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La résistance en morceaux / Elias Jabre / Valentin Schaepelynck / Marco Candore / Chimères n°71, Dedans-Dehors 2

« J’ai volé trop loin dans l’avenir : un frisson d’horreur m’a assailli.
Et lorsque j’ai regardé autour de moi, voici, le temps était mon seul contemporain.
Alors je suis retourné, fuyant en arrière – et j’allais toujours plus vite : c’est ainsi que je suis venu auprès de vous, vous les hommes actuels, je suis venu dans le pays de la civilisation.
Pour la première fois, je vous ai regardés avec l’œil qu’il fallait, et avec de bons désirs : en vérité je suis venu avec le cœur languissant.
Et que m’est-il arrivé ? Malgré le peu que j’ai eu – j’ai dû me mettre à rire ! Mon œil n’a jamais rien vu d’aussi bariolé !
Je ne cessai de rire, tandis que ma jambe tremblait et que mon cœur tremblait, lui aussi : « Est-ce donc ici le pays de tous les pots de couleurs ? » – dis-je.
Le visage et les membres peinturlurés de cinquante façons : c’est ainsi qu’à mon grand étonnement je vous voyais assis, vous les hommes actuels !
Et avec cinquante miroirs autour de vous, cinquante miroirs qui flattaient et imitaient votre jeu de couleurs !
En vérité, vous ne pouviez porter de meilleur masque que votre propre visage, hommes actuels ! Qui donc saurait vous – reconnaître ?
Barbouillés des signes du passé que recouvrent de nouveaux signes : ainsi que vous êtes bien cachés de tous les interprètes !
Et si l’on savait scruter les entrailles, à qui donc feriez-vous croire que vous avez des entrailles ? Vous semblez pétris de couleurs et de bouts de papier collés ensemble.
Tous les temps et tous les peuples jettent pêle-mêle un regard à travers vos voiles ; toutes les coutumes et toutes les croyances parlent pêle-mêle à travers vos attitudes.
Celui qui vous ôterait vos voiles, vos surcharges, vos couleurs et vos attitudes n’aurait plus devant lui que de quoi effrayer les oiseaux.
En vérité, je suis moi-même un oiseau effrayé qui, un jour, vous a vus nus et sans couleurs ; et je me suis enfui lorsque ce squelette m’a fait des gestes d’amour. »

Friedrich Nietszche
Du pays de la civilisation in 
Ainsi parlait Zarathoustra

Dans ce chaos peinturluré, il n’y a d’autre recours que la posture narcissique consistant à tirer son épingle du jeu au nom d’un « Moi » global, aussi morcelé soit-il, fantôme d’unité retrouvée tout en étant décomposé par les milliers de lieux et de discours qui le tiraillent (et auquel il ne croit pas) à défaut de réussir à bâtir un agencement à partir d’énoncés désirants.
Le foyer de l’individualisme, c’est l’incapacité de croire à quoique ce soit au-delà des limites de son « Moi » : le narcissisme d’un être évidé (Stirner, l’Unique et sa propriété). Mais il croit encore en Dieu, puisqu’il croit encore en son Moi, aussi vide qu’il lui paraisse.
Un Moi « total » (totalisant, totalisé) traversé de tous les flux du capitalisme : chaînon polymorphe de la Matrice : précaire, salarié, propriétaire, auto-entrepreneur, militant, indifférent, étranger, inactuel, actionnaire, révolté, blasé, sarcastique, ennuyé, rêveur, déterminé, loser, zombie etc, nous sommes débités par petits bouts, c’est donc en morceaux que nous résistons.
