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Lettre à Nora (1) / James Joyce

2 décembre 1909 44 Fontenoy Street, Dublin.
Ma chérie. Je devrais commencer par te demander pardon, peut-être, pour la lettre extraordinaire que je t’ai écrite hier soir. Tandis que je l’écrivais, ta lettre était devant moi et mes yeux étaient fixés, comme ils le sont maintenant encore, sur un certain mot. Il y a quelque chose d’obscène et de lubrique dans l’aspect même des lettres. Sa sonorité aussi est pareille à l’acte lui-même, bref, brutal, irrésistible et satanique.
Chérie, ne t’offense pas de ce que je t’ai écrit. Tu me remercies du beau nom que je t’ai donné. Oui, ma chérie, c’est un beau nom: « Ma belle fleur sauvage des haies ! Ma fleur bleu-nuit inondée de pluie ! » Tu vois que je suis encore un peu poète. Je te donne aussi un très joli livre en cadeau : et c’est le cadeau d’un poète à la femme qu’il aime. MAIS, tout à côté et à l’intérieur de cet amour spirituel que j’ai pour toi, existe aussi un désir sauvage, bestial, de chaque pouce de ton corps, de chacune de ses parties secrètes et honteuses, de chacune de ses odeurs et de ses actions. Mon amour pour toi me permet de prier l’esprit de la beauté et de la tendresse éternelles reflété dans tes yeux ou de te jeter sous moi sur ce ventre que tu as si doux et de te baiser par derrière, comme un porc besognant une truie, me faisant gloire de la sueur empuantie qui monte de ton cul, de la honte étalée que proclament ta robe troussée et tes culottes blanches de petite fille, et de la confusion que disent assez tes joues brûlantes et tes cheveux en bataille.
Il me permet d’éclater en sanglots de pitié et d’amour pour une parole à peine, de trembler d’amour pour toi en entendant tel accord ou telle cadence musicale, ou bien d’être couché avec toi tête-bêche, sentant tes doigts me caresser et me chatouiller les couilles ou fichés en moi par derrière, et tes lèvres chaudes suçant ma bite, tandis que ma tête est coincée entre tes grosses cuisses, mes mains serrant les coussins ronds de ton cul et ma langue léchant avidement dans ton con rouge et dru. Je t’ai appris à presque te pâmer en écoutant ma voix chanter ou murmurer à ton âme la passion, la peine et le mystère de la vie, et en même temps je t’ai appris à me faire des signes orduriers des lèvres et de la langue, à me provoquer par des attouchements et des bruits obscènes, et même à accomplir en ma présence l’acte corporel le plus honteux et le plus dégoûtant. Tu te souviens du jour où tu as relevé tes vêtements et m’a laissé me coucher au- dessous de toi pour te regarder en pleine action ? Tu eus honte alors de croiser seulement mon regard.
Tu es à moi, ma chérie, à moi ! Je t’aime. Tout ce que je viens d’écrire, c’est quelques instants seulement de folie bestiale. La dernière goutte de semence vient à peine de gicler dans ton con, que cette folie a pris fin, et mon amour sincère pour toi, l’amour de mes poèmes, l’amour de mes yeux pour tes yeux étranges et tentateurs, vient souffler sur mon âme comme un vent d’épices. Ma bite est encore chaude, raide, tremblante de la dernière poussée brutale qu’elle t’a donnée, que l’on entend une hymne légère monter des sombres cloîtres de mon cœur, chantant mon adoration tendre et pitoyable.
Nora ma chérie fidèle, ma petite canaille d’écolière aux yeux doux, sois ma putain, ma maîtresse, autant qu’il te plaira (ma petite maîtresse branleuse ! ma petite putain à baiser !) tu es toujours ma splendide fleur sauvage des haies, ma fleur bleu-nuit inondée de pluie.
Jim.
