Archive pour la Catégorie 'Guattari'

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Chimères n°79, Temps pluriels, à la librairie La Terrasse de Gutenberg, Paris, vendredi 18 octobre à 20h

La revue Chimères présente son numéro 79 Chaosmose, temps pluriels

Vendredi 18 octobre 2013 à 20h

à la librairie La Terrasse de Gutenberg
9 rue Emilio Castelar 75012
Tél. 01 43 07 42 15

En présence des auteurs :
Jean-Claude Polack, Pascale Criton, Anne Querrien,
Flore Garcin-Marrou, Maël Guesdon…

Et artistes invités: Deborah Walker (violoncelle), Carolina Saquel
Chimères n°79, Temps pluriels, à la librairie La Terrasse de Gutenberg, Paris, vendredi 18 octobre à 20h dans Anarchies 79

Le sujet, la coupure, l’histoire / Félix Guattari / Chimères n°79, Temps pluriels

L’histoire, dans le sens où on peut en parler, il n’y a rien à foutre, tout est joué dans l’ordre de la détermination, et en fin de compte, le déterminisme marxiste est valable, pas de doute là-dessus. Mais à ce déterminisme échappe quelque chose qui se joue à contretemps de la détermination. Ce qui fait que l’on peut très bien à la fois dire que tout est joué, que par exemple ce que fait le PCF est déterminé par tout le jeu des relations économico-sociales, qu’il est prisonnier du gaullisme, du néo-capitalisme, de l’URSS etc. Et en même temps, dire qu’il y a une possibilité de voie révolutionnaire.
Autre exemple : à Cuba, il y a dix ans, on pouvait dire que tout était joué ; et là-dessus le castrisme représente une remise en question complète et imprévisible. Je ne dis pas qu’un castrisme est possible en France, mais que, dans cet ordre de détermination, tout un champ de remaniement par une intervention subjective est possible. Non pas comme cause de l’histoire, mais comme cause de rupture de la causalité ; laquelle causalité reprendrait tout.
La Révolution d’octobre [1917], la révolution de février… le facteur subjectif des bolcheviks, a été d’empêcher, de casser l’évolution naturelle des choses, la débâcle. Mais ils se sont fait inévitablement reprendre par les ordres de causalité. Deux interprétations sont possibles : ça s’est passé parce que les forces de la nature sont plus fortes que la puissance de coupure des bolcheviks. Mais c’est pas vrai ; il se sont fait reprendre parce que, dans l’appareil du bolchevisme, ils étaient incapables d’aller au-delà de cette phase (démission de Trotski…). Il n’y avait plus de théorie, plus de capacité de disposer de l’appareil du Parti, des instruments de la subjectivité pour faire face à ça. Le résultat, c’est la société soviétique, qui a absorbé ce qu’il y avait sur place et qui a contaminé le reste du mouvement communiste international. Mais le problème théorique, même dans les pires conditions, se pose toujours ; ce que d’ailleurs Trotski disait, sauf qu’il est passé à côté, n’ayant embrayé ni avant, ni après : il a été l’homme du mariage avec Lénine, mais n’a pas été foutu de fonder l’appareil révolutionnaire. Il était à la tête du Parti. Mieux valait qu’il se fasse abattre ou n’importe quoi. Il n’a rien fait. Il a attendu. Mais c’est pas la question à l’ordre du jour.
Le problème de la révolution se posait dès 1903. Lénine, en posant le problème de la coupure avec Plékhanov et les autres sociaux-démocrates, posait le problème du passage d’avril à octobre [1917]. Ce problème se posait dans le signifiant, dans « qu’est-ce qu’on fait avec Machin ? » [Comme] quand on dit qu’il vaut mieux sacrifier l’hôpital de jour qu’y foutre n’importe quoi, et que tu vas voir Machin. C’est ce problème dans le signifiant qui se posera dans l’ordre révolutionnaire. Quand ? Je ne sais pas. Mais si tu n’es pas foutu de le poser maintenant, tu peux être certain que s’il y a situation révolutionnaire, ça ne se posera pas du tout, ce sera liquidé. Je pose le problème subjectif non pas comme sujet de l’histoire, mais comme sujet du signifiant, qui est la subjectivité. Elle n’est jamais que le sujet du signifiant. C’est clair ?
Je lis un passage de Lacan (séminaire de 1965-1966): « C’est assez dire au passage que, dans la psychanalyse, l’histoire est une autre dimension que celle du développement – et c’est aberration que d’essayer de l’y résoudre. L’histoire ne se poursuit qu’à contretemps du développement. Point dont l’histoire comme science a peut-être à faire son profit, si elle veut échapper à l’emprise toujours présente d’une conception providentielle de son cours ». Ce que j’appelle « histoire », c’est ce qu’il appelle « développement » ; l’histoire dont il parle, c’est l’histoire au niveau de la subjectivité.

