Liliana Motta a conçu un jardin pour le palais de la Porte Dorée de Paris, dans lequel elle a privilégié ces espèces végétales dites invasives dont la dissémination est avant tout le fruit d’échanges commerciaux ou de migrations humaines, traçant ainsi une géographie parallèle.
En revenant sur l’histoire de plantes voyageuses, il est intéressant de constater que le mot « exotique » a d’abord été employé pour les végétaux venant d’un pays lointain (XVIIIe siècle).
Les végétaux exotiques viennent principalement de toutes les nouvelles colonies d’Europe, grâce aux progrès des architectures de verre et d’acier : serre portative pour les voyages aux longs cours de Nathaniel Ward (1830), puis serres de plus grande taille (Kew Gardens, 1841).
Des plantes indigènes sont ainsi extraites de leur milieu naturel et déplacées vers un site complètement artificiel. La serre permet de recréer des espaces propices à respecter les taux d’humidité et de chaleur nécessaires à tout végétal tropical. Un engouement bourgeois se développe autour de ces microcosmes vitrés. Ce sont des plantes rares, devenues des objets de curiosités que l’on acclimate ici. La bonne sauvage que l’on domestique. La plante colonisée.
De curiosité, d’objet d’art au XIXe siècle, beaucoup de ces végétaux « exotiques » (dans l’acceptation plus contemporaine de « bizarre ») ont changé de statut et sont devenus aujourd’hui banals : des plantes de salle d’attente, des objets bon marché de décoration qui prennent la poussière. Il en va de même pour tous les fruits et légumes importés hier du monde entier comme des trésors vivants. Qui se rappelle encore des origines lointaines de la tomate, du maïs ou de la pomme de terre ? Il est intéressant de pointer cette manière très humaine de ramener le « sauvage » à soi, de le dénaturer. Privées de leur aura tropicale et reproduites à l’infini, les plantes incroyables hier deviennent ordinaires.
Pour retrouver leur exotisme, les plantes colonisées ont à nouveau besoin de l’intervention humaine : j’ai imaginé un nouveau genre végétal, la phylloplastie. Mot inventé à partir du Grec ancien phyllo, feuille et de plastie, invoquant ici l’univers de la chirurgie esthétique. Construction née d’une supposition : si l’homme a besoin d’être amélioré avec du silicone, il faudrait également tourner cette pratique vers ses autres compagnons vivants domestiqués. On crée alors une nouvelle nécessité : embellir les plantes dites d’intérieur avec du synthétique, les augmenter avec les codes esthétiques actuels, dictés par un quotidien qui se doit d’être spectaculaire. Les plantes exotiques, devenues plantes d’appartement banales, sont ainsi à nouveau étranges et dignes d’intérêt.
À partir de ce nouveau genre, je suis intervenue sur des végétaux en pots avec des ajouts, des implants artificiels, dont l’aspect visuel joue avec la confusion formelle d’une extravagance « naturelle », car la chirurgie esthétique se doit de faire vrai.
La réussite du projet des phylloplasties tient dans la manière dont les plantes augmentées s’adaptent une nouvelle fois, c’est-à-dire qu’elles ne font pas de rejet (mot chirurgical et botanique) des implants. J’utilise ici une faculté naturelle : ces plantes tropicales sont génétiquement constituées de manière à ne pas trop souffrir d’attaques extérieures en milieu naturel et ces implants collés, cousus, ces perforations n’empêchent pas la plante de suivre sa croissance normale, et n’affectent pas l’aspect de son feuillage.
Les jardins et les champs sont déjà en réalité bien remplis de phylloplasties aux aspects plus discrets : espèces botaniques sélectionnées, améliorées, graines génétiquement modifiées.
