Archive pour la Catégorie 'Videos'

Page 74 sur 78

Sarkozy, l’homme aux rats / Alain Badiou / Nosferatu / Friedrich Wilhelm Murnau / Phil Glass

Je dois vous dire que je ne respecte absolument pas le suffrage universel en soi, cela dépend de qu’il fait. Le suffrage universel serait la seule chose qu’on aurait à respecter indépendamment de ce qu’il produit ? Et pourquoi donc ? Dans aucun autre domaine de l’action et du jugement sur les actions on ne considère qu’une chose est valide indépendamment de ses effets réels. Le suffrage universel a produit une quantité d’abominations. Dans l’histoire, des majorités qualifiées ont légitimé Hitler ou Pétain, la guerre d’Algérie, l’invasion de l’Irak… il n’y a donc aucune innocence dans les majorités « démocratiques ». encenser le nombre parce que les gens sont allés voter, indépendamment de ce que ça a donné, et respecter la décision majoritaire dans une indifférence affichée à son contenu est une chose qui participe de la dépression générale. Parce qu’en plus, si on ne peut même pas exprimer son dégoût du résultat, si on est obligé de le respecter, vous vous rendez compte ! Non seulement il faudrait constater la récurrente stupidité du nombre, mais il faudrait avoir pour elle le plus grand respect. C’est trop !
En réalité, ce qui est là pressenti, sans que les gens puissent vraiment faire le pas, c’est que les élections sont au moins autant un instrument de répression que l’instrument d’expression qu’elles prétendent être. Rien ne produit une plus grande satisfaction des oppresseurs que d’installer les élections partout, que de les imposer, au besoin par la guerre, à des gens qui ne les ont pas demandées. Notre président n’a pas manqué de dire que, pour ce qui était de la grève, par exemple, on allait voir ce qu’on allait voir. Grâce à Sarkozy, cela va être terriblement électoral la grève, il faudra une majorité absolue, avec des bulletins secrets, des huissiers derrière les urnes, etc. Est-ce pour « démocratiser » les grèves ? Allons donc ! C’est pour les rendre aussi difficiles que possible, en prenant les « usagers » comme prétexte, du reste mensonger. Sur ce point, il faut quand même se souvenir de Mai 68. On a des millions de grévistes, des manifestations tous les jours, une alliance sans précédent entre des jeunes qui ont des trajets différents, ouvriers et étudiants. tout le monde est emporté par une nouveauté massive. On voit même des drapeaux rouges chez les habitants de certains beaux quartiers ! Partout l’extravagance, en somme, partout l’espoir d’une diminution des asservissements. Eh bien, il a suffi que les gens au pouvoir, nommément De Gaulle et surtout Pompidou, arrivent à organiser des élections : on a eu la chambre la plus massivement réactionnaire qu’on ait vue depuis 1919, une chambre bleu horizon. Il n’y a aucun doute que l’élection a été le recours essentiel pour la dissolution et l’écrasement du mouvement. Et ce n’est certes pas par extrémisme, mais dans la lucidité la plus complète, que les militants criaient alors dans les rues : « Elections, piège à cons ! » Je ne dis pas que l’essence des élections est répressive. Je dis qu’elles sont incorporées à une forme d’Etat, le capitalo-parlementarisme, appropriée à la maintenance de l’ordre établi, et que, par conséquent, elles ont toujours une fonction conservatrice, qui devient, en cas de troubles, une fonction répressive. Tout cela, qui est aujourd’hui représenté de façon plus claire, provoque un sentiment accru d’impuissance : si l’espace de la décision étatique ne nous laisse comme part, à nous citoyens ordinaires, que le vote, alors on ne voit plus très bien, du moins pour le moment, quelles sont les voies de passage pour une politique d’émancipation.