James Joyce
Lettre à Nora / 1909
lire aussi lettre 2 et 3
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Dubliners / The Dead / James Joyce / John Huston

Il faisait à peine jour. Une lumière morne, jaunâtre, se maintenait au-dessus des maisons et de la rivière, le ciel semblait descendre. On marchait sur la neige fondue, il n’en restait que quelques traînées sur les toits, les parapets du quai et les balustrades. La lumière des réverbères rougeoyait encore dans l’air brumeux et par-delà la rivière le palais de justice se détachait menaçant contre le ciel lourd. Elle marchait en avant avec M. Bartell d’Arcy, ses souliers empaquetés dans un papier brun, serré sous son bras, et ses mains retroussant sa jupe pour la préserver de la boue. Toute grâce avait disparu de son allure, mais les yeux de Gabriel brillaient encore de bonheur. Le sang bouillonnait dans ses veines et à travers son cerveau les pensées se pressaient fières, joyeuses, tendres, chevaleresques.
Elle marchait devant lui, si légère et si droite, qu’il brûlait de la rejoindre sans bruit, de la saisir par les épaules et de lui murmurer à l’oreille quelque chose à la fois de sot et d’affectueux. Elle lui semblait si fragile qu’il aurait voulu la protéger d’un danger quelconque, puis se retrouver seul avec elle. Des moments de leur vie intime s’allumaient tout à coup comme des étoiles, dans son souvenir : à côté de sa tasse à déjeuner, il y avait une enveloppe mauve et il la caressait de la main ; des oiseaux gazouillaient parmi le lierre et la trame ensoleillée du rideau miroitait sur le parquet : il ne pouvait pas manger tant il était joyeux. Ils se tenaient tous deux sur la plateforme bondée et il lui glissait un billet dans le creux tiède de son gant. Il était dehors avec elle dans le froid, regardant à travers une fenêtre grillagée un homme qui soufflait des bouteilles au-dessus d’une fournaise. Il faisait très froid. Son visage qui embaumait l’air était proche du sien ; et tout à coup il cria à l’ouvrier :
– Le feu est chaud, monsieur ?
Mais le bruit de la fournaise empêchait l’homme d’entendre. Cela valait mieux ainsi. Il aurait pu répondre grossièrement. Une vague de joie encore plus tendre jaillit de son cœur et se répandit en un torrent chaud dans ses artères. Tels les feux caressants des étoiles, des moments de leur vie intime, que personne ne savait ni ne saurait jamais, s’allumaient dans son souvenir. Il aurait souhaité lui remémorer ces moments, lui faire oublier les années de leur morne existence conjugale et ne se souvenir que de leurs moments d’extase. Car les années, il le sentait, n’avaient fané ni son âme à lui, ni la sienne. Leurs enfants, ses œuvres, les soucis du ménage, n’avaient pas éteint complètement le tendre feu de leurs âmes. Dans une lettre qu’il lui avait écrite, il avait dit : « Pourquoi des mots comme ceux-ci me semblent-ils aussi vides, aussi froids ? Est-ce parce qu’il n’y a pas de mot qui soit assez tendre pour être votre nom ? »
Telle une musique lointaine, ces paroles écrites des années auparavant venaient à lui du passé. Il voulait être seul avec elle. Lorsque les autres seraient partis, lorsqu’elle et lui se retrouveraient dans la chambre d’hôtel, alors ils seraient seuls ensemble. Il l’appellerait doucement :
– Gretta !
Peut-être n’entendrait-elle pas tout de suite ; elle serait en train de se dévêtir. Puis quelque chose dans sa voix à lui la frapperait. Elle se retournerait et le regarderait…
Au coin de Wenetavern Street ils rencontrèrent une voiture. Il était heureux que son fracas lui évitât de parler. Elle regardait par la portière et semblait lasse. Les autres ne parlaient qu’à demi-mot, désignant quelque édifice ou quelque rue. Le cheval galopait péniblement sous le ciel nébuleux du matin, traînant derrière lui la vieille guimbarde bruyante, et de nouveau Gabriel se retrouvait auprès d’elle dans une voiture galo-pant pour prendre le bateau, filant à toute vitesse vers leur lune de miel.