L’Armée des ombres de Melville met en lumière la résistance héroïque d’hommes et de femmes dans un monde devenu indigne. La violence des résistants les ronge eux-mêmes, notamment lorsqu’ils décident d’exécuter celui des leurs qui les a donnés. Face au pouvoir barbare de l’occupation et de Vichy, la réplique se doit d’être aussi radicale : ne pas hésiter à exécuter les traîtres, si atroce que soit le geste justicier. C’est également une société où derrière la façade de vies ordinaires, se vivent des identités clandestines formant communauté autour de l’œuvre de résistance : « Je ne l’avais croisée que quelques minutes, et elle me semblait plus proche que mon frère que j’aimais pourtant toujours autant » ; résistance et sens de l’honneur où surmoi et idéal du moi se conjuguent au service d’une valeur transcendante dans un projet commun. Rendre sa dignité à une nation incarnée par de Gaulle qui décorera le chef des résistants : structure hiérarchique, verticale et paternaliste qui renvoie à la structure de l’ennemi et de son Führer. Mois capables de douter de leur combat, peut-être sans issu, mais ne doutant jamais de la plénitude de leur Moi.
Politique-people, camps pour sans-papiers, hyper-médias, catastrophisme écologique, modes d’existence calés sur la marchandise, etc. : aujourd’hui également, notre temps pourrait être qualifié d’indigne, mais nous utilisons le conditionnel, car nous en sommes moins sûr : nous avons avalé tant de couleuvres que nous avons perdu le sens un peu théâtral de l’indignation. Nous sommes en paix, dit-on aussi, ça n’a donc rien à voir.
La barbarie a donc pris des formes nouvelles et l’ennemi bien cadré de l’époque a perdu ses traits. Il se déplace désormais sur tous les visages jusqu’à parfois s’emparer du nôtre quelques instants ou bien une tranche de vie. Les résistants jouaient double jeu, mais ils savaient de quel côté ils se trouvaient – même les brouilleurs de frontières qui essayaient de sauver leur amour-propre avec leur peau. Nous ne jouons plus double jeu : nous avons une multitude de visages et sur ces multiples visages, une multitude de masques circulent, et seuls les plus naïfs pensent qu’ils demeurent toujours du bon côté. Il devient évident que le moi a disparu – alors même qu’il semble avoir partout triomphé.
Inévitable déconfiture du moi suivie de sa dissolution puisque le « dedans » n’est que le reflet du « dehors », et quiconque tentera de préserver un dedans en vivant en dehors du bocal ou contre lui, s’évidera. Or le dehors est à notre image, déconstruit, et même décomposé : ainsi les discours qui l’habillent sont en lambeaux.
Alors, s’il s’agissait de monter de nouveaux noyaux de création, et, au lieu d’y engager tout notre être avant d’abandonner le navire ou de tuer les autres, si nous nous engagions désormais… en morceaux : pratiques communes du dissensus. La politique consisterait à trouver des moyens de ne pas s’entendre ensemble, dans des espaces temporaires et à chaque fois renouvelés : anarchie couronnée, règne des incompossibles !
Se battre dans des espaces morcelés, les multiplier ailleurs avec d’autres morceaux d’autres individus, sous d’autres agencements pour que des lignes transverses les traversent à leur tour et renouvellent d’autres énoncés : résistance en morceaux, pour et par de nouvelles formes de clandestinité, créant des espaces proliférants, insaisissables.
Dessiner des contours mouvants pour accueillir nos singularités actives, nos implications, plis et replis de pratiques, de concepts, pour ouvrir des échappées.
Car vingt ans après la « chute » d’un célèbre Mur, le capitalisme total-démocrate strie l’espace de tous ses murs archéo-high-tech, formant la carte impossible-impensable d’un corps plein schizophrénique : murs de l’asile, de l’école, de la prison, de tous ces équipements collectifs de contrôle qui s’abattent sur notre désir pour notre bien : on serait perdus sans eux ! Paradoxe (?) d’un monde désormais sans « dehors » qui pourtant le fantasme en permanence : l’ennemi, plus que jamais, est intérieur. Et hors comme derrière les murs, il y a toute la série des petits enfermements, des sales petits secrets, des compromis que chacun passe avec lui-même pour que jamais la parole ou l’écriture ne rencontrent une pensée du dehors – et le dedans préoccupé du mythe de sa propre identité il faudra le défoncer à coup de mariages gris, d’hybridations et de transes, de vocations définitivement migratoires, de droit au logement, au travail et au non-travail, à la communauté et à la solitude, à la raison et à la folie.
