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Deux guerres en guerre / Philippe Roy

Ce qui m’a frappé tout d’abord lors de ces journées du 7 au 11 janvier est que ceux qui sont descendus dans la rue avaient comme point commun de s’être sentis attaqués. C’est pourquoi les rassemblements dans la rue ont donné lieu à des marches de victimes par compassion : des marches blanches (signifiant aussi qu’y était représenté l’étalon majoritaire : les blancs). L’intensité d’identification affective fut assez élevée puisqu’on a entendu dire que c’était la France ou le coeur de la démocratie ou plus largement nos valeurs (dont la liberté d’expression et la laïcité devenaient les représentantes suprêmes) qui étaient attaqués. L’intensité de l’identification fut proportionnelle à son extension (un grand nombre de personnes s’y reconnaissaient). Tout cela culmina avec le fameux « je suis Charlie ». Cet énoncé recouvrant deux composantes de cette identification compassionnelle. Celle-ci supposait en effet que chair soit donnée à une identité commune  : chacun s’est vu comme ces individus de Charlie Hebdo et par sérialité comme les autres victimes (dont celles de l’hyper-cacher) ou alors, plus minoritairement, on s’identifia aux dessinateurs car on apprécie ce qu’ils sont et font. Et, deuxième composante, « Charlie » donnait un nom propre à ce qu’est fondamentalement cette identité, intensifiant l’identification : c’est notre liberté d’expression qui a été attaquée. « Charlie » apportait la chair et le nom propre aux concepts de liberté d’expression, de France, de démocratie, de laïcité etc. Les idées prenaient corps, de pures et belles idées montées sur pattes. Enfin, comme les logiciens le savent, un concept à grande extension est faible en compréhension. On ne s’étonnera pas alors que la liberté d’expression veuille seulement dire s’exprimer librement, la France être français, la démocratie voter, la laïcité ne pas être fanatique etc. Je m’exprime librement, je suis français, je vote, je ne suis pas fanatique donc je suis Charlie. Pur est Charlie comme blanche est la marche.

Dois-je être montré du doigt si je dis que je ne me suis pas senti attaqué ? Car il n’allait pas de soi pour moi de m’identifier affectivement à des personnes simplement parce que je me vois en partie comme eux et je n’avais aucune affection particulière pour les dessinateurs de Charlie Hebdo et leurs combats (revue que je n’ai jamais achetée). J’ai toujours en tête l’idée de Hobbes que la compassion est égoïste (je dirais plutôt qu’elle peut l’être) : je suis affecté car je me dis que cela pourrait m’arriver, je ne me mets pas à la place de la victime, je prends sa place (1). C’est d’ailleurs la raison pour laquelle il est plus rare pour un grand nombre d’Européens d’avoir de la compassion pour les migrants qui traversent au risque de leur vie la Méditerranée (ou simplement au regard de leurs conditions de vie) étant donné que cela ne peut pas leur arriver. Compassion plus rare aussi en lien avec des actes autrement plus sanglants (2000 morts) qui se sont passés au même moment, début janvier, au Nigéria, perpétrés par le groupe islamiste plus radical « Boko Haram ». Car les Nigérians ne vivent pas comme nous contrairement aux Américains du 11 septembre (à ce moment là nous étions tous des Américains, on ne peut pas mieux dire).