Comme la voiture roulait sur le pont O’Connell, Miss O’Callaghan dit :
– On ne traverse jamais le pont O’Connell sans voir un cheval blanc, dit-on.
– Je vois un homme blanc cette fois, dit Gabriel.
– Où ? demanda M. d’Arcy.
Gabriel montra la statue que recouvraient des plaques de neige, puis il la salua familièrement de la tête et de la main.
– Bonne nuit, Daniel, fit-il gaiement.
Lorsque la voiture s’arrêta devant l’hôtel, Gabriel sauta dehors et, en dépit des protestations de M. d’Arcy, paya le cocher. Il lui donna un franc de pourboire. L’homme salua et dit :
– Je vous souhaite une année prospère.
– À vous de même, dit Gabriel cordialement.
Gretta s’appuya à son bras en sortant de la voiture et aussi pendant qu’elle se tenait sur le trottoir, souhaitant bonne nuit aux autres. Elle s’appuyait sur son bras avec autant de légèreté que lorsqu’elle avait dansé avec lui quelques heures auparavant. Il s’était senti fier et heureux alors, heureux qu’elle fût sienne, fier de sa grâce et de son épanouissement d’épouse. Mais maintenant, après le réveil de tant de souvenirs, au premier contact de son corps harmonieux, étrange et parfumé, il fut traversé d’une vague de sensualité aiguë. À la faveur du silence qu’elle gardait, il lui prit le bras et le serra contre lui ; et comme tous deux se tenaient devant la porte de l’hôtel, il sentit qu’ils s’étaient évadés de leur existence et de leurs devoirs quotidiens, de leur foyer et de leurs amis et qu’ils s’étaient enfuis, rayonnants et un peu fous, vers de nouvelles aventures.
Un vieil homme sommeillait dans le hall, assis sur une grande chaise à baldaquin. Il alluma une bougie dans le bureau et monta l’escalier le premier. Ils le suivaient en silence, leurs pas retombaient avec un bruit mat sur l’épais tapis. Elle gravissait l’escalier derrière le portier, la tête courbée par l’ascension, les épaules frêles ployant comme sous un poids, la jupe étroitement ramassée autour d’elle. Il aurait pu lui jeter les bras autour des hanches et la retenir, tant ses bras tremblaient du désir de s’emparer d’elle et seuls ses ongles incrustés dans ses mains continrent l’élan déréglé de son corps. Le portier fit une halte sur l’escalier pour fixer la bougie qui coulait. Eux aussi s’arrêtèrent à une marche de distance. Dans le silence, Gabriel entendait la cire fondue s’égoutter sur le plateau et son propre cœur battre contre ses côtes.
Le portier les conduisit le long d’un corridor et ouvrit une porte. Puis il fixa sa bougie branlante sur une table de toilette et demanda à quelle heure ils voulaient être réveillés le lendemain.
– À huit heures, dit Gabriel.
Le portier désigna le commutateur et bredouilla une excuse, mais Gabriel y coupa court.
– Nous ne voulons pas de lumière, il en vient bien assez de la rue. Dites donc, mon brave, ajouta-t-il, désignant la bougie, faites-nous le plaisir d’emporter ce bel objet.
Le portier reprit sa bougie, mais avec lenteur, une idée aus-si originale le surprenait. Puis il murmura un : « Bonne nuit », et sortit. Gabriel poussa le verrou.
Du réverbère, un rai de lumière livide s’allongeait à travers les fenêtres jusqu’à la porte. Gabriel jeta son pardessus et son chapeau sur un canapé et se dirigea vers la fenêtre. Il regarda dehors afin que son émotion s’apaisât un peu. Puis il se retourna et s’appuya contre la commode, le dos à la lumière. Elle avait ôté son chapeau et son manteau et se tenait devant une grande psyché dégrafant son corsage. Gabriel se tut quelques moments, l’observant, puis dit :
– Gretta !
