Archive pour la Catégorie 'Nin'

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Venus Erotica / Anaïs Nin

Lorsqu’il avait besoin d’argent, il épousait une riche héritière qu’il ruinait jusqu’au dernier sou puis changeait de pays. La plupart du temps, ses femmes ne se révoltaient pas et ne prévenaient pas la police. Les quelques semaines ou quelques mois d’idylle les avaient frappées bien davantage que la perte de leur fortune. Elles avaient le sentiment d’avoir connu la grande vie, celle qui vaut d’être vécue, fût-ce pour un moment.
Il les transportait si haut, d’enchantement en enchantement, que son départ ressemblait à un envol, paraissait presque naturel, aucune partenaire n’aurait pu le suivre dans ses grandes envolées. Cet aventurier libre, insaisissable, qui bondissait ainsi d’une branche dorée sur l’autre, se fit presque prendre au piège, le piège de l’amour, quand, par une belle nuit, il rencontra la danseuse brésilienne Anita au Théâtre péruvien. Ses yeux en amande ne se fermaient pas comme ceux des autres femmes mais comme ceux des tigres, des pumas et des léopards, les deux paupières se rejoignant avec une paresseuse lenteur, semblant presque cousues ensemble au niveau du nez, ce qui lui donnait un regard oblique et lascif, tel celui d’une femme qui ne voudrait rien savoir de ce que l’on fait avec son corps. Elle avait l’expression d’une femme à qui l’on est en train de faire l’amour, ce qui excita au plus haut point le Baron dès leur première rencontre.
Lorsqu’il se rendit dans les coulisses pour la voir, elle était en train de se préparer pour la scène au milieu d’une profusion de fleurs et pour le délice de ses admirateurs assis autour d’elle, elle était, à ce moment précis, occupée à passer du rouge à lèvres sur son sexe, ne permettant évidemment à personne d’esquisser le moindre geste d’approche. Quand le Baron entra, elle leva à peine la tête et lui sourit. Elle avait posé un pied sur une petite table, relevé sa robe à volants, et recommençait à passer du rouge sur ses lèvres en riant de l’excitation des hommes qui l’entouraient.
Son sexe ressemblait à une fleur de serre géante, plus grand que tous ceux qu’avait vus le Baron, avec une toison abondante et bouclée, d’un noir brillant. Elle passait du rouge sur ces lèvres avec autant de soin qu’elle l’aurait fait sur sa bouche, si bien qu’elles finirent par ressembler à des camélias rouge sang, que l’on aurait forcés à s’ouvrir, pour laisser apparaître le bouton intérieur encore fermé tel le cœur plus pâle, à la peau plus fine, de la fleur.
Anaïs Nin
Venus Erotica / 1940
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Lettre à Artaud / Anaïs Nin

18 juin.
Nanaqui, je voudrais revivre mille fois ce moment, et toutes les heures de cette soirée. Je veux sentir encore cette violence et votre douceur, vos menaces, votre despotisme spirituel… toutes les craintes que vous m’inspirez, et les joies si aiguës. Craintes parce que vous attendez tant de moi… l’éternité, l’éternel… Dieu… ces mots… Toutes ces questions que vous m’avez posées. Je répondrai doucement à vos questions. Si j’ai semblé me dérober c’est uniquement parce qu’il y avait trop à dire. Je sens la vie toujours en cycle un long enchaînement, un cercle, et je ne peux pas détacher un fragment parce qu’il me semble qu’un fragment n’a pas de sens. Mais tout semble se résoudre, se fondre dans l’étreinte, dans la confiance de l’instinct, dans la chaleur et la fusion des corps. Je crois entièrement à ce que nous sentons en face l’un de l’autre, je crois à ce moment où nous avons perdu toute notion de la réalité et de la séparation et de la division entre les êtres. Quand les livres sont tombés, j’ai senti un allégement. Après cela, tout est devenu simple… simple et grand et doux. Le toi qui fait presque mal tellement il lie… le toi et tout ce que tu m’as dit, j’oublie les mots, j’entends la tendresse et je me souviens que tu as été heureux. Tout le reste ne sont que torture de nos esprits, les fantômes que nous créons… parce que pour nous l’amour a des répercussions immenses. Il doit créer, il a un sens en profondeur, il contient et dirige tout. Pour nous il a cette importance, d’être mêlé, lié, avec tous les élans et les aspirations… Il a trop d’importance pour nous. Nous le confondons avec la religion, avec la magie.
Pourquoi, avant de nous asseoir au café as-tu cru que je m’éloignais de toi simplement parce que j’étais légère, joyeuse, souriante un instant? N’accepteras-tu jamais ces mouvements, ces flottements d’algue? Nanaqui, il faut que tu croies à l’axe de ma vie parce que l’expansion de moi est immense, trompeuse, mais ce n’est que les contours… Je voudrais que tu lises mon journal d’enfant pour que tu voies combien j’ai été fidèle à certaines valeurs. Je crois reconnaître toujours les valeurs réelles… par exemple quand je t’ai distingué comme un être royal dans un domaine qui a hanté toute ma vie. Nanaqui, ce soir je ne veux pas remuer d’idées, je voudrais ta présence. Est-ce qu’il t’arrive ainsi de choisir un moment précieux (notre étreinte sur les quais) et de t’y accrocher, de fermer les yeux, de le revivre, fixement, comme dans une transe où je ne sens plus la vie présente, rien, rien que ce moment ? Et après, la nuit, la succession de tes gestes, et de tes mots, de la fièvre, de l’inquiétude, un besoin de te revoir, une grande impatience.
Anaïs Nin
Journal inédit et non expurgé des années 1932-1934
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