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Second Life : et si la mort de l’Homme était comique / Elias Jabre / Chimères n°75 / Devenir-Hybride

« Et tout d’un coup, nous sentons que nous ne sommes plus les mêmes forçats. Il n’y a rien eu. Et un problème dont on ne voyait pas la fin, un problème sans issue, un problème où tout le monde était aheurté, tout d’un coup n’existe plus et on se demande de quoi on parlait. C’est qu’au lieu de recevoir une solution, ordinaire, une solution que l’on trouve, ce problème, cette difficulté, cette impossibilité vient de passer par un point de résolution pour ainsi dire physique. Par un point de crise. Et c’est qu’en même temps le monde entier est passé par un point de crise pour ainsi dire physique. Il y a des points critiques de l’événement comme il y a des points critiques de température, des points de fusion, de congélation ; d’ébullition, de condensation ; de coagulation ; de cristallisation. Et même, il y a dans l’événement de ces états de surfusion qui ne se précipitent, qui ne se cristallisent, qui ne se déterminent que par l’introduction d’un fragment de l’événement futur ».
Charles Péguy / Clio, N.R.F., p.269, lu dans Différence et répétition, Gilles Deleuze, Puf, p.244.

The Cat, The Reverend and The Slave est un film documentaire d’Alain Della Negra et Kaori Kinoshita sorti en 2010. L’Homme inventé à la Renaissance y est résolument mort. Le film suit les existences dédoublées, voire démultipliées, de plusieurs joueurs de Second Life, entre un monde brick and mortar où la vie semble réduite à peau de chagrin et ce jeu en réseau où les avatars se baladent dans un imaginaire où tous les rêves sont accomplis.
Monde réel : mobil home, décoration sinistre, vie pavillonnaire grise reproduite à des millions d’exemplaires aux Etats-Unis. Second Life : somptueuse maison sur pilotis au bord de la mer, le jeu reproduit jusqu’aux feuilles de palmiers qui frémissent au vent. Un couple de jeunes adultes racontent la vie qu’ils mènent derrière un écran d’ordinateur. Ça ne m’étonne pas de toi, tu as toujours vécu sur une île fantastique, conclut la mère d’un jeune homme, après l’avoir longuement écouté.
Ce quadragénaire s’est lancé dans le jeu avec un avatar de femme, je ne devais pas me faire repérer ! A la recherche de sa compagne, elle est partie un soir, au beau milieu de la nuit, rejoindre un maître goréen. Elle passait la plupart de son temps sur SL, alors il a décidé de la traquer sur le réseau. C’est de cette manière qu’il a rencontré sa nouvelle épouse. Elle l’a aidé à comprendre les ficelles du jeu comme la télé-transportation. Depuis, il a traversé le pays pour vivre avec cette femme engraissée à la malfbouffe. Comme il compte monter un espace virtuel peuplé d’escorts-girls au-dessus de son magasin de jouets, celle-ci multiplie les scènes de ménage.
Kris, The Slave appartient à la communauté des goréens adeptes des rapports maîtres/esclaves. On l’observe travestir son avatar avant d’expliquer qu’il est soumis à un motard, membre d’un gang, un gars ventru, chevelu et gentil, qui ressemble au Père-Noël. Mais particulièrement strict. Mon maître a sous ses ordres un nombre impressionnant d’esclaves. Je ne sais pas comment il fait pour s’occuper de tous ces gens. The Slave, lui- même, est le maître de trois filles et de deux animaux domestiques, explique-t-il. La photo d’une de ses esclaves apparaît sur son écran. C’est moi qui contrôle sa vie sexuelle dans la vie et dans Second Life. Encore une fois, les rapports s’installent dans le monde virtuel avant de contaminer ce qui se passe au-delà de l’écran, et voilà les joueurs qui parcourent des milliers de kilomètres pour reformer des rapports maîtres/ esclaves réels. Il espère emménager rapidement avec ses trois filles pour fonder une famille, dès qu’il en aura les moyens.
Benjamin, The Reverend est subventionné par l’église de sa région. Aidé de sa femme, il est rentré sur SL pour lutter contre le pêché. Il y a des sex shop et des bordels sur Second Life, alors il fallait un endroit pour les sauver. J’ai offert une importante somme d’argent à une prostituée virtuelle pour qu’elle m’accompagne. Elle a pris l’argent et m’a suivi. On visite une église en 3D à l’intérieur de laquelle traînent quelques curieux entre deux bancs de messe. Parmi eux, un avatar a revêtu la tenue de Superman.
Marcus, The Cat, porte des oreilles de chat. Voilà qu’il se retourne, avec sa queue de chat, et bondit de marches en marches jusqu’en haut des escaliers qui conduisent à sa chambre. C’est un furrie, une communauté où chaque membre est à la recherche de son moi animal profond. Les furries existaient avant Second Life, mais le jeu leur a donné une visibilité accrue, et le fur-curious se sont multipliés, comme ce jeune homme interviewé qui se rend à une convention « réelle » de furries et se voit parrainé par The Cat. The Cat explique, je suis hyperactif. J’ai toujours agi comme un chat. Notre capacité d’attention est comme ça. Ce qui brille, on le suit des yeux. Avec son accoutrement et ses réflexes de chat, on l’observe clamer devant un passant qui l’observe : je suis un chat ! On assiste bientôt à un défilé de peluches géantes qui se rendent à une fête technoïde où la stupeur gagne en intensité, alors qu’on les voit s’agiter sur la musique en remuant des bracelets fluos qui éclairent leurs fourrures dans la pénombre. Les plans du documentaire alternent avec le jeu virtuel où la même ambiance est reproduite, mais cette fois, ce sont leurs avatars qui se trémoussent. Puis retour aux humains déguisés en animaux qui gesticulent…
Le documentaire se termine par Burning Man, cette fête païenne immense qui a lieu tous les ans dans le Nevada où se retrouvent artistes et technophiles en tout genre, des surdoués de la Silicon Valley aux communautés les plus extravagantes venues communier ensemble dans cette utopie temporaire et renouvelable. Un vieux baroudeur à l’origine de cet événement devenu phénomène de masse nous parle de notre avenir. Dans quelques années, on portera des lunettes qui permettront de vivre en continu dans SL en parallèle à la vie « réelle ». On sera dédoublé en permanence. Notre avatar deviendra à son tour « réel » et se baladera à Burning Man, alors qu’on sera à des milliers de kilomètres de là. Si notre avatar dépose un objet par terre, un homme ou un autre avatar « réel » sera en mesure de le récupérer.
A la fin du film, les spectateurs partagent une sorte de fascination goguenarde mêlée d’inquiétude. Des âmes perdues, de la science-fiction, c’est ce qui ressort des commentaires, comme s’il existait un mur étanche entre ces joueurs aux identifications déterritorialisées et ceux qui disposeraient de repères encore bien ancrés dans le dit « réel ».

Le jeu : l’imprédictibilité dynamique et la persistance comme principes
Second Life partage des traits communs avec des jeux tels que World of Warcraft, où des communautés émergent à partir des groupes qui se constituent autour d’une aventure commune, mais il propose une expérimentation d’un autre type où la question des identifications dépasse de loin celle d’un jeu de rôle. Il ne s’agit plus de jouer un rôle, mais d’inventer des identités en devenir permanent.
Contrairement aux autres MMORPG (jeux de rôle en ligne massivement multi-joueurs), Second Life (SL) ne propose pas de quête ou d’objectif, il n’y a rien à gagner.
L’article de Marie Lechner, Annick Rivoire, la Double vie du deuxième monde (1), en fait une description minutieuse et colorée :
« Rien n’est bâti à l’avance et aucune règle n’est prédéfinie. »
« C’est un monde ouvert, entièrement fabriqué par ses utilisateurs, grâce aux outils de modélisation 3D mis à leur disposition. On y vient pour « maçonner », s’acheter un bout de terrain, faire des rencontres et discuter, gagner de l’argent ou simplement s’amuser. Second Life est un univers de bâtisseurs au développement infini et imprévisible, boosté par la créativité individuelle et le travail collaboratif, résume le webphotographe Marco Cadioli, qui immortalise les mondes virtuels. »

« Cette imprédictibilité dynamique, c’est précisément ce qui fait tout le sel de Second Life. Du coup, le point de vue que l’on adopte, catastrophiste ou optimiste, détermine largement ce qu’on en raconte : d’un côté, la duplication aseptisée du cauchemar américain ; de l’autre, l’idée du laboratoire expérimental inventant une socialisation au jour le jour. »
Le jeu a également la propriété d’être persistant, ce qui signifie que le monde ne disparaît pas dès que le joueur se déconnecte. Les autres joueurs continuent à le faire vivre et évoluer.
Si aujourd’hui Second Life risque de s’écrouler en raison d’une période de croissance exponentielle, alors qu’en réalité 90% des joueurs n’ont joué qu’une seule fois et restent inactifs, il est peut-être la préfiguration de nouvelles formes de devenir.

