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La Métamorphose / Franz Kafka

Lorsque Grégoire Samsa s’éveilla un matin au sortir de rêves agités, il se retrouva dans son lit changé en un énorme cancrelat. Il était couché sur son dos, dur comme une carapace et, lorsqu’il levait un peu la tête, il découvrait un ventre brun, bombé, partagé par des indurations en forme d’arc, sur lequel la couverture avait de la peine à tenir et semblait à tout moment près de glisser. Ses nombreuses pattes pitoyablement minces quand on les comparait à l’ensemble de sa taille, papillotaient maladroitement devant ses yeux.
« Que m’est-il arrivé ? » pensa-t-il. Ce n’était pas un rêve. Sa chambre, une chambre humaine ordinaire, tout au plus un peu exiguë, était toujours là entre les quatre cloisons qu’il connaissait bien. Au-dessus de la table, sur laquelle était déballée une collection d’échantillons de lainages – Samsa était voyageur de commerce -, était accrochée la gravure qu’il avait récemment découpée dans une revue illustrée et qu’il avait installée dans un joli cadre doré. Elle représentait une dame, assise tout droit sur une chaise, avec une toque de fourrure et un boa, qui tendait vers les gens un lourd manchon, dans lequel son avant-bras disparaissait tout entier.
Le regard de Gregor se dirigea alors vers la fenêtre et le temps maussade – on entendait les gouttes de pluie frapper l’encadrement de métal – le rendit tout mélancolique. ‘Et si je continuais un peu à dormir et oubliais toutes ces bêtises », pensa-t-il, mais cela était tout à fait irréalisable, car il avait coutume de dormir sur le côté droit et il lui était impossible, dans son état actuel, de se mettre dans cette position. Il avait beau se jeter de toutes ses forces sur le côté droit, il rebondissait sans cesse sur le dos. Il essaya bien une centaine de fois, en fermant les yeux pour ne pas être obligé de voir s’agiter ses petites pattes, et n’arrêta que quand il commença à éprouver sur le côté une vague douleur sourde, qu’il ne connaissait pas encore.
« Ah, mon Dieu », pensa-t-il, « quel métier exténuant j’ai donc choisi ! Jour après jour en voyage. Les ennuis professionnels sont bien plus que ceux qu’on aurait en restant au magasin et j’ai par-dessus le marché la corvée des voyages, le souci des changements de trains, la nourriture irrégulière et médiocre, des têtes toujours nouvelles, jamais de relations durables ni cordiales avec personne. Le diable emporte ce métier ! » Il sentit une légère démangeaison sur le haut du ventre, se glissa lentement sur le dos pour se rapprocher du montant du lit, afin de pouvoir lever la tête plus commodément ; il trouva l’endroit de la démangeaison recouvert d’une masse de petits points blancs, dont il ignorait la nature ; il voulut tâter l’emplacement avec une de ses pattes, mais il la retira aussitôt, car le contact lui donnait des frissons.
Il se laissa glisser dans sa position antérieure. « On devient complètement stupide », pensa-t-il, « à se lever d’aussi bonne heure. L’homme a besoin de sommeil. Il y a d’autres voyageurs qui vivent comme les femmes de harem. Quand je retourne par exemple à l’auberge au cours de la matinée pour recopier les commandes que j’ai reçues, ces messieurs n’en sont qu’à leur petit-déjeuner. Il ferait beau que j’en fisse de même avec mon patron ; je sauterais immédiatement. Qui sait d’ailleurs si ce n’est pas ce qui pourrait m’arriver de mieux ? Si je ne me retenais pas à cause de mes parents, j’aurais donné ma démission depuis longtemps, je serais allé voir le patron et je lui aurais vidé mon sac. Il en serait tombé du haut de son bureau ! Quelle habitude aussi de se percher sur le bord du comptoir et de haranguer de là-haut ses employés ! Surtout quand on est dur d’oreille comme le patron et qu’on oblige les gens à s’approcher tout près ! Enfin, tout espoir n’est pas perdu ; quand j’aurai réuni l’argent nécessaire pour rembourser la somme que mes parents lui doivent – cela demandera bien cinq ou six ans -, c’est certainement ce que je ferai. Et alors, point final et on tourne la page. Mais, en attendant, il faut que je me lève, car mon train part à cinq heures. »
