Archive pour la Catégorie 'Lacan'

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La non-excommunication de Jacques Lacan – quand la psychanalyse a perdu Spinoza / José Attal

Le Dr Fischelson s’allongea sur son lit et se plongea dans l’Ethique. Dobbe avait regagné sa propre chambre. Le docteur lui avait expliqué qu’il était vieux, malade et sans force. Il ne lui avait rien promis. Néanmoins, elle revint, vêtue d’une chemise de nuit en soie, les pieds dans de pantoufles à pompons, les cheveux dénoués sur les épaules. Elle souriait timidement. Le Dr Fischelson sursauta et laissa tomber l’Ethique. La chandelle s’éteignit. Dobbe chercha à tâtons le Dr Fischelson dans le noir et posa un baiser sur ses lèvres. « Mon cher époux, chuchota-t-elle, Mazel tov. »
Ce qui se passa cette nuit-là tint du miracle. Si le Dr Fischelson n’avait été le plus convaincu des rationalistes, il aurait cru sans aucun doute que Dobbe la Noiraude l’avait ensorcelé. Des forces insoupçonnées s’éveillèrent en lui. Bien qu’il n’eût bu que la gorgée de vin rituelle, il se sentait comme enivré. Il embrassa Dobbe et lui parla d’amour. Des phrases de Klopstock, de Lessing, de Goethe montaient à ses lèvres. Toute souffrance avait disparu et il ne sentait absolument plus oppressé. Il enlaça Dobbe et la serra contre lui. Le Dr Fischelson avait retrouvé sa jeunesse. Dobbe se pâmait de plaisir et lui murmurait en pleurant des phrases incompréhensibles. Peu après, le Dr Fischelson tomba dans un sommeil juvénile. Il rêva qu’il était en Suisse et qu’il escaladait des montagnes ; il courait, sautait, volait. Il ne rouvrit les yeux qu’à l’aube ! Il lui avait semblé que quelqu’un lui avait soufflé dans les oreilles. Ce ne pouvait être Dobbe : elle ronflait. Le Dr Fischelson sortit doucement du lit. Dans sa longue chemise de nuit, il s’approcha du vasistas, grimpa les marches et regarda dehors avec des yeux émerveillés. La rue du Marché était encore endormie et silencieuse. Les becs de gaz jetaient une lueur incertaine. Les volets pleins étaient barricadés à l’aide de barres de fer. Une brise fraîche soufflait sur la ville. Le Dr Fischelson leva les yeux vers le ciel. La voûte sombre était parsemée d’étoiles, vertes, rouges, jaunes, bleues, grosses ou petites, scintillantes ou fixes, groupées en constellation ou isolées. Là-hait, apparemment, le mariage du Dr Fischelson et de Dobbe la Noiraude passait inaperçu. Vue d’en haut, la Grande Guerre elle-même semblait n’être qu’un jeu. Les myriades d’étoiles continuaient, indifférentes, leur course dans l’espace. Les comètes, planètes, satellites, astéroïdes continuaient leur ronde autour de ces soleils. Des mondes apparaissaient, d’autres disparaissaient dans l’effervescence cosmique. C’était au sein des nébuleuses que se créait la matière. De temps à autre, une étoile se détachait et filait à travers le ciel, laissant derrière elle un sillage de feu. C’était au mois d’août qu’il y avait le plus d’étoiles filantes. Oui, la substance divine était infinie, et n’avait ni commencement ni fin ; elle était absolue, indivisible, éternelle, intemporelle, infinie dans ses attributs. Et lui, Dr Fischelson, avec son destin inéluctable, en faisait partie. Le docteur baissa les paupières et laissa la brise rafraîchir son front en sueur et jouer avec les poils de sa barbe. Il respira profondément l’air de la nuit finissante, appuya ses mains tremblantes sur le rebord de la fenêtre et murmura « Divin Spinoza, pardonnez-moi : j’ai perdu la Raison ! » (*)
José Attal
la Non-excommunication de Jacques Lacan / 2010
Voir également le site de l’Unebévue
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« Dans un tableau envahi de pénombre, un homme au profil biblique tient sur ces genoux un enfant de sept ans, gravement attentif au murmure que l’on devine. Les doigts de l’enfant jouent avec une rose posée sur un livre ouvert. Uriel da Costa et Baruch Spinoza. L’aîné fougueux et rebelle transmet-il à l’enfant, comme un secret chuchoté, la leçon de ses propres audaces et les recommandations de prudence qui guideront sa vie ? CAUTE… Prends garde ! Fais gaffe ! » / Daniel Bensaïd
(*) Isaac Bashevis Singer, le Spinoza de la rue du marché, Folio-Gallimard, dernières lignes.