Elle se détourna avec lenteur de son miroir et marcha vers lui dans le rai de lumière. Son visage paraissait si sérieux et si las que Gabriel ne put prononcer une parole. Non, ce n’était pas encore le moment.
– Vous paraissez fatiguée, dit-il.
– Je le suis un peu, répondit-elle.
– Vous ne vous sentez pas souffrante, ni faible ?
– Non, fatiguée, c’est tout.
Elle se dirigea vers la fenêtre et y demeura regardant au-dehors. Gabriel attendit encore, puis redoutant de se trouver à la merci de sa timidité, il dit brusquement :
– À propos, Gretta !
– Qu’y a-t-il ?
– Vous savez, ce pauvre garçon Malins, se hâta-t-il de dire.
– Oui. Eh bien ?
– Eh bien ! c’est un bon diable après tout, continua Gabriel sur un ton qui sonnait faux. Il m’a rendu le louis que je lui avais prêté et vraiment je ne m’y attendais pas. C’est dommage qu’il ne puisse pas éviter M. Browne, parce qu’au fond ce n’est pas un mauvais garçon.
Il tremblait à présent d’énervement. Pourquoi avait-elle l’air si absent. Il ne savait pas comment il pourrait commencer. Serait-elle ennuyée de quelque chose ? Si seulement elle pouvait se retourner ou aller à lui de son propre mouvement ! La prendre ainsi serait brutal. Non, il fallait tout d’abord apercevoir quelque ardeur dans ses yeux. Il brûlait de gouverner l’étrange état d’esprit où elle se trouvait.
– Quand lui avez-vous prêté cet argent ? demanda-t-elle après un temps.
Gabriel dut se maîtriser pour ne pas se répandre en injures sur le compte de ce sot de Malins et de son louis. Il brûlait d’adresser à Gretta un appel du fond de son être, de broyer son corps contre le sien, de la dominer. Mais il dit :
– Oh ! à la Noël, quand il a ouvert cette boutique de cartes postales dans Henry Street.
Il était pris d’une telle fièvre de rage et de désir qu’il ne l’entendit pas venir de la fenêtre. Elle s’arrêta devant lui un instant, le regardant avec des yeux étranges. Puis tout à coup, se dressant sur la pointe des pieds et lui posant légèrement les mains sur les épaules, elle l’embrassa.
– Vous êtes très généreux, Gabriel ?
Gabriel, tremblant, saisi de ravissement par ce baiser brusque et par l’inattendu de sa phrase, lui posa les mains sur la tête et se mit à lui caresser les cheveux, ses doigts l’effleurant à peine. Le lavage les avait rendus souples et brillants. Son cœur débordait de joie. Juste au moment où il l’avait souhaité, elle-même était venue à lui. Peut-être que ses pensées à elle avaient suivi le même cours que les siennes. Peut-être comprenait-elle le désir impétueux qui le possédait et c’était cela qui le disposait à l’abandon ? À présent qu’elle se rendait aussi facilement, il se demandait pourquoi il avait ressenti autant d’hésitation.
Il demeurait debout, lui tenant la tête entre les mains. Puis glissant vivement un bras autour de son corps et l’attirant à lui, il dit avec douceur :
– Gretta chérie, à quoi pensez-vous ?
Elle ne répondit pas, ne céda pas non plus complètement à la pression de son bras. Il répéta avec douceur :
– Dites-moi ce dont il s’agit, Gretta. Je crois savoir ce qu’il y a. Est-ce que je sais ?
Elle ne répondit pas aussitôt. Puis elle dit dans un flot de larmes :
– Oh ! je pense à cette chanson The Lass of Anghim.