Et donc, au terme de toutes ces considérations, je crois qu’on peut analyser la situation subjective des débris de la gauche en France, et plus généralement des hommes et des femmes de bonne volonté, sous l’effet du triomphe de Sarkozy, comme un mélange de pulsion négative, de nostalgie historique et d’impuissance avérée.
(…) mon diagnostic, si vous voulez : une asthénie dépressive. C’est donc le moment de s’appuyer sur la définition que Lacan donne de la cure analytique. Puisque nous sommes tous déprimés, la cure s’impose. Lacan disait que l’enjeu d’une cure c’est « d’élever l’impuissance à l’impossible ». Si nous sommes dans un syndrome dont le symptôme majeur est l’impuissance avérée, alors nous pouvons élever l’impuissance à l’impossible. Mais qu’est-ce que cela veut dire ? Beaucoup de choses. Cela veut dire trouver le point réel sur lequel tenir coûte que coûte. N’être plus dans le filet vague de l’impuissance, de la nostalgie historique et de la composante dépressive, mais trouver, construire, et tenir un point réel, dont nous savons que nous allons le tenir, précisément parce que c’est un point ininscriptible dans la loi de la situation. Si vous trouvez un point, de pensée et d’agir, ininscriptible dans la situation, déclaré par l’opinion dominante unanime à la fois (et contradictoirement…) absolument déplorable et tout à fait impraticable, mais dont vous déclarez vous-mêmes que vous allez le tenir coûte que coûte, alors vous êtes en état d’élever l’impuissance à l’impossible. Si vous tenez un tel point, alors vous devenez un sujet enchaîné aux conséquences de ce qui, unanimement tenu pour une désastreuse lubie heureusement tout à fait impossible, vous accorde au réel et vous constitue en exception au syndrome dépressif.
Toute la question est : que veut dire « tenir » un point réel de ce type, à supposer qu’on le trouve ? Tenir un point, c’est exposer l’individu animal que l’on est à devenir le sujet des conséquences du point. C’est s’incorporer à la construction de ces conséquences, au corps subjectivé qu’elles constituent peu à peu dans notre monde. Ce faisant, c’est aussi construire, dans la temporalité d’opinion, une autre durée, distincte de celle à laquelle on a été acculé par la symbolisation étatique.
Si vous êtes prisonniers de la temporalité d’opinion, vous allez vous dire, comme tant de caciques ou d’électeurs socialistes, « Nom de Dieu ! On subissait Chirac depuis douze ans, et maintenant il va falloir attendre le prochain tour ! Dix-sept ans ! Peut-être vingt-deux ! une vie entière ! Ce n’est pas possible ! » Et alors, au mieux vous êtes déprimé, au pire vous devenez un rat. Le rat est celui qui, interne à la temporalité d’opinion, ne peut supporter d’attendre. Le prochain tour commandé par l’Etat, c’est très loin. Je vieillis, se dit le rat. Lui, il ne veut pas mariner dans l’impuissance, mais encore moins dans l’impossible ! L’impossible, très peu pour lui.
Il faut reconnaître à Sarkozy une profonde connaissance de la subjectivité des rats. Il les attire avec virtuosité. Peut-être a-t-il été rat lui-même ? En 1995, quand, trop pressé, d’en venir aux choses ministérielles sérieuses, il a trahi Chirac pour Balladur ? En tout cas, trouvant les usages d’Etat de la psychologie du rat, il mérite un nom psychanalytiquement fameux. Je propose de nommer Nicolas Sarkozy « l’homme aux rats ». Oui, c’est juste, c’est mérité.
Le rat est celui qui a besoin de se précipiter dans la durée qu’on lui offre, sans être du tout en état de construire une autre durée. Le point à trouver doit être tel qu’on puisse lui annexer une durée différente. N’être ni rat ni déprimé, c’est construire un temps autre que celui auquel l’Etat, ou l’état de la situation, nous assigne. Donc un temps impossible, mais qui sera notre temps.
Alain Badiou
De quoi Sarkozy est-il le nom ? / 2007