Je trouvais par ailleurs que dire que notre liberté d’expression, ou même la liberté, avaient été attaquées était un raccourci suspect pour qualifier ce qui s’était passé. Je voudrais bien en effet que l’on m’explique ce que veut dire, pris au pied de la lettre, « attaquer la liberté d’expression » ? Les frères Kouachi n’ont pas attaqué la liberté d’expression en général, d’autant plus que la liberté d’expression n’est jamais totale, toujours encadrée par des lois, c’est plus un problème d’Etat qui peut donc plus ou moins la réduire ou en faire des usages différenciés (écoutons Mr Valls s’exprimer librement sur les Roms…). Ce pourquoi il faut poser ces questions dans le cadre d’un Etat (qu’il soit le nôtre ou islamiste) et entendre alors aussi qu’il peut y avoir des problèmes quand certains dépassent les limites (comme lorsqu’on se fait insulter). Les frères Kouachi ont attaqué ceux qui exprimaient certaines idées symbolisées par des dessins qui offensaient ce qu’ils sont (des musulmans). A ce titre ils sont donc animés de la même volonté que ceux qui les attaqueraient en justice. Le chef d’accusation se faisant dans notre droit au nom d’une incitation à la haine ou d’un possible trouble de l’ordre public (c’est ce qu’ont d’ailleurs prouvé ces événements…). C’est ce qu’avaient fait des associations musulmanes, qui n’ont pas eu gain de cause. Je cite un extrait du jugement de la chambre de la presse et des libertés : « attendu qu’ainsi, en dépit du caractère choquant, voire blessant, de cette caricature pour la sensibilité des musulmans, le contexte et les circonstances de sa publication dans le journal Charlie Hebdo, apparaissent exclusifs de toute volonté délibérée d’offenser directement et gratuitement l’ensemble des musulmans ; que les limites admissibles de la liberté d’expression n’ont donc pas été dépassées ». Le jugement peut paraître oblique, voire tordu, car les journalistes de Charlie Hebdo se présentent bien comme des combattants contre les religions. Il est suggéré ailleurs dans ce jugement que si les caricatures avaient été exposées sous forme d’affiches ou si le journal avait été lu par un très grand nombre de gens, le jugement aurait été autre car la visibilité accrue aurait été une offense et une menace pour l’ordre public. On peut alors s’étonner que le tirage à plusieurs millions d’exemplaires du numéro de Charlie Hebdo post-attentats, montrant le prophète dans une posture des plus ambigües (Le prophète porte une pancarte « Je suis Charlie », et au-dessus de lui est écrit « tout est pardonné »), ait été autorisé…

Préciser que la liberté d’expression est ici celle du droit au blasphème ne change rien à l’affaire, on n’a pas le droit de blasphémer outrageusement. On peut imaginer l’outrage que serait une gigantesque affiche sur le parvis de Notre-Dame de Paris montrant le christ ou le pape en train d’enculer un enfant (2) (au moment où les affaires de pédophilie se multiplient dans le clergé), peut-être même y aurait-il scandale en couverture de Charlie Hebdo. (3) Dire que notre liberté d’expression (en général…) a été attaquée, a au fond pour principale fonction de rallier sous un signifiant maître et pur (la liberté…) ceux qui se sont sentis attaqués par d’impurs musulmans (la hâte qu’il y a eu à demander aux musulmans français de montrer patte blanche, « dites-nous que vous êtes Charlie », en dit long sur l’impureté présupposée…). Ce fut donc un enjeu d’effet de signifiant et non de signifié puisque la liberté d’expression fut refusée à ceux qui voulaient exprimer autre chose, mais tout autant librement, sur ces événements (pensons à la minute de silence obligatoire…). Il aurait été plus juste de condamner les tueurs pour la raison qu’ils se sont faits justice eux-mêmes (ne respectant pas la justice française qui avait autorisé la publication des caricatures de Mahomet). Mais cela aurait été moins porteur.

La sanglante et sidérante attaque des frères Kouachi n’était donc pas dirigée contre la liberté d’expression en tant que telle, d’autant plus qu’elle fut délibérément conjointe à celle d’Amédy Coulibali qui ne visait pas des journalistes. Coulibali, en s’en prenant à des Juifs, a manifesté la charge politique des attentats (en tant que représentants d’Israël), qu’il affirme dans sa vidéo et dans son entretien avec BFM TV. Les trois se revendiquent du réseau Al-Qaida et donc d’une guerre qui dépasse le cadre national. Mais les trois sont aussi français. Une question se pose donc : qu’est-ce qui a rendu possible que trois français commettent ce genre d’acte contre leurs compatriotes au nom d’un réseau qui s’oppose à la France et plus largement à la communauté internationale ? Est-ce que leur haine de la politique extérieure de la France est en rapport avec celle de sa politique intérieure ? Beaucoup de réponses à cette question tendent à distendre ce rapport, prétextant que leur exclusion sociale (délinquance, prison) a été le terreau pour la manipulation mentale par des idéologues islamistes comme elle pourrait l’être par n’importe qui d’autre, par exemple des gourous de sectes ou des mafias. C’est leur faiblesse, voire même selon certains, leur bêtise, leur connerie qui les ont amenés à ces dérives. Ou selon une version plus soft, sociologisante, c’est la société qui en les excluant les a rendu fragiles. Là encore, le rapport n’est pas marqué entre les haines, sinon pour dire que c’est la haine intérieure qui nourrit celle de la politique extérieure de la France. Ce pourquoi on omet souvent de rappeler que ces attentats sont tournés contre une France vue à et de l’extérieur, problème de politique étrangère et non intérieure.