Un roman sentimental / Alain Robbe-Grillet

86. Une jeune fille que l’on destine à une brillante carrière, que ce soit comme épouse légitime ou comme courtisane d’apparat, doit apprécier la grande musique, même si elle ne joue personnellement d’aucun autre instrument que son corps. Les parents de Violetta lui avaient donné très tôt le goût marqué pour l’opéra classique, où elle pouvait satisfaire à la fois sa sensualité, ses penchants fastueux et son exhibitionnisme. De mon côté, je louais chaque saison une loge d’abonné où j’avais tout loisir de mettre en vitrine une favorite, quel que soit son âge, et en même temps de me trouver seule avec elle. Pendant une représentation grandiose de Butterfly, ma fiancée en fleur s’était mise à genoux contre la balustrade pour se pencher vers la scène, accoudée au rembourrage de velours. Je l’ai palpée avec détermination sous son ample jupe à plis de collégienne, là où la chair est comme de la soie. Elle m’a laissé faire sans se dérober. Puis, m’ayant regardé de ses grands yeux confiants, alors que mes doigts s’immiscaient davantage, elle m’a souri et, sans mot dire, elle a ôté sa petite culotte, reprenant ensuite sa position, mais en ouvrant les cuisses beaucoup plus largement.

87. Je lui ai caressé pendant plus d’une heure, avec mes deux mains, la rosette anal et le clitoris, en utilisant une vaseline aphrodisiaque dont je m’étais muni. Elle était si mouillée par devant que son mucus me coulait sur les doigts. Et elle bougeait ses fesses par moments, cambrant les reins comme si elle cherchait à mieux m’accueillir sur sa face postérieure aussi, l’index et le médius s’enfonçant peu à peu dans le trop étroit pertuis, dont le massage intérieur ne semblait pas lui déplaire. Le rideau de scène retombé, je lui ai demandé si mon indiscrétion ne l’avait pas dérangée pour jouir de ce chef-d’oeuvre de l’art lyrique. Avec un grand sérieux, elle m’a répondu que non, au contraire, cela convenait très bien au sentimentalisme de Puccini. Elle a saisi respectueusement ma main gauche, celle qui était tout imprégnée d’elle, pour la respirer un instant, avant de la mettre sous mon nez. « Vous ne trouvez pas ? » a-t-elle murmuré de son air le plus innocent.
Alain Robbe-Grillet
Un roman sentimental / 2007
A lire : Météorologie de l’intérieur d’un anti-Robbe-Grillet / José Attal
in Unebévue n°26 / automne 2009

Sur le Silence qui parle : Les Gommes
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Dedans dehors / Jacques Lacan

Un dedans et un dehors, ça a l’air d’aller de soi si nous considérons l’organisme, à savoir un individu qui est, en effet, bien là. Le dedans, c’est ce qui est dans son sac de peau. Le dehors, c’est tout le reste. Penser que ce qu’il se représente de ce dehors doit être aussi à l’intérieur du sac de peau paraît être, au premier abord, un pas modeste et comme allant de soi. C’est exactement là-dessus que repose l’articulation de l’évêque Berkeley. De ce qui est à l’extérieur, après tout, vous ne savez que ce qu’il y a dans votre tête. Par conséquent, à quelque titre que ce soit, ce sera toujours représentation. Quoique vous avanciez concernant ce monde, je pourrai toujours remarquer que ça vient de ce que vous vous le représentez. Il est vraiment très singulier qu’une telle image ait pu prendre à un moment de l’histoire un tel caractère de prévalence qu’un discours ait pu s’y appuyer qui ne pouvait être effectivement réfuté, au moins dans un certain contexte, celui d’une représentation faite pour soutenir cette idée de la représentation. C’est dans la représentation qui donne un tel avantage à la représentation que consiste, en fin de compte, le noeud secret de ce qui s’appelle l’idéalisme.