Franz Kafka
la Métamorphose / 1915
La Métamorphose / Franz Kafka dans Kafka kafkalametamorphose

Beckett Kafka Pascal / Michel Surya

Beckett
Beauté de Beckett. La solitude, le soir, la rue, les bars, le whisky. Le théâtre aussi, le jour (pour mémoire, la présence précise, admirable, de Roger Blin). Imbécillité d’époque (la nôtre) : le tenir pour affable, gai, sociable. Pas père : on ne le peut tout de même pas – rien chez lui qui le conduise à se commettre dans la reproduction (la reproduction de l’espèce : comique de répétition). Pas reproduit donc, mais tout ce qu’il y a d’attentif, aux autres, aux enfants, de compatissant, c’est ce qu’on a dit (ce qu’il devait être aussi, ce qu’il devait être sans doute). Un livre l’a dit, Comment c’était. Souvenirs sur Samuel Beckett, d’Anne Atik ; et tout le monde de pouvoir enfin dire (Sollers le premier et, à sa suite, tout ce qui plaide pour la joie légère et y applaudit) : n’en croyez pas les œuvres, elles cachent l’homme, le gâchent. L’homme, allons, voyons, si aimable, si prévenant, si bien fait pour que nul ne trouve à redire à sa propre absurdité (bonté par surcroît de Beckett : faire que sa propre absurdité ne convainque pas chacun de la sienne dans sa vie). À ce train, Thomas Bernhard passera lui aussi bientôt pour bon fils, bon amant, bon mari, bon voisin, ce qu’on voudra, le talent en plus, cela va sans dire puisque ce dont il s’agit ici, c’est de faire l’éloge de la littérature ; de la littérature, mais pas de n’importe laquelle, pas de celle qui est : sombre, sale, démente, morbide, caractérielle, ressassante, névrotique, etc. Seulement de celle qui témoigne de cette joie légère. Mais n’est-ce pas déjà fait ? ce l’est sans doute. Il faut bien que ceux qui sont partout se vengent de ceux qui ne savent pas comment faire pour n’être nulle part.
Tact de Beckett : il ne répond pas de son œuvre (quelques photos de lui cependant attestent d’elle en outre), s’éloigne d’où on l’honore, s’emploie à ne pas lui tenir lieu de preuve (plus personne qui ne veuille tenir lieu de preuve à ce qu’on croit qu’il est, qui ne joue ce jeu, à la fin qui ne le [se] justifie). Qu’à cela ne tienne : on l’opposera post mortem à son œuvre, on fera de lui la preuve qu’elle n’est pas celle qu’on a lue. Pour finir, partout le même désir que la littérature s’expie – qu’expient ceux qui s’y sont asservis. Partout le même révisionnisme : tout convertir au divertissement (au sens, stricto sensu, de Pascal ; dans tous les autres, depuis). Y convertir : 1. a posteriori ce qui fut antérieur à sa domination, 2. a fortiori ce qui lui fut hostile.
Pas d’écrivain aujourd’hui qui ne se produise partout où on l’invite à le faire : entretiens, lectures, corps, voix, lumières, sons (numérisés). Pas un pour douter de lui-même ; autrement dit, pour avoir honte ou se sentir ridicule (pourtant la littérature est ridicule au moins autant qu’elle fait honte). Imagine-t-on Beckett lire, s’entretenir ? Répondre aux questions (d’un public de passage ; pourquoi écrivez-vous, pourquoi écrivez-vous cela et comment ? on connaît de toute façon la réponse : « Bon qu’à ça »). Régler sur lui la lumière ou le son ? faire que son corps leur convienne ? Beckett, ou Michaux, ou Bataille ou Blanchot, etc. ?
Beckett n’est pourtant pas sans présence ; il a simplement fait en sorte qu’un autre lui en tienne lieu (qu’un autre l’absorbe ou que lui-même s’y dilue). Beaucoup d’autres le pouvaient et l’ont fait (le feront) : il a réglé sa « disparition » de telle sorte qu’elle ne soit que partielle ; que d’autres aient le corps qu’il ne pouvait pas avoir assez ; d’autres la voix ; que ces corps, ces voix se superposent aux siens, absentent les siens ; non pas pour tout à coup être sans corps ni voix, mais pour que les siens ne le soient plus, ne lui appartiennent plus, qu’il n’ait plus rien en propre. C’est un dispositif. Et un tel dispositif s’appelle : le théâtre.
David Warrilow aura été ce dispositif ou, si l’on veut, ce théâtre. Quiconque l’a vu le sait, et le tient pour tels. Spectral, sépulcral, Warrilow est le nom du corps et de la voix dans lesquels ont disparu – pour exister – le corps et la voix de Beckett.