Elle se dégagea et courut vers le lit, puis, jetant ses bras sur les barreaux, y cacha son visage. Gabriel demeura un instant pétrifié d’étonnement, puis il la suivit. Comme il passait devant le miroir, il se vit en pied ; le large plastron bombé de sa chemise, le visage dont l’expression l’intriguait toujours lorsqu’il l’apercevait dans la glace ; les lorgnons scintillants à la monture dorée. À quelques pas, il s’arrêta et dit :
– Eh bien quoi, cette chanson ? Pourquoi vous fait-elle pleurer ?
Elle leva la tête et s’essuya les yeux avec le dos de la main comme un enfant. Une inflexion, plus douce qu’il n’aurait voulu y mettre, passa dans sa voix.
– Pourquoi, Gretta ? demanda-t-il.
– Je pense à quelqu’un qui avait coutume de chanter cette chanson, il y a bien longtemps de cela !
– Qui était-ce ? demanda Gabriel en souriant.
– Quelqu’un que j’avais connu à Galway lorsque j’y vivais avec ma grand-mère, dit-elle.
Le sourire disparut sur la figure de Gabriel. Une sourde colère l’envahit de nouveau. Et le morne afflux de son désir se fit plus menaçant dans ses veines.
– Quelqu’un de qui vous étiez éprise ? s’enquit-il avec ironie.
– C’était un jeune homme que je connaissais, répondit-elle, appelé Michel Furey. Il chantait cette chanson The Lass of Anghim. Il avait une santé très délicate.
Gabriel demeurait silencieux. Il ne voulait pas qu’elle pût supposer qu’il portât un intérêt quelconque à ce garçon de santé délicate.
– Je le vois si bien, dit-elle un moment plus tard ! Les yeux qu’il avait ! de grands yeux sombres ! Et quelle expression ! Une expression !
– Oh ! alors, vous êtes amoureuse de lui ? dit Gabriel.
– J’allais me promener avec lui, dit-elle, lorsque j’étais à Galway.
Une pensée lui traversa l’esprit.
– Alors, c’est peut-être pourquoi vous vouliez aller à Galway avec la fille Ivors, dit-il froidement.
Elle le regarda, surprise :
– Pour quoi faire ? demanda-t-elle.
Sous son regard Gabriel se sentit gêné. Il haussa les épaules et dit :
– Que sais-je ? Pour le voir peut-être ?
Elle détourna la tête et considéra en silence la bande de lumière qui allait jusqu’à la fenêtre.
– Il est mort, dit-elle enfin. Il est mort à dix-sept ans. N’est-ce pas affreux de mourir aussi jeune ?
– Qu’est-ce qu’il faisait ? dit Gabriel toujours ironique.
– Il était dans une usine à gaz, dit-elle.
Gabriel s’est senti mortifié par l’inefficacité de son ironie et par l’évocation de cette figure d’entre les morts. Un garçon dans l’usine à gaz ! Cependant que Gabriel s’était nourri des souvenirs de leur vie intime à deux, souvenirs pleins de tendresse, de joie, de désir, elle le comparait à un autre. Il fut envahi par une conscience de lui-même qui s’accompagnait de honte. Il se vit un personnage ridicule, agissant comme un galopin pour ses tantes, un sentimental nerveux, bien intentionné, tenant des discours à des gens vulgaires et idéalisant ses appétits de pitié. Pauvre être pitoyable et bête, qu’il avait entrevu en passant devant la glace. Instinctivement il tourna encore plus le dos à la lumière de peur qu’elle ne vît la rougeur de honte qui lui brûlait le front.
Il s’efforça de conserver ce ton de froide interrogation, mais sa voix, lorsqu’il parla, se fit humble et indifférente.
– Je suppose que vous étiez amoureuse de ce Michel Furey, Gretta ? dit-il.
– J’étais au mieux avec lui dans ce temps-là.
