Archive pour la Catégorie 'Pitres'

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Espèces d’espaces / Georges Perec

L’inhabitable : la mer dépotoir, les côtes hérissées de fils de fer barbelés, la terre pelée, la terre charnier, les monceaux de carcasses, les fleuves bourbiers, les villes nauséabondes

L’inhabitable : l’architecture du mépris et de la frime, la gloriole médiocre des tours et des buildings, les milliers de cagibis entassés les uns au-dessus des autres, l’esbroufe chiche des sièges sociaux

L’inhabitable : l’étriqué, l’irrespirable, le petit, le mesquin, le calculé au plus juste

L’inhabitable : le parqué, l’interdit, l’encagé, le verrouillé, les murs hérissés de tessons de bouteilles, les judas, les blindages

L’inhabitable : les bidonvilles, les villes bidons

L’hostile, le gris, l’anonyme, le laid, les couloirs du métro, les bains-douches, les hangars, les parkings, les centre de tri, les guichets, les chambres d’hôtel

les fabriques, les casernes, les prisons, les asiles, les hospices, les lycées, les cours d’assises, les cours d’école

l’espace parcimonieux de la propriété privée, les greniers aménagés, les superbes garçonnières, les coquets studios dans leur nid de verdure, les élégants pied-à-terre, les triples réceptions, les vastes séjours en plein ciel, vue imprenable, double exposition, arbres, poutres, caractère, luxueusement aménagé par décorateur, balcon, téléphone, soleil, dégagements, vraie cheminée, loggia, évier à deux bacs (inox), calme, jardinet privatif, affaire exceptionnelle

On est prié de dire son nom après dix heures du soir

L’aménagement :
39533/43Kam/J – 6 novembre 1943
Objet : collecte des plantes destinées à garnir les fours crématoires I et II du camp de concentration d’une bande de verdure.
Réf. : Conversation entre le SS-Obersturmbannführer Höss, Cdt du camp et le Sturmbannführer Bishoff.
Au SS-Sturmbannführer Ceasar, chef des entreprises agricoles du camp de concentration d’Auschwitz (Haute-Silésie).
Conformément à une ordonnance du SS-Obersturmbannführer Höss, commandant du camp, les fours crématoires I et II du camp de concentration seront pourvus d’une bande verte servant de limite naturelle au camp.
Voici la liste des plantes qui devront être prises dans nos réserves forestières :
200 arbres à feuilles de trois à cinq mètres de haut ; 100 rejetons d’arbres à feuilles de un mètre et demi à quatre mètres de haut ; enfin, 1000 arbustes de revêtement de un à deux mètres et demi de haut, le tout pris dans les réserves de nos pépinières.
Vous êtes prié de mettre à notre disposition ces provisions de plantes.
Le chef de la division centrale du bâtiment des Waffen SS et de la police à Auschwitz : signé : SS-Obersturmbannführer

(cité par David Rousset / le Pitre ne rit pas / 1948)

J’aimerais qu’il existe des lieux stables, immobiles, intangibles, intouchés et presque intouchables, immuables, enracinés ; des lieux qui seraient des références, des points de départ, des sources :

Mon pays natal, le berceau de ma famille, la maison où je serais né, l’arbre que j’aurais vu grandir (que mon père aurait planté le jour de ma naissance), le grenier de mon enfance empli de souvenirs intacts…

De tels lieux n’existent pas, et c’est parce qu’ils n’existent pas que l’espace devient question, cesse d’être évidence, cesse d’être incorporé, cesse d’être approprié. L’espace est un doute : il me faut sans cesse le marquer, le désigner ; il n’est jamais à moi, il ne m’est jamais donné, il faut que j’en fasse la conquête.

Mes espaces sont fragiles : le temps va les user, va les détruire : rien ne ressemblera plus à ce qui était, mes souvenirs me trahiront, l’oubli s’infiltrera dans ma mémoire, je regarderai sans les reconnaître quelques photos jaunies aux bords tout cassés. Il n’y aura plus écrit en lettres de porcelaine blanche collées en arc de cercle sur la glace du petit café de la rue Coquillière : « Ici, on consulte le Bottin » et « Casse-croûte à toute heure ».