Dedans-dehors, 2 : le « - » qui relie les deux mots fait signe vers quelque chose, un branchement, une connexion d’hétérogènes, une écriture en quête de ce qui la borde et la déborde, le liant, la relation, ce qu’on ne voit pas, qu’on ne quantifie pas, qu’on ne cote pas (Oury : combien ça coûte, un sourire ?), ce qui assemble les éléments de la chimère qui dans nos têtes fait résonner la possibilité d’une clinique, d’une politique qui soient l’affaire de tous, c’est-à-dire de toutes nos minorités, la (schizo)analyse infinie de nos aliénations et de nos désirs.
« Moi qui le plus souvent ai manqué d’indépendance, j’ai une soif infinie d’autonomie, d’indépendance, de liberté dans toutes les directions (…). Tout lien que je ne crée pas moi-même, fût-ce contre des parties de mon moi, est sans valeur, il m’empêche de marcher, je le hais ou je suis bien près de le haïr. »
(Kafka, lettre à Félice Bauer, 16 octobre 1916)
Elias Jabre / Valentin Schaepelynck / Marco Candore
Chimères n°71 : Dedans-Dehors, 2 / à paraître en janvier 2010
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Au sommaire du numéro 71 de Chimères :
Concept
Remi Hess Sur la théorie des moments – Explorer le possible
Frank Jablonka Déconstruction de l’identité nationale d’Etat dans le rap et le contre-modèle du Sud
Monique Sélim et Anne Querrien Vers des normes sexuelles globales
Terrain
Anne Ducloux Tyrannie domestique et clientélisme au féminin : enjeux de pouvoirs entre femmes à Samarcande
Sandrine Aumercier le Galop de l’histoire
Monique Sélim Echos de crise
Politique
Françoise Attiba la Part de l’incomptable
Mario Blaise et Elizabeth Rossé Tous addicts et toujours pas heureux ?
Roger Ferreri Contre la rétention de sûreté – Pour une séparation de la science et de l’État
Clinique
Patrick Chemla Au-delà de l’Utopie, une posture subversive
Florent Gabarron Politique psychanalytique : entre clinique institutionnelle et schizo-analyse
Miguel Matrajt la Comitragédie de Baltasar – Neurosciences et psychanalyse
Esthétique
René Schérer Empreintes et diffraction
Fiction
Sébastien Boussois Coréam
Daniel Cabanis Absents qui ont raison
Luis de Miranda Fluxx
Anne-Marie Faux l’Un seul, peut-être – De quelques figures instituées du chaque 1 chez soi
Agencement
Gonzague de Montmagner Insectes urbains
LVE
Manola Antonioli Luis de Miranda : Une vie nouvelle est-elle possible ?

Love Boat : Eloge (s) de l’amour / Alain Badiou / Elias Jabre / Jean-Luc Godard

1 : ELOGE DE L’AMOUR… ET DE LA MEMOIRE / Elias Jabre
Les vieillards ne veulent pas le temps, car ils ont peur de déchoir…
Dans l’amour, il y a trois âges : la jeunesse, l’âge adulte et la vieillesse.
Edgar rappelle qu’il y a également quatre moments : « la rencontre, la passion amoureuse, la séparation, les retrouvailles. »
Edgar auditionne une vieille actrice qui joue le troisième âge de l’amour. Elle récite : « Ça dépend de l’idée que je me fais encore de moi. Quelqu’un qui a pour projet d’aller encore de l’avant, implique dans son précédent moi, le moi qui n’est plus, et il se désintéresse. Par contre, le projet de certains refuse le temps, et un lien solidaire très fort avec le passé s’établit. C’est le cas de presque tous les vieillards. Ils ne veulent pas le temps, car ils ont peur de déchoir chacun, en son moi intérieur. »
Dans la deuxième partie, Edgar répète ces mêmes mots deux ans plus tôt au vieux résistant figé dans son passé :
« Qui va décider si notre passé est vivant ou pas ? » demande le vieil homme.
