Le seuil du classicisme à la modernité (mais peu importent les mots eux-mêmes – disons de notre préhistoire à ce qui nous est encore contemporain) a été définitivement franchi lorsque les mots ont cessé de s’entrecroiser avec les représentations et de quadriller spontanément la connaissance des choses. Au début du XIX° siècle, ils ont retrouvé leur vieille, leur énigmatique épaisseur ; mais ce n’est point pour réintégrer la courbe du monde qui les logeait à la Renaissance, ni pour se mêler aux choses en un système circulaire de signes. Détaché de la représentation, le langage n’existe plus désormais, et jusqu’à nous encore, que sur un mode dispersé : pour les philologues, les mots sont comme autant d’objets constitués et déposés par l’histoire; pour ceux qui veulent formaliser, le langage doit dépouiller son contenu concret et ne plus laisser apparaître que les formes universellement valables du discours ; si on veut interpréter, alors les mots deviennent texte à fracturer pour qu’on puisse voir émerger en pleine lumière cet autre sens qu’ils cachent ; enfin il arrive au langage de surgir pour lui-même en un acte d’écrire qui ne désigne rien de plus que soi. (…)
La grande tâche à laquelle s’est voué Mallarmé, et jusqu’à la mort, c’est elle qui nous domine maintenant ; dans son balbutiement, elle enveloppe tous nos efforts d’aujourd’hui pour ramener à la contrainte d »une unité peut-être impossible l’être morcelé du langage. L’entreprise de Mallarmé pour enfermer tout discours possible dans la fragile épaisseur du mot, dans cette mince et matérielle ligne noire tracée par l’encre sur le papier, répond au fond à la question que Nietzsche prescrivait à la philosophie. Pour Nietzsche, il ne s’agissait pas de savoir ce qu’étaient en eux-mêmes le bien ou le mal, mais qui était désigné, ou plutôt qui parlait lorsque, pour se désigner soi-même, on disait Agathos, et Deilos pour désigner les autres. Car c’est là, en celui qui tient le discours et plus profondément qui détient la parole, que le langage tout entier se rassemble. A cette question nietzschéenne : qui parle? Mallarmé répond, et ne cesse de reprendre sa réponse, en disant que ce qui parle, c’est en sa solitude, en sa vibration fragile, en son néant le mot lui-même – non pas le sens du mot, mais son être énigmatique et précaire. Alors que Nietzsche maintenait jusqu’au bout l’interrogation sur celui qui parle, quitte en fin de compte à faire irruption lui-même à l’intérieur de ce questionnement pour le fonder sur lui-même, sujet parlant et interrogeant, Ecce homo, – Mallarmé ne cesse de s’effacer lui-même de son propre langage au point de ne plus vouloir y figurer qu’à titre d’exécuteur dans une pure cérémonie du Livre où le discours se composerait de lui-même. Il se pourrait bien que toutes les questions qui traversent actuellement notre curiosité (Qu’est-ce que le langage ? Qu’est-ce qu’un signe ? Ce qui est muet dans le monde, dans nos gestes, dans tout le blason énigmatique de nos conduites, dans nos rêves et nos maladies, tout cela parle-t-il, et quel langage tient-il, selon quelle grammaire ? Tout est-il signifiant, ou quoi, et pour qui et selon quelles règles ? Quel rapport y a-t-il entre le langage et l’être, et est-ce bien à l’être que toujours s’adresse le langage, celui, du moins, qui parle vraiment ? Qu’est-ce donc que ce langage, qui ne dit rien, ne se tait jamais et s’appelle « littérature » ?) – il se pourrait bien que toutes ces questions se posent aujourd’hui dans la distance jamais comblée entre la question de Nietzsche et la réponse que lui fit Mallarmé. (…)