Le végétal est un être vivant qui doit se soumettre au bon vouloir des hommes. Domestiquée, modifiée, la plante colonisée doit rester à sa place utilitaire ou décorative, et la plante colonisatrice se doit d’être éradiquée. Heureusement des jardiniers de génie comme Gilles Clément se font depuis de nombreuses années les apôtres des « mauvaises herbes ». Ainsi il plaide pour un jardin à l’échelle de la planète : « Le jardin planétaire ne saurait se soumettre à une cartographie classique, il est partout, il occupe la biosphère, son territoire est l’épaisseur du vivant ».
Karine Bonneval
Plantes colonisatrices, plantes colonisées / 2014
Extrait du texte publié dans Chimères 82 / L’Herbe
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Le mouvement social appelé conflit des intermittents du spectacle dure depuis plus de vingt ans. C’est une longévité exemplaire dans l’histoire des luttes.
Pourquoi ? Parce qu’il dépasse largement le seul enjeu de la culture. Le régime spécifique d’assurance chômage des intermittents a été pensé dans une période de plein emploi pour assurer une continuité de revenu aux techniciens puis aux artistes qui par nature enchaînent des contrats courts. Aujourd’hui, 86 % des embauches se font en CDD. Ces contrats courts ne font plus exception, ils sont la norme. Le Medef ne veut pas supprimer ce régime spécifique pour des raisons économiques mais bien pour des raisons idéologiques : il ne faudrait surtout pas que ce modèle serve aux autres.
C’est un des principaux enjeux de ce conflit. En cette période d’austérité et de précarité grandissante, 6 chômeurs sur 10 ne sont pas indemnisés. La situation est catastrophique et l’État se cache derrière le Medef pour faire 2 milliards d’économies en 3 ans sur le dos des pauvres. C’est un massacre.
En 2012, lors de l’élection présidentielle, aucun candidat n’a parlé d’assurance chômage. Seules des solutions toutes faites pour parvenir au Graal du fameux plein emploi étaient proposées. Toutes ces recettes faciles visaient à promettre un emploi aux 6 millions de chômeurs de notre pays. C’est aussi risible que tragique.
(…)
La lutte contre la précarité est un enjeu central. Nous devons donc nous battre, nous n’avons pas le choix, il en va de nos vies et de celles de tous les chômeurs. Notre slogan n’a pas changé : ce que nous défendons, nous le défendons pour tous.
(…)
Il n’en reste pas moins que tout ce qui a été acquis par le mouvement l’a été grâce aux mouvements de grève de 2003.
La grève est non seulement utile, elle est nécessaire. La grève, c’est un moment de respiration, un arrêt, un temps où nous pouvons nous retrouver, échanger, réfléchir.
Oui, nous voulons du temps.
Nous nous battons pour reprendre possession du temps. La grève c’est d’abord ça : du temps retrouvé. Nous sentons tous, et cela bien au-delà du monde de la culture, que ce qui nous échappe, ce dont nous sommes dépossédés, c’est le temps. Le temps de ne rien faire. Le temps de parler. Le temps de prendre du recul par rapport à notre travail, nos pratiques, nos vies. Les droits à l’intermittence pour tous que nous revendiquons, c’est la possibilité pour chacun de reprendre le pouvoir sur son emploi du temps.
Le Medef et la CFDT ont menacé de quitter l’Unédic ?
Quelle bonne idée ! Nous récusons depuis des années le déni de démocratie que constitue le paritarisme.
Nous souhaitons qu’une page blanche s’ouvre, que le jeu politique s’ouvre enfin sur la question centrale du chômage.
S’il le faut, nous la créerons nous-mêmes la page blanche, et enfin, il sera possible d’inventer.
Oui, pour créer, pour inventer, pour être libres, artistiquement comme politiquement, il nous faut du temps libéré de la contrainte, il nous faut du vide, il nous faut enfin ouvrir une page blanche.
Quoi qu’il en soit, nul n’écrira pour nous. La page blanche, nous la remplirons ensemble.
Interluttants n°33 à télécharger :
interluttants 33
À lire aussi : http://paris-luttes.info/intermittence