Il est certainement frappant qu’à seulement l’approcher de la façon que je fais, la toile, si l’on peut dire, en vacille. Si c’est simple, se dit-on, comment a-t-on pu même s’y arrêter ? Pour nourrir cette vacillation, il s’impose de montrer maintenant comment est construite cette représentation de mirage, et je vais le faire, soit l’imaginer pour vous. Elle est tout ce qu’il y a de plus simple.
Il n’y a même pas besoin de recourir à Aristote dans son petit traité De la sensation, qui est tout de même un texte assez frappant, pour s’apercevoir que, du style dont il aborde ce qu’il en est de l’oeil et dont il entend rendre compte du fait de la vision, il lui manque ce qui ne fait pas question pour nous, à savoir l’appareil le plus élémentaire de l’optique, la chambre noire.
C’est ici l’occasion de dire quel avantage il y aurait à ce qu’on fasse une étude du point où la science antique en était concernant l’optique. Cette science a été fort loin, beaucoup plus loin qu’on ne le croit, dans toutes sortes de vues mécaniques, mais il semble bien que, sur le point de l’optique proprement dite, elle ait présenté un blanc remarquable. Ce modèle, qui donne son statut à ce temps de la représentation où s’est cristallisé le noyau de l’idéalisme, est simple comme tout. C’est celui de la chambre noire, à savoir un espace clos à l’abri de toute lumière, dans lequel seul un petit trou s’ouvre au monde extérieur. Si ce monde extérieur est éclairé, son image se peint et s’agite sur la paroi intérieure de la chambre noire, à mesure de ce qui se passe au-dehors.
Il est extrêmement frappant de voir ce qui fut articulé, et par les meilleurs esprits, à un certain détour de la science, celui de Newton, qui fut, vous le savez, aussi inaugurant et génial quant à l’optique que quant à la loi de la gravitation. Ce n’est pas pour rien qu’à ce tournant, je rappellerai que ce dont lui fit louange son temps, c’est très exactement d’avoir été à la hauteur des desseins de Dieu, qu’il s’est trouvé déchiffrer. Ceci soit dit pour confirmer la remarque que je faisais tout à l’heure, de l’enveloppe théologique des premiers pas de notre science.
L’optique est donc essentielle à l’imagination du sujet comme de quelque chose qui est dans un dedans. On peut même soutenir que la fonction du sujet est modelée sur la chambre noire.
Chose singulière, il semble admis que la place du petit trou d’où dépend le site de l’image est indifférente. Où qu’il soit placé, il se reproduira toujours en effet dans la chambre noire une image à l’opposé du petit trou. Ce n’est que du côté où est tourné ce petit trou qu’on voit le monde, soit ce qui est au-dehors, et qui n’est plus qu’image pour ne se traduire que comme image au-dedans. Il semble impliqué dans cet appareil que, de ce qui est au-dehors, dans un espace que rien ne limite, tout peut venir en principe à prendre place à l’intérieur de la chambre. Il est pourtant manifeste que, si les petits trous se multipliaient, il n’y aurait plus nulle part aucune image.
Nous n’insisterons pas lourdement sur cette question, car ce n’est pas elle qui nous importe. Nous nous contenterons de remarquer que c’est là, et là seulement, que prend son appui la notion que ce qui concerne le psychisme est à situer dans un en-dedans limité par une surface.
Une surface ? Bien sûr, nous dit-on, c’est déjà quelque chose dans le texte de Freud, c’est une surface tournée vers le dehors, et c’est dès lors sur celle-ci que nous localisons le sujet. il est, comme on dit, sans défense au regard de ce qu’il y a en dedans. Comme les représentations ne peuvent être mises ailleurs, on les met là, et, du même coup, on y met tout le reste, à savoir ce qu’on appelle, diversement et confusément, affects, instincts, pulsions. Tout cela est dans le dedans.