Que la littérature de nos jours soit fascinée par l’être du langage, ce n’est là ni le signe d’une fin ni la preuve d’une radicalisation : c’est un phénomène qui enracine sa nécessité dans une très vaste configuration où se dessine toute la nervure de notre pensée et de notre savoir. Mais si la question des langages formels fait valoir la possibilité ou l’impossibilité de structurer les contenus positifs, une littérature vouée au langage fait valoir, en leur vivacité empirique, les formes fondamentales de la finitude. De l’intérieur du langage éprouvé et parcouru comme langage, dans le jeu de ses possibilités tendues à leur point extrême, ce qui s’annonce, c’est que l’homme est « fini », et qu’en parvenant au sommet de toute parole possible, ce n’est pas au coeur de lui-même qu’il arrive, mais au bord de ce qui le limite : dans cette région où rôde la mort, où la pensée s’éteint, où la promesse de l’origine indéfiniment recule. Ce nouveau mode d’être de la littérature, il fallait bien qu’il fût dévoilé dans des oeuvres comme celles d’Artaud ou de Roussel – et par des hommes comme eux ; chez Artaud, le langage récusé comme discours et repris dans la violence plastique du heurt, est renvoyé au cri, au corps torturé, à la matérialité de la pensée, à la chair ; chez Roussel le langage, réduit en poudre par un hasard systématiquement ménagé, raconte indéfiniment la répétition de la mort et l’énigme des origines dédoublées. Et comme si cette épreuve des formes de la finitude dans le langage ne pouvait pas être supportée, ou comme si elle était insuffisante, (peut-être son insuffisance même était-elle insupportable), c’est à l’intérieur de la folie qu’elle s’est manifestée – la figure de la finitude se donnant ainsi dans le langage (comme ce qui se dévoile en lui), mais aussi avant lui, en deçà, comme cette région informe, muette, insignifiante où le langage peut se libérer. Et c’est bien dans cet espace ainsi mis à découvert que la littérature, avec le surréalisme d’abord, (mais sous une forme encore bien travestie), puis, de plus en plus purement, avec Kafka, avec Bataille, avec Blanchot, s’est donnée comme expérience : comme expérience de la mort (et dans l’élément de la mort), de la pensée impensable (et dans sa présence inaccessible), de la répétition (de l’innocence originaire, toujours là au terme le plus proche du langage et toujours le plus éloigné) ; comme expérience de la finitude (prise dans l’ouverture et la contrainte de cette finitude).
On voit que ce « retour » du langage n’a pas dans notre culture valeur d’interruption soudaine ; ce n’est point la découverte irruptive d’une évidence enfouie depuis longtemps ; ce n’est point la marque d’un repli de la pensée sur elle-même, dans le mouvement par lequel elle s’affranchit de tout contenu, ni d’un narcissisme de la littérature se libérant enfin de ce qu’elle aurait à dire, pour ne plus parler que du fait qu’elle est langage mis à nu. En fait, il s’agit là du dépli rigoureux de la culture occidentale selon la nécessité qu’elle s’est donnée à elle-même au début du XIX° siècle. Il serait faux de voir, en cet indice général de notre expérience qu’on peut appeler le « formalisme », le signe d’un dessèchement, d’une raréfaction de la pensée incapable de ressaisir la plénitude des contenus ; il ne serait pas moins faux de la placer d’emblée sur l’horizon d’une nouvelle pensée et d’un nouveau savoir. C’est à l’intérieur du dessin très serré, très cohérent de l’epistémè moderne que cette expérience contemporaine a trouvé sa possibilité ; c’est même lui qui, par sa logique, l’a suscitée, l’a constituée de part en part, et a rendu impossible qu’elle n’existe pas. Ce qui s’est passé à l’époque de Ricardo, de Cuvier, et de Bopp, cette forme de savoir qui s’est instaurée avec l’économie, la biologie et la philologie, la pensée de la finitude que la critique kantienne a prescrite comme tâche à la philosophie, tout ceci forme encore l’espace immédiat de notre réflexion. Nous pensons en ce lieu.