(…)

Quand il y a émergence de la subjectivité, « le signifié, tu nous fais chier, t’as raison avec ta rationalité ! » On pourrait identifier le signifié avec l’ordre de la raison : « je te dis merde ! » à la raison, au signifié, et quelque chose se refend, pendant que tu montais la marche, disons du tsarisme, la féodalité, l’industrie, le machin, le truc, je recoupe les marches dans l’autre sens ! T’as le choix : si tu veux garder les pieds de chaque côté, tu es sûr de te casser la gueule. Il coupe les chaînes signifiantes qui sont rituelles comme dans Au-delà du principe du plaisir : la répétition, qu’est-ce que ça peut signifier ? En apparence, toujours la même chose, la mort, on se fait chier. Mais s’il y a une coupure, comme la notion de recoupure qui vient chez Lacan, la refente : c’est coupé d’un côté mais on recoupe, comme dans la bouteille de Klein, il y a une coupure et on recoupe dedans. À ce moment-là, il y a un remaniement complet du signifié. D’un seul coup tu ne lis plus rien, c’est comme si on te change un signe de ta machine à écrire, tu lis tout à fait autre chose. C’est ça, la révolution. C’est ça, l’histoire : il s’est passé quelque chose. Le type qui est venu en Russie en 1916, et qui revient en 1918, il s’est passé quelque chose. Pas seulement que les gens ne sont plus au même endroit, ça, il faut le lire dans le signifié. Les journaux lisent le signifié: « sur les champs de course on ne voit plus personne. » Il semblerait qu’il y ait eu du signifié qui a changé là, au Palais d’Hiver. [Mais] dans le signifiant, quelque chose a complètement changé. L’histoire, si ce n’est pas l’histoire de la répétition, l’histoire anti-historique, l’histoire du « raconte-moi les rois de France », si c’est pas ça, ça devient l’incidence de la coupure dans le signifiant, le moment où ça a tourné, où ça a changé, ce qui est vérifiable. C’est aussi difficile de déchiffrer l’histoire que de déchiffrer le contenu latent à partir du contenu manifeste : qu’est-ce qui s’est coupé là-dedans, quelles chaînes signifiantes se sont coupées ? Comme le signifiant, c’est rien de localisable, on pourrait dire: « on ne parlait plus de la même façon. » Avec [Lucien] Sebag, quand on discutait et qu’il me faisait chier avec le structuralisme, je lui disais que ça ne se passait pas au niveau de la structure ; j’avais défini la classe comme « la classe des mots de la classe » ; comme il ne comprenait pas, je lui avais même dit: « la cl… », les bonshommes ont un rapport au phonème. On disait : « bonjour mon pote », mais depuis qu’on avait tué le tsar, ce n’était plus le même pote, on n’a plus le même rapport aux constellations signifiantes de référence, de base : « t’es un sale con ! », etc.
On peut délirer, refaire une histoire mythique : il y a des moments où ça bascule, les signifiants mis en jeu par le monde antique étaient fêlés, à la merci de ces histoires de passions, de cultes asiatiques… Qu’est-ce qui est arrivé ? L’empire romain était rationnellement une construction remarquable, mais ce n’était pas une société qui secrétait par elle-même les moyens de surmonter les cassures qui inévitablement allaient émerger. Donc c’est tout un de dire que la révolution subjective ça serait de saisir…, ce que les chrétiens ont fait, ils ont piqué des trucs, ils ont inventé la question nationale, ce qui a correspondu à un immense retour en arrière. Les pays, les Etats qui ont créé la langue écrite, c’est formidable d’avoir un niveau de production, un niveau d’intégration sociale pour créer une langue écrite, comme dans l’ancienne Babylone ; ils basculent contre des types qui ont créé, en caricaturant, l’épée [en fer]. Résultat : les Grecs récupèrent la langue écrite, ils ont pour morale le pillage, c’est comme si la création d’une certaine présentification du signifiant par l’écriture, qui est une chose fondamentale, se trouvait déjetée.
Un tournant historique primordial, c’est ce qui se passe aujourd’hui entre l’URSS et les USA. [Les Soviétiques] importent leurs modèles économiques. Dans l’ordre de l’élaboration subjective, ils sont incapables de répondre à la situation dans laquelle ils sont. Ils sont obligés de faire de l’importation de coupure signifiante, ça répond au problème de la carence d’une société à se rapporter à la coupure signifiante. Ils importent des modèles structuraux qui permettront d’éviter de se colleter à la coupure signifiante qu’ils ne peuvent assumer. Les bureaucrates croient qu’ils vont résoudre leurs problèmes humains, leurs problèmes de face-à-face avec l’autre, avec la mort, avec le phonème, en important des usines d’automobile. Les usines, ça produit bien quelque chose : on importe une névrose.
Les usines d’automobile, c’est de la coupure signifiante, à condition qu’on ne dise pas que c’est ça, qu’on ne le ramène pas à n’être que ça, parce que si on fait du réalisme du signifiant, on tombe complètement à côté. Mais un type qui va se chercher un problème phonologique… En fin de compte, que tu parles n’importe comment, en écrivant avec les pieds, en jouant du tam-tam, ça te regarde. Là, en effet, tu as affaire au signifiant, mais ce qu’il faut comprendre, c’est que ce n’est pas le trait à la craie que tu fais par terre, ce n’est pas le tam-tam, le signifiant c’est cette articulation dans différents systèmes structurés d’une façon ou d’une autre, donc c’est sûr qu’ils importent de la coupure signifiante puisque c’est ça qu’ils vont articuler, qu’ils vont modifier, ils vont rater leur révolution en important ça, exactement comme le tsar allait chercher des capitaux en France pour faire des usines.
Félix Guattari
Le sujet, la coupure, l’histoire / 1966
Extraits de la retranscription d’une discussion
publiée dans Chimères n° 79 Temps pluriels