Des naufragés du quotidien aux super-consommateurs virtuels
Les lieux de vie décrits semblent la plupart du temps plus irréels que le jeu lui-même. De vastes zones pavillonnaires avec des routes interminables. Une séquence du documentaire l’illustre particulièrement bien, alors qu’on découvre quatre goréens assis dans l’herbe, venus parler de leurs expériences SM sur Second Life. Tout à coup, le plan s’élargit, et on s’aperçoit qu’ils ne sont pas au milieu d’un espace vert, mais sur le terre-plein d’un parking géant entouré d’enseignes de supermarché. Quant à la décoration des maisons, elle est quasi inexistante, un ordinateur ronronne, des objets kitsch parsèment la pièce, ou des peluches sur un canapé. Les habitats et les extérieurs filmés tout au long du documentaire donnent un sentiment de désolation. De vastes zones que l’on traverse en voiture, où chacun vit reclus dans son pavillon, sans vie sociale. Une résonance avec l’immense école labyrinthe déshumanisé d’Elephant de Gus Van Sant.
Ces joueurs d’un genre nouveau semblent venir d’un même désert urbain ou pavillonnaire.
Second Life accueille pourtant une population variée au-delà des classes sociales, et de nombreuses entreprises ont également déployé leur « succursale » dans le jeu. Pourtant le documentaire se focalise sur des mondes plus marginaux qui développent des pratiques peut-être plus intéressantes qu’une simple reproduction de l’existant dans l’espace virtuel. En effet, dans ces univers décomposés, les possibilités du jeu sont investies de façon beaucoup plus poussée, ce qui donne lieu à la création de véritables modes d’existences.
Parmi les caractéristiques des personnes suivies, on retrouve souvent une situation d’isolement, j’ai été beaucoup seul dans ma vie, raconte The Slave, et un décalage infranchissable entre l’American Way of Life version 2010 et leur possibilité de le réaliser. Dans Second Life, je suis accro au shopping, ce qui est impossible dans ma vraie vie. Là, c’est la première fois que je me suis fait refaire les seins, dit une joueuse.
Second Life reproduirait les pratiques de consommation en les démultipliant, plus de sexe, plus de shopping. Les joueurs semblent alors se rabattre sur la réplique virtuelle des univers symboliques dans lesquels ils baignent déjà. Ces espaces répondraient-ils de façon simple et immédiate aux désirs conformistes de ces naufragés du « réel » ?
Et comment les joueurs peuvent-ils passer autant de temps dans cette foire aux illusions ? C’est la première interrogation qui fascine le spectateur. La puissance de capture de Second Life renvoie à la question de l’investissement psychique. Quel est donc ce réel auxquels les spectateurs essayent encore de s’accrocher ? La puissance imaginaire d’un objet ou d’un univers dit « réel » aurait-elle un privilège sur sa reproduction virtuelle, à partir du moment où l’investissement psychique ne dépend pas de la consistance physique d’une représentation ? Il existe d’irréductibles acheteurs de CD qui veulent tenir entre leurs mains le support de la musique qu’ils écoutent, les fichiers mp3 représentant pour eux une déperdition de réel. Espèce nostalgique en voie de disparition…
D’autant plus que l’avatar permet d’investir une nouvelle image de son corps, de peaufiner son idéal du moi. Ajouter à cela, les pratiques qui reproduisent le réel, se rencontrer, faire l’amour, acheter un terrain, spéculer, faire des transactions avec d’autres joueurs…
Dans l’article Persistant Suburbs (2), Alain Della Negra et Kaori Kinoshita proposent un séquencier préparatoire à leur documentaire. « Séquence 9. Intérieur jour – Appartement de John Il s’inquiète du peu de revenus de Vanessa. Cessant de sourire, elle lui reproche d’avoir fait un mauvais investissement avec ses machines à sous, qu’il a payées plus de 6000 Linden dollars. Ils parlent de l’île qu’ils ont achetée 1000 Linden dollars. »
Le Linden est une devise réelle, échangeable avec le dollar. Les coordonnées du monde « réel » tissent les subjectivités des joueurs qui se mettent à reproduire au rabais des actions qu’ils n’auraient pas eu la possibilité de réaliser de l’autre côté de l’écran. La frustration de ces citoyens de seconde zone pourrait entraîner la création d’agencements politiques qui leur permettent de retrouver un lien social avec du sens, d’autres valeurs, mais curieusement, cette possibilité ne vient même plus à l’esprit. La question politique abordée sous cette forme semble devenue inexistante ou archaïque, la décomposition du décor et des modes d’existence ayant balayé ces imaginaires.
Ou alors, il s’agira de militants et d’artistes qui poursuivront leurs luttes en les reconduisant sur SL sous des formes nouvelles ou par des expérimentations étonnantes (3). « Second Life étant le théâtre de multiples rassemblements publics anti-G8, pour le Darfour et contre la pédophilie (en vrac), Frankie Antonioni loue des manifestants à des groupes, quels qu’ils soient et quelle que soit la cause qu’ils défendent… »
« Des groupes comme la Second Life Liberation Army (SLLA), qui critique la dérive autoritariste et exige des droits pour les avatars, s’emploient à poser des bombes contre des marques emblématiques. Des attaques d’un nouveau genre : elles sont graphiques et ne détruisent pas réellement le bâtiment, mais ralentissent ou plantent le serveur dans le meilleur des cas. »
« La région virtuelle de Neufreistadt cherche par exemple à implémenter de nouvelles formes démocratiques à l’intérieur de Second Life. Outre son charmant look de village bavarois, son château, son église et son Bier Garten souvent noyés dans la brume, la région s’est dotée d’une constitution, d’un gouvernement, d’une assemblée représentative élue, de lois et d’une institution judiciaire. Neufreistadt est partie prenante d’un laboratoire politique plus vaste, la Confederation of Democratic Simulators (Confédération des simulateurs démocratiques), regroupant plusieurs outils de simulation où les citoyens participent au gouvernement et influencent l’évolution de leur ville par le biais d’élections. »
Pour la plupart des autres joueurs, le monde de la super consommation ne présente pas d’alternative, quitte à acheter cent mille fois moins cher un ersatz virtuel de ce qui n’est accessible qu’aux plus fortunés. Une maison de rêve sur une île déserte, une chirurgie esthétique virtuelle, il n’y a plus de limite à leur désir reterritorialisé dans le cyberespace.