Image de prévisualisation YouTube

Friedrich Wilhelm Murnau
Nosferatu / 1922
Music by Phil Glass

Auscultation cardiaque / Médéric Collignon

http://www.dailymotion.com/video/k6JL5UrHzq3n5Gkt1r

Médéric Collignon / 2004

Le monde est devenu inflammable, Athènes est la première étincelle / Mike Davis

Je pense que nos sociétés sont sursaturées de colère, une colère non-reconnue qui peut d’un seul coup se cristalliser autour d’un incident de bavure policière ou de répression étatique. Alors même qu’elle a abondamment semé les germes de la révolte, la société bourgeoise y reconnaît rarement ses propres fruits.
En 1992 à Los Angeles, tous les jeunes dans la rue (mais aussi tous les flics sur le terrain), savaient que l’apocalypse se préparait. Les lignes de faille grandissantes qui se creusaient entre la jeunesse urbaine et la municipalité auraient du sauter aux yeux de n’importe quel observateur, même le plus naïf : des arrestations de masse chaque semaine, un nombre effarant de gamins sans armes abattus par la police, la stigmatisation indifférenciée de la jeunesse de couleur comme un ramassis de « gangsters », une justice apparaissant de façon de plus en plus éhontée comme un système à double vitesse… Et pourtant, lorsque l’éruption se produisit suite au verdict qui exonérait la police d’avoir presque battu à mort Rodney King, les élites politiques et médiatiques réagirent comme si je ne sais quelle obscure force imprévisible avait surgi des entrailles de la terre. Les médias (depuis le point de vue surplombant de leurs hélicoptères) s’efforcèrent alors de modeler la perception que le monde aurait de l’émeute à grand renfort de simplifications réductrices et de stéréotypes convenus : c’étaient des « gangs noirs » qui incendiaient et pillaient dans les rues de la ville. En réalité, le verdict du procès Rodney King était devenu un noyau autour duquel une série de récriminations très diverses avaient fait coalescence. Parmi les milliers de personnes arrêtées, il s’avéra que très peu étaient membres d’un gang, et que même un tiers seulement d’entre-elles étaient afro-américaines. La majorité était des immigrants pauvres ou leurs enfants, arrêtés pour avoir dévalisé des commerces de proximité pour y prendre des paquets de couches, des chaussures, ou des postes de télévision. L’économie de Los Angeles connaissait à l’époque (et aujourd’hui encore) une crise très profonde et les quartiers latino pauvres de l’ouest et du sud Downtown étaient durement touchés. Mais la presse ne s’était jamais fait l’écho de la misère de leurs existences et la dimension « émeute de la faim » de l’insurrection fut par conséquent très largement ignorée.
De façon similaire en Grèce aujourd’hui, une atrocité policière « normale » finit par déclencher une éruption que l’on cherche à décrire de façon stéréotypée comme une colère inexplicable et à mettre sur le dos de ténébreux anarchistes. En fait, depuis longtemps, c’est bien une « guerre civile de faible intensité » qui semble avoir caractérisé les relations entre la police et les diverses strates de la jeunesse.

Je n’ai aucune compétence particulière pour commenter la spécificité de la situation grecque, mais j’ai l’impression qu’elle présente d’importants contrastes avec les événements de 2005 en France. Si la ségrégation spatiale de la jeunesse pauvre et immigrée semble moins extrême qu’en région parisienne, les perspectives d’emploi pour les enfants de la petite bourgeoisie sont bien pires : le croisement de ces deux facteurs met dans les rues d’Athènes une coalition plus diverse d’étudiants et de jeunes adultes sans emploi. Par ailleurs, ils héritent d’une tradition continue de protestation et d’une culture de résistance unique en Europe.