En somme, Warrilow aura été fait par Beckett pour que Beckett n’eût pas à paraître. Ou, plus précisément, pour qu’il parût sous des traits auxquels il empruntait une existence qu’il lui semblait ne pas pouvoir laisser paraître autrement qu’en fuyant. Non pas pour qu’il n’eût pas d’existence ni ne répondît aucunement de la sienne, mais pour qu’en répondît quiconque avait la même ; pour que quiconque – le premier venu – pût faire apparaître ce qu’il y a dans toute existence d’aussi absolument impersonnel (si j’osais une remarque politique, je dirais que c’est là la leçon que Beckett a tiré de la Résistance, en plus d’un point semblable à celle qu’en ont tiré les déportés qui lui ont survécu – Antelme, Cayrol…).
Beckett/Warrilow : la même beauté d’une voix/ d’un corps deux fois dédoublés, faits pour entraîner dans d’autres dédoublements (ni tous ni n’importe lesquels ; aucune hystérie là-dedans).
Je me souviens de ceci, mais sans en être sûr aujourd’hui : d’une unique lumière tombant d’un réverbère (en réalité des cintres) sur Warrilow. Lequel « disait » : voix basse, basse continue, parfaite immobilité du corps réduit à la seule expression de la voix. Au fur et à mesure que cette voix disait, prononçait, la lumière tombant des cintres s’amenuisait. Jusqu’à ce que cessât de tomber des cintres aucune lumière et que le noir seul reçût la voix montant d’un corps maintenant tout entier obscurci et pétrifié. Solo. La disparition de Beckett était faite pour entraîner avec elle-même celle de celui qui s’était porté à son secours, lui prêtait la sienne.
Théorème ou fable : on jugera des écrivains à ce qu’ils sont capables : 1. de disparaître ; 2. de faire que disparaissent eux-mêmes ceux qui se portent vers eux, leur prêtent leur voix (les lisent, les disent). De ce jugement, il résultera a contrario que ne pourra prétendre à passer pour « écrivain » quiconque cherchera, de quelque façon que ce soit, à apparaître (ce qui ne rend pas vrai l’inverse ; il faut donc préciser : s’il ne suffira pas de disparaître [d’où que ce soit] pour se faire écrivain, il suffira en revanche d’apparaître [où que ce soit] pour n’en être pas un – ou pour avoir cédé sur ce qu’en être un veut).
… Kafka
La même époque, les mêmes qui la représentent, veulent que Kafka, comme Beckett, ait : « été drôle », « fait rire »…
La preuve ? Il aurait lui-même ri de certains de ses textes (on le leur a dit, ils le disent). Oui, il a ri quand il lut, à Brod je crois, je crois la Métamorphose. Quelle preuve, en effet ! S’il rit, c’est de honte. On peut l’imaginer (la honte est entêtante chez lui) ; je peux l’imaginer (j’ai toujours eu honte de ce que j’écrivais et j’en ai toujours ri ; ri et de ce que j’écrivais et de ce que j’en aie honte). Pas d’abord. On rit après, la chose faite, quand on ne peut plus faire qu’elle ne l’ait pas été, et pour en être excusé en quelque sorte (on en conviendra, plus beaucoup de livres faits pour que leurs auteurs en aient honte, encore moins pour qu’on les en accuse, ni qu’ils en rient). Après tout, tant de malheur est risible. Cette très grande drôlerie, seuls ceux qui ont été au bout la connaissent. Au bout : ont bu, aimé, vu de près la mort, aimé de nouveau, bu quand même… Toute cette joie légère, cette petite jouissance à laquelle on voudrait que tout soit aujourd’hui réduit n’y résiste pas – tient du rire enregistré.
Kafka fuit, feint, se défausse. S’il avait pu ne pas, il aurait mieux aimé. Entre autres, ne pas être Kafka ni l’auteur d’aucun des livres qu’on lui prête. S’il n’avait tenu qu’à lui, la littérature eût compté pour rien ; pour moins que ce dont la vie est pleine : mettre un maillot de bain, faire de la barque avec des amis, nager, pêcher, mordre dans un fruit, prendre le train, monter dans un aéroplane. L’époque est aux écrivains qui voudraient que la littérature ne coûte rien, ne les prive de rien. Pour Kafka, il y aurait eu tout ce dont la vie est pleine, et le fait « inempêchable » que la littérature lui fît objection. Il a choisi la littérature quoiqu’il n’eût pas moins aimé qu’elle tout ce dont elle l’a privé.
Il faudrait pouvoir se représenter que celui à qui la littérature était plus qu’à tout autre essentielle, se fût aussi bien volontiers passé d’elle ; autrement dit, eût pu aimer n’importe quoi d’autre autant qu’elle.
Entre autres choses qu’on ne peut plus dire (que l’époque ne permet plus qu’on dise) : que la littérature est un supplice, et qu’il n’y a personne qui ne l’aime pourtant plus que tout qui ne puisse désirer d’en être délivré.