Du détachement du corps aux identités fluctuantes en devenir
Ceci dit, il subsisterait une différence majeure entre une vie dite « réelle » et un jeu en réseau. C’est le détachement du corps. Ce n’est plus un corps qui vit et jouit directement, mais un corps qui vit et jouit au travers d’un avatar. C’est désormais dans l’image de l’avatar qu’on se reconnaît, c’est l’avatar qui consomme, s’habille et baise.
Il existe des pods qui permettent de donner une extension sensitive aux corps, et sans doute qu’à terme, un corps sera en mesure de vivre à l’identique ce que vivra son avatar, jusqu’à l’impression du mouvement. Comment le dit « réel » pourra-t-il lutter contre ces sensations intensifiées où la jouissance de notre corps pourra toujours repousser les limites, d’autant plus qu’il éprouvera non seulement les mêmes sensations que dans le dit « réel », mais qu’on lui fera également vivre des sensations inédites ?
Imaginons une multitude de corps isolés, recouverts de pods et connectés ensemble en réseaux. Le fantasme de Matrix n’est plus aussi invraisemblable. Le film Avatar, avec cet humain en chaise roulante qui se trouve propulsé dans un corps plus puissant, plus beau, plus intense et branché en réseau cybernétique à la planète Pandora est un autre symptôme de cette prémonition.
Cependant d’après le film documentaire, la fuite dans la matrice est une lecture dépassée. Le jeu entraîne la rencontre des corps quitte à reproduire les mêmes règles. Plutôt que de vivre derrière un écran, l’aller-retour avec le réel est permanent, faisant même déchoir cette notion.
Si Facebook transforme le sujet en produit de catalogue en le décomposant en un agrégat d’informations identitaires liées à la chaîne des relations que constituent son réseau social, Second life offre la possibilité de vivre d’autres vies en s’appropriant des Mois étranges et fluctuants.
En effet, bien que SL reproduise en partie notre univers, les joueurs, eux, ne sont pas leurs propres répliques, et au-delà de leurs Mois idéaux rêvés, les coordonnées identificatoires se déterritorialisent pour donner corps à des possibilités de vies inédites. Devenir un esclave ou un Moi animal, les communautés des goréens et des furries l’illustrent de façon frappante. Michael Stora, psychanalyste, témoigne de l’usage de Second Life dans son travail (4) :
 » – Mon second patient est marié, la quarantaine, trois enfants. Il a une vraie envie homosexuelle et même un fantasme de travestissement, mais n’a jamais osé passer à l’acte. Il a choisi un avatar de femme plutôt androgyne et s’est acheté un pénis escamotable, invisible sous ses vêtements… La dernière fois, il a rencontré un homme qui a très mal réagi lorsqu’il a découvert qu’il cachait un sexe d’homme sous son apparence féminine. Il a donc décidé de se créer un nouvel avatar, masculin cette fois-ci. Mon travail est de l’aider à faire un choix sexuel : s’il s’incarne en homme, peut-être ira-t-il dans le sens d’une homosexualité mieux vécue. Mais le fait de se simuler dans un premier temps comme une femme, objet de désir pour d’autres hommes, l’a aidé à assumer son désir homosexuel.
- Vous avez le projet de créer une île thérapeutique. Les avatars consulteraient-ils pour des problèmes liés à leur vraie vie ? Ne s’inventeraient-ils pas aussi des problèmes imaginaires ?
- Non, je n’y crois pas du tout. L’avatar représente une part obscure de soi, que l’on a refoulée ou réprimée, mais qui a toujours été là. Ce sont donc des personnes réelles qui viendraient consulter par le biais de leur avatar… »

Ici, bien au-delà du fantasme de travestissement tel qu’analysé par le psychanalyste, l’avatar devient la composante d’une personnalité en évolution qui lui permet d’expérimenter de façon douce, avant de vivre ces déplacements avec son propre corps.
Marcus, The Cat, explique à un jeune fur-curious qu’il a commencé par être escort, ce qu’il n’est plus. Concernant ses amours, il était l’animal domestique d’une joueuse avant qu’ils n’entretiennent un rapport amoureux et égalitaire.
A la fin de la projection, Elie During, philosophe, invité à commenter le documentaire explique qu’il ne s’agit pas de se refermer sur des identités nouvelles, mais de vivre des identités en devenir qui se recomposent au fil du temps, des identités qui seraient donc éclatées entre différents univers, des avatars que choisissent les joueurs, aux joueurs qui se déguisent en avatar, avec toutes les pratiques qu’ils reproduisent et modifient dans les espaces, réels et virtuels.
Mais les notions de réel et virtuel, en ce sens étroit perdent de leur pertinence, étant donné leur panachage dans la vie quotidienne. La mobilité des technologies qui nous accompagnent crée une multitude de dispositifs qui nous proposent depuis longtemps l’ubiquité permanente entre réel et virtuel ainsi que la multiplication de Mois co-existants. Certains pans de nos vies se déroulent en même temps que nos activités ordinaires, comme poursuivre une discussion par SMS ou répondre à ses mails tout en étant dans un autre contexte. Toutes ces habitudes acquises avec ces médias entre lesquels nous jonglons multiplient nos rapports à différents mondes ainsi que nos devenirs parallèles.
D’après l’artiste-architecte Stephan Doesinger (5), « l’architecture virtuelle ne se contente plus seulement de répliquer le monde réel. Dans Second Life, nous pénétrons dans un espace qui est plus qu’une simple métaphore de la réalité. C’est les deux à la fois, métaphore et réalité. Il semble que partout où l’espace physique et l’espace médiatique se croisent ou fusionnent, de nouveaux lieux émergent. Je les appelle « Bastard Spaces », espaces bâtards. Par exemple, lorsqu’on met le casque de son lecteur mp3 et qu’on se promène dans la ville, l’espace va changer radicalement selon que vous écoutiez Bach ou du thrash metal. Même l’espace public est un espace bâtard. Il est largement une construction médiatique. Un espace n’est plus un espace s’il n’est pas médiatisé. Le même constat vaut pour les gens, [...] vous n’existez plus en tant qu’être humain si vous ne vous médiatisez pas vous-même, via Youtube, Flickr, Myspace… Cela change notre manière de percevoir l’architecture réelle. »

De nouveaux modèles communautaires, rapports horizontaux et plurivers
Tout au long du documentaire, il apparaît que Second life permet non seulement de réaliser des désirs inaccessibles dans la vie de tous les jours, de réinventer son image, mais surtout de recomposer des liens. De véritables communautés se créent, se développent, prolifèrent, et repassent de l’autre côté de l’écran. Dans le documentaire, un joueur explique qu’il se lève à 4 heures du matin et se connecte avant de partir à son travail. Quelle que soit l’heure du jour ou de la nuit, il trouve toujours un ami en ligne, sa communauté étant étendue sur plusieurs fuseaux horaires.
Par le réseau social, avec la multitude de joueurs interconnectés, chacun peut collaborer avec ses partenaires, pour construire son territoire en 3D par exemple, et il n’hésite plus à passer une partie de son temps dans un monde où ses compagnons séjournent autant que lui. L’effet de masse légitime l’espace virtuel et la pratique intensive du jeu. Les joueurs racontent fréquemment qu’ils communiquent mieux sur SL, libérés de leurs rôles sociaux, comme si le virtuel leur offrait la possibilité de tisser des relations plus réelles, tandis qu’elles seraient a contrario artificielles dans le réel.
La population des joueurs est bigarrée, loin des seuls geek qu’on se représente. Persistant Suburbs présente des portraits de joueurs allant de l’informaticien timide à la mère de famille, jusqu’à la business girl devenue créatrice de mode, etc. Les joueurs ne se rencontrant au départ que sous forme d’avatars, leurs nouvelles coordonnées balayent les repères classiques, disqualifiant les rapports verticaux. Dans ce modèle horizontal qui fonctionne par affinités, les notions d’adultes/adolescents, homme/femme, les catégories professionnelles sont remises à plat. Chez les goréens la morale familiale, sociale, religieuse, ou même républicaine, tous ces codes institutionnels massifs qui tissaient les comportements cèdent la place à des rapports personnels purs où il ne reste plus qu’à commander ou obéir, et à protéger et être protégé.
A la recherche d’un Moi animal, les furries ont un imaginaire imprégné de références à Walt Disney et à la science-fiction, un monde peuplé d’animaux anthropomorphes. Il existe un art furries, un langage furries. On peut néanmoins s’interroger sur la valeur de ces modes d’existences. Quel envoûtement étrange de vivre et de penser comme un « chat anthropomorphe » quel que soit le degré de sympathie qu’on éprouvait pour Tom et Jerry étant petit ?
Si l’on retrouve le même désir de communauté, il prend des formes différentes et multiples. SL n’est donc pas composé d’un univers, mais plutôt d’un plurivers, où des mondes coexistent les uns à côté des autres, sans forcément se rencontrer, à travers la même plate-forme technologique. Qu’il s’agisse de territoires ou d’identités, une sorte de fragmentation généralisée les éclate dans des co-existences parallèles.