Le sujet, la coupure, l'histoire / Félix Guattari / Chimères n°79, Temps pluriels dans Chimères mummenschanz_portrait

D’une répétition l’autre. La ritournelle dans « Monographie sur R. A. » / Maël Guesdon / Chimères n°79

On connaît aujourd’hui l’importance du concept de ritournelle dans la pensée de Guattari. De l’Inconscient machinique à Chaomose en passant entre autres par Mille Plateaux co-écrit avec Deleuze, les Trois écologies ou Cartographies schizo-analytiques, la ritournelle connecte, sans les rabattre sur une définition générale, un système figé ou une interprétation définitive, des domaines hétérogènes – politiques, éthologiques, sociaux et artistiques. Le concept lui-même connaît différents moments de développement et de rupture correspondant aux transformations des problématiques auxquelles il est lié. La première occurrence de la « ritournelle » dans les textes publiés de Guattari apparaît dans « Monographie sur R. A. », une analyse de cas clinique rédigée en 1956 et repris en volume dans Psychanalyse et transversalité (1). Comment la ritournelle s’inscrit-elle dès 1956 – Guattari a 26 ans – simultanément dans une pratique clinique et dans une élaboration théorique ?
Dans « Monographie sur R. A. », Guattari résume la psychothérapie d’un psychotique – R. A. – dont la résistance aux dispositifs habituellement pratiqués à La Borde nécessite l’invention de nouvelles méthodes. Le texte rapporte, étape par étape, l’évolution de R. A. et les solutions thérapeutiques mises en place par Guattari en concertation avec Jean Oury. Ces expérimentations développent des techniques variées : tout d’abord l’enregistrement audio des moments de crispation lors des séances, l’écoute de ces bandes et le visionnage d’une captation vidéo dans laquelle R. A. pratique diverses activités (sports, jeux, dessins), puis la copie par R. A. du Château de Kafka et la rédaction d’un journal intime. La démarche thérapeutique se concentre sur une réappropriation progressive du corps, du langage et des autres. Le compte-rendu synthétisé en quelques pages s’insère comme un cas limite dans la pratique de l’analyse institutionnelle : malade isolé coupant court à toute tentative d’association aux activités communes, R. A. s’enfuit au moment où il semblait s’être intégré à un groupe de nouveaux venus rendant ainsi explicites non seulement son malaise, mais aussi la superficialité de sa participation à la vie de la clinique et du groupe. Cet événement répète une fugue que R. A. avait fait adolescent et marque le « point de départ de l’aggravation psychotique de sa maladie » (2) ainsi que le début de la psychothérapie que retrace la monographie.
Guattari divise en quatre étapes la thérapie de R. A. : la « reconnaissance de la voix et du « schéma corporel » », la « reconnaissance du langage », la « reconnaissance de sa propre situation » et la « reconnaissance d’autrui » (3). Lors de la première étape, dans le but d’éviter le transfert et les risques induits par un rapport clos de l’ « analyste » au « sujet », Guattari décide d’enregistrer les moments de tension ou d’ « impasse » de la cure et de les faire écouter à R. A. Celui-ci assiste, d’autre part, à la projection du film où il se voit agir et interagir en groupe. C’est pour qualifier la réaction de R. A. face à sa propre image que Guattari emploie le terme de « ritournelle »  : « Après une courte période d’étonnement, [R. A.] se ressaisit, déclara qu’on voyait bien dans ce film à quel point il était devenu un « pauvre type », et il reprit sa ritournelle : « c’est les électro-chocs », « c’est ici que je suis tombé comme ça », « il faut me faire une radio du cerveau », etc. » (4).