Je voudrais donc poser le problème autrement. Il ne s’agirait pas de penser qu’une haine est cause de l’autre, mais l’indiscernabilité des objets qui les causent, en tant qu’ils le font sous un même rapport (d’où des haines d’une même espèce). Pour cela, je voudrais montrer qu’un certain rapport entre Al-Qaida et la France (et la communauté internationale) est du même ordre que celui de ces trois français avec et dans leur pays. La France est donc l’objet qui entretient un même rapport avec chacun d’eux (je ne dis qu’il n’y a qu’un seul rapport mais un même rapport). Ce rapport la France l’a donc encore en tant qu’appartenant à la communauté international. Comme la définit Spinoza, une haine est l’affect lié au rapport entre deux corps qui ne se composent pas (et veulent même se détruire) accompagné de l’idée d’une cause extérieure (son objet). (4) Elle pourra être retrouvée chez un autre corps qui est non-composé sous le même rapport avec le même objet. Ces haines ont donc en commun d’être associées à un même objet, sous un même rapport. Ce ne sont pas exactement les même haines du point de vue de l’affect (5) mais ce sont les mêmes du point de vue de l’idée-objet qui les cause (ce pourquoi elles sont d’une même espèce) (6). Disons-le tout de suite, le rapport avec la France est un rapport militaro-policier.

Plaçons-nous tout d’abord du côté de la politique extérieure. Ce n’est pas vraiment à une guerre à laquelle nous avons affaire de la part de la communauté internationale mais aux opérations d’une police mondiale. Il faudrait faire toute l’histoire de la mise en oeuvre de cette police qui a succédé à la colonisation (celle-ci l’enveloppait déjà) mais il m’importe surtout de souligner que l’islamisme dit radical s’est développé par opposition à cette police néo-colonisatrice. Cette néo-colonisation ne passant plus par la conquête de territoires (et encore, pensons à Israël ou à la Russie) mais par celle de services, de marchés (tels l’armement, le pétrole, le gaz). Or cela supposait aussi une colonisation des conduites, un « vivre à l’occidental » pour assurer un milieu de conduction économique. C’est « ce qui fera craindre au jeune Oussama Ben Laden, et à d’autres la réalisation effective d’une dissolution de la société traditionnelle » (7). La police mondiale a pour but de permettre, d’interdire, de gérer la circulation de flux financiers, de biens et de services. L’exemple patent est la guerre du Golfe (du Koweit), pour permettre une certaine circulation du pétrole, et l’embargo qui a suivi pour interdire l’arrivée de certains flux de biens et financiers en Irak. Cette police gère aussi la circulation des hommes (pensons à Frontex) et elle favorise au maximum la mise en place de processus démocratiques, dont l’organisation des élections est le rouage essentiel, pour que ces pays soient plus perméables à la gestion de circulation des flux susnommés. Les « ennemis » de la démocratie sont donc moins les autocrates que les pouvoirs nationalistes ou théocratiques (qui cherchent à se tabler sur les lois révélés de Dieu), ces deux types de pouvoir pouvant ne faire qu’un. Faut-il rappeler la relative bonne entente de la communauté internationale avec la Tunisie de Ben Ali, l’Egypte de Moubarak (et maintenant du maréchal Sissi), la Lybie de Kadhafi, la famille royale d’Arabie saoudite (8), etc. Il est toujours possible de négocier avec quelqu’un qui veut garder le pouvoir (on l’aide à le conserver en échange d’arrangements pour que circulent certains flux), moins avec celui qui refuse l’internationalisation et encore moins de négocier avec Dieu….C’est pourquoi les autocrates s’opposent avec la communauté internationale aux islamistes (pas seulement Al-Qaida, mais aussi le Front islamique du salut (FIS), les Frères musulmans, le Hamas, l’Etat Islamiste etc.). Quand et comme ils le peuvent, ils leur refusent d’avoir une force politique légale et contribuent alors à la radicalisation de l’islamisme. Comme l’écrit François Burgat : « Les partis privés d’existence ou d’accès à la scène politique légale représentent dans leur immense majorité le tronc central du courant islamiste. Les régimes leur substituent des « partenaires » oppositionnels préfabriqués pour les besoins de la mise en scène d’un « pluralisme » destiné avant tout à crédibiliser, à l’étranger une démocratie de façade. Refusant de payer le prix de l’existence de véritables mécanismes de représentation, c’est à la répression que recourent ces régimes pour affronter les tensions nées inévitablement de cette profonde dichotomie entre le réel et l’institutionnel »(9). Les régimes autocratiques allant même parfois jusqu’à criminaliser certains mouvements islamistes en montant eux-mêmes des actions terroristes qu’ils leur imputeront. Exemplaire a été le cas algérien. Alors qu’en janvier 1992 ont été annulées les élections gagnées par le Front islamique du salut (FIS) à cause de la multiplication de leurs actes terroristes ignobles dont tous les médias et chefs d’Etat de la communauté internationale ont parlé, il est apparu en 2004 une autre version, bien moins médiatisée. François Burgat écrit : « Et lorsque, en 2004, dans Françalgérie, crimes et mensonges d’Etats les journalistes Lounis Aggoun et Jean-Baptiste Rivoire, au terme d’une collecte particulièrement riche, ont étalé les preuves de l’implication massive et systématique de l’armée, confirmant à quel point, insoupçonné jusqu’alors, la stigmatisation unilatérale des « terroristes islamistes » était éloignée de la réalité, le silence médiatique et politique est devenu particulièrement troublant » (10). A l’islamisme participent donc aussi ceux qui le dénoncent. « A mesure que les régimes autoritaires arabes vont se rapprocher du « camp occidental » pour assurer leur survie, ils vont durcir leur répression de « leurs » mouvements islamistes nationaux. [...] Et ils vont ainsi contribuer à nourrir, à l’échelle mondiale, une diaspora qui sera l’un des viviers de la dérive radicale de la « génération Al-Qaida ».» (11) Cette diaspora fortifiant le projet de fonder un Etat islamiste (12).