Quelle analyse ?
Si l’on reprenait la thèse de l’Anti-OEdipe de Deleuze-Guattari, trois tendances concomitantes illustreraient un passage de seuil qui préparerait la création d’un nouveau corps plein, qui s’appellerait peut-être « éthique » (voire « cyber-éthique » ?), ou nouvel art des relations démultipliées au monde, à soi et aux autres. Il relèguerait le capital à une couche inférieure, de la même façon que le corps plein de la terre subsisterait derrière celui du despote, lui-même en retrait de celui du capital. En effet, la vitesse des lignes de fuite schizophréniques dépasserait désormais la capacité de recodage de l’axiomatique capitaliste, ce qui augurerait de nouveaux modes d’existence en dehors des mécanismes identificatoires connus.
Plutôt que d’approfondir un Moi interrogateur et psychologisant, il s’agirait désormais de mettre en œuvre une écosophie au sens de Guattari, c’est-à-dire envisager son existence en terme de rapports, à l’environnement, au socius, et aux productions de subjectivité. L’enjeu concernerait également le renouvellement de la question de la communauté repensée comme agencement collectif d’énonciation ou groupe sujet.
Pour la schizo-analyse, d’une part, la déterritorialisation qui chaotise les modes d’existence entraînerait l’exil de soi avec l’impossibilité d’adhérer au monde et d’autre part la construction d’identités narcissiques et tribales de plus en plus artificielles. La fragmentation de Mois en errance en dehors de coordonnées recodables résulte de la coexistence de ces tendances contradictoires. A partir de leurs durcissements et de leurs décompositions, des agencements d’un nouveau type commenceraient à poindre et capillariser.

L’exil de soi et du monde
Les processus de déterritorialisations entraînés par le capitalisme chaotisent les modes d’existence en multipliant les contradictions d’une société. Ces processus traversent tout le socius, n’épargnant aucune catégorie sociale, ni aucun recoin d’une planète globalisée.
Sang et Or de Jafar Panahi (qui date de 2003) décrit remarquablement l’exil de soi qui s’ensuit par une séquence qui met en scène la rencontre de deux individus venant de classes sociales opposées. Un ours mutique, livreur de pizzas, ancien combattant de la guerre Iran-Irak, sorte d’équivalent de De Niro dans Taxi Driver, absorbe toute la folie de Téhéran qu’il sillonne en mobylette. Il finira par se suicider après avoir braqué un bijoutier qui l’a poliment éconduit et humilié. Tout au long du film, il semble la proie d’une fatigue mentale, incapable de trouver une issue à sa condition misérable et aux nœuds psychiques qui l’entravent, aux contradictions dont il est le témoin : au nom de la loi islamique, la police traque sournoisement la jeunesse dorée qui organise des fêtes tout en rêvant d’y participer ; par ailleurs, une bourgeoisie dominante dispose toujours de ses privilèges, alors que la révolution aurait du les abolir ; au hasard d’une livraison, le client s’avère être son ancien commandant durant la guerre, homme désormais établi qui le reconnaît et lui dit avec émotion « Tu étais un juste », avant de lui donner une somme d’argent conséquente, nouvelle humiliation. Quelques séquences avant le dénouement, le livreur taciturne apportera des pizzas à un fils de famille tout juste rentré des Etats-Unis où il poursuivait ses études et qui habite le triplex à vue panoramique de ses parents. Ce jeune homme supplie le livreur de rester l’écouter car deux jeunes femmes viennent de quitter son appartement et d’annuler la soirée, en s’appuyant sur un prétexte tellement tordu qu’il déclenche chez leur hôte une crise de panique. Incapable de comprendre ce monde qu’il a quitté trop longtemps, et imprégné d’autres codes, il n’arrive plus à adhérer à son territoire d’origine. Le livreur l’observe imperturbable, en mangeant les pizzas, et sa propre déconfiture continue à creuser ses sillons dans son cerveau en vrac.

Narcissisme et virtuosité
Deux films colorés et ludiques sortis au même moment (fin 2010) sur le thème des amours de jeunes adultes illustreraient les deux autres tendances.
Les Amours imaginaires du virtuose Xavier Dolan raconte l’histoire d’un jeune homme et de son amie qui tombent amoureux du même garçon, étrange amour pour un garçon manipulateur pour qui le monde ne semble tourner qu’autour de son nombril. Ces dandys à l’apparence très sophistiquée où se mêlent créativité et narcissisme, offrent une image d’eux-mêmes tout en façade qui semble déterminer leur valeur d’échange, proportionnelle à leur vide intérieur. C’est un monde identificatoire et tribal, caricature poussée à saturation dans le film, qui durcit des codes autour de la marchandise. D’où la tension entre les personnages qui dégagent une puissance narcissique et spectaculaire au sens de Debord.
Très fortement imprégné de pop-art, le film multiplie les poses ténébreuses et acidulées, accompagnées de tout un jeu de références, retournant l’humour mélancolique de Warhol sur la marchandise en art fétichisé marchand. Les Mois semblent s’être intensifiés dans des images de plus en plus tendues où la haine perce à travers les sarcasmes. Fantasmes de Mois blessés qui s’affrontent dans un univers étouffant où il ne se passe rien, où des énoncés creux tournent en vase clos. Tribus artificielles aux clichés surinvestis, quitte à les faire chatoyer par une créativité toujours plus grande, avec des personnages qui semblent tous cacher la même faille. Peut-être le Moi ne renvoie qu’à lui-même, fantasme de souveraineté renforcé par l’angoisse de sa désintégration. Leurs codes sont défaits, et ils s’y accrochent encore en les durcissant. Dans le fond, ils savent qu’ils sont composés de choses mortes et font semblant d’être encore vivants.
« Là où les codes sont défaits, l’instinct de mort s’empare de l’appareil répressif, et se met à diriger la circulation de la libido. Axiomatique mortuaire. On peut croire alors à des désirs libérés, mais qui, comme des cadavres, se nourrissent d’images. On ne désire pas la mort ; mais ce qu’on désire est mort, déjà mort : des images. » (6)