- Ça dépend de ce que vous pensez, vous. Celui qui a pour projet d’aller encore de l’avant définit son ancien moi comme un moi qu’il n’est plus. Au contraire, le projet de certains implique le refus du temps, une étroite solidarité avec le passé. La plupart des vieillards sont dans ce cas. Ils refusent le temps parce qu’ils ont peur de déchoir. Chacun garde la conviction d’être demeuré immuable. Mais dans quelle mesure la mémoire nous permet-elle de récupérer nos vies ? » répond Edgar.
De même, Berthe demandera à sa grand-mère : « Il y a une question que je n’ai jamais osé poser, à grand-papa, non plus. Pourquoi vous avez gardé votre nom de bataille, et pas le vrai (…) Vous vous appelez encore Bayard. Pendant la guerre, oui, mais après ? »
Bayard, nom héroïque de chevalier… La vieille femme ne répond pas.
Ce passage entre en résonance avec le temps présent qui semble arrêté. Peut-être peut-on déceler un indice de cette glaciation ?
Si l’on reprend les quatre moments de l’amour, il semble que ces vieillards aient été saisis d’une telle passion pour leur moi héroïque de résistants (deuxième moment de l’amour), qu’ils n’auraient jamais réussi à passer le moment de la séparation. Et comme si ce refus de la séparation avait entravé le mouvement en empêchant les générations suivantes d’exister, le référent ultime restant cette période glorieuse qui aurait émasculé tout devenir.
Lorsque Edgar arrive chez le couple de vieux résistants, des américains débarquent au même moment leur racheter leurs souvenirs afin d’en faire un film.
Les deux vieux semblent alors les représentants d’un peuple immobile qui n’a jamais su se défaire de son histoire. Ils ont perdu leurs enfants qui se sont suicidés après 68 et voient aujourd’hui un monde sans mémoire qui fonctionne sur les images de leur passé. Passé qu’ils vendent à présent à Hollywood pour retrouver un peu de couleur ou gagner un peu d’argent.
Cette impossibilité de la séparation avec cette tranche d’héroïsme ou simplement cette longue digestion naturelle semble avoir vitrifié le temps, quelles que soient les poussées de désir des générations suivantes. Car jusqu’à présent, les valeurs de notre temps restent perpétuées par ces images de résistance. Des images mortes de héros du passé qui ont donné leurs noms à des rues que les passants ont oublié….
Un monde qui a perdu la mémoire…
Tout au long du film, Godard incruste des mots sur fond noir qui scandent l’histoire.
Eloge de l’amour… de quelque chose,… de quelque chose… de quelque chose… La locution « de quelque chose » réapparaît régulièrement, comme si le titre lui-même cherchait à se souvenir de quoi…
Mais qu’est-ce qui a été perdu ? La mémoire de l’amour ? Ou la mémoire de la mémoire ?
Eloge de l’amour est un éloge de l’amour de la mémoire, comme si l’un n’allait pas sans l’autre.
Dés le début de la première partie, Edgar demande à une jeune fille qui passe le casting, si elle se souvient des noms des personnages qu’elle doit jouer :
« - Vous vous souvenez des noms ?
- Non, je ne sais plus du tout. »
répond la jeune actrice.
Le film commence et se termine avec la même réplique. On entend, en effet, pendant le générique de fin qui boucle la deuxième partie, Edgar répéter cette phrase qui fait ainsi la jonction avec la première partie (chronologiquement inversée).
« - Vous vous souvenez des noms ? Ou peut-être qu’on l’avait pas dit. Peut-être qu’on l’avait pas dit. Peut-être qu’on l’avait pas dit », répète la voix désabusée d’Edgar, et le film s’achève.
Tous les acteurs ou comédiens qu’Edgar rencontrera semblent souffrir de la même amnésie.
Il demandera à l’un d’entre eux venu lire un passage du Bleu du ciel : « Vous avez entendu parler de cet écrivain ? – Bataille ? non. »
L’acteur lira son texte avec emphase, comme un héros de spectacle, et Edgar de conclure, comme à chaque fois : « Non, ça n’ira pas ».