Et pourtant l’impression d’achèvement et de fin, le sentiment sourd qui porte, anime notre pensée, l’endort peut-être ainsi de la facilité de ses promesses, et qui nous fait croire que quelque chose de nouveau est en train de commencer dont on ne soupçonne qu’un trait léger de lumière au bas de l’horizon, – sentiment et cette impression ne sont peut-être pas mal fondés. On dira qu’ils existent, qu’ils n’ont cessé de se formuler toujours à nouveau depuis le début du XIX° siècle ; on dira que Hölderlin, que Hegel, que Feuerbach et Marx avaient tous déjà cette certitude qu’en eux une pensée et peut-être une culture s’achevaient, et que du fond d’une distance qui n’était peut-être pas invincible, une autre s’approchait – dans la réserve de l’aube, dans l’éclat du midi, ou dans la dissension du jour qui s’achève. Mais cette proche, cette périlleuse imminence dont nous redoutons aujourd’hui la promesse, dont nous accueillons le danger, n’est sans doute pas de même ordre. Alors, ce que cette annonce enjoignait à la pensée, c’était d’établir pour l’homme un stable séjour sur cette terre d’où les dieux s’étaient détournés ou effacés. De nos jours, et Nietzsche là encore indique de loin le point d’inflexion, ce n’est pas tellement l’absence ou la mort de Dieu qui est affirmée mais la fin de l’homme (ce mince, cet imperceptible décalage, ce recul dans la forme de l’identité qui font que la finitude de l’homme est devenue sa fin) ; il se découvre alors que la mort de Dieu et le dernier homme ont partie liée : n’est-ce pas le dernier homme qui annonce qu’il a tué Dieu, plaçant ainsi son langage, sa pensée, son rire dans l’espace du Dieu déjà mort, mais se donnant aussi comme celui qui a tué Dieu et dont l’existence enveloppe la liberté et la décision de ce meurtre ? Ainsi, le dernier homme est à la fois plus vieux et plus jeune que la mort de Dieu ; puisqu’il a tué Dieu, c’est lui-même qui doit répondre de sa propre finitude ; mais puisque c’est dans la mort de Dieu qu’il parle, qu’il pense et existe, son meurtre lui-même est voué à mourir ; des dieux nouveaux, les mêmes, gonflent déjà l’Océan futur ; l’homme va disparaître. Plus que la mort de Dieu, – ou plutôt dans le sillage de cette mort et selon une corrélation profonde avec elle, ce qu’annonce la pensée de Nietzsche, c’est la fin de son meurtrier ; c’est l’éclatement du visage de l’homme dans le rire, et le retour des masques ; c’est la dispersion de la profonde coulée du temps par laquelle il se sentait porté et dont il soupçonnait la pression dans l’être même des choses ; c’est l’identité du Retour du Même et de l’absolue dispersion de l’homme. Pendant tout le XIX° siècle, la fin de la philosophie et la promesse d’une culture prochaine ne faisaient sans doute qu’une seule et même chose avec la pensée de la finitude et l’apparition de l’homme sans le savoir ; de nos jours, le fait que la philosophie soit toujours et encore en train de finir et le fait qu’en elle peut-être, mais plus encore en dehors d’elle et contre elle, dans la littérature comme dans la réflexion formelle, ma question du langage se pose, prouvent sans doute que l’homme est en train de disparaître. (…)
Une chose en tout cas est certaine : c’est que l’homme n’est pas le plus vieux problème ni le plus constant qui se soit posé au savoir humain. En prenant une chronologie relativement courte et un découpage géographique restreint – la culture européenne depuis le XVI° siècle – on peut être sûr que l’homme y est une invention récente. Ce n’est pas autour de lui et de ses secrets que, longtemps, obscurément, le savoir a rôdé. En fait, parmi toutes les mutations qui ont affecté le savoir des choses et de leur ordre, le savoir des identités, des différences, des caractères, des équivalences, des mots, – bref au milieu de tous les épisodes de cette profonde histoire du Même – un seul, celui qui a commencé il y a un siècle et demi et qui peut-être est en train de se clore, a laissé apparaître la figure de l’homme. Et ce n’était point là la libération d’une vieille inquiétude, passage à la conscience lumineuse d’un souci millénaire, accès à l’objectivité de ce qui longtemps était resté pris dans des croyances ou des philosophies : c’était l’effet d’un changement dans les disposition fondamentales du savoir. L’homme est une invention dont l’archéologie de notre pensée montre aisément la date récente. Et peut-être la fin prochaine.
Si ces dispositions venaient à disparaître comme elles sont apparues, par quelque événement dont nous pouvons tout au plus pressentir la possibilité, mais dont nous ne connaissons pour l’instant encore ni la forme ni la promesse, elles basculaient, comme le fit au tournant du XVIII° siècle le sol de la pensée classique, – alors on peut bien parier que l’homme s’effacerait, comme à la limite de la mer un visage de sable.