L’espace fond comme le sable coule entre les doigts. Le temps l’emporte et ne m’en laisse que des lambeaux informes :

Ecrire : essayer méticuleusement de retenir quelque chose, de faire survivre quelque chose : arracher quelques bribes précises au vide qui se creuse, laisser, quelque part, un sillon, une trace, une marque ou quelques signes.
Georges Perec / Espèces d’espaces / 1974
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Si nous le voulons / Mahmoud Darwich / Indiens de Palestine / Gilles Deleuze

Si nous le voulons
Nous serons un peuple, si nous le voulons, lorsque nous saurons que nous ne sommes pas des anges et que le mal n’est pas l’apanage des autres.
Nous serons un peuple lorsque nous ne dirons pas une prière d’action de grâces à la patrie sacrée chaque fois que le pauvre aura trouvé de quoi dîner.
Nous serons un peuple lorsque nous insulterons le sultan et le chambellan du sultan sans être jugés.
Nous serons un peuple lorsque le poète pourra faire une description érotique du ventre de la danseuse.
Nous serons un peuple lorsque nous oublierons ce que nous dit la tribu, que l’individu s’attachera aux petits détails.
Nous serons un peuple lorsque l’écrivain regardera les étoiles sans dire : notre patrie est encore plus élevée… et plus belle !
Nous serons un peuple lorsque la police des mœurs protégera la prostituée et la femme adultère contre les bastonnades dans les rues.
Nous serons un peuple lorsque le Palestinien ne se souviendra de son drapeau que sur les stades, dans les concours de beauté et lors des commémorations de la Nakba. Seulement.
Nous serons un peuple lorsque le chanteur sera autorisé à psalmodier un verset de la sourate du Rahmân dans un mariage mixte.
Nous serons un peuple lorsque nous respecterons la justesse et que nous respecterons l’erreur.

Mahmoud Darwich

D’un bout à l’autre, il s’agira de faire comme si le peuple palestinien, non seulement ne devait plus être, mais n’avait jamais été. Les conquérants étaient de ceux qui avaient subi eux-mêmes le plus grand génocide de l’histoire. De ce génocide, les sionistes avaient fait un mal absolu. Mais transformer le plus grand génocide de l’histoire en mal absolu, c’est une vision religieuse et mystique, ce n’est pas une vision historique. Elle n’arrête pas le mal ; au contraire, elle le propage, elle le fait retomber sur d’autres innocents, elle exige une réparation qui fait subir à ces autres une partie de ce que les juifs ont subi (l’expulsion, la mise en ghetto, la disparition comme peuple). Avec des moyens plus « froids » que le génocide, on veut aboutir au même résultat.
Les USA et l’Europe devaient réparation aux juifs. Et cette réparation, ils la firent payer par un peuple dont le moins qu’on puisse dire est qu’il n’y était pour rien, singulièrement innocent de tout holocauste et n’en ayant même pas entendu parler. C’est là que le grotesque commence, aussi bien que la violence. Le sionisme, puis l’Etat d’Israël exigeront que les Palestiniens les reconnaissent en droit. Mais lui, l’Etat d’Israël, il ne cessera de nier le fait même d’un peuple palestinien. On ne parlera jamais de Palestiniens, mais d’Arabes de Palestine, comme s’ils s’étaient trouvés là par hasard ou par erreur. Et plus tard, on fera comme si les Palestiniens expulsés venaient du dehors, on ne parlera pas de la première guerre de résistance qu’ils ont menée tout seuls. On en fera les descendants d’Hitler, puisqu’ils ne reconnaissaient pas le droit d’Israël. Mais Israël se réserve le droit de nier leur existence de fait. C’est là que commence une fiction qui devait s’étendre de plus en plus, et peser sur tous ceux qui défendaient la cause palestinienne. Cette fiction, ce pari d’Israël, c’était de faire passer pour antisémites tous ceux qui contesteraient les conditions de fait et les actions de l’Etat sioniste. Cette opération trouve sa source dans la froide politique d’Israël à l’égard des Palestiniens.
Israël n’a jamais caché son but, dès le début : faire le vide dans le territoire palestinien. Et bien mieux, faire comme si le territoire palestinien était vide, destiné depuis toujours aux sionistes. Il s’agissait bien de colonisation, mais pas au sens européen du XIX° siècle : on n’exploiterait pas les habitants du pays, on les ferait partir. Ceux qui resteraient, on n’en ferait pas une main-d’oeuvre dépendant du territoire, mais plutôt une main-d’oeuvre volante et détachée, comme si c’étaient des immigrés mis en ghetto. Dès le début, c’est l’achat des terres sous la condition qu’elles soient vides d’occupants, ou vidables. C’est un génocide, mais où l’extermination physique reste subordonnée à l’évacuation géographique : n’étant que des Arabes en général, les Palestiniens survivants doivent aller se fondre avec les autres Arabes. L’extermination physique, qu’elle soit ou non confiée à des mercenaires, est parfaitement présente. Mais ce n’est pas un génocide, dit-on, puisqu’elle n’est pas le « but final » : en effet, c’est un moyen parmi d’autres.
La complicité des Etats-Unis avec Israël ne vient pas seulement de la puissance d’un lobby sioniste. Elias Sanbar a bien montré comment les Etats-Unis retrouvaient dans Israël un aspect de leur histoire : l’extermination des Indiens, qui, là aussi, ne fut qu’en partie directement physique. il s’agissait de faire le vide, et comme s’il n’y avait jamais eu d’Indiens, sauf dans des ghettos qui en feraient autant d’immigrés du dedans. A beaucoup d’égards, les Palestiniens sont les nouveaux Indiens, les Indiens d’Israël. L’analyse marxiste indique les deux mouvements complémentaires du capitalisme : s’imposer constamment des limites, à l’intérieur desquelles il aménage et exploite son propre système ; repousser toujours plus loin ces limites, les dépasser pour recommencer en plus grand ou en plus intense sa propre fondation. Repousser les limites, c’était l’acte du capitalisme américain, du rêve américain, repris par Israël et le rêve du Grand Israël sur territoire arabe, sur le dos des Arabes.
Gilles Deleuze
Deux régimes de fous / 1983
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Comment calmer M. Bracke / Gérard Mordillat