Le dilemme kafkaïen (comme on dit) : littérature ou mariage / mariage ou littérature ?, ne dit réellement quelque chose (rien de ce qu’on pense d’abord : bohème ou bourgeoisie ; dissipation ou convention ; héroïsme ou anonymat ; solitude ou foyer, etc.) qu’à la condition qu’on mesure qu’il n’eût pas moins aimé, ni moins follement, qu’il n’a, follement, écrit. Autrement dit, qu’il fallait qu’il fût en mesure d’aimer follement pour que l’amour, dans son esprit, prétendît se tenir un seul instant à la hauteur de la littérature. Bien sûr, une troisième possibilité existe qui désespère, elle : qu’il lui arrivât de tenir la littérature pour décevante au point qu’il la sacrifiât à un amour qui pût ne pas l’être moins.
Kafka, ou l’impossibilité de cesser de questionner une œuvre dont il eût fui les questions qu’elle lui posait, si fuir lui avait été possible. À moins que : il ait écrit cette œuvre infiniment questionnante parce que fuir lui était impossible. Tous ceux qui écrivent sur elle le savent. Ce qui m’intéresse ici, c’est que, quelque volonté de fuir qu’il eût, de fuir son œuvre ou de fuir au moyen d’elle, il ait posé la question de celle-ci, de la littérature, en des termes auxquels on n’échappe pas. Et ces termes sont : la littérature ou rien. Rien n’oblige de la choisir, rien ne veut qu’on ne lui préfère pas tout. Une chose est impossible cependant : qu’on veuille la littérature et le reste, sitôt qu’on choisit la littérature ou le reste. Le contraire, donc, de ce qu’on dit un peu partout, et fait. Rien chez lui de la possibilité que le reste se soustraie à la littérature ni que la littérature s’ajoute au reste. L’opposition est entière. Il y va de : vivre ou écrire. Comme chez Pascal (comme chez Nietzsche aussi). La même séparation ; le même renoncement. On le remarquera : que n’accuse aucun anathème. Kafka n’est pas de ceux qui pensent avoir raison de choisir l’un contre l’autre. Je l’ai dit, il est vraisemblable que, s’il n’avait tenu qu’à lui, le reste – l’existence dans sa totalité, le rire, l’amour, etc. – lui eût paru préférable. À ceci près qu’il lui revenait que la littérature lui échût et que l’existence lui échappât (lui fût refusée). Parce que rares sont ceux qu’elle élit. Et plus rares encore ceux qui ne maudissent pas cette « élection ».
… Pascal
Le pire des trois. Tous les dons : l’intelligence pure, peut-être même la légèreté et la jouissance de la jeunesse – mais pour y renoncer (le jansénisme comme nom d’époque de ce renoncement, auquel il se rallie moins pour être lui aussi Janséniste que pour renoncer). Renoncement qu’il : pèse, calcule, argumente, théorise. Dont il se défend, qu’il diffère. Qu’il veut exemplaire (il a des titres à l’être) parce qu’il veut que tous le suivent. Mais pour quoi ? Pour un Dieu que son calcul ne rend qu’un peu plus hypothétique ? Ou pour rien ? À la vérité, Dieu ne devient le nom de ce renoncement que parce qu’il fallait que celui-ci eût un nom, et qu’il était le seul qui s’y prêtait et qui lui prêtait son absence de mesure.
En réalité, il ne renonce pas sans condition. D’abord, il raidit le jansénisme (peut-être la dernière grande hérésie du christianisme) ; de l’autre, il l’égaye follement (il l’arsouille). Maudit-il le monde ? c’est ce qu’il semble. En réalité, il raille ce qui conspire à ce monde (tout ce qui s’accommode, s’arrange, pactise – les Jésuites : ses ennemis sont les mêmes que les nôtres aujourd’hui). S’il triche, c’est qu’il ne raidit, ne radicalise le jansénisme qu’en partie. Parce que, pour le reste, il rit. Des trois, il est le seul qui rie vraiment (il est d’une insolence folle, d’une insolence heureuse). Des Jésuites ? Des Jésuites, bien sûr – ils sont le parti qui domine. Mais son désir de rire se serait trouvé d’autres cibles si les Jésuites avaient manqué. Parce qu’il lui fallait une bêtise. Parce qu’il fallait que son refus du monde fût le refus d’une bêtise. Peut-être parce qu’il n’y a rien comme elle qui facilite son refus (et parce que refuser ne se donne pas facile- ment). De la bêtise en soi qu’il y a d’être au monde ; de la bêtise a fortiori qu’il y a d’abonder dans son sens. Dernière grande hérésie du christianisme veut dire : dernier grand désir de le changer ou dernière grande politique de son changement. Or Pascal sera celui qui, passant des Provinciales aux Pensées, fera passer le jansénisme de la négation d’un monde au renoncement au monde – dernière grande politique, puis premier grand nihilisme.