Michel Foucault
les Mots et les choses / 1966

- Accueil
- > Foucault
Archive pour la Catégorie 'Foucault'
Page 19 sur 20
Pendant les années 1945-1965 (je pense à l’Europe), il y avait une certaine manière correcte de penser, un certain style de discours politique, une certaine éthique de l’intellectuel. Il fallait être à tu et à toi avec Marx, ne pas laisser ses rêves vagabonder trop loin de Freud, et traiter les systèmes de signes – le signifiant – avec le plus grand respect. Telles étaient les trois conditions qui rendaient acceptable cette singulière occupation qu’est le fait d’écrire et d’énoncer une part de vérité sur soi-même et sur son époque.
Puis vinrent cinq années brèves, passionnées, cinq années de jubilation et d’énigme. Aux portes de notre monde, le Vietnam, évidemment, et le premier grand coup porté aux pouvoirs constitués. Mais ici, à l’intérieur de nos murs, que se passait-il exactement ? Un amalgame de politique révolutionnaire et antirépressive ? Une guerre menée sur deux fronts – l’exploitation sociale et la répression psychique ? Une montée de la libido modulée par le conflit des classes ? C’est possible. Quoi qu’il en soit, c’est par cette interprétation familière et dualiste que l’on a prétendu expliquer les événements de ces années. Le rêve qui, entre la Première Guerre mondiale et l’avènement du fascisme, avait tenu sous son charme les fractions les plus utopistes de l’Europe – l’Allemagne de Wilhelm Reich et la France des surréalistes – était revenu pour embraser la réalité elle-même : Marx et Freud éclairés par la même incandescence.
Mais est-ce bien là ce qui s’est passé ? S’est-il bien agi d’une reprise du projet utopique des années trente, cette fois à l’échelle de la pratique historique ? Ou y a-t-il eu, au contraire, un mouvement vers des luttes politiques qui ne se conformaient plus au modèle prescrit par la tradition marxiste ? Vers une expérience et une technologie du désir qui n’étaient plus freudiennes ? On a certes brandi les vieux étendards, mais le combat s’est déplacé et a gagné de nouvelles zones.
L’Anti-Oedipe montre, tout d’abord, l’étendue du terrain couvert. Mais il fait beaucoup plus. Il ne se dissipe pas dans le dénigrement des vieilles idoles, même s’il s’amuse beaucoup avec Freud. Et surtout, il nous incite à aller plus loin.
Ce serait une erreur de lire l’Anti-Oedipe comme la nouvelle référence théorique (vous savez, cette fameuse théorie qu’on nous a si souvent annoncée : celle qui va tout englober, celle qui est absolument totalisante et rassurante, celle, nous assure-t-on, dont « nous avons tant besoin » en cette époque de dispersion et de spécialisation d’où « l’espoir » a disparu). Il ne faut pas chercher une « philosophie » dans cette extraordinaire profusion de notions nouvelles et de concepts-surprise : l’Anti-Oedipe n’est pas un Hegel clinquant. La meilleure manière, je crois, de lire l’Anti-Oedipe, est de l’aborder comme un « art », au sens où l’on parle d’ »art érotique », par exemple. S’appuyant sur les notions en apparence abstraites de multiplicités, de flux, de dispositifs et de branchements, l’analyse du rapport du désir à la réalité et à la « machine » capitaliste apporte des réponses à des questions concrètes. Des questions qui se soucient moins du pourquoi des choses que de leur comment. Comment introduit-on le désir dans la pensée, dans le discours, dans l’action ? Comment le désir peut-il et doit-il déployer ses forces dans la sphère du politique et s’intensifier dans le processus de renversement de l’ordre établi ? Ars erotica, ars theoretica, ars politica.
D’où les trois adversaires auxquels l’Anti-Oedipe se trouve confronté. Trois adversaires qui n’ont pas la même force, qui représentent des degrés divers de menace, et que le livre combat par des moyens différents.
1. Les ascètes politiques, les militants moroses, les terroristes de la théorie, ceux qui voudraient préserver l’ordre pur de la politique et du discours politique. Les bureaucrates de la révolution et les fonctionnaires de la Vérité.
2. Les pitoyables techniciens du désir – les psychanalystes et les sémiologues qui enregistrent chaque signe et chaque symptôme, et qui voudraient réduire l’organisation multiple du désir à la loi binaire de la structure et du manque.