Que veut la jeunesse grecque ? Il est sûr qu’elle perçoit avec une clarté très crue la façon dont la récession mondiale se surimpose aux traditionnelles réformes du système éducatif et du marché de l’emploi. Pourquoi, dans un tel contexte, placeraient-ils la moindre foi en un énième retour du PASOK et de son cortège de promesses non-tenues ?
Ce à quoi l’on assiste est une espèce originale de révolte, préfigurée par les émeutes de Los Angeles, Londres et Paris, mais qui se déploie à partir d’une compréhension plus profonde du fait que l’avenir a été de toute façon pillé d’avance. Et en effet, on peut se le demander : quelle génération dans l’histoire moderne (mis à part les fils de l’Europe de 1914) a-t-elle été à ce point entièrement trahie par ses patriarches ?
Cette question me tourmente parce que j’ai quatre enfants et que même le plus jeune d’entre eux comprend que leur avenir sera radicalement différent de mon passé. Ma génération, celle du « baby-boom » lègue à ses enfants une économie mondiale en ruines, des inégalités sociales extrêmes, qui atteignent des niveaux stupéfiants, des guerres brutales sur les marges impériales et un climat planétaire devenu incontrôlable.

Athènes est largement vue comme la réponse à la question : « Y-a-t-il une vie après Seattle ? »
Souvenez-vous des manifestations contre l’OMC et de la « bataille de Seattle » en 1999 qui ouvrirent une nouvelle ère de protestation non-violente et d’activisme local. La popularité des forums sociaux mondiaux, les millions de manifestants contre l’invasion de l’Irak par Bush et le large soutien aux accords de Kyoto – tout cela véhiculait l’immense espoir qu’un « alter-monde » soit déjà en train de naître. Dans le même temps, la guerre n’a pas pris fin, les émissions de gaz à effet de serre ont monté en flèche et le mouvement des forums sociaux a dépéri. C’est tout un cycle de protestations qui est arrivé à son terme le jour où la chaudière du capitalisme mondialisé a explosé à Wall Street, laissant dans son sillage à la fois des problèmes plus radicaux et de nouvelles opportunités pour la radicalité.
La révolte d’Athènes répond à une soif de colère : elle met fin à la récente sécheresse en la matière. Il est vrai que ceux qui l’animent semblent n’avoir qu’une faible tolérance pour les slogans d’espoir et les solutions optimistes. Ils se distinguent ainsi des revendications utopiques de 1968 ou de l’esprit rêveur et volontaire de 1999. C’est bien-sûr cette absence de demande de réformes (et ainsi l’absence de toute prise permettant la gestion de la protestation) qui est l’élément le plus scandaleux – et pas les cocktails Molotov ou les vitrines brisées. Cela rappelle moins les mouvements étudiants des années 1960 que les révoltes intransigeantes de l’anarchisme des bas-fonds dans le Montmartre des années 1890 ou du « Barrio Chino » à Barcelone au début des années 1930.
Certains activistes américains y voient un simple renouvellement du style de protestation hérité de Seattle, qu’il faudrait dorénavant et provisoirement agrémenter d’une pincée de passion toute méditerranéenne. Cela rentre bien dans leur paradigme du « changement – Obama » qui consiste à comprendre le présent comme un remake des mouvements de réforme politique des années 1930 et 1960.
Mais d’autres jeunes gens que je connais rejettent complètement cette interprétation. Ils se pensent eux-mêmes (à l’instar des anarchistes « fin de siècle ») comme étant une « génération perdue » et voient dans les rues d’Athènes un bon système de mesure pour leur propre rage.
Il y a bien sûr le danger d’exagérer l’importance d’une éruption qui se déroule dans un contexte national donné, spécifique, mais le monde est devenu inflammable et Athènes est la première étincelle.
Mike Davis
Entretien accordé à un journal grec
Traduit par GC pour la revue Contretemps / décembre 2008

http://www.dailymotion.com/video/x7reyv

1...7273747576...78



boumboumjames |
femmeavenirhomme |
Toute une vie... |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Warhol l'avait dit...un qua...
| juliette66
| les bonnes "occaz" de Murielle