Ce dernier lui demande « Mais pourquoi ? ». La réponse d’Edgar : « Je l’ai déjà dit, un adulte, ça n’existe pas », comme si ces acteurs n’étaient pas à la hauteur de son projet, étant juste capables de jouer des rôles, mais non d’incarner ses personnages.
Une autre actrice essuiera sa colère : « Il faut apprendre à lire, Madame, ou à dire, ou apprendre à écouter ». Puis, « Ça n’ira pas. » répète Edgar, avant de la laisser avec Philippe qui chantonne le texte qu’elle ne sait pas lire.
Edgar erre dans un monde vieux où les jeunes n’ont pas de mémoire, les jeunes étant jusqu’à cette vieille actrice au regard vide et poignant à laquelle il fait la leçon.
Hollywood au service du capitalisme et de l’Etat américain
Cette amnésie mêlée à cette vitrification des images du passé semble entretenue par une machine infernale qu’alimentent les « américains », peuple sans histoire qui dévore les histoires des autres au profit du commerce.
Dans la deuxième partie du film, le producteur américain venu acheter les souvenirs du couple de vieux résistants compte faire un film avec Juliette Binoche. Il est accompagné d’un homme du State Department qui représente l’Etat : « Washington is the real director of the ship, and Hollywood is only the Stewart. (…) Ils disent que le cinéma est l’avant-garde du commerce. »
Les américains sont présentés comme n’aimant pas l’histoire, mais les histoires.
Quand Edgar fait une remarque à la productrice américaine sur le concepteur de sa voiture, une Lotus, elle lui répond avec agacement :
« So what?
- You don’t like history, miss »
répond à son tour Edgar.
Lors d’une discussion avec Berthe, dans la première partie, Edgar lui dit : « les Américains du Nord, ils n’ont pas de mémoire à eux ou très peu. Alors ils achètent celles des autres. Surtout de ceux qui ont résisté, ou ils vendent des images parlantes, mais une image ne dit jamais rien. On n’y voit plus rien, mais c’est ça qu’ils veulent.
- Je suis de votre avis. »
, répond la jeune femme.
Aujourd’hui, les histoires des peuples sont brouillées par les images hollywoodiennes. La résistance est devenue un divertissement pour des foules qui leur permettra de s’exalter le temps d’une séance, avant de reprendre leur place dans un monde immobile.
Matrix apparaît plusieurs fois. Dans la deuxième partie, des jeunes filles habillées et coiffées en costumes traditionnels font signer une pétition pour passer Matrix en breton. Scène improbable de notre modernité où les images d’un passé devenu folklorique se durcissent et luttent contre les images d’un monde de marchandise. Images gelées du passé, images marchandises du présent, décomposition de notre temps.
Matrix, dont on voit l’affiche dans la première partie, est également l’illustration de la superproduction américaine qui utilise la résistance comme un thème hollywoodien au service du commerce, ce qui la déconnecte de toute politique.
Edgar, dans la deuxième partie colorisée, discute au restaurant à propos du capitalisme et du spectacle avec l’homme qui l’aide à faire son travail de recherche :
« - Ceux dont on parle, en fait, ils considèrent la vie comme une pute dont ils profitent pour améliorer leur existence. Ils confondent la vie et l’existence
- L’extraordinaire pour améliorer l’ordinaire, comme on dit.
- C’est exact.
- On peut jouir de l’existence, pas de la vie. »

On retrouve plus loin un échange similaire entre Edgar et la jeune femme : « Quand est-ce que le regard a basculé à votre avis ?
- (…) avant la préséance de la télé (…) sur la vie. »

La discussion résume un monde où le capitalisme serait une sorte de maladie parasitaire qui se nourrirait de la vie, l’exploitant jusque dans ses derniers retranchements pour fabriquer des images extraordinaires au service d’existences gelées.
Monde d’ennui avec des moments de spectacle. Monde de la fin de l’histoire et de la mort de la politique.