3. Enfin, l’ennemi majeur, l’adversaire stratégique (alors que l’opposition de l’Anti-Oedipe à ses autres ennemis constitue plutôt un engagement tactique) : le fascisme. Et non seulement le fascisme historique de Hitler et de Mussolini – qui a su si bien mobiliser et utiliser le désir des masses – mais aussi le fascisme qui est en nous tous, qui hante nos esprits et nos conduites quotidiennes, le fascisme qui nous fait aimer le pouvoir, désirer cette chose même qui nous domine et nous exploite.
Je dirais que l’Anti-Oedipe (puissent ses auteurs me pardonner) est un livre d’éthique, le premier livre d’éthique que l’on ait écrit en France depuis assez longtemps (c’est peut-être la raison pour laquelle son succès ne s’est pas limité à un « lectorat » particulier : être anti-Oedipe est devenu un style de vie, un mode de pensée et de vie). Comment faire pour ne pas devenir fasciste même quand (surtout quand) on croit être un militant révolutionnaire ? Comment débarrasser notre discours et nos actes, nos cœurs et nos plaisirs, du fascisme ? Comment débusquer le fascisme qui s’est incrusté dans notre comportement ? Les moralistes chrétiens cherchaient les traces de la chair qui s’étaient logées dans les replis de l’âme. Deleuze et Guatari, pour leur part, guettent les traces les plus infimes du fascisme dans le corps.
En rendant un modeste hommage à saint François de Sales (Homme d’Eglise du XVIIe siècle, qui fut évêque de Genève. Il est connu pour son Introduction à la vie dévote), on pourrait dire que l’Anti-Oedipe est une introduction à la vie non fasciste.
Cet art de vivre contraire à toutes les formes de fascisme, qu’elles soient déjà installées ou proches de l’être, s’accompagne d’un certain nombre de principes essentiels, que je résumerais comme suit si je devais faire de ce grand livre un manuel ou un guide de la vie quotidienne :
* Libérez l’action politique de toute forme de paranoïa unitaire et totalisante.
* Faites croître l’action, la pensée et les désirs par prolifération, juxtaposition et disjonction, plutôt que par subdivision et hiérarchisation pyramidale.
* Affranchissez-vous des vieilles catégories du Négatif (la loi, la limite, la castration, le manque, la lacune) que la pensée occidentale a si longtemps tenu sacré en tant que forme de pouvoir et mode d’accès à la réalité. Préférez ce qui est positif et multiple, la différence à l’uniformité, les flux aux unités, les agencements mobiles aux systèmes. Considérez que ce qui est productif n’est pas sédentaire mais nomade.
* N’imaginez pas qu’il faille être triste pour être militant, même si la chose qu’on combat est abominable. C’est le lien du désir à la réalité (et non sa fuite dans les formes de la représentation) qui possède une force révolutionnaire.
* N’utilisez pas la pensée pour donner à une pratique politique une valeur de Vérité ; ni l’action politique pour discréditer une pensée, comme si elle n’était que pure spéculation. Utilisez la pratique politique comme un intensificateur de la pensée, et l’analyse comme un multiplicateur des formes et des domaines d’intervention de l’action politique.
* N’exigez pas de la politique qu’elle rétablisse les « droits » de l’individu tels que la philosophie les a définis. L’individu est le produit du pouvoir. Ce qu’il faut, c’est « désindividualiser » par la multiplication et le déplacement, l’agencement de combinaisons différentes. Le groupe ne doit pas être le lien organique qui unit des individus hiérarchisés, mais un constant générateur de « désindividualisation ».
* Ne tombez pas amoureux du pouvoir.
On pourrait même dire que Deleuze et Guattari aiment si peu le pouvoir qu’ils ont cherché à neutraliser les effets de pouvoir liés à leur propre discours. D’où les jeux et les pièges que l’on trouve un peu partout dans le livre, et qui font de sa traduction un véritable tour de force. Mais ce ne sont pas les pièges familiers de la rhétorique, ceux qui cherchent à séduire le lecteur sans qu’il soit conscient de la manipulation, et finissent par le gagner à la cause des auteurs contre sa volonté. Les pièges de l’Anti-Oedipe sont ceux de l’humour : tant d’invitations à se laisser expulser, à prendre congé du texte en claquant la porte. Le livre donne souvent à penser qu’il n’est qu’humour et jeu là où pourtant quelque chose d’essentiel se passe, quelque chose qui est du plus grand sérieux : la traque de toutes les formes de fascisme, depuis celles, colossales, qui nous entourent et nous écrasent, jusqu’aux formes menues qui font l’amère tyrannie de nos vies quotidiennes.