Mais quelles raisons avons-nous de nous attacher tellement à savoir le rapport d’une réalité avec son lieu, qu’il soit dedans ou bien dehors ? Il conviendrait d’abord de s’interroger sur ce qu’elle devient en tant que réalité.
il faudrait peut-être commencer à se détacher de la vertu fascinante qui tient à ce que nous ne pouvons concevoir la représentation d’un être vivant qu’à l’intérieur de son corps.
Sortons un instant de cette fascination pour nous poser la question de savoir ce qui arrive dans le dedans et le dehors quand il s’agit, par exemple, d’une marchandise.
On nous a assez communément éclairé la nature de la marchandise pour que nous sachions qu’elle se distingue entre valeur d’usage et valeur d’échange. La valeur d’échange, vous dites-vous, c’est quand même bien ce qui fonctionne au-dehors. Mais cette marchandise mettons-là dans un entrepôt. C’est forcé aussi que ça existe. Un entrepôt, c’est un en-dedans, c’est là qu’on garde la marchandise, qu’on la conserve. Les fûts d’huile quand ils sont dehors, ils s’échangent, et puis on les consomme – valeur d’usage. Il est assez curieux que c’est quand ils sont au-dedans qu’ils sont réduits à leur valeur d’échange. Dans un entrepôt, par définition, on n’est pas là pour les mettre en pièces, ni pour les consommer, mais pour les garder. La valeur d’usage est précisément interdite à l’intérieur, là où on l’attendrait, et il n’y subsiste que la valeur d’échange.
Là où c’est plus énigmatique, c’est quand il ne s’agit plus de la marchandise, mais du fétiche par excellence,la monnaie. Alors là, cette chose qui n’a pas de valeur d’usage, qui n’a que valeur d’échange, quelle valeur conserve-t-elle quand elle est dans un coffre ? Il est bien clair qu’on l’y met et qu’on l’y garde. Qu’est-ce que c’est que ce dedans qui semble rendre complètement énigmatique ce qu’on y enferme ? Est-ce qu’à sa façon, par rapport à ce qui fait l’essence de la monnaie, ce n’est pas un dedans tout à fait en dehors, en dehors de ce qui fait l’essence de la monnaie ?
Ces remarques n’ont d’intérêt que d’introduire à ce qu’il en est de la pensée.
La pensée a aussi quelque chose à faire avec la valeur d’échange. En d’autres termes, elle circule. Pour ceux qui n’ont pas encore compris qu’une pensée, ça ne se conçoit à proprement parler qu’à être articulée, qu’à s’inscrire dans le langage, qu’à pouvoir être soutenue dans les conditions de ce qu’on appelle la dialectique, ce qui veut dire un certain jeu de la logique, avec des règles, cette simple remarque devrait suffire à marquer l’opportunité de poser la question, exactement comme nous le faisions il y a un instant pour la monnaie mise dans un coffre – qu’est-ce que ça veut dire, une pensée, quand on se la garde ? Si on ne sait pas ce qu’elle est quand on se la garde, c’est tout de même bien que son essence doit être ailleurs, c’est-à-dire déjà au-dehors, sans qu’on ait besoin de faire de la projection pour dire que la pensée s’y promène.
En d’autres termes, il faut remarquer ceci, qui n’est peut-être pas apparu de prime abord à tous. Quel que soit le convaincant de l’argument de Berkeley, il se peut bien, certes, que ce qui fasse sa force soit une intuition fondée sur un modèle qui montre que la représentation, je ne peux pas l’avoir ailleurs qu’au-dedans. Mais dans l’histoire, ce n’est pas ça l’important, ce n’es pas que nous nous laissions piper à une image de plus, et spécialement à une image dépendante d’un certain état de la technique, c’est que l’argumentation dont il s’agit soit effectivement irréfutable. Pour que l’idéalisme tienne, il faut qu’il y ait, non pas seulement l’évêque Berkeley mais quelques autres personnes avec lesquelles il débat sur le sujet de savoir si nous n’avons du monde qu’une appréhension qui définit les limites philosophiques de l’idéalisme. C’est dans la mesure où on ne peut en sortir dans le discours, où on n’a rien à lui rétorquer, qu’il est irréfutable.