L’appréhension jubilatoire et le stade du miroir
La première étape de la « restructuration symbolique » (5) de R. A. passe par le biais d’objets techniques, magnétophone et caméra vidéo, pris dans un dispositif thérapeutique. Confronté à sa voix enregistrée et à son corps filmé, R. A. résiste dans un premier temps en se repliant, après un moment d’étonnement, sur la « ritournelle » décrite précédemment. Le terme désigne ici le rabâchage de formules toutes faites ou selon l’expression de Guattari au début de sa monographie, un ensemble de « réponses stéréotypées » (6) : face à la nouveauté (se voir soi-même et apercevoir sa réactivité au sein du groupe), R. A. répète de manière presque automatique des phrases défensives, dénigrant son état et accusant les soins médicaux d’en être la cause. Après plusieurs semaines, les rapports différés à l’image de son corps et à sa voix produits par l’écoute des bandes enregistrées et le visionnage du film permettent finalement à R. A. de saisir une perception de son « schéma corporel ». Il passe alors, d’après Guattari, par une sorte de « stade du miroir » où, face à la glace, se palpant le visage, il retrouve cette espèce d’appréhension jubilatoire de lui-même évoquée par Lacan dans « Le stade du miroir » (7). Cité ainsi dès le premier temps de la thérapie, le stade du miroir constitue au moment de la rédaction de « Monographie sur R. A. » un cadre théorique déterminant dans l’approche de Guattari comme en témoigne le titre de l’extrait du journal de R. A. qui suit, dans Psychanalyse et transversalité, le compte-rendu clinique –  « L’effondrement d’une vie pas encore vécue. Perte du « Je » » – et qui peut se lire comme une réponse au titre complet de la communication de Lacan datée de 1949 – « Le stade du miroir comme formateur de la fonction du Je telle qu’elle nous est révélée dans l’expérience psychanalytique » (8).
Désignant une « phase de la constitution de l’être humain » (9) située entre les six et dix-huit premiers mois, le stade du miroir décrit chez Lacan la confrontation du petit enfant à son image. Alors qu’il n’en maîtrise pas encore la coordination motrice, l’enfant saisit par anticipation l’unité de son corps : « le stade du miroir est un drame dont la poussée interne se précipite de l’insuffisance à l’anticipation » (10). Pour Lacan, cette phase constitue les premières fondations du moi marqué originellement par l’identification. Le petit enfant aperçoit une forme totale dont il n’a pas pourtant pas encore, d’un point de vue moteur, l’expérience. Ce décalage, à l’origine de ce que Lacan appelle le « je idéal », fonde le moi comme instance imaginaire « qui ne rejoindra qu’asymptotiquement le devenir du sujet, quel que soit le succès des synthèses dialectiques par quoi il doit résoudre en tant que je sa discordance d’avec sa propre réalité » (11).
Ce qui fonde dans « Monographie sur R. A. » la comparaison entre R. A. adulte au début de sa « restructuration » et le stade du miroir analysé par Lacan est la jubilation dont le malade fait montre devant la glace. La jubilation qui est en effet systématiquement associée dans les Écrits de Lacan au stade du miroir et qui sert à décrire la réaction du petit enfant face au reflet (12) s’appuie sur l’anticipation de l’unité du corps que nous venons de décrire. Elle s’exprime par une série de gestes à travers lesquels « le petit d’homme » « éprouve ludiquement la relation des mouvements assumés de l’image à son environnement reflété, et de ce complexe virtuel à la réalité qu’il redouble, soit à son propre corps et aux personnes, voire aux