Alors le Top a dit on va en saquer un. Alors le DG a répété on va en saquer un. Les Managers ont applaudi, l’actionnaire coréen ne plaisante pas. Right, il faut dégraisser. Dégainer notre plan social. Il faut prendre les mesures qui s’imposent.
Il faut en saquer un !
- Oui, mais qui ? a demandé le Top.
- Oui, mais qui ? a répété le DG qui, par éclairs, se voyait déjà au sommet.
Les Managers se sont interrogés dans le blanc des lunettes : oui, mais qui ?
Le groupe a recruté un silence passager.
Puis un deuxième silence est venu renforcer le premier. A l’instant même où le groupe s’apprêtait à recruter un silence intérimaire, le Top a dit stop. Stop, cela ne pouvait plus durer. Nous devons décider. Alors le DG a répété cela ne peut plus durer. Nous devons décider. Car, après tout, c’est pour cela que les actionnaires nous payent. Alors le Top l’a regardé d’un drôle d’air. Heureusement pour le DG, les Managers étaient d’accord. Nous devons décider. Après tout c’est pour cela que les actionnaires nous payent ! C’est le credo de la Compagnie :
Nous sommes les Décideurs !
Nous sommes les Entrepreneurs !
Nous sommes les Gagneurs !
Alors le Top a dit OK gentlemen à nous le beurre et l’argent du beurre, on va en saquer un. Bien entendu le DG l’a approuvé. Il a dit je ne peux que vous approuver. On va en saquer un et s’offrir la crémière par-dessus le marché. Les Managers ont renouvelé l’expression de leur solidarité : saquer, oui, mais qui ?
Alors le Top a dit : on va saquer Bracke. Alors le DG a répété : on va saquer Bracke pour le marquer à la culotte. Les Managers se sont enthousiasmés. Bracke, bien sûr, cela tombe sous le sens, comment n’y avons-nous pas im-mé-di-a-te-ment pensé ? Le DG s’est retenu de leur balancer : vous n’êtes pas payés pour ça. Tu gères, tu ne penses pas, c’est la loi du Manager. Sinon, c’est l’Anarchie.
Mais il n’a rien dit.
Le Top s’étant tu, il se tut lui aussi.
Alors le Top a ordonné faites-moi sortir le dossier. Alors le DG a répété faites-moi sortir le dossier. Qu’aurait-il pu dire d’autre ? Alors les Managers se sont énervés parce que le dossier ne sortait pas. Bracke, personne n’avait jamais entendu ce nom-là. Bracke, Bracke, Bracke, personne ne savait où il nichait ni ce qu’il trafiquait dans la Compagnie. Personne ne pouvait dire comment ce nom était arrivé sur les lèvres du Top. Bracke, l’illustre inconnu.
Cet anonymat est une force pensa le DG.
Mais il se garda bien même de le murmurer.
Alors le Top s’est impatienté il n’y a pas qu’une tête qui va tomber ! Alors le DG a répété il n’y a pas qu’une tête qui va tomber. C’est insupportable. L’actionnaire coréen ne plaisante pas. Alors les Managers ont tiré les Assistants par la cravate. Les Assistants se tournés vers les Services. Les Services ont diligenté des Runners. Les Runners ont averti les Chefs. Les Chefs ont convoqué les Sous-Chefs. Car, c’est une règle impérative dans la Compagnie, chacun doit apprendre à reconnaître son Chef. Les Sous-Chefs ont menacé les Adjoints. L’actionnaire coréen ne plaisante pas. Il n’y a pas qu’une tête qui va tomber. C’est insupportable. Les Adjoints ont balisé. Ils ont alerté les Secteurs. Les Secteurs ont réagi auprès du Desk, procédure Emergency. Le Desk a faxé tous azimuts. Ordre à tout le personnel : sortir le dossier Bracke. J’épelle : B.R.A.C.K.E. Urgence absolue.