Sur le sujet idéalisme/réalisme, il y a bien évidemment ceux qui ont raison et ceux qui ont tort. Ceux qui ont raison sont dans le réel, je parle du point de vue des réalistes. Et ceux qui ont tort, où sont-ils ? Cela aussi nécessiterait d’être inscrit dans le schéma. L’important est qu’au niveau du débat, de la discussion articulable, au point de vue où en est la discussion philosophique à l’époque, Berkeley est dans le vrai, bien qu’il soit manifeste qu’il ait tort.
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Voici d’abord le schéma que nous appellerons berkeleyen. Il est fondé sur le principe de la chambre noire, que représente le rond. Dedans, j’ai mis le sujet de la représentation. Le réel se distingue d’être simplement à l’extérieur, comme s’il allait de soi que tout ce qu’il y a là dehors, c’est le réel. C’est justement en ceci que se démontre que ce premier dessin du champ de l’objectivité est faux. Si c’est bien le cas, faut-il alors lui en substituer un autre, ou non ? Et comment faire ? Que deviennent le dedans et le dehors ?
Nous sommes bien forcés de redessiner ce schéma, puisque nous nous trouvons sur la limite, le médium entre symbolique et imaginaire, et que nos cogitations demandent un minimum de support intuitif. Mais alors, cela ne comporte-t-il pas d’abandonner radicalement dans l’intervention analytique les termes de projection et d’introjection, dont nous nous servons sans cesse sans apporter la moindre critique au schéma berkeleyen ?
Une autre probablement très fâcheuse appréhension des choses consiste à ne pas distinguer dans tout ce qui est construit au-dehors différents ordres de réel. Il suffit pour s’en apercevoir de poser simplement la question de ce que cette bâtisse doit à un ordre qui n’est pas du tout forcément le réel, puisque c’est notre fabrication. c’est ce qu’il conviendrait d’interroger puisque nous avons à intervenir dans un champ, celui de quelque chose qui s’appelle l’inconscient, qui n’est pas du tout, contrairement à ce qu’on a dit, un champ de faits élémentaires, organiques, charnels, de poussées biologiques, mais qui est articulable comme étant de l’ordre de la pensée, sans pour autant échapper à ceci, qu’il s’articule en termes langagiers.
Le caractère radical de ce qui est au fondement, non pas de ce que j’enseigne, mais de ce que je n’ai qu’à reconnaître dans notre pratique quotidienne et dans les textes de Freud, voilà qui pose la question de ce qu’il en est du dedans et du dehors, et de la façon dont nous devons concevoir ce qui répond à ces faits toujours si maladroitement maniés dans les termes d’introjection et de projection.
C’en est au point où, à l’origine de la définition du moi, Freud lui-même ose articuler les choses en disant que, d’un certain état de confusion avec le monde, le psychisme se sépare en un dedans et un dehors, sans que rien n’indique dans son discours si ce dehors est identifiable à l’espace indéterminé qu’il est dans la représentation commune, l’opinion, et si ce dedans se confond avec ce quelque chose que nous tenons désormais pour fonder une règle de l’organisme dont nous allons chercher toutes les composantes au-dedans.
On peut déjà faire un pas de plus en démontrant ce qu’a d’impensable le schéma de la chambre noire.
Il n’est que de remonter à Aristote pour nous apercevoir que, du fait qu’il ne se réfère pas à la chambre noire, les questions sont pour lui complètement différentes de celles qui se posent à nous, et que sa conception rend à proprement parler impensable toute conception, disons, du système nerveux.