Michel Foucault
Préface à l’édition américaine de l’Anti-Oedipe, Capitalisme et schizophrénie 1 de Gilles Deleuze et Félix Guattari / 1977

(…) Il ne faut pas oublier que la catégorie psychologique, psychiatrique, médicale de l’homosexualité s’est constituée du jour où on l’a caractérisée – le fameux article de Westphal en 1870, sur les « sensations sexuelles contraires » peut valoir comme date de naissance – moins par un type de relations sexuelles que par une certaine qualité de la sensibilité sexuelle, une certaine manière d’intervertir en soi-même le masculin et le féminin. L’homosexualité est apparue comme une des figures de la sexualité lorsqu’elle a été rabattue de la pratique de la sodomie sur une sorte d’androgynie intérieure, un hermaphrodisme de l’âme. Le sodomite était un relaps, l’homosexuel est maintenant une espèce. Comme sont espèces tous ces petits pervers que les psychiatres du XIX° siècle entomologisent en leur donnant d’étranges noms de baptême : il y a les exhibitionnistes de Lasègue, les fétichistes de Binet, les zoophiles et zooérastes de Krafft-Ebing, les auto-monosexualistes de Rohleder ; il y aura les mixoscopophiles, les gynécomastes, les presbyophiles, les invertis sexoesthétiques et les femmes dyspareunistes. Ces beaux noms d’hérésies renvoient à une nature qui s’oublierait assez pour échapper à la loi, mais se souviendrait assez d’elle-même pour continuer à produire encore des espèces, même là où il n’y a plus d’ordre. La mécanique du pouvoir qui pourchasse tout ce disparate ne prétend le supprimer qu’en lui donnnant une réalité analytique, visible et permanente : elle l’enfonce dans les corps, elle le glisse sous les conduites, elle en fait un principe de classement et d’intelligibilité, elle le constitue comme raison d’être et ordre naturel du désordre. Exclusion de ces mille sexualités aberrantes ? Non pas, mais spécification, solidification régionale de chacune d’elles. Il s’agit, en les disséminant, de les parsemer dans le réel et de les incorporer à l’individu. (…)
Le pouvoir qui, ainsi, prend en charge la sexualité, se met en devoir de frôler les corps ; il les caresse des yeux ; il en intensifie les régions; il électrise des surfaces ; il dramatise des moments troubles. Il prend à bras-le-corps le corps sexuel. Accroissement des efficacités sans doute et extension du domaine contrôlé. Mais aussi sensualisation du pouvoir et bénéfice de plaisir. Ce qui produit un double effet : une impulsion est donnée au pouvoir par son exercice même ; un émoi récompense le contrôle qui surveille et le porte plus loin ; l’intensité de l’aveu relance la curiosité du questionnaire ; le plaisir découvert reflue vers le pouvoir qui le cerne. (…)
La société « bourgeoise » du XIX° siècle, la nôtre encore sans doute, est une société de la perversion éclatante et éclatée. Et ceci non point sur le mode de l’hypocrisie, car rien n’a été plus manifeste et prolixe, plus manifestement pris en charge par les discours et les institutions. Non point parce que, pour avoir voulu dresser contre la sexualité un barrage trop rigoureux ou trop général, elle aurait malgré elle donné lieu à tout un bourgeonnement pervers et à une longue pathologie de l’instinct sexuel. Ce pouvoir justement n’a ni la forme de la loi ni les effets de l’interdit. Il procède au contraire par démultiplication des sexualités singulières. Il ne fixe pas de frontière à la sexualité ; il en prolonge les formes diverses, en les poursuivant selon des lignes de pénétration indéfinie. Il ne l’exclut pas, il l’inclut dans le corps comme mode de spécification des individus. Il ne cherche pas à l’esquiver ; il attire ses variétés par des spirales où plaisir et pouvoir se renforcent ; il n,’établit pas de barrage ; il aménage des lieux de saturation maximale. Il produit et fixe le disparate sexuel. La société moderne est perverse, non point en dépit de son puritanisme ou comme par le contre-coup de son hypocrisie ; elle est perverse réellement et directement.