Elias Jabre
Eloge de l’amour… et de la mémoire / 2009
Extrait du texte publié dans Chimères n°70 Dedans-Dehors 1

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2 : ELOGE DE L’AMOUR / Alain Badiou
(…) la France est simultanément le pays des révolutions et une grande terre de la réaction. C’est un élément dialectique de compréhension de la France. J’en discute souvent avec mes amis étrangers, parce qu’ils continuent à entretenir la mythologie d’une merveilleuse France toujours sur la brèche des inventions révolutionnaires. Alors, ils ont forcément été un peu surpris par l’élection de Sarkozy, qui ne s’inscrit pas tout à fait dans ce registre… Je leur réponds qu’ils font une histoire de France dans laquelle se succèdent les philosophes des Lumières, Rousseau, la Révolution française, Juin 48, la Commune de Paris, le Front populaire, la Résistance, la Libération et Mai 68. Fort bien. Le problème, c’est qu’il y en a une autre : la Restauration de 1815, les Versaillais, l’Union sacrée pendant la guerre de 14, Pétain, les horribles guerres coloniales… et Sarkozy. Il y a donc deux histoires de France, emmêlées l’une à l’autre. Là où, en effet, les grandioses hystéries révolutionnaires se donnent libre cours, les réactions obsessionnelles leur répondent. De ce point de vue, je pense que l’amour aussi est en jeu. D’ailleurs, il a toujours été très lié aux événements historiques. Le Romantisme amoureux est lié aux révolutions du XIX° siècle. André Breton, c’est aussi le Front populaire, la Résistance, le combat antifasciste. Mai 68 a été une grande explosion de tentatives de nouvelles conceptions de la sexualité et de l’amour. Mais lorsque le contexte est dépressif et réactionnaire, ce qu’on tente de mettre à l’ordre du jour, c’est l’identité. Cela peut prendre différentes formes, mais c’est toujours l’identité. Et Sarkozy ne s’en est pas privé. Cible numéro un : les ouvriers de provenance étrangère. Instrument : des législations féroces et répressives. Il s’était déjà exercé là-dedans quand il était ministre de l’Intérieur. Le discours en vigueur mêle identité française et identité occidentale. Il n’hésite pas à faire un numéro colonial sur « l’homme africain ». La proposition réactionnaire est toujours de défendre « nos valeurs » et de nous couler dans le moule général du capitalisme mondialisé comme seule identité possible. La thématique de a réaction est toujours une thématique identitaire brutale sous une forme ou sous une autre. Or, quand c’est la logique de l’identité qui l’emporte, par définition, l’amour est menacé. On va mettre en cause son attrait pour la différence, sa dimension sociale, son côté sauvage, éventuellement violent. On va faire de la propagande pour un « amour » en toute sécurité, en parfaite cohérence avec les autres démarches sécuritaires. Donc défendre l’amour dans ce qu’il a de transgressif et d’hétérogène à la loi est bien une tâche du moment. Dans l’amour, minimalement, on fait confiance à la différence au lieu de la soupçonner. Et dans la Réaction, on soupçonne toujours la différence au nom de l’identité ; c’est sa maxime philosophique générale. Si nous voulons au contraire, ouvrir à la différence et à ce qu’elle implique, c’est-à-dire que le collectif soit capable d’être celui du monde entier, un des points d’expérience individuelle praticables est la défense de l’amour. Au culte identitaire de la répétition il faut opposer l’amour de ce qui diffère, est unique, ne répète rien, est erratique et étranger. J’écrivais en 1982 dans Théorie du sujet : « Aimez ce que jamais vous ne verrez deux fois. »
(…) Godard a toujours inscrit dans ses films, moment historique après moment, ce qu’il estimait être les points de résistance, les points de création aussi, et plus généralement tout ce qui méritait à ses yeux d’entrer dans la composition d’une image. Sur l’amour, essentiel pour lui, il me semble qu’il le distribue entre une conception forte et puritaine à la fois de la sexualité, et une tension proprement amoureuse dont les femmes principalement sont dépositaires, au point que les rejoindre, ou en accepter l’autorité sur ce point, est pour tout homme une épreuve. Je viens de travailler avec lui sur son prochain film, où je ferai peut-être, dans le rôle du philosophe-conférencier d’une croisière en bateau de luxe, un passage, ou peut-être pas, car qui sait ce que cet artiste va faire à la fin de tout ce qui fut tourné ? J’ai admiré de près son exactitude, son exigence, unique. Et c’est presque toujours de l’amour qu’il s’agit. Cependant, la différence que je verrai entre lui et moi sur la connexion entre l’amour et résistance, c’est la mélancolie qui chez Godard est la couleur de toute chose. Je suis incurablement éloigné, y compris s’agissant de l’amour, de ce coloris subjectif.