Lisez les quelques premiers chapitres du petit traité intitulé De la sensation, le texte en est piquant. Il effleure déjà le problème, qui donnera lieu à tant de développements par la suite, de savoir s’il y a quelque chose dans la vision qui ouvre à la réflexion. Le se voyant se voir de Valéry, il l’approche, et de la façon la plus drôle, dans le fait que, quand on appuie sur un oeil, ça fait des phosphènes, c’est-à-dire quelque chose qui ressemble à de la lumière. C’est là seulement qu’il trouve à appréhender que cet oeil qui voit se voit aussi en quelque façon, puisqu’il produit de la lumière si vous appuyez dessus.
Bien d’autres choses sont piquantes, ainsi les formules dans lesquelles il aboutit, qui donnent pour essentielle aux choses la dimension du diaphane, ce par quoi il est rendu compte que l’oeil voit de ceci, et de ceci uniquement, que, dans l’ordre du diaphane, il représente un appareil particulièrement qualifié. Loin que nous ayons ici quelque chose qui d’aucune façon ressemble à un dedans et à un dehors, c’est en tant que l’oeil participe d’une qualité que je dirais visionnaire, que l’oeil voit. Ce n’est pas si bête. C’est une certaine façon, pour le coup, de bien plonger le sujet dans le monde. Sans doute la question est-elle devenue un petit peu différente pour nous.
Les mille autres théories énoncées de son temps, avec lesquelles Aristote a eu à combattre, participent toutes, à la vérité, par quelque côté, de quelque chose que nous n’avons aucune peine à retrouver dans nos images, y compris celles de la projection. Car, je vous le demande, qu’est-ce que suppose le terme de projection quand il s’agit, non plus de ce qui se voit, mais de l’imaginaire, d’une certaine configuration affective dont nous supposons que le sujet patient, à tel moment, modifie le monde ? Qu’est-ce que cette projection ? – sinon la supposition que c’est du dedans que le faisceau lumineux part qui va peindre le monde, tout comme, dans les temps antiques, il en était certains pour imaginer ces rayons qui, partant de l’oeil, allaient en effet nous éclairer le monde et les objets, quelque énigmatique que fût ce rayonnement de la vision. Nous pouvons encore en être là, nous le pouvons dans nos métaphores.
Le moins brillant de ce texte aristotélicien n’est pas de nous permettre de toucher du doigt, non pas tellement ce qu’il échafaude lui-même que tous ceux auxquels il se réfère. Empédocle notamment, qui fait participer du feu la fonction de l’oeil, à quoi Aristote rétorque par un appel à l’élément de l’eau. Je précise incidemment que ce qui l’embête, c’est qu’il n’y a que quatre éléments. Comme il y a cinq sens, on voit mal comment le raccord se fera, il le dit en toutes lettres. Il arrive à la fin à s’en tirer en unifiant le goût et le toucher comme se rapportant également à la terre. Mais ne nous amusons pas plus longtemps.
Aussi bien ces choses n’ont-elles rien de spécialement comique en elles-mêmes. Elles sont plutôt exemplaires. A lire ces textes, qui, si futiles qu’ils nous apparaissent, n’étaient pourtant pas dits par des gens sots, à se laisser simplement imprégner, si l’on peut dire, de ce qui les anime, il apparaît ce quelque chose qui localise pour nous le champ de la vision, dès lors que nous l’avons réanimé, si je puis dire, de ce qui nous y avons mis en l’insérant dans le désir par le biais de la perversion. Autrement dit, le ressort nous y est suggéré, de la fonction de l’objet a dans le champ visuel, pour peu que nous en ayons déjà pris quelque exercice.
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L’objet a, dans le champ visuel, ressortit, au regard de la structure objective, à la fonction de ce tiers terme dont il est frappant que les Anciens ne sachent littéralement pas qu’en faire. Ils le ratent, alors que c’est tout de même la plus grosse qui soit. Eux aussi se trouvent entre deux, la sensation, c’est-à-dire le sujet, et puis le monde qui est senti. Il faut qu’ils se secouent, si l’on peut dire, pour faire intervenir comme troisième terme la lumière, le foyer lumineux, tout simplement, en tant que ce sont ses rayons qui se réfléchissent sur les objets et qui, pour nous, viennent former une image à l’intérieure de la chambre noire.