Sa voix se faisait voilée et triste. Gabriel, comprenant maintenant combien il était vain de la mener au but qu’il s’était proposé, lui caressa la main et dit tristement lui aussi :
– Et de quoi est-il mort si jeune, Gretta ? Était-ce de phtisie ?
– Je crois qu’il est mort pour moi, répondit-elle.
Une terreur vague s’empara de Gabriel à cette réponse comme si, à l’heure même où il avait espéré triompher, quelque être invisible et vindicatif se levait, rassemblant dans son monde non moins vague des forces contre lui. Mais avec un effort de la raison, il se défit de cette idée et continua de lui caresser la main. Il cessa de l’interroger, car il sentit que d’elle-même elle allait parler. La main de Gretta, tiède et moite, ne répondait pas à sa pression, mais il continua néanmoins à la caresser, tout ainsi qu’il avait caressé sa première lettre en ce matin de printemps.
– C’était en hiver, dit-elle, à peu près au début de l’hiver où je devais quitter grand-mère pour rentrer ici, au couvent. Il était souffrant alors, dans une chambre meublée à Galway ; il ne lui était pas permis de sortir, et sa famille à Oughterard en fut avisée. Il déclinait, disait-on, ou quelque chose d’approchant. Je n’ai jamais su au juste.
Elle s’arrêta un instant et soupira.
– Pauvre garçon, dit-elle, il m’aimait beaucoup et c’était un garçon si doux. Nous sortions nous promener ensemble, vous savez bien, Gabriel, comme cela se fait à la campagne. Il comptait étudier le chant si sa santé le lui avait permis. Il avait une très belle voix, pauvre Michel Furey.
– Bien, et alors ? demanda Gabriel.
– Et alors lorsque arriva le moment où je devais quitter Galway et venir au couvent, il était bien plus mal et on ne me laissait pas le voir, alors je lui ai écrit lui disant que j’allais à Dublin et comptais revenir l’été suivant et que j’espérais le trouver mieux.
Elle se tut un moment pour raffermir sa voix, puis poursuivit :
– Alors dans la nuit qui précéda mon départ, j’étais dans la maison de ma grand-mère dans l’île des Nonnes en train de faire mes paquets et j’entendis le bruit du gravier jeté contre les vitres. La croisée ruisselait à tel point que je ne pouvais rien voir. Alors je descendis l’escalier en courant, telle que j’étais, et me faufilai par la porte de la maison dans le jardin et là, au fond du jardin, se tenait le pauvre garçon qui grelottait…
– Et vous ne lui avez pas dit de retourner chez lui ?
– Je l’ai supplié de rentrer sur-le-champ, qu’il prendrait la mort sous la pluie. Mais il disait qu’il ne voulait pas vivre. Je vois ses yeux si bien, si bien ! Il se tenait à l’extrémité du mur où il y avait un arbre.
– Et il est retourné chez lui ? demanda Gabriel.
– Oui, il est retourné chez lui. Et pas plus d’une semaine après que j’étais au couvent, il mourut et fut enterré à Oughte-rard d’où était sa famille. Oh ! le jour où j’ai appris qu’il était mort !
Elle s’arrêta, étouffant sous les pleurs, et, vaincue par l’émotion, elle se jeta sur son lit en sanglotant, le visage enfoui dans la courtine. Gabriel lui tint la main un moment encore, indécis, puis, n’osant empiéter sur son chagrin, la laissa retomber doucement et se dirigea sans bruit vers la fenêtre.
Elle s’était profondément endormie. Gabriel, appuyé sur son coude, regarda un moment, sans rancune, ses cheveux emmêlés, sa bouche entrouverte, écoutant sa respiration profonde. Ainsi elle avait eu ce roman dans sa vie : un homme était mort à cause d’elle. C’est à peine s’il souffrait à la pensée du maigre rôle qu’il avait joué, lui, son mari, dans sa vie à elle. Il la considérait tandis qu’elle dormait, comme s’ils n’avaient jamais vécu ensemble, en époux. Ses yeux s’attachèrent longtemps et avec curiosité à sa figure, à ses cheveux et en pensant à ce qu’elle avait dû être alors, au temps de sa beauté de jeune fille, une étrange comparaison, tout amicale, envahit son âme. Il n’aimait pas avouer, même à lui-même, que son visage ne retenait plus de beauté, mais il savait bien que ce n’était plus là le visage pour lequel Michel Furey avait bravé la mort.