objets, qui se tiennent à ses côtés » (13). Mais si, comme le précise François Dosse qui insiste dans sa Biographie croisée sur la découverte précoce de Lacan par Guattari, « Le stade du miroir » ou « L’agressivité en psychanalyse » ont, au début des années 1950, « un tel effet sur [Guattari] qu’il les connaît à peu près par cœur et les récite à qui veut bien les entendre » (14), il est frappant de constater que l’expression d’ « appréhension jubilatoire » utilisée par Guattari pour décrire la réaction de R. A. n’est jamais employée par Lacan dans ses Écrits (15). Dans la communication de 1949, Lacan parle uniquement d’« affairement » et surtout d’« assomption jubilatoire » (16) de l’enfant. En insistant sur le caractère matériel du processus (17) contrastant avec l’image spirituelle de l’assomption ou la représentation asymptotique de l’identification lacanienne auxquelles Guattari n’a pas recours dans son compte-rendu, cette variation lexicale témoigne, dès 1956, de la lecture singulière de Guattari. L’enjeu est que R. A. se saisisse de son « schéma corporel », qu’il appréhende son corps et sa voix en sortant de l’automatisme des « réponses stéréotypées » et l’insistance de Guattari sur l’ « appréhension » n’est pas uniquement terminologique puisque, toujours dans la première étape de la thérapie, espérant faire renoncer R. A. « à son apparente insensibilité », Guattari le pince si fort qu’il finit « par crier comme un enfant » (18).
Le stade du miroir n’est pas une référence ponctuelle dans la monographie. Évoqué par R. A. lui-même dans son journal lorsqu’il décrit son frère disparu (« Marcel « se » dessinait bien en se regardant dans la glace (stade du faux miroir) » (19), il donne aussi implicitement le schéma de base à partir duquel Guattari organise les différentes « reconnaissances » vécues par R. A. Pour Lacan, après le stade de « la matrice symbolique où le je se précipite en une forme primordiale », l’enfant « s’objective dans la dialectique de l’identification à l’autre » et le langage « lui restitue dans l’universel sa fonction de sujet » (20). En inversant l’ordre des deux pôles, « Monographie sur R. A. » reprend les étapes de reconnaissance du langage – recopie du Château de Kafka – et de l’autre – R. A. tombe amoureux, puis se met progressivement à écrire son journal et accepte de le faire lire en reconnaissant qu’il en est l’auteur (21). Cette périodisation nettement séquencée souligne bien comment, dans la pratique clinique de Guattari au début des années 1950, les différents éléments de « restructuration symbolique » sont pensés comme des étapes chronologiques différenciées marquant des reconnaissances successives – corps et voix, langage, moi et les autres.
La pratique décrite dans le compte-rendu de Guattari développe cependant de nombreuses singularités. Se concentrant sur les actes et les manifestations explicites, Guattari refuse par exemple d’interpréter le contenu du journal de R. A. en termes de processus psychanalytiques, bien que le texte soit pourtant rempli de « situations œdipiennes » (22). D’autre part, Guattari contourne systématiquement les notions d’ « identité » ou de « dialectique » pourtant très présentes dans la description lacanienne du stade du miroir. De manière générale, durant les différentes étapes de la thérapie, les solutions proposées par Guattari ont pour but systématique de briser le cercle fermé de la relation à deux termes – « two bodies psychology » – et d’intégrer dans le processus des éléments extérieurs : appareils techniques, œuvres littéraires et lecteurs multiples du journal.