Et après ? Après, nous avons cette merveilleuse stupidité de la synthèse consciencielle qui est quelque part, et, paraît-il, particulièrement bien pensable, uniquement du fait que nous pouvons la loger dans une circonvolution. Et en quoi l’image deviendrait-elle tout d’un coup quelque chose de synthétique parce qu’elle est dans une circonvolution plutôt que d’être sur la rétine ? Le concept de l’objet a nous est suffisamment indiqué par les tâtonnements mêmes qui se sont dessinés tout au cours de la tradition, et qui montrent que les Anciens s’apercevaient fort bien que la solution du problème de la vision n’est pas du tout simplement la lumière. La lumière est une condition, bien sûr. Pour qu’on voie quelque chose, il faut qu’il fasse jour. Mais en quoi cela explique-t-il qu’on voit ?
L’objet a dans le champ scoptophilique, si nous essayons de le traduire au niveau de l’esthésie, c’est très exactement ce blanc, ou ce noir, comme vous voudrez, ce quelque chose qui manque derrière l’image, si l’on peut dire, et que, par un effet purement logomachique, de la synthèse, nous mettons si aisément quelque part dans une circonvolution. C’est très précisément en tant que quelque chose manque dans ce qui se donne comme image qu’est le ressort dont il n’y a qu’une solution, c’est comme objet a, c’est-à-dire précisément en tant que manque et, si vous voulez, en tant que tache.
La définition de la tache, c’est justement d’être ce qui, dans le champ, se distingue comme le trou, comme une absence. Nous savons justement par la zoologie que la première apparition, au niveau d’êtres lamelleux, de cette chose qui nous émerveille, qui est si bien construite comme un petit appareil optique, et qui s’appelle un oeil, c’est par une tache que ça commence. Cette tache, en ferons-nous purement et simplement un effet ? La lumière produit des taches, c’est une chose certaine. Nous n’en sommes point là. Mettre la tache comme essentielle et structurante dans toute vision, l’y mettre à titre de place de manque, à la place du troisième terme du champ objectivé, ou encore à la place de la lumière, les Anciens ne pouvaient s’empêcher de le faire, et c’était là leur bafouillage. Mais voilà qui n’est plus bafouillage si nous nous apercevons que cet effet de métaphore, la métaphore du point nié dans le champ de la vision, n’est pas à mettre au principe d’un déploiement qui est plus ou moins de mirage, mais bien au principe de ce qui attache à ce champ un sujet dont le savoir est tout entier déterminé par un autre manque plus radical, plus essentiel, qui le concerne en tant qu’être sexué. C’est là ce qui fait apparaître comment le champ de la vision s’insère dans le désir.
Après tout, pourquoi n’y aurait-il pas moyen d’admettre ceci ? – que ce qui fait qu’il y ait vue, contemplation, tous ces rapports visuels qui retiennent l’être parlant, que tout ceci ne prend vraiment son attache, ne trouve sa racine qu’au niveau même de ce qui, d’être tache dans ce champ, peut servir à boucher, à combler ce qu’il en est du manque, du manque lui-même parfaitement articulé, et articulé comme manque, à savoir ce qui est le seul terme grâce à quoi l’être parlant peut se repérer au regard de ce qu’il en est de son appartenance sexuelle.
C’est au niveau de cet objet a que peut se concevoir cette division articulable du sujet en un sujet qui a tort parce qu’il est dans le vrai, c’est l’évêque Berkeley, et un autre sujet qui, mettant en doute que la pensée vaille quelque chose, fait en réalité la preuve que la pensée est de soi censure. Ce qui importe, c’est de situer le regard en tant que subjectif, parce qu’il ne voit pas. C’est cela qui rend pensable que la pensée elle-même s’assoit de ceci, et de ceci seulement, qu’elle est censure. On peut ainsi articuler métaphoriquement la pensée elle-même comme faisant tache dans le discours logique.
Jacques Lacan
le Séminaire, livre XVI, d’un Autre à l’autre / 1969
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