Peut-être ne lui avait-elle pas tout raconté. Ses yeux errèrent vers la chaise sur laquelle elle avait jeté quelques-uns de ses vêtements. Le cordon d’un jupon pendait à terre. Une des bottines se tenait droite, le haut souple replié, l’autre était retombée sur le côté. Il fut surpris du tumulte de ses émotions d’une heure auparavant. Qu’est-ce qui les avait engendrées ? Le souper de ses tantes, son discours ridicule, le vin, la danse, la réunion burlesque au moment de se souhaiter une bonne nuit dans le hall, le plaisir d’une promenade le long de la rivière dans la neige ? Pauvre tante Julia ! elle aussi ne serait bientôt plus qu’une ombre auprès de l’ombre de Patrick Morkan et de son cheval. Il avait surpris cette même expression hagarde sur son visage, un instant, pendant qu’elle chantait Parée pour les no-ces. Bientôt peut-être, il serait assis dans ce même salon, vêtu de noir, son chapeau haut-de-forme sur les genoux. Les stores seraient baissés et tante Kate serait assise auprès de lui qui pleurerait et se moucherait, racontant comment Julia était morte. Il fouillerait dans son esprit pour trouver quelques paroles consolatrices et il n’en trouverait que de fortuites ou d’inutiles. Oui, oui, cela ne manquerait pas d’arriver sous peu.
L’atmosphère de la chambre lui glaçait les épaules. Il s’allongea avec précaution sous les draps et s’étendit à côté de sa femme. Un à un, tous ils devenaient des ombres. Mieux vaut passer hardiment dans l’autre monde à l’apogée de quelque passion que de s’effacer et flétrir tristement avec l’âge.
Il pensa comment celle qui reposait à ses côtés avait scellé dans son cœur depuis tant d’années l’image des yeux de son ami, alors qu’il lui avait dit qu’il ne voulait plus vivre.
Des larmes de générosité lui montèrent aux yeux. Il n’avait jamais rien ressenti d’analogue à l’égard d’aucune femme, mais il savait qu’un sentiment pareil ne pouvait être autre chose que de l’amour.
Des larmes coulèrent de ses yeux, et dans la pénombre il crut voir la forme d’un jeune homme debout sous un arbre, lourd de pluie. D’autres formes l’environnaient. L’âme de Gabriel était proche des régions où séjourne l’immense multitude des morts. Il avait conscience, sans arriver à les comprendre, de leur existence falote, tremblotante. Sa propre identité allait s’effaçant en un monde gris, impalpable : le monde solide que ces morts eux-mêmes avaient jadis érigé, où ils avaient vécu, se dissolvait, se réduisait à néant. Quelques légers coups frappés contre la vitre le firent se tourner vers la fenêtre. Il s’était mis à neiger. Il regarda dans un demi-sommeil les flocons argentés ou sombres tomber obliquement contre les réverbères. L’heure était venue de se mettre en voyage pour l’Occident. Oui, les journaux avaient raison, la neige était générale en toute l’Irlande. Elle tombait sur la plaine centrale et sombre, sur les collines sans arbres, tombait mollement sur la tourbière d’Allen et plus loin, à l’occident, mollement tombait sur les vagues rebelles et sombres du Shannon. Elle tombait aussi dans tous les coins du cimetière isolé, sur la colline où Michel Furey gisait enseveli. Elle s’était amassée sur les croix tordues et les pierres tombales, sur les fers de lance de la petite grille, sur les broussailles dépouillées. Son âme s’évanouissait peu à peu comme il entendait la neige s’épandre faiblement sur tout l’univers comme à la venue de la dernière heure sur tous les vivants et les morts.