La reterritorialisation des Mois et l’éclatement des catégories
Kaboom, le film déjanté de Gregg Araki, trace à l’inverse le devenir schizo et humoristique d’un étudiant dans un monde qui se délite. Bi-sexuel, il couche allègrement avec garçons et filles quand les personnages ombrageux et névrosés des Amours imaginaires se contentent de fantasmer leur désir impossible.
Au fil des apparitions fantastiques, le vertige fera peu à peu faire perdre pied au héros, son Moi, en prise avec l’angoisse, sera de plus en plus contaminé par la bizarrerie, et au final, personne ne se révèlera celui qu’il est vraiment. Dans Kaboom, les personnages frisent également la caricature, mais sans gravité ni sérieux, à l’inverse d’un durcissement. Il va s’avérer que la réalité n’est qu’un jeu de rôle où chacun fait semblant d’occuper une place en conformité avec son environnement, comme celle d’être étudiant. Or, derrière ces apparences se cache un autre jeu où se trame un affrontement bizarre entre deux camps : une secte animale maléfique qui met le monde en péril, et le camp de ceux qui luttent contre ce danger. Intrigue délirante, mais tout semble acceptable tant le jeu des identités est devenu loufoque et secondaire, tant les codes de la vie étudiante américaine, à force d’être rabâchés par le cinéma, semblent usés, ouvrant la voie aux déterritorialisations les plus extravagantes.
En revenant au film documentaire The Cat, The Reverend and The Slave, avec toute sa ménagerie fantastique, il pulvérise lui aussi les catégories homme/femme, humain/animal, entraînant un jeu combinatoire schizophrénique où les modèles se déterritorialisent et se reterritorialisent sans fin.
Peut-on vraiment songer au concept de devenir animal de Deleuze-Guattari en voyant ces furries à la recherche de leur moi profond ? Derrière toutes ces déterritorialisations, l’axiomatique capitaliste tourne toujours à plein régime, et il reste toujours un fond de revendication identitaire. Mais une sorte d’humour insensé la ridiculise en inventant des catégories nouvelles qui la transforment en bouffonnerie. Vous voulez de l’identité ? Très bien, je suis un chat ! affirme Marcus… Et vous ?
« Foucault annonçait en ce sens un âge où la folie disparaîtrait, non pas seulement parce qu’elle serait versée dans l’espace contrôlé des maladies mentales (« grands aquariums tièdes »), mais au contraire parce que la limite extérieure qu’elle désigne serait franchie par d’autres flux échappant de toutes parts au contrôle, et nous entraînant (Michel Foucault, « La Folie, l’absence d’œuvre », La Table ronde, mai 1964 (« Tout ce que nous éprouvons aujourd’hui sur le mode de la limite, ou de l’étrangeté, ou de l’insupportable, aura rejoint la sérénité du positif… »). On doit donc dire qu’on n’ira jamais assez loin dans le sens de la dé-territorialisation : vous n’avez encore rien vu, processus irréversible. Et quand nous considérons ce qu’il y a de profondément artificiel dans les re-territorialisations perverses, mais aussi dans les re-territorialisations psychotiques hospitalières, ou bien névrotiques familiales, nous nous écrions : encore plus de perversion ! encore plus d’artifice ! jusqu’à ce que la terre devienne tellement artificielle que le mouvement de déterritorialisation crée nécessairement par lui-même une nouvelle terre. » (7)
Le héros de Kaboom s’angoisse devant l’immixtion du fantastique et annonce le basculement de l’ordre ordinaire : « L’étrange est devenu la règle ». La folie vient désormais du dehors. Les pouvoirs ex-humains des personnages, dopés par la technologie et devenus sorciers, leurs yeux qui s’éclairent d’un devenir animal hypnotisent et capturent, abolissent le monde de la représentation et de l’échange symbolique. Un délire humoristique emporte alors le récit, avec en toile de fond ce chef de la horde, gourou d’une secte de pauvres types masqués en animaux, à l’instar des furries, mais beaucoup plus inquiétants, et se livrant à des sacrifices humains. Dionysos avec son humour noir délite les dernières structures du monde. Et ce Chef de la horde, expert en manipulation des masses après un doctorat en psychologie, représentatif d’une société de perversion, déguisé en demi-dieu grec (ou empereur romain ?) ridicule et sinistre, n’a plus qu’une seule perspective : couronner son fils pour qu’il prenne sa relève, ou alors il concrétisera cette jouissance déchaînée qui semble emporter le monde dans un tourbillon, en appuyant sur un gros bouton rouge qui fera sauter la planète dans un déferlement atomique. Contre ce père inconnu qui veut en faire son successeur, le fils prendra le parti de ses amis ligotés, venant du camp adverse. Contradiction entre un père tout-puissant et jouisseur qui recherche son fils pour en faire un Super Moi à son image, et ce fils qui ne s’envisage que dans son rapport aux autres et se révolte.

Les énoncés collectifs qui émergent
Dans nos cultures classiques, nos Mois étaient solidement liés à des repères structuraux. Le capitalisme accélère la déterritorialisation des identités et les rend plus fragiles. Comme symptôme, des subjectivités hyper narcissiques qui mêlent fluidité et durcissement, archaïsme et sophistication, de plus en plus volatiles, rapides, mobiles, tout en déployant des ressources de créativité inouïes dans un packaging et un marketing de soi où l’identité se fige dans son spectacle, dernière conquête de la marchandise.
Ailleurs, des mondes décomposés où les ego en lambeaux se mettent à inventer des modes d’existence d’un nouveau type, qui déterritorialisent « le souci de soi ». Certainement encore trop faibles et trop pauvres, ces communautés augureraient cependant de nouvelles formes de devenir.
En parallèle, des énoncés collectifs émergent où le souci éthique semblerait privilégié sur l’intérêt du capital, quel que soit le niveau de mauvaise conscience et de compromission qu’ils recèlent. Nous apprenons à faire des pas de côté. Ces énoncés collectifs se multiplient et contaminent peu à peu le socius. Nos masques nous permettent de nous lier à plusieurs mondes où nous nous dédoublons, nous jouons double jeu, nous apprenons à circuler en nous multipliant. Dans le monde des masques, les Mois composés fragmentés dansent.
D’autres images, d’autres montages, une multitude de vies alternatives montent et font entendre leur grondement. La révolution n’a-t-elle pas déjà eu lieu ? Ne se produit-elle pas chaque jour des millions de fois sous des formes encore inconnues ?
Elias Jabre
Second Life : et si la mort de l’Homme était comique / 2011
Publié dans Chimères n°75 Devenir-Hybride, à paraître en septembre
kaboom.jpg
1 Disponible sur Poptronics :
http://www.poptronics.fr/IMG/pdf_SL1mondepossible1-47.pdf
2 Alain Della Negra et Kaori Persistant suburbs, in. Second Life Un monde possible, sous la direction d’Agnès de Cayeux et Cécile Guibert, Editions les Petits Matins, octobre 2007, http://www.poptronics.fr/IMG/pdf_SL1mondepossible1-47.pdf
3 Marie Lechner, Annick Rivoire, la Double vie du deuxième monde, in. Second Life Un monde possible, sous la direction d’Agnès de Cayeux et Cécile Guibert, Editions les Petits Matins, octobre 2007, http://www.poptronics.fr/IMG/pdf_Chap1- SL-Un-Monde-possible.pdf
4 Michael Stora, Michael Stora, Psy sur Second Life, 31/07/2007, http://psychanalyse.blogspot.com/2007/07/michael-stora-psy-sur-second-life.html
5 Stephan Doesinger, l’Architecture virtuelle ne se contente plus de répliquer le réel, septembre 2007, http://www.ecrans.fr/L-architecture-virtuelle-ne-se,2063.html
6 Gilles Deleuze et Félix Guattari, l’Anti-OEdipe, Paris, Editions de Minuit, 1972, p. 404. 7 Ibid., p. 383.

Devenir-hybride, corps-prisons et corps-plateaux / Elias Jabre & Manola Antonioli / Edito Chimères n°75 / Devenir-Hybride

Nos productions de subjectivités se confrontent à de nouveaux agencements entre l’homme et la machine, les humains et les non humains, la « nature » et les artefacts, la technique et l’imagination, la science et la fiction.
Qu’est-ce qu’un corps désapproprié de ses organes « naturels » ? Un sujet qui ne retrouve plus son unité dans ses Moi(s) éparpillés, et découvre que cette « unité » était construite ?