Même les Jésuites en effet n’ont pas suffi à son renoncement ; et, faute qu’ils y suffisent, il lui a fallu trouver une raison supérieure. Dieu ? Ce sera Dieu, mais, de même, sous condition. Les Provinciales étaient un pur jeu de logique et d’ironie (grand moment : celui où il se demande si railler à ce point est encore chrétien ; il feint une attention passionnée au reproche que les Jésuites lui en font ; se montre prêt au repentir ; en appelle à Augustin et Tertullien ; à la fin, s’autorise de rien moins que… Dieu – autrement dit, il fait entrer Dieu au nombre de ses raisons, quand il semblait que c’était pour Dieu qu’il faisait montre de toutes ses raisons). Les Pensées seront aussi un pur jeu de logique, mais sans ironie, désespéré même (le satiriste en lui s’est retiré, a disparu). La condition à laquelle il soumet Dieu, comme il a soumis les Jésuites, c’est : « Existe » – pure commination. Paradoxe du pari : Pascal peut à bon droit y passer pour le premier qui a mis Dieu rationnellement en cause – lui laissant peu de chance, d’ailleurs ; il peut aussi bien passer pour celui qui la lui a donnée (qui lui a du moins donné sa dernière chance). Jusque-là, nul n’aurait dû douter de Dieu ; à partir de lui, une partie aurait pu y croire. En somme, il le dotait d’un statut nouveau, que le calcul ou la chance élirait. Il ne fallait pas moins que Pascal pour que Dieu existât ou pour qu’il n’existât pas. Son insolence est intacte, mais elle a perdu de la joie qui l’animait ; il le sait : sans Dieu, son renoncement ne sera pas moindre, il sera au contraire un peu plus entier : il lui faudra alors renoncer jusqu’aux raisons de son renoncement. Coût ou piège de sa logique elle-même. À laquelle on ne prétend qu’à tort qu’il a renoncé.
La seule chose à la fin à laquelle il n’ait pas renoncé.
(Anecdote en guise de codicille : chez les pères jésuites où j’ai été élevé, Nietzsche pouvait être nommé [il l’était même souvent] ; Sartre pouvait l’être aussi [certes, pas depuis longtemps]. Presque tous pouvaient l’être. Mais Pascal, pas. Jamais. Jamais, tout le temps que j’y fus, je ne l’y ai entendu, ne serait-ce que, nommé. Pascal l’innommable.)
Michel Surya
Beckett Kafka Pascal / 2010
in Contre-Attaques (Al Dante)
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Le Château (2) / Franz Kafka

Il poursuivit donc son chemin ; mais que ce chemin était long ! En effet la route qui formait la rue principale du village, ne conduisait pas à la hauteur sur laquelle s’élevait le Château, elle menait à peine au pied de cette colline, puis faisait un coude qu’on eût dit intentionnel, et, bien qu’elle ne s’éloignât pas davantage du Château, elle cessait de s’en rapprocher. K. s’attendait toujours à la voir obliquer vers le Château, c’était ce seul espoir qui le faisait continuer ; il hésitait à lâcher la route, sans doute à cause de sa fatigue, et s’étonnait de la longueur de ce village qui ne prenait jamais de fin ; toujours ces petites maisons, ces petites vitres givrées et cette neige et cette absence d’hommes… Finalement il s’arracha à cette route qui le gardait prisonnier et s’engagea dans une ruelle étroite ; la neige s’y trouvait encore plus profonde ; il éprouvait un mal horrible à décoller ses pieds qui s’enfonçaient, il se sentit ruisselant de sueur et soudain il dut s’arrêter, il ne pouvait plus avancer.
Il n’était d’ailleurs pas perdu : à droite et à gauche se dressaient des cabanes de paysans : il fit une boule de neige et la lança contre une fenêtre. Aussitôt la porte s’ouvrit – la première porte qui s’ouvrait depuis qu’il marchait dans le village – et un vieux paysan apparut sur le seuil, aimable et faible, la tête penchée sur le côté, les épaules couvertes d’une peau de mouton brune.
– Puis-je entrer un instant chez vous ? demanda K., je suis très fatigué.
Il n’entendit pas la réponse du vieux mais accepta avec reconnaissance la planche qu’on lui lança sur la neige et qui le tira aussitôt d’embarras ; en quatre pas il fut dans la salle.
Une grande salle crépusculaire : quand on venait du dehors, on ne voyait d’abord rien. K. trébucha contre un baquet, une main de femme le retint. Des cris d’enfants venaient d’un coin. D’un autre coin sortait une épaisse fumée qui transformait la pénombre en ténèbres. K. se trouvait là comme dans un nuage.