Au fond, les islamistes ne sont pas des ennemis mais plutôt des éléments nuisibles pour la communauté internationale. Ce pourquoi celle-ci se réclame plus de la justice ou de la morale, tant Nietzsche nous a appris que derrière le Bien et le Mal se profile ce qui est bon ou mauvais pour le corps communautaire, ce qui est assimilable ou non. C’est pourquoi j’ai proposé de parler de membrane sélective pour ce corps communautaire (13). On sait quel usage l’administration Bush a fait de cette catégorie du Mal avec ses airs de shérif du monde. Et c’est bien à la police qu’est conférée la fonction du maintien de l’ordre, de veiller à l’élimination des nuisances, des Etats-voyous… Veiller signifiant sur-veiller. La police se doit d’anticiper tout ce qui pourrait donner lieu à un événement nuisible, elle est préventive. On ne s’étonnera pas de l’apparition du syntagme de guerre préventive. Or ce type de guerre est aussi mené par la police nationale dans les banlieues où la proportion d’individus dangereux, de voyous, de racaille inassimilables serait la plus importante. D’où une présence disproportionnée de la police en ces lieux, une sur-veillance qui se redouble par une sur-médiatisation. Dans son enquête de terrain sur la police française, Didier Fassin note au sujet d’un événement parmi tant d’autres : « La disproportion des moyens utilisés au regard des interpellations à mener et leur exhibition spectaculaire dans les médias avaient à l’évidence moins pour objet de protéger la police que de produire un double effet : d’une part, terroriser les habitants de ces quartiers, vis-à-vis desquels on faisait une démonstration de force en les plaçant spectaculairement en état de siège, même si ce n’était que pour quelques heures; d’autre part, impressionner la population du pays, à laquelle on laissait penser que seule une expédition quasi militaire pouvait rétablir l’autorité de l’Etat sur des territoires menaçant de lui échapper.» (14) On constate ici l’indiscernabilité suggérée par Didier Fassin entre police et expédition militaire. Or, qui n’a pas vu lors de ces événements de début janvier 2015 que la police nationale était une armée policière : 88 000 policiers furent dépêchés pour traquer les frères Kouachi.