Nouvelles prothèses technologiques
Le 28 novembre 1947, Antonin Artaud déclare la guerre aux organes, dans sa célèbre allocution radiophonique Pour en finir avec le jugement de Dieu. Avec le corps sans organes (CsO), il invente un nouveau corps politique, un moyen de lutter contre la belle unité de l’organisme. L’organisme n’est pas le corps, mais ce qui impose au corps des fonctions, des liaisons, des organisations dominantes et hiérarchisées. Chaque organe peut devenir un objet partiel, dériver vers des devenirs imprévisibles, tout comme la voix d’Artaud, devenue indépendante du reste de son « organisme », peut affirmer que « le corps est le corps. Il est seul. Et n’a pas besoin d’organes. Le corps n’est jamais un organisme. Les organismes sont les ennemis du corps. »
Jamais donné d’emblée, comme peuvent l’être notre visage, nos jambes, nos bras, le CsO fait l’objet d’une expérimentation. « Ce n’est pas rassurant, écrivent Deleuze et Guattari, parce que vous pouvez le rater » : désir et anti-désir, force de vie et puissance de mort, production et anti-production, le CsO est dangereux, inquiétant. Il peut souffrir, s’emballer, dériver, se révolter, proliférer ou se détraquer : « Ce n’est pas du tout une notion, un concept, plutôt une pratique, un ensemble de pratique. » Corps de l’hypocondriaque qui perçoit la destruction progressive de ses organes ; corps paranoïaque attaqué par des influences hostiles extérieures et restauré par des énergies divines ; corps schizo plongé dans la catatonie ; corps drogué ; corps masochiste qui se fait coudre, suspendre, désarticuler ; corps désapproprié, défonctionnalisé, dé-dominant, dé-séparé de son environnement, aspiré par tout ce qui l’entoure, inspiré par tous ses pores, sans hiérarchie, dilaté par la jouissance, l’angoisse et le désir, au point de former un « œuf » ouvert sur l’infini de son territoire existentiel.
Si l’hybridation de l’homme et des technologies peut être pensée comme un métissage qui lui ouvre de nouveaux devenirs (l’Hybridation est-elle normale ? / Bernard Andrieu), l’action de se brancher à une prothèse ou un organe artificiel se vit également comme une expérimentation en intensité, une tentative de se défaire de ses organes « naturels » pour accueillir une forme étrangère, avec tout un théâtre de la cruauté fait de passages de seuils, de ratages ou de rejets qui mettent le corps en péril. Les implants cochléaires destinés aux sourds illustrent bien la difficulté qu’a le corps à accueillir ces organes intrus qui nécessitent parfois un long et terrible apprentissage pour s’agréger (Un homme branché, Implant cochlétaire et surdité / Nicole Farges).
L’utopie transhumaniste, inspirée par le développement des techno-sciences, rêve également de se débarrasser des organes, mais elle rate le CsO avant même de commencer l’expérimentation. Elle fantasme la future « migration » de notre esprit dans des systèmes informatiques qui nous rendraient indépendants d’un corps perçu comme une forme archaïque, un reste d’animalité ou, dans une tradition remontant à Platon, comme « le tombeau » de l’âme. À l’inverse d’Artaud, elle se pose comme l’ennemi du corps au profit d’un nouvel organisme numérique et unitaire, purifié de toutes intensités. Cette rancune contre un corps insatisfaisant, composé de pièces prêtes à tout moment à se détraquer, indignes des « machines » de plus en plus perfectionnées produites par la technologie, peut également être interprétée comme une version contemporaine de la « honte prométhéenne » que Günther Anders diagnostiquait en 1956 dans l’Obsolescence de l’homme : « la honte qui s’empare de l’homme devant l’humiliante qualité des choses qu’il a lui-même fabriquées. »
Dans le débat philosophique des grands auteurs de référence, il est d’ailleurs essentiellement question de craintes et de raidissements dans un monde post-humain où les technologies sont hors de contrôle (LVE Textes fondateurs / Anne Querrien / Manola Antonioli). Il serait nécessaire de plier et déplier ces critiques dans d’autres directions, plus pragmatiques, comme le proposent les travaux de Michel Foucault, de Gilles Deleuze et Félix Guattari, qui ont inspiré les concepts de devenir-hybride de Bernard Andrieu et de Plurivers de Jean-Clet-Martin.
Les transhumanistes pourraient n’être que le symptôme d’une nouvelle croyance en un dieu devenu cybernétique où les structures atomiques correspondraient à des systèmes informationnels. Dans ce nouveau modèle organisé, normatif et hyper-fluide, nous serions transformés en centres complexes d’informations qui communiquent les uns avec les autres, reprogrammables comme des ordinateurs, modèle selon lequel les techno-sciences s’assurent la maitrise du vivant (Natural Born Cyborg / Michèle Robitaille). Cette utilisation transcendante de la notion d’information réifie le corps en le plaquant sur l’organisme, manquant toute dimension existentielle.
Derrière ces utopies aussi mobiles que gelées, les techno-sciences suivent des objectifs de performance et d’amélioration. La convergence NBIC (nanotechnologies, biotechnologies, informatique et sciences cognitives) devient le nouveau cheval de bataille des ministères et des laboratoires dans un marché en pleine croissance. Le pari sur les nanotechnologies alimente des espoirs futuristes, où scientifiques et politiques ont partie liée, lançant de nouveaux produits sans ouvrir le débat sur leur potentielle nocivité (LVE le Meilleur des nanomondes / Jacques Florence et Pierre Vogler-Finck). Et les techno-sciences épousent parfaitement les coordonnées néo-libérales qu’elles contribuent à nous faire assimiler. Chaque individu serait doté d’un capital qu’il se doit de faire fructifier pour s’adapter toujours mieux à une économie à flux tendus, devenant l’auto-entrepreneur de lui-même.
Certains sports comme l’athlétisme ou le cyclisme incarnent parfaitement cette compétition. La prothèse technologique transmutant les athlètes en humains augmentés devient alors problématique. Elle fausse la règle d’égalité des chances qui consacrent de fait l’inégalité naturelle, et le triomphe de ceux qui disposent du « meilleur » patrimoine génétique, ce à quoi même l’entraînement le plus poussé ne peut pallier. La prothèse devient alors une arme politique qui permet de contester l’ordre de domination des stades, et qui exacerbe la logique de la performance en déréglant les codes du sport pour mettre au jour son idéologie et ses contradictions (la Prothèse et le sportif ; du dopage comme résistance à la domination des stades / Raphaël Verchère).
Lorsque la science s’hybride à d’autres formes de pensées et abandonne sa posture de froide objectivité, elle arrive à offrir des combinaisons puissantes qui allient le souci de soi à la technologie. La science de la reconstruction artificielle de la face s’est découvert, au contact de l’anthropologie, une généalogie qui remonte à l’Antiquité, et s’est mis à évoquer le « visage ». Une opération chirurgicale limitée jusque-là à une intervention technique s’est alors transformée en parcours ritualisé, où le patient est accompagné par toute une dimension symbolique qui prend en compte son état psychique (Regard anthropologique en Prothèses Maxillo-faciales / F. Destruhaut, E. Vigarios, B. Andrieu, Ph. Pomar).
Toutes ces multiples prothèses visent à rétablir le fonctionnement des organes sans les organes, la compétence de l’organisme ou l’apparence signifiante du visage, mais peuvent aussi nous aider à poursuivre l’œuvre de dilatation et les parcours (toujours risqués) d’expérimentation de nos CsO vers d’autres hybridations.
La science-fiction explore déjà les devenirs hybrides de l’humain et des machines, nous préparant à imaginer les affects que connaîtront nos corps (Hybris / Alain Damasio). Des artistes, tels que Matthew Barney avec ses figures mythologiques, et Gilles Barbier qui met en scène ses œuvres burlesques, créent des esthétiques organiques, critiquant des techno-sciences qui consacreraient l’obsolescence de l’homme et de ses passions. Ils proposent des voies alternatives où l’hybridation multiplie les possibilités de réinventions de soi et où, à chaque fois, il s’agit de défaire une vision normative et désincarnée en prenant le parti du corps, comme le montre Alice Laguarda (Post-humain et invention de soi dans la création contemporaine). De la même manière que l’artiste Brice Dellsperger joue le corps contre le formatage hollywoodien dans sa série Body Double, où le choix du même acteur pour rejouer l’ensemble des personnages d’un film révèle la supercherie des genres et des identités figés (Brice Dellsperger / Body Double : aux frontières du réel / Mickaël Pierson).
Autour de ces questions de genre et de sexe, des pratiques d’hybridations se développent depuis longtemps, produisant des êtres humains plus multiples, mais aussi plus mixtes. Est-ce une ère post-génomique, comme le suppose Henri Atlan, qui s’ouvre dès lors que la mutation se fonde désormais sur le retournement complet de la culture sur la nature ? (LVE Procréation, Hybridations, Humain-post-humain / Bernard Andrieu). Les cyberféministes ont démantelé les catégories binaires Nature/Culture, Homme/Femme, Humain/Animal, Humain/Machine, en militant pour un art des relations ouvert aux multiplicités. Il s’agirait désormais de construire une expérience et une théorie des frontières, de leur construction et de leur déconstruction, dans le but de produire de nouvelles formes d’action politique (LVE Post et cyberféminisme / Manola Antonioli).