Réellement. Les sexualités multiples – celles qui apparaissent avec les âges (sexualités du nourrisson ou de l’enfant), celles qui se fixent dans des goûts ou des pratiques (sexualité de l’inverti, du gérontophile, du fétichiste…), celle qui investissent de façon diffuse des relations (sexualité du rapport médecin-malade, pédagogue-élève, psychiatre-fou) – toutes forment le corrélat de procédures précises de pouvoir. Il ne faut pas imaginer que toutes ces choses jusque-là tolérées ont attiré l’attention et reçu une qualification péjorative, lorsqu’on a voulu donner un rôle régulateur au seul type de sexualité susceptible de reproduire la force de travail et la forme de la famille. Ces comportements polymorphes ont été réellement extraits du corps des hommes et de leurs plaisirs ; ou plutôt ils ont été solidifiés en eux ; il ont été, par de multiples dispositifs de pouvoir appelés, mis au jour, isolés, intensifiés, incorporés. La croissance des perversions n’est pas un thème moralisateur qui aurait obsédé les esprits scrupuleux des victoriens. C’est le produit réel de l’interférence d’un type de pouvoir sur les corps et leurs plaisirs. Il se peut que l’Occident n’ait pas été capable d’inventer des plaisirs nouveaux, et sans doute n’a-t-il pas découverts de vices inédits. Mais il a défini de nouvelles règles au jeu des pouvoirs et des plaisirs : le visage figé des perversions y est dessiné.
Directement. Cette implantation des perversions multiples n’est pas une moquerie de la sexualité se vengeant d’un pouvoir qui lui imposerait une loi répressive à l’excès. Il ne s’agit pas non plus de formes paradoxales de plaisir se retournant vers le pouvoir pour l’investir sous la forme d’un « plaisir à subir ». L’implantation des perversions est un effet-instrument : c’est par l’isolement, l’intensification, et la consolidation des sexualités périphériques que les relations du pouvoir au sexe et au plaisir se ramifient, se multiplient, arpentent le corps et pénètrent les conduites. Et sur cette avancée des pouvoirs, se fixent des sexualités disséminées, épinglées à un âge, à un lieu, à un goût, à un type de pratiques. Prolifération des sexualités par l’extension du pouvoir ; majoration du pouvoir auquel chacune de ces sexualités régionales donne une surface d’intervention : cet enchaînement, depuis le XIX° siècle surtout, est assuré et relayé par les innombrables profits économiques qui grâce à l’intermédiaire de la médecine, de la psychiatrie, de la prostitution, de la pornographie, se sont branchés à la fois sur cette démultiplication analytique du plaisir et cette majoration du pouvoir qui le contrôle. Plaisir et pouvoir ne s’annulent pas ; ils ne se retournent pas l’un contre l’autre ; ils se poursuivent, sec chevauchent et se relancent. ils s’enchaînent selon des mécanismes complexes et positifs d’excitation et d’incitation.
Il faut donc sans doute abandonner l’hypothèse que les sociétés industrielles modernes ont inauguré sur le sexe un âge de répression accrue. Non seulement on assiste à une explosion visible des sexualités hérétiques, mais surtout – et c’est là le point le plus important – un dispositif fort différent de la loi, même s’il s’appuie localement sur des procédures d’interdiction, assure, par un réseau de mécanismes qui s’enchaînent, la prolifération de plaisirs spécifiques et la multiplication de sexualités disparates. Aucune société n’aurait été plus pudibonde, dit-on, jamais les instances de pouvoir n’auraient mis plus de soin à feindre d’ignorer ce qu’elles interdisaient, comme si elles ne voulaient avoir avec lui aucun point commun. C’est l’inverse qui apparaît, au moins à un survol général : jamais davantage de centres de pouvoirs ; jamais plus d’attention manifeste et prolixe ; jamais plus de contacts et de liens circulaires ; jamais plus de foyers où s’allument, pour se disséminer plus loin, l’intensité des plaisirs et l’obstination des pouvoirs.
Michel Foucault
Histoire la sexualité, 1 : la volonté de savoir / 1976


