? De la fiction, de l’action, rien que ça, car c’est l’idée qui compte, l’idée de révolution et l’idée n’est pas théorique, dit le littérateur, le professeur aussi, non l’idée c’est vivant, c’est actif, c’est de la bombe, l’homme donc, celui qui n’est pas un livre, donne à penser sur l’idée et sur l’idée d’action, sur la révolution et ce que ça veut dire, non pas en théorie ni même en politique, mais en une poétique des idées politiques.
Avec Ernest et Ernest, on peut, si on veut, donc, se faire cette idée de révolution. “Je dis bien l’idée”, dit le littérateur, ce n’est pas pour le dire sans le dire mais pour le faire bien comprendre.  “Il faut comprendre ça”, il dit souvent. Les vraies révolutions, puisqu’il y en eut et qu’il y en aura, puisque la révolution court toujours, c’est le sang qui coule, des fusils, des mains, des poings, des couteaux plantés franc, des ventres à ouvrir, alors Mai 68 ? “Juste de la vie, la vie qui passe. Avant mai, avril ; après mai, juin.” (9) Le reste ? De la théorie, autant dire rien du tout. La révolution est une idée et l’idée meurt dès qu’elle se théorise, ne théorise pas le littérateur.
La révolution c’est toujours dans le temps avec des hommes, des vrais, pas des petits charlatans. Lire et toucher l’homme, pas le grand majuscule avec ses droits et tout, mais celui qui en a, qui en a même trois, ce serait l’idéal : « L’homme idéal ou idéalisé serait composé de trois parties égales : un tiers de cabeza, un tiers de corazon, un tiers de cojones » (29), l’homme avec sa caboche et son cœur et ses couilles, des conneries à mon avis, de la virilité de héros tout ce qu’il y a de douteux, et cette histoire de sang comme indice de vrai, je ne sais pas trop. Parce que se battre pour une idée c’est parfois être une fille, ou devenir une fille, qui vit et tourne, avec ses idées qui ne sont pas toujours des réveries, pour rester poli. La dessus on pourrait se chamailler, si on voulait, avec le littérateur, un jour où il fait beau en face des Trois Ordres, mais on n’a plus le temps, il y a la vie qui tourne, j’aime bien l’idée que ça tourne, même si c’est rien qu’une idée, la seule qui n’ait jamais pu cesser de tourner parce que c’est dans son nom, qui n’en finit pas de devenir en revenant. C’est ça la révolution, toujours elle tourne. Mal ? Et alors ?  « Tout le monde le sait depuis… – j’allais dire : tout le temps. Que les révolutions tournent mal ! Moi, ça me fait rire ! De qui on se moque ? Quand les nouveaux philosophes ont découvert que les révolutions ça tournait mal … Faut vraiment être un peu débile ! » Deleuze, ça le fait rire, la pensée fixe. C’est ce qui déconne chez les théoriciens, ces gens de pouvoir, ils veulent fixer le temps, ils veulent la vérité, la vraie, définitive. Mais la révolution c’est le contraire.
« Les deux Ernest, si loin pourtant l’un de l’autre, de tous les éloignements, n’aiment pas le pouvoir, cette instance prosaïque et magique et qui s’installe, immobilise, fige, fabrique un appareil, une caste, celle de ceux qui ont la carte contre ceux qui ne l’ont pas. Ils n’aiment que la révolution qui, elle, n’est jamais arrêtée, processus sans fin plus qu’incarnation :
« Roule, roule, Révolution ! »
ordonne Ernest » (23), dit le littérateur, l’ami des deux Ernest.
Noemi Lefebvre
Ernest Ernest, l’idée de révolution / 2013
Publié sur son blog-Médiapart le 3 janvier 2013
Arthur Bernard, Ernest Ernest, Cent pages
http://www.lesdoigtsdanslaprose.fr/categorie-12125171.html

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UIAR vol plané

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