(…) En politique, comme nous l’avons dit, il y a des ennemis. Donc, on ne va pas se soucier de leurs souffrances d’amour. Ils ne vont pas, si vous me passez l’expression, nous la faire ! Si on est lucide politiquement, on dira que le fait que Sarkozy ait été ou non trompé par sa femme n’est pas, franchement, notre problème. Mais dans un autre registre, celui d’un savoir diffus concernant les vertus de l’amour, un registre qui a d’ailleurs été cimenté par le christianisme,, il faut bien reconnaître que l’on s’intéresse à la visibilité de l’amour. Et, finalement, cette visibilité fait partie du champ sans bornes où se façonne, avec des matériaux impurs, le courage politique, le quel part toujours de ceci que les ennemis n’ont aucune signification surnaturelle, ni aucune force transcendante. Je songe – pour ne pas nous cantonner aux médiocrités sarkoziennes – à un exemple d’amour intense, sublime, de notre histoire : celui qui, du temps de la Fronde, a lié la régente Anne d’Autriche à ce politique génial, corrompu et retors qu’était Mazarin. Du point de vue des émeutiers, cet amour a été indissolublement un terrible obstacle (jamais la régente ne lâchera son homme) et un aliment essentiel de la polémique populaire, qui représentait Mazarin en cochon pervers. On ne saurait mieux dire qu’entre la politique et l’amour n’existent que des rapports ambigus, une sorte de séparation poreuse, ou de passage interdit, dont il faut rien de moins que les ressources du théâtre pour rendre raison. Comédie ? Tragédie ? Les deux. Aimer, c’est être aux prises, au-delà de toute solitude, avec tout ce qui du monde peut animer l’existence. Ce monde, j’y vois, directement, la source du bonheur qu’être avec l’autre me dispense. « Je t’aime » devient : il y a dans le monde la source que tu es pour mon existence. Dans l’eau de cette source, je vois notre joie, la tienne d’abord. Je vois, comme dans le poème de Mallarmé : Dans l’onde toi devenu(e) / ta jubilation nue.
Alain Badiou
Eloge de l’amour / entretiens avec Nicolas Truong / 2009

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Une dichotomie tactique, un peu de fiction pour forer le réel / Elias Jabre, Marco Candore, Valentin Schaepelynck / Edito Chimères n°70 (Dedans-Dehors 1)

– Aujourd’hui, enfin, Nous triomphons.
– Nous ? Qui est encore ce Nous ?
– Nous ! C’est-à-dire les meilleurs morceaux de chacun d’entre nous.
– Des morceaux, maintenant ? Et contre qui ces morceaux triomphent ?
– Contre les autres Nous.
– Encore des Nous ?
– Oui, les autres bouts de Nous, ceux qui sont contre Nous.
– Je ne comprends rien.
– Mais si ! Il faut apprendre à se couper en petits morceaux. De la même manière qu’ils Nous débitent par petits bouts.
– Je ne comprends rien.
– Arrête avec tes Je. Je n’existe plus.
– À vrai dire… il était temps.

Le dedans ce serait l’ordre, le contrôle et l’autocontrôle social, la négation permanente de la transversalité des sujets, la police qui découpe, distribue, divise, sépare, le roman noir de l’obéissance pour lequel chacun, Nous ou Je, ne doit jamais parler que de soi. Nul n’est plus inclus dans la violence du système que ceux que le pouvoir appelle les exclus.