Hourra ! Hourra !
Le dossier Bracke est sorti juste après déjeuner.
Oui, mais d’où ?
Alors le Top a dit on verra ça plus tard, passez-le moi. Alors le DG a répété passez-le moi, je vais le lui passer. Alors les Managers ont fait passer le dossier en agitant leurs nez pointus.
Le Top a lu bla-bla-bla… bla-bla-bla… Bracke : quarante ans, marié, deux enfants, depuis vingt ans aux Archives de la Compagnie. Le DG a lu la même chose mais il s’est dispensé de tout reblablater. Les Managers n’ont rien lu. Ils s’en tamponnaient le coquillard. Lire n’est pas leur job. Ils ne sont pas payés pour ça. Ils sont payés pour décider.
C’est le credo de la Compagnie :
Nous sommes les Décideurs !
Nous sommes les Entrepreneurs !
Nous sommes les Gagneurs !
Alors le Top a dit hum ! Hum a répété le DG ! Pour manifester leur adhésion totale au groupe, les Managers, en choeur, ont repris hum ! Hum, hum, ce dossier est vide, a humhumé le Top. Je ne vois même pas le dernier entretien d’évaluation de Bracke. Le DG a sauté sur l’occasion pour rappeler que c’est une règle impérative pour chaque individu au sein de la Compagnie – quel que soit son poste, quel que soit son rang – d’avoir, au moins une fois par an, un entretien avec son supérieur hiérarchique. Entretien au cours duquel sont évoqués les points qui ont été bons. Ceux qui ont été mauvais.
Les Managers étaient masqués.
Le DG a précisé sèchement que cet entretien doit être consigné par écrit et signé par les deux parties. Oui, par les deux parties ont repris les Managers pour signifier qu’ils n’étaient pas complètement largués. Mais le DG n’en avait pas fini.
Modulation I, aiguë : comment se fait-il que ce dossier soit vide ?
Modulation II, grave : dois-je vous rappeler que, sans cet entretien d’évaluation, pas de plan de développement de carrière ?
Le Top a dit merci pour cet exposé parfaitement modulé. Le DG a rosi je crois que cela méritait d’être répété. Mais, aujourd’hui, nous devons affronter le principe de réalité : à l’évidence ce dossier est vide. Bracke n’a pas été évalué. A tout hasard les Managers ont fait : ah ? Le Top a dit, gentlemen l’affaire est sérieuse, nous devons constater que Bracke agit en dehors de tout contrôle de la Compagnie. En franc-tireur. En agitateur. Qui sait, peut-être même en espion ? Spy ! ont fait les Managers qui ont toujours quelque chose à faire. Le DG a répété Bracke agit en marge de la hiérarchie. En solitaire. En free-lance. Qui sait, peut-être pour son compte ou pour le compte d’une compagnie étrangère ? Les Managers ont fait oh ! pour signifier qu’ils avaient du vocabulaire.
Puis ils ont redressé la tête :
Nous sommes les Décideurs !
Nous sommes les Entrepreneurs !
Nous sommes les Gagneurs !
Hourra ! Hourra ! Il faut en saquer un ! Il faut saquer Bracke.
Alors ils se sont transportés aux Archives derrière le Top et le DG qui n’avait pas l’intention de se laisser distancer.
Gérard Mordillat
Comment calmer M. Bracke / 2003
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