– Il est ivre ! dit quelqu’un.
– Qui êtes-vous ? cria une voix autoritaire, et, s’adressant probablement au vieux :
– Pourquoi l’as-tu laissé entrer ? Doit-on recevoir tout ce qui traîne dans la rue ?
– Je suis l’arpenteur du comte, dit K., cherchant à se justifier aux yeux de l’homme qu’il ne voyait toujours pas.
– Ah ! c’est l’arpenteur du comte, dit une voix de femme ; ces paroles furent suivies d’un silence complet.
– Vous me connaissez ? demanda K.
– Certainement, fit brièvement la même voix.
Ce fait n’avait pas l’air de le recommander.
Finalement la fumée se dissipa un peu et K. put voir où il était. Il semblait que ce fût grand jour de lessive. Près de la porte on lavait du linge. Mais le nuage venait de l’autre coin où deux hommes se baignaient dans l’eau fumante d’un baquet de bois tel que K. n’en avait jamais vu ; il tenait la place de deux lits. Pourtant c’était le coin de droite qui semblait le plus surprenant sans qu’on pût discerner au juste d’où provenait cette étrangeté. D’une grande lucarne, la seule du fond de la pièce, tombait une blafarde lueur de neige qui devait venir de la cour et donnait un reflet de soie aux vêtements d’une femme fatiguée qui se tenait presque couchée sur un haut fauteuil dans ce coin de la salle. Elle portait un nourrisson sur son sein. Des enfants jouaient autour d’elle, des fils de paysans, comme on pouvait le voir, mais elle n’avait pas l’air d’être du même milieu ; la maladie et la fatigue affinent même les paysans.
– Asseyez-vous, dit l’un des hommes, qui portait une grande barbe, et une moustache, par surcroît, sous laquelle sa bouche béait car il ne cessait de souffler ; il indiqua comiquement un bahut en tendant le bras au-dessus du baquet avec un geste qui éclaboussa d’eau chaude tout le visage de K. Le vieux qui avait fait entrer K. avait déjà pris place sur ce bahut et se tenait là, les yeux dans le vide. K. fut heureux de pouvoir enfin s’asseoir. Personne maintenant ne s’occupait plus de lui. La femme qui lavait, une blonde dans toute l’opulence de la jeunesse, chantait à voix basse en frottant ; les hommes dans leur bain s’agitaient et se retournaient, les enfants voulaient s’approcher d’eux, mais les éclaboussures d’eau, qui n’épargnaient pas K. non plus, les arrêtaient toujours à distance, la femme du grand fauteuil restait comme inanimée, elle n’abaissait même pas les yeux sur l’enfant qu’elle portait, elle regardait en l’air dans le vague.
K. avait sans doute passé longtemps à contempler cette belle image qui ne se modifiait jamais, mais il avait dû s’endormir aussi par la suite, car, lorsqu’il sursauta à l’appel d’une voix forte, sa tête se trouvait sur l’épaule du vieillard assis à côté de lui. Les hommes, qui avaient fini de se baigner, – c’étaient maintenant les enfants qui gigotaient dans le grand baquet sous la surveillance de la femme blonde, – les hommes se tenaient devant K., vêtus de pied en cap. Le hurleur à grande barbe était le plus négligeable des deux. L’autre, en effet, qui n’était pas plus grand et dont la barbe était beaucoup moins importante, était un homme taciturne, un homme de lentes pensées, large d’épaules, et de visage aussi, qui tenait la tête penchée :
– Monsieur l’arpenteur, dit-il, vous ne pouvez pas rester ici. Excusez-moi de cette impolitesse.
– Je ne voulais pas rester non plus, dit K., je voulais simplement me reposer un peu. C’est fait, maintenant je m’en vais.
– Vous êtes sans doute surpris, dit l’homme, de notre peu d’hospitalité. Mais l’hospitalité n’est pas d’usage chez nous, nous n’avons pas besoin d’hôtes.
Un peu remonté par son sommeil, l’oreille plus nette qu’auparavant. K. fut heureux de ces franches paroles. Il bougeait plus librement ; il s’appuyait sur sa canne et allait tantôt ici, tantôt là, il s’approcha de la femme étendue dans le fauteuil ; il était d’ailleurs physiquement le plus grand de toute la salle.
– Certainement, dit-il, qu’avez-vous besoin d’hôtes ? De temps en temps pourtant cela peut arriver, par exemple, avec moi, l’arpenteur.