Immersion dans les corps-réseaux
En parallèle au développement de ces nouvelles prothèses, la fuite en avant technologique engendre des processus informatiques qui se mettent à fonctionner indépendamment des décisions humaines, dictant les conduites globales. Au service d’une même oligarchie, ils constituent de nouvelles stratégies de pouvoir qui durcissent les inégalités et la séparation entre populations de seconde zone et privilégiés. Des murs technologiques aux frontières du Mexique ou d’Israël se défendront automatiquement contre les « invasions barbares ». Les opérations de bourse sont désormais majoritairement gérées par des algorithmes qui garantissent des taux de rentabilité plus élevés, tout en s’accompagnant d’une perte du contrôle humain (Les « processus co-activés » et la nouvelle maîtrise du monde / Jean-Paul Baquiast).
L’informatisation des modes d’existence redouble également les conditions d’exclusion des « inadaptés », leur inventant un alter-ego administratif qui servira à les normaliser dans des outils de suivi informatique. Un jeune homme qui sort de prison arrivera-t-il à s’inscrire à pôle emploi sans connaître l’informatique et sans ordinateur ? Se confrontera-t-il toujours à un dossier qui, d’un système à l’autre, l’étiquettera comme cas difficile et élément désordonné ? Au même moment, Facebook, s’il est réduit à un instrument de promotion de soi, renvoie chacun à un alter-ego narcissique qui interagit avec les membres de son réseau et s’assujettit à une nouvelle forme d’autocontrôle (l’Alter-ego pouvoir / David Puaud). Pourtant, les mêmes réseaux sociaux ont permis de contourner les médias traditionnels en Tunisie, contribuant à la chute du régime dictatorial, et à rendre le souffle à un peuple (Médias et TIC dans les révolutions arabes : la Tunisie / Groupe d’étudiants). Plus près de nous, ces réseaux servent les retrouvailles des slameurs et slameuses qui soignent leurs vies par les mots (Je ne suis pas née dans la lumière / Istina Ntari).
Dans nos sociétés de communication, le capitalisme a su investir un régime de mobilité et d’apparente ouverture. Tirant profit des luttes contre le pouvoir disciplinaire et son modèle du confinement, il aurait capturé et détourné une partie de ces pratiques en développant des technologies de contrôle en mesure d’inclure les sujets sans proximité spatiale, ni présence matérielle. Dans ces conditions, l’illusion de liberté est une composante fondamentale de ces dispositifs d’autant plus grande, qu’ils se transforment en machine de guerre dès qu’il s’agit de s’en prendre aux vieilles formes de pouvoir (Du multiple dans les sociétés de communication / Janice Caiafa).
Nos modes d’existence posthumains dans une société hyperindustrielle peuvent nous couper du monde, et les uns des autres. Nos fictions racontent notre impuissance à travers des scénarios apocalyptiques : les humains ne se reproduisent plus, ils se décomposent ou se végétalisent, se désincarnent en s’immergeant dans des réseaux virtuels, sont attaqués par des aliens qui prolifèrent à l’identique condamnant notre espèce fondée sur la singularité de chacun (Fictions post-humaines / Maud Grange-Rémy). Et voilà qu’au-delà de la fiction, là où les processus de désagrégation des repères sont les plus avancés, des lignes de fuite folles proposent des territoires inédits. Le jeu virtuel Second Life contamine le « réel », et permet à des communautés de joueurs d’expérimenter des subjectivités étranges avec des Moi(s) métastables qui se déplacent entre univers physiques et numériques et recréent des espaces collectifs (La Mort de l’homme est-elle comique ? /Elias Jabre). Ces mondes parallèles se multiplient à partir de nouveaux organes, comme l’écran du téléphone portable qui nous accompagne dans un devenir hybride plus poussé qu’il ne l’a jamais été, nous propulsant peut-être à l’aune d’une ère nouvelle (Du nouvel âge de la « mécanosphère » / Bruno Heuzé).
Nos corps, nos Moi(s), nos espaces se fragmentent et s’hybrident, et il devient nécessaire de forger de nouveaux concepts pour vivre dans ce « plurivers », cette pluralité de mondes hétérogènes et contradictoires aux frontières mobiles où l‘humain se mélange à la machine. Comment, au hasard des rencontres, rendre ces espaces consistants ? Le modèle du contrat offre peut-être le meilleur outil de construction d’agencements désirants, contre le danger d’être dissipé par des flux chaotiques, plutôt que de revenir à une loi obsolète associant toujours un sujet à une identité fixe (Entretien avec Jean-Clet Martin : « Plurivers » / Jean-Philippe Cazier). Comment inventer de nouvelles liaisons, des associations parfois accidentelles pour faire tenir des mondes ? C’est une question similaire que se posent les psychothérapeutes qui travaillent avec des enfants autistes, et qui essaient de les aider à construire des espaces intermédiaires où l’on peut vivre ensemble, en utilisant des logiques qui ne correspondraient plus à celles que nous connaissons (Fragments et liaisons dans la langue et le signe : à propos de sémiotique et d’autisme / Mileen Janssens).

Mort de Dieu, fragmentation de l’homme, fuite des organes, obsolescence de la loi et des modèles verticaux, la chaosmose prend le relais de la scène où se jouaient nos névroses bien structurées dans les carcans œdipiens.
Mais il ne suffit pas d’abandonner simplement toutes nos strates défaites dans une désarticulation sauvage. Il s’agit bien au contraire de garder le minimum d’organisme nécessaire pour éviter de plonger dans un corps vidé et catatonique, de prendre soin des réserves de signifiance et des subjectivation qui nous évitent de plonger dans le vide et qui nous permettent d’expérimenter de nouveaux agencements.
Si l’on renonce aux organes, il faudra à chaque fois réinventer des méthodes pour raccorder les morceaux disparates, méthodes qui peuvent réussir ou échouer, et qui produisent nécessairement, à un moment ou l’autre, des entrecroisements monstrueux entre nature et culture, esthétique et technique. Deleuze et Guattari évoquaient à ce sujet l’expérimentation de Castaneda avec le peyotl, expérience réelle ou imaginaire, peu importe, du moment où ils la lisent comme un « protocole d’expérimentation ». L’Indien force le jeune anthropologue à chercher un lieu, puis des alliés, puis à renoncer progressivement à l’interprétation, à s’engager dans un devenir-animal et ensuite dans un devenir-imperceptible de plus en plus risqué et dangereux, comme si le CsO avait besoin de tout cela (d’un guide, de techniques et de rituels, d’alliés humains, non humains et cosmiques). Il s’agit de se construire un Lieu, un Plan, mais aussi de s’inscrire dans un collectif avec des végétaux, des animaux, d’autres hommes, des techniques, des expressions artistiques. Le CsO est le désir, le plan de consistance ou le champ d’immanence du désir, et il le reste même quand le désir le pousse à la déstratification brutale ou l’anéantissement, ce pourquoi sa construction exige tant de précautions, tant d’alliés, un apprentissage raffiné des bonnes vitesses et des lenteurs nécessaires.
Au lieu d’être tout simplement des « ennemies du corps », toutes ces nouvelles formes d’hybridation (à condition de savoir choisir celles qui nous conviennent, qui nous permettent de fabriquer notre CsO, au lieu de le nier ou de le détruire) peuvent nous offrir de nouvelles voies d’accès à un corps non plus « prison » ou « tombeau », mais « plateau », région d’intensité continue, qui ne se laisse pas arrêter par des frontières extérieures (celles de la « nature » ou de l’ « organisme ») mais qui procède par modulations, vibrations et variations d’intensités.
Elias Jabre & Manola Antonioli
Devenir-hybride, corps-prisons et corps-plateaux / 2011
Edito de Chimères n°75, Devenir-Hybride, à paraître en septembre
Sur le CsO, lire également :
Retour sur le Corps sans organes / Manola Antonioli
le Corps sans organes ou la figure de Bacon / Gilles Deleuze
la Recherche de la fécalité / Antonin Artaud
Yapou, bétail humain (1) et (2) / Shozo Numa
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Le redoublement totalitaire (« Bienvenue chez les Ch’tis », « Inglourious Basterds ») / Elias Jabre