Le dehors, ce n’est pas ce qui est hors les murs ou hors institution.
Le dehors, ce n’est pas la rue, avec ses patrouilles de flics, ses contrôles au faciès, les banlieues que survolent les hélicoptères de surveillance.
Le dehors commence là on l’on commence à forer un angle mort dans le dedans, à se soustraire aux visages et aux figures de l’état des choses, de la dépolitique et de sa monoforme.
Le dehors, il faut le démultiplier sur nos lieux de vie, de travail, de jeu, d’amour, dans la rue, sans paradigme, sans point fixe.
La majorité, comme l’avait formulé Basaglia, est déviante ; et le devenir minoritaire est ce retournement par lequel cette déviance est revendiquée comme force instituante. La déviance est partout et l’anarchie, par-delà toute doctrine ou théorie politique, est une étrange unité qui ne se dit que du multiple.
Il n’y a pas à choisir entre la transe collective et l’exil dans l’écriture : si la question de la commune est devant nous, celle-ci se formulera autant avec les instruments d’un nouvel art de la fête, dionysiaque, cassant la logique auto-référentielle des champs et des pratiques sociales, que dans le silence d’une écriture qui se soustrait à toute visagéité, à tout fantasme de nom d’auteur. Pas de mode d’emploi ni de modèle exemplaire de mobilisation ou d’action.
Ce que René Lourau a pu nommer, en guise d’introduction à l’analyse institutionnelle, la Clé des champs (1) : plutôt que de partir de la référence aux champs sociaux institués, de leur logique ensembliste-identitaire, chercher quelles peuvent être les relations méconnues entre les zones, leurs interférences. En finir avec les prétentions mondaines de la pseudo-scientificité.
Produire des pas de côté, rompre avec les assignations de l’ordre social, agir depuis d’autres gestes, d’autres actions, d’autres paroles, d’autres constellations, marcher pour créer d’autres sols pas à pas, d’autres possibles, d’autres combinatoires que celle de la négociation de nos vies, de nos désirs et de nos songes par les appareils – pour des états modifiés de la conscience et de l’action collective.
Elias Jabre / Marco Candore / Valentin Schaepelynck
Editorial de Chimères n°70 / à paraître en septembre 2009
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1 René Lourau, la Clé Des Champs, une introduction à l’analyse institutionnelle, Paris, Economica, Collection Anthropos Ethno Sociologie Poche, 1997

Au sommaire du numéro 70 de Chimères :
Politique
Marco Candore l’Immonade
Alain Brossat, Jacob Rogozinski La grève universitaire : une ronde plus qu’une révolution
Agencement
Comité 227 ApPEL A gATEaU ET à lA PiOchE
Politique
Jean-Louis Déotte Quel sens peut avoir la lutte d’universitaires ?
Charlotte Hess, Luca Paltrinieri Orbis Tertius#1
Agencement
Guido Furci, Marion Duvernois Chaises générales
Politique
Maurizio Lazzarato Les subprimes, une crise de la gouvernementalité néo-libérale, et non une incapacité à réguler la monnaie
Concept
Christiane Vollaire Protection de l’espace public : contre qui ?
Elias Jabre Eloge de l’amour… de la mémoire
Guy Trastour Communauté et écosophie
Jean-Claude Polack, René Schérer La crise à l’épreuve de l’utopie
Jean-Claude Polack Que faire avec Slavoj Zizek ?
Terrain
Antonella Santacroce L’amour (ardente) de la liberté
Agencement
Vade-me (te) cum Nietzsche en dedans~dehors
Esthétique
Emmanuel Barot Le cinéma du politique est politisation du cinéma : Peter Watkins ou le sabotage de la monoforme
Clinique
Francis Berezné Où dormir ?
A.C. Lits de France
Fiction
Michel Dias Ce qui demeure…
Christophe Esnault, Isabelle Guilloteau Utopies capitales
Claro La hyène de soi

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