– Je ne sais pas, dit l’homme lentement ; si l’on vous a fait venir c’est sans doute qu’on a besoin de vous, je pense que c’est une exception, mais nous, qui sommes de petites gens, nous nous en tenons à la règle, vous ne pouvez nous en vouloir.
– Certainement, dit K., je ne vous dois que des remerciements à vous et à tous ceux d’ici.
Et, à la grande surprise de tous, il se retourna littéralement d’un bond et se trouva devant la femme. Elle se mit à regarder K. de ses yeux bleus et fatigués ; le châle de soie qu’elle portait sur la tête lui retombait jusqu’au milieu du front, le nourrisson dormait contre son sein.
– Qui es-tu ? demanda K.
D’un air de mépris dont on ne savait s’il s’adressait à K. ou à sa propre réponse, elle dit : « Une femme du Château ».
Cette scène n’avait demandé qu’un instant ; mais K. avait déjà un homme à droite et l’autre à gauche, et, comme s’il n’y avait plus eu d’autre moyen de se faire comprendre, on le traîna jusqu’à la porte sans mot dire mais avec toute la force possible. Le vieux en parut heureux, car on le vit battre des mains. La laveuse riait aussi près des enfants qui s’étaient mis à faire soudain un tapage fou.
K. se trouva bientôt dans la rue, les hommes le surveillaient du seuil. La neige avait recommencé, pourtant l’air paraissait moins trouble. L’homme à la grande barbe cria impatiemment :
– Où voulez-vous aller ? Ici c’est le chemin du Château, et là celui du village.
K. ne lui répondit pas, mais il dit à l’autre, qui, malgré son embarras, semblait le plus abordable :
– Qui êtes-vous ? Qui dois-je remercier ?
– Je suis, lui fut-il répondu, le maître tanneur Lasemann, mais vous n’avez personne à remercier.
– Bien, dit K…, peut-être nous retrouverons-nous.
– Je ne crois pas, dit Lasemann.
À ce moment l’homme à la grande barbe cria en élevant la main :
– Bonjour Arthur, bonjour Jérémie !
K. se retourna ; il y avait donc quand même des hommes dans les rues de ce village !
Deux jeunes gens venaient du côté du Château ; ils étaient de taille moyenne et très sveltes tous deux, vêtus d’habits collants, et leurs visages se ressemblaient beaucoup. Leur teint était d’un brun foncé, mais le noir de leurs barbes en pointe tranchait quand même violemment sur ce ton. Ils marchaient à une vitesse qui étonnait dans une telle neige, leurs minces jambes se mouvaient au même pas.
– Qu’avez-vous ? cria l’homme à la grande barbe. On ne pouvait, tant ils allaient vite, se faire entendre d’eux qu’en criant ; ils ne s’arrêtèrent pas.
– Aux affaires, lancèrent-ils en souriant.
– Où ?
– À l’auberge.
– J’y vais aussi, cria soudain K., plus fort que tous les autres ; il avait grande envie de se faire accompagner par les deux jeunes gens ; il ne lui semblait pas que leur connaissance pût devenir bien avantageuse, mais ce devait être de bons compagnons dont la société serait réconfortante. Ils entendirent les paroles de K. mais se contentèrent de faire un signe de tête et disparurent.
K. restait toujours dans sa neige ; il n’était pas tenté d’en retirer ses pieds qu’il eût fallu y replonger un peu plus loin ; le maître tanneur et son compagnon, satisfaits de l’avoir définitivement expédié, rentrèrent lentement dans la maison par la porte entrouverte en retournant fréquemment la tête pour jeter un regard sur lui, et K. resta seul au milieu de la neige qui l’enveloppait. « Ce serait l’occasion, se dit-il, de me livrer à un petit désespoir, si je me trouvais là par l’effet d’un hasard et non de par ma volonté ».
Ce fut alors que, dans le mur de la petite maison de gauche, une minuscule fenêtre s’ouvrit qui avait paru d’un bleu foncé, peut-être sous l’effet de la neige, tant qu’elle était restée fermée et qui était si minuscule en vérité que, même ouverte maintenant, elle ne laissa pas voir tout le visage de la personne qui regardait, mais seulement ses yeux.
– Il est là, dit la voix tremblante d’une femme.
– C’est l’arpenteur, dit une voix d’homme.
Puis l’homme vint à la fenêtre et demanda, sans brutalité, mais cependant sur le ton de quelqu’un qui tient à ce que tout soit en ordre devant sa porte :
– Qui attendez-vous ?
– Un traîneau qui me prenne, dit K.
– Il ne passe pas de traîneau ici, dit l’homme, il n’y a aucune circulation.
– C’est pourtant la route qui mène au Château ! objecta K.
– Peu importe, dit l’homme avec une certaine cruauté, on n’y passe pas.