L’armée est policière à l’échelle du monde comme la police est une armée à l’échelle d’un pays, d’un quartier. La guerre est policière. Didier Fassin toujours, attire notre attention sur tout ce lexique de la guerre dans le champ policier depuis les années 2000: guerre contre la délinquance, guerre sans merci contre la criminalité, guerre contre les trafiquants, guerre aux bandes violentes. Il conclut : « La question sociale se transforme en question martiale. La politique des cités devient une politique de la guerre ». (15) Cela culmine alors avec la guerre contre le terrorisme qui est moins une guerre contre des ennemis, c’est une lutte contre le fait de pouvoir mourir, alors même que nous sommes entre nous et normalement immunisés, n’importe quand, n’importe où : lutte avec un virus invisible. Ce virus terroriste ayant comme spécificité d’être suicidaire, kamikaze, martyr… puisque, s’il est islamiste, sa vie n’est que la coque mortelle de l’immortalité de Dieu. Il ressemble plus à un virus informatique qui détruit l’ordinateur en se détruisant lui-même. Or, si l’intrusion du terroriste ne doit pas être vue, il importe, pour lui, qu’à l’inverse ses effets soient bien visibles. L’acte terroriste fait surgir ce qu’on ne voit pas arriver. Terrible chose dans un monde où on veut tout voir, tout anticiper. Et on a pu s’en rendre compte après les attentats dont je parle : un des objectifs de la retransmission télé-visée de la chasse aux terroristes fut de restaurer au plus vite le pouvoir de la visibilité.

Le rapprochement des haines contre la France à l’échelle nationale et internationale se comprend donc par cette identité de rapport militaro-policier de corps immunisés appartenant à la membrane mondiale et de corps inassimilables. D’autant plus que les individus qui sont policés en France sont souvent issus de familles venant de pays colonisés ou néo-colonisés, policés par l’Occident. Ils sont en grande partie de religion musulmane (d’où la stigmatisation dont cette religion est victime en France et le racisme). Si les « Charlie » se sont sentis attaqués, si la membrane est descendue dans la rue, il faut donc dire que, depuis plus longtemps, c’est aussi le cas des trois terroristes. Leur attaque est une contre-attaque. Contre-attaque de Coulibaly qui tue une femme, Clarissa Jean-Philippe, qui a ses yeux représente la police (n’oublions pas que le 20 décembre 2014 il y eu un attentat commis par un jeune islamiste français, Bertrand Nzoahabonayo, contre le commissariat de police de Joué-lès-Tours). Ce pourquoi, en retour, on a bien entendu dire, ce qui était plutôt inavouable jusqu’à présent : je suis, nous sommes la police… allant dans le sens de leur contre-attaque. Il faut enfin insister sur un autre point identifiant les rapports militaro-policiers à l’échelle du pays et à l’échelle mondiale. Les camps de prisonniers de la guerre policière mondiale comme les prisons nationales sont des lieux qui amplifient voire produisent les haines (d’où la récidive en France). L’Etat Islamiste a pris consistance dans le camp américain de Bucca en Irak. Au point qu’on serait tenté de reprendre pour les camps la théorie de Foucault au sujet des prisons. Celles-ci en produisant de la délinquance justifient les interventions et la présence policières, les camps n’ont-ils pas pour fonction de préparer les opérations de police mondiale en produisant de l’islamisme ? Enfin, notons que les prisons nationales sont aussi des lieux où se croisent les exclus de chaque échelle, rapprochant encore plus leur haine, l’amplifiant. Chérif Kouachi et Amédy Coulibaly ont fait la rencontre décisive d’un islamiste (Djamel Beghal) (16) à Fleury-Mérogis…