Copier Le Château de Kafka
Face à la « ritournelle » angoissée du patient qui répète sa mésestime vis-à-vis de lui-même, Guattari propose une autre forme de répétition fondée sur la copie. L’échelle de vitesse n’est plus la même : à la boucle de la plainte, se substitue la prise en copie d’un livre entier, travail de longue haleine intégrant dans le processus un motif exogène. « Il fallait trouver un troisième terme : un contrôle qui, provisoirement, serait extérieur à lui » (23). Le Château de Kafka tient ce rôle de décentrage, sortie temporaire permettant d’inscrire la répétition dans un nouvel espace dont il ne s’agit pas en priorité d’habiter le sens, mais de reproduire la forme : pour contrer les plaintes de R. A. qui répète ne rien comprendre à ce qu’il lit, Guattari affirme que ce qui importe est l’acte de copie lui-même et non le contenu du livre. Cette stratégie est, selon l’expression du thérapeute, « une feinte » puisque le choix du texte, mêlant déterminations discursives et éléments non-discursifs, se fonde sur des « ressemblances entre R. A. et Kafka, tant du point de vue psychopathologique, religieux, que de l’apparence extérieure » (24). Le premier temps de la copie est donc mis sous le signe de la rupture, passage hors signification, pour inventer ensuite, à travers la lente progression du décalque d’un roman choisi sur des motifs analogiques, un nouveau saisissement de soi.
Maël Guesdon
D’une répétition l’autre. La ritournelle dans « Monographie sur R. A. » / 2013
Extrait du texte publié dans Chimères n°79 Temps pluriels
Image ci-dessous : Cy Twombly
D’une répétition l’autre. La ritournelle dans « Monographie sur R. A. » / Maël Guesdon / Chimères n°79 dans Chimères twombly
1 F. Guattari, Psychanalyse et transversalité, Paris, Maspero, 1972, p. 18-22.
2 Ibid., p. 18.
3 Ibid., p. 20-21.
4 Ibid., p. 20.
5 Ibid., p. 19-20.
6 Ibid., p. 18
7 Ibid., p. 20, je souligne.
8 J. Lacan, Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 97.
9 J. Laplanche et J.-B. Pontalis, Vocabulaire de la psychanalyse, Paris, PUF, 2007, 1ère édition : 1967, p. 452. Sur la notion de phase, cf. également J. Lacan, Le séminaire. Livre 5. Les formations de l’inconscient, Paris, Seuil, 1998, p. 477.
10 J. Lacan, Écrits, op. cit., p. 97.
11 Ibid., p. 94.
12 Cf. entre autres sur ce point, Ibid., pp. 112, 345, 427, 428, 675, 678 et 809.
13 Ibid., p. 93.
14 F. Dosse, Gilles Deleuze Félix Guattari. Biographie croisée, Paris, La découverte, 2007, p. 52.
15 De manière générale, aucune occurrence de la notion de jubilation n’y est associée à l’idée d’appréhension qui revient pourtant régulièrement chez Lacan.
16 J. Lacan, Écrits, op. cit., p. 94, je souligne.
17 L’origine étymologique de l’appréhension (apprehendere en latin) est la saisie matérielle qui ne désigne que par extension la saisie intellectuelle.
18 F. Guattari, Psychanalyse et transversalité, op. cit., p. 20.
19 Ibid., p. 21.
20 J. Lacan, Écrits, op. cit., p. 94.
21 Guattari ajoute entre les deux étapes la « reconnaissance de sa propre situation » : R. A. accepte de prendre en note, à la suite de Guattari, certains échanges des séances, occupant ainsi la place du magnétophone. C’est ce travail d’écriture associé à la recopie du Château qui l’amènera à rédiger son journal.
22 F. Guattari, Psychanalyse et transversalité, op. cit., p. 19.
23 Ibid., p. 20.
24 Ibid., p. 21.

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