Puis ils se turent tous deux. Mais l’homme réfléchissait sans doute à quelque chose, car il gardait sa fenêtre ouverte : il en sortait de la fumée.
– Un mauvais chemin, dit K. pour lui venir en aide.
Mais l’homme se contenta de répondre :
– Évidemment.
Il ajouta pourtant au bout d’un instant :
– Si vous voulez je vous emmènerai avec mon traîneau.
– Oui, faites-le, je vous prie, répondit K. tout heureux, combien me demanderez-vous ?
– Rien, dit l’homme…
K. fut très étonné.
– Vous êtes bien l’arpenteur ? dit l’homme, vous appartenez au Château ! Où voulez-vous donc aller ?
– Au Château, fit K. hâtivement.
– Alors je ne vous prends pas, dit l’homme aussitôt.
– J’appartiens pourtant au Château, dit K. en reprenant les paroles propres de l’homme.
– Ça se peut, dit l’homme sur le ton d’un refus.
– Conduisez-moi alors à l’auberge, dit K.
– Bien, dit l’homme, j’amène tout de suite mon traîneau.
Rien de bien aimable en tout cela, on eût plutôt été tenté d’y voir le souci égoïste, anxieux et presque pédantesque d’éloigner K. du seuil de cette maison.
La porte de la cour s’ouvrit, livrant passage à un traîneau léger, complètement plat, sans aucun siège, tiré par un petit cheval fragile et suivi de l’homme, un être voûté, faible, boiteux, avec une tête maigre et rouge d’enrhumé qui paraissait toute petite dans l’écharpe de laine qui l’enveloppait étroitement. L’homme était visiblement malade, et il était pourtant sorti rien que pour pouvoir éloigner K. K. y fit une allusion mais l’homme secoua la tête. K. apprit seulement qu’il avait affaire au voiturier Gerstäcker et que si l’homme avait pris cet incommode traîneau c’était parce que celui-là se trouvait prêt et qu’il eût fallu trop de temps pour en amener un autre
– Asseyez-vous, dit le voiturier en indiquant du fouet l’arrière du traîneau.
– Je vais m’asseoir près de vous, dit K.
– Je m’en irai, dit Gerstäcker.
– Pourquoi donc ? demanda K.
– Je m’en irai, répéta Gerstäcker et il fut prit d’un tel accès de toux qu’il dut se camper les jambes écartées dans la neige et se cramponner des deux mains au bord du traîneau.
K. ne dit plus rien, s’assit sur l’arrière du traîneau, la toux se calma petit à petit et ils partirent.
Là-haut, le Château, déjà étrangement sombre, que K. avait espéré atteindre dans la journée, recommençait à s’éloigner. Mais, comme pour saluer K., à l’occasion de ce provisoire adieu, le Château fit retentir un son de cloche, un son ailé, un son joyeux, qui faisait trembler l’âme un instant : on eût dit – car il avait aussi un accent douloureux – qu’il vous menaçait de l’accomplissement des choses que votre cœur souhaitait obscurément. Puis la grande cloche se tut bientôt, relayée par une petite qui sonnait faible et monotone, peut-être là-haut elle aussi, peut-être au village déjà. Ce drelindin convenait d’ailleurs mieux au lent voyage que faisait K. en compagnie de ce voiturier miteux mais inexorable.
– Écoute, lui dit K. soudain – ils n’étaient plus loin de l’église, le chemin de l’auberge était tout proche, K. pouvait déjà se risquer – je suis très étonné que tu oses prendre sous ta propre responsabilité de me voiturer ainsi à travers le pays, en as-tu bien le droit ?
Gerstäcker ne s’inquiéta pas de cette question et continua à marcher tranquillement à côté de son petit cheval.
– Eh ! cria K., et, ramassant un peu de neige sur le traîneau, il en fit une boule qu’il lança sur Gerstäcker. Il atteignit le voiturier en pleine oreille. Gerstäcker s’arrêta et se retourna ; mais lorsque K. le vit si près de lui – le traîneau avait continué à avancer légèrement – lorsqu’il vit cet être courbé, cette silhouette pour ainsi dire maltraitée, ce mince visage rouge et fatigué aux joues dissymétriques, l’une plate, l’autre tombante, cette bouche ouverte d’attention où ne restaient que quelques dents perdues, il ne put que répéter avec un ton de pitié ce qu’il avait d’abord dit méchamment : Gerstäcker ne serait-il pas puni de l’avoir transporté ?
– Que veux-tu ? demanda Gerstäcker sans comprendre ; il n’attendit d’ailleurs pas de réponse, il cria : « Hue ! » au petit cheval et ils poursuivirent leur route.
Franz Kafka
le Château / 1924
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