On ne manquera pas de m’objecter que si ce sont ces haines qui ont rendu possible ces gestes hyper-violents, il n’y a que trois individus parmi tous qui sont passés à l’acte, ce qui prouve que le facteur essentiel réside plutôt dans leur personnalité. Je répondrais alors que c’est mal entendre ce que veut dire « rendre possible ». Cela ne pose pas de problème à quiconque, de dire qu’il est normal de limiter la vitesse sur la route car une grande vitesse rend possible un accident, alors même qu’une grande partie de ceux qui font des excès de vitesse n’ont pas d’accident. Il importe plutôt de se dire que nous sommes à présent dans une situation politique qui rend possible ce type d’attentat, en quoi elle est désastreuse. Par ailleurs, je ne veux pas dire non plus que tout attentat islamiste relève de cette condition de possibilité, de même que tout accident ne provient pas d’un excès de vitesse. Les analyses de risque de facture biopolitique, constamment produites pour la classe moyenne de la population lui seraient-elles réservées ? Le tri biopolitique est-il aussi tri des méthodes d’analyse ? Dira-t-on alors que l’analyse des conditions de possibilité ne doit pas nous faire oublier l’horreur des actes ? Que des attentats tuent est malheureusement normal et je préférerais que tout cela ne soit pas arrivé. C’est la raison pour laquelle je m’efforce de comprendre ce qui arrive et comment nous en sommes arrivés là, pourquoi cette guerre ? Mais qu’on ne compte pas sur moi pour m’écrier : cela n’aurait jamais dû arriver ! Pourquoi la police n’a-t-elle pas plus surveillé ces individus dangereux ! Il ne devrait rien nous arriver, à nous, si purs, si innocents ! Nous sommes comme ces enfants victimes de pédophiles. Il paraît d’ailleurs que les premières marches blanches ont commencé avec l’affaire Dutroux en Belgique. A prendre l’innocence comme modèle on se condamne à penser comme des Bisounours. C’est loin d’être une blague. Regardez-bien sur les images des défilés de janvier, on y brandissait des pancartes : Bisounours vaincra ! J’ai été assez stupéfait par la puérilité de beaucoup de manifestants, du bas degré de réflexion politique. Car telle est la loi des marches blanches : tu marches, tu es blême, tu as peur, parfois tu pleures ou tu cries ta colère mais tu fermes ta gueule, puisque de tout façon il n’y a rien à dire de plus.

J’estime donc que les grands cortèges de janvier ont déroulé derrière eux un tapis rouge pour les hommes de gouvernement, puisque faits du même bois. Les marches blanches sont des ré-actions gouvernementales, elles réactivent. La peur appelant la protection, le gouvernement a donc déclaré partir en guerre contre le terrorisme. Le problème est qu’il ne fait que rajouter une couche policière à celle qui a rendu possible les attentats. Il en rajoute une couche. N’est-ce pas déjà ce qu’avait fait l’administration Bush après le 11 septembre 2001 ? Et n’est-ce pas ce qui a rendu encore plus possible des attentats, comme celui qui vient d’arriver ? Faut-il se mettre en rang derrière le gouvernement pour combattre ensemble le terrorisme sous la bannière d’une belle unité nationale ou d’un beau sursaut républicain ? Le dernier du genre étant celui du 21 avril 2002. Résultat : on annonce maintenant une Le Pen au pouvoir…Faut-il attendre que la communauté internationale change son fusil d’épaule et s’oppose avec autant de virulence aux attaques d’Israël qu’elle le fait avec les islamistes ? (Rappelons sa non condamnation d’Israël lors des attaques de 2014 à Gaza en été puis en hiver.) On en appelle aussi à la culture, au service civique, aux enseignants qui devront encore plus inculquer les valeurs républicaines (même les imams devront le faire…), sous forme de discussions unilatérales… Les récalcitrants seront alors repérés. Les fichiers scolaires feront cause commune avec les fichiers de police et la liberté d’expression n’aura que la place que lui laissera la loi sur le renseignement. Et gare à ceux qui ne disent pas qu’ils aiment la France !