James Joyce
Dubliners / The Dead / 1914

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The Dead (Gens de Dublin) / John Huston d’après James Joyce / 1987
avec Anjelica Huston et Donald McCann

Molly Bloom / James Joyce

(…) c’est pour vous que le soleil brille comme il me disait le jour où nous étions couchés dans les rhododendrons à la pointe de Howth avec son complet de tweed gris et son chapeau de paille le jour que je l’ai amené à me parler mariage oui d’abord je lui ai passé le morceau de gâteau au cumin que j’avais dans la bouche et c’était une année bissextile comme cette fois-ci oui il y a 16 ans de ça mon Dieu après ce long baiser j’en avais presque perdu le souffle oui il a dit que j’étais une fleur de la montagne oui c’est bien ça que nous sommes des fleurs tout le corps d’une femme oui pour une seule fois il a dit quelque chose de vrai et c’est pour vous que le soleil brille aujourd’hui oui c’est pour ça qu’il m’a plu parce que je voyais qu’il comprenait ou qu’il sentait ce que c’est qu’une femme et je savais que je pourrais toujours en faire ce que je voudrais et je lui ai donné tout le plaisir que j’ai pour l’amener à me demander de dire oui et d’abord je ne voulais pas répondre je ne faisais que regarder la mer et le ciel je pensais à tant de choses qu’il ne savait pas à Mulvey et M. Stanhope et Hester et à père et au vieux capitaine Groves et aux marins qui jouaient à pigeon-vole et à saute-mouton et à pète-en-gueule comme ils l’appelaient sur la jetée et la sentinelle devant la maison du gouverneur avec la machine autour de son casque blanc pauvre bougre à moitié grillé et les petites Espagnoles qui riaient avec leurs châles et leurs grands peignes et la criée le matin les Grecs et les Juifs et les Arabes et dieu sait qui encore des gens de tous les bouts de l’Europe et Duke Street et le marché à la volaille tout gloussant devant chez Larby Sharon et les pauvres bourricots qui trébuchaient à moitié endormis et les types vagues dans leurs manteaux qui formaient sur les marches à l’ombre et les grandes roues des chariots pour les taureaux et le vieux château vieux de centaines de siècles oui et ces beaux Arabes tout en blanc avec des turbans qui sont comme des rois qui vous demandent de vous asseoir dans leur petite boutique de rien et Ronda et les vieilles fenêtres des posadas de deux yeux de feu derrière le treillage pour que son amoureux embrasse les barreaux et les cafés entrouverts la nuit et les castagnettes et la nuit que nous avons manqué le bateau à Algésiras le veilleur qui faisait sa ronde serein avec sa lanterne et O cet effrayant torrent tout au fond O et la mer la mer écarlate quelquefois comme du feu et les glorieux couchers de soleil et les figuiers dans les jardins de l’Alameda et toutes les ruelles bizarres et les maisons roses et bleues et jaunes et les roseraies et les jasmins et les géraniums et les cactus de Gibraltar quand j’étais jeune fille et une fleur de la montagne oui quand j’ai mis la rose dans mes cheveux comme les filles Andalouses ou en mettrai-je une rouge oui et comme il m’a embrassée sous le mur mauresque je me suis dit après tout aussi bien lui qu’un autre et alors je lui ai demandé avec les yeux de demander encore oui et alors il m’a demandé si je voulais oui dire oui ma fleur de la montagne et d’abord je lui ai mis mes bras autour de lui oui et je l’ai attiré sur moi pour qu’il sente mes seins tout parfumés oui et son coeur battait comme fou et oui j’ai dit oui je veux bien Oui.
James Joyce
Ulysse / 1914-1921
Molly Bloom / James Joyce dans Eros danae

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