Deux films qui a priori n’auraient rien à voir et qui laissent pourtant le même sentiment de malaise, un malaise à partir d’une même répétition suffisamment articulée pour la décrire et la proposer comme le symptôme d’une maladie actuelle. Notre présent est bien totalitaire, et les masques dont il se pare épousent les grimaces de nos rires et de nos haines refoulées.
Bienvenue chez les Ch’tis, le plus grand succès de l’histoire du cinéma français nous assure que nous sommes morts et congelés.
Inglourious Basterds, succès tarantinesque parmi d’autres, va chercher le décor de la deuxième guerre mondiale pour raconter de nouveau une vengeance au schéma pulsionnel devenu lassant, si ce n’est qu’en récupérant une tranche d’histoire aussi chargée, il se transforme en proposition anti-politique, du fait même qu’il la nie avec autant de désinvolture « canaille ». On aurait pu jubiler avec le réalisateur « sale gosse », ravi qu’il nous allège de cette boursouflure de la mémoire à laquelle on nous ramène trop souvent. Mais le traitement est tel qu’il suscite l’effroi. Quel effroi, dira-t-on. Cet effroi qui n’est pas ressenti par la plupart des spectateurs qui, lorsqu’ils ne sont pas morts et congelés, rêvent de défouloirs bien sanguinolents contre les salauds, encore faut-il en trouver, quitte à les chercher dans une histoire révolue.
Quelle idée de s’attarder à des films aux messages aussi insignifiants ? Peut-être que ces films nous révèlent. Alors quelle est donc cette articulation qui lie ces deux films pour en faire les symptômes de notre temps, temps décomposé où le cinéma semblerait aussi malade que nous.
Il s’agit de la structure narrative qui prend la forme d’une proposition de valeur repérable à ceci qu’elle engendre le redoublement même de ce contre quoi elle semble lutter.
Des valeurs en haillons qui cachent simplement un vide sidéral, et qui par un étrange processus, conduisent à la résurgence actualisée et cauchemardesque de ce qu’elles pensent combattre, comme une abjection au carré : la lutte contre les clichés par des Ch’tis habillés par des clichés similaires ; les tueurs de nazis de Tarantino dignes représentants des subjectivités barbares du jour.
Il est étonnant que cette symétrie par redoublement passe inaperçu, si ce n’était l’incapacité de distanciation propre à ces barbaries qui nous coulent dans les veines, et qui rappellent que nous restons bien postmodernes (ou hypermodernes s’il faut ajouter les ingrédients d’accélération de la violence, de la consommation et du désenchantement pour reprendre les slogans actualisés).
Dans Bienvenue chez les Ch’tis, les Ch’tis vont s’amuser à jouer la caricature qu’on leur prête pour la casser. A la fin du film, les Ch’tis sont ivrognes, têtus, bons vivants et ils ont grand cœur. Bref, la caricature a été redoublée, et les journalistes du JT ont pu interviewer à la sortie des salles des spectateurs « Ch’tis » larmoyants et émus de retrouver leur âme perdue, alors qu’ils pensaient être perçus comme des alcooliques notoires, sinistrés par le chômage, etc.
Quand une proposition de lutte contre une caricature la renouvelle, et que la distance entre ces deux pôles ne laisse pas même l’espace d’un souffle, il y a redoublement totalitaire, puisqu’on ne respire plus.
Dans Inglourious Basterds, Tarentino met en scène des juifs martyrisés par des nazis pendant la deuxième Guerre Mondiale. Une bande de sang-mêlées avec du sang juif vont créer une milice anti-nazie plus cruelle encore. Le redoublement vient-il du fait qu’ils utilisent également la violence ? Il faut approfondir. Peut-être est-ce cette pulsion de vengeance si chère à Tarantino, telle qu’elle est portée de façon triomphale par les héros ? Une jouissance haineuse où il ne s’agit plus de lutter contre un ennemi abject, mais de jouir abjectement de la haine de l’ennemi.
Parmi les sévices que les héros font subir aux nazis, il y a le marquage de la croix gammée sur leurs fronts. En faisant coller tout ennemi à ce sceau d’infamie de façon indélébile, il y a comme une volonté de constitution ontologique du mal, de la même façon que le juif est ontologiquement mauvais pour le nazi. De cette façon, la haine peut s’exprimer souverainement, jouissance du ressentiment contre un ennemi ontologiquement assuré, qu’il soit d’une race, ou qu’il ait endossé un habit nazi sans possibilité aucune de rédemption.
Et il fallait bien chercher la deuxième guerre mondiale et les nazis pour trouver un équivalent du psychopathe de Boulevard de la mort à grande échelle, de ce mal absolu.
Heureusement qu’il y a des psychopathes et qu’il y eut les nazis pour laisser libre court à ce défouloir de haine, cette jubilation du massacre légitime, mais qui cache le même gouffre.
Les héros de Tarantino en bonnes caricatures, et contrairement aux résistants de l’époque qui ne faisaient pas tant de simagrées, sont nos contemporains à la recherche d’une souveraineté perdue. Celle qui les assurerait de pouvoir désigner le mal, et de la même manière de s’assurer (et nous assurer) de leur propre identité.
Notre inconscient n’est plus dupe de notre émiettement, « Je » n’est plus le maître en la demeure, et pourtant nous croyons encore que nous sommes chez nous. Nous vivons avec cette mauvaise conscience dissimulée, et nous tentons de colmater à nouveau la brèche de nos mois en morceaux, quitte à endosser des vêtements généreux mais au final tout aussi barbares.
Qu’incarnent les héros américains de Tarantino au-delà du sang-mêlées et la bâtardise (remarquons qu’ils sont tous plus forts et beaux les uns que les autres) ? Des clichés, de nouveaux clichés, et derrière ces clichés, le ressentiment nous étouffe, et il nous faut des ennemis pour exprimer nos haines, pour nous attacher à une identité, avec la batterie de l’ennemi et du tiers-exclu. Identités malades et caricaturales à la recherche d’elles-mêmes…
Au contraire de Vincere du réalisateur Bellocchio, aux scènes autrement plus fortes et sans déploiement de violence spectaculaire. Evidemment, il ne s’agit pas d’une comédie et ces films n’ont absolument rien à voir. Mais s’il s’agissait d’analyser l’économie pulsionnelle mise en jeu dans ces films au-delà des genres ? Les rires grotesques et attendus des caricatures de Hitler, Goebbels filmés par Tarantino sont sans relief à côté des traits du Mussolini de Vincere où c’est bien le réel réinventé par la fiction qui devient grotesque et caricatural. Jusqu’au personnage du fils renié de Mussolini devenu son double parodique qui imite la jouissance de son père pour le ridiculiser et la redouble à l’identique, performance qui le laisse exténué et qu’il payera au prix fort. Il terminera dans un asile. Le redoublement joué par le fils de Mussolini n’a pas, lui, d’autre objectif que d’imiter la jouissance du père pour débusquer la pulsion qui joue derrière cette Italie fasciste. Les personnages tarantinesques, quant à eux, au nom des valeurs de liberté de notre temps, autre cliché en miettes, entraînent en revanche le spectateur à la même pulsion haineuse. Il jouit avec la jeune juive rescapée des nazis à la scène de vengeance finale, lorsqu’elle hurle de rire sur l’écran géant en flamme qui carbonisera l’état-major nazi.
Redoublement parodique, totalitaire (car il emprisonne) et fasciste (jouissance de mort) du joueur Tarentino qui dissimule. Redoublement parodique du héros de Bellochio qui lutte contre la pulsion d’un peuple en la dévoilant.
On répliquera pourquoi tant de sérieux, alors que c’est une jeu de références aux classiques, un hommage au cinéma, aux westerns et aux séries B, un remontage ludique transgenre d’un surdoué fantasque. Tout cela est vrai. Tarentino est devenu le maître de la haine de divertissement.
Elias Jabre
le Redoublement totalitaire / 2010
A lire également dans la revue Trafic n°72 :
Frissons, surprise et malaise par Adrian Martin
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