En face du militaro-policier se dressent les soldats de Dieu. A la différence des premiers ils ont déclaré la guerre à des ennemis bien identifiés et non à un virus (terrorisme). Il faut ici revenir à la distinction foucaldienne : à la gouvernementalité mondiale s’opposent des pouvoirs de souveraineté divine qui identifient les ennemis auxquels ils sont hostiles (Carl Schmitt). Les islamistes déclarent la guerre à « l’alliance judéo-croisée menée par les Etats-Unis » (17). Le terme d’ennemi et la désignation de leurs noms sont constamment employés. Al-Zawahiri l’affirme ouvertement : « Pour se mettre en branle, les masses ont besoin [...] d’un ennemi bien défini envers lequel diriger leurs coups » (18). Et on note chez eux des pratiques de mise au ban comme dans toute souveraineté (Agamben) : le takfiri est l’homo sacer des islamistes. Il s’agit moins de cerner l’inassimilable pour le tenir à distance (voire en le laissant mourir) que de supprimer celui qui se désassimile du corps identitaire, celui qui n’est pas assez identique pour donner corps à Dieu. C’est sûrement cette composante identitaire forte qui peut attirer ceux qui ne sont que des différences négligeables dans la membrane. Par ailleurs, l’acte monstrueux fait aussi la différence entre police et souveraineté, d’un côté on cache, on minimise toujours la violence, de l’autre on exhibe des actes monstrueux (égorgements, massacres « spectaculaires » par leur horreur) pour montrer qui est le souverain et faire peur à ceux qui voudraient s’y opposer.

Guerre contre le terrorisme d’un côté, guerre contre l’alliance judéo-croisée de l’autre, faut-il choisir sa guerre ? Mais ce sont des guerres qui se rendent possible mutuellement, faire le choix d’une guerre c’est continuer l’autre. Ce ne sont pas deux camps mais deux gestes (de gouvernementalité et de souveraineté) qui veulent persévérer dans leur être en persévérant chez ceux qui en sont les porteurs. Au regard du désastre, il s’agirait alors de s’en détourner en soutenant ou produisant tout nouveau geste politique émancipateur. Ils existent déjà. Ils ont alors en commun de n’être compatibles ni avec la gouvernementalité, ni avec la souveraineté. Du côté de Kobané dans la région du Rojava il a été montré que l’on peut à la fois ne pas être subordonné à la gouvernementalité mondiale et combattre les islamistes, tout en déployant une politique émancipatrice (19). On ne sortira pas des deux guerres, cette mauvaise guerre, sans produire en nous ce qui n’y répond pas. Il est de bonne guerre de vouloir repartir du bon pied pour se remettre en marche. Mais cela suppose de faire attention à la marche quand on descend dans la rue : ça peut être casse-gueule.
Philippe Roy
Deux guerres en guerre / 2015

Photo : Mécanoscope

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1 « La douleur éprouvée face au malheur d’autrui est la pitié ; elle vient de ce que l’on imagine qu’un malheur semblable pourrait nous arriver. » Thomas Hobbes, Léviathan, Editions Gallimard, 2000, p. 135.
2 Pardons pour la vulgarité mais c’est la loi du genre.
3 Rappelons ici l’outrage qu’a été pour les chrétiens, le film blasphématoire de Martin Scorsese, La Dernière Tentation du Christ, donnant lieu à un attentat à l’Espace Saint-Michel de Paris en 1988 et à une annulation par Jack Lang des subventions du film. Attentat qui, on le soulignera en passant, n’a pas fait descendre des millions de personnes dans la rue.
4 « La Haine n’est rien d’autre qu’une Tristesse accompagnée de l’idée d’une cause extérieure. » Spinoza, Ethique, Editions de l’Eclat, 2007, traduction Robert Misrahi, III, scolie de la proposition 13, p. 168. Précisons qu’il y a tristesse quand notre puissance d’agir diminue, quand on rencontre un corps qui ne se compose pas avec nous, voire qui nous décompose sous un certain rapport.
5 « Un affect quelconque, chez un individu donné, se distingue autant de l’affect d’un autre individu que l’essence de l’un diffère de l’essence de l’autre », Spinoza, Ibid., III, Proposition 57, p. 203.
6 « Puisque l’Amour est une Joie qu’accompagne l’idée d’une cause extérieure, et la Haine une Tristesse qu’accompagne aussi l’idée d’une cause extérieure, cette Joie et cette Tristesse seront une espèce d’Amour et une espèce de Haine.» Spinoza, Ibid, III, scolie de la proposition 30, p. 180. Je souligne.
7 Gilles Kepel, Al-Qaida dans le texte, Paris, PUF, 2008, p. 15.
8 C’est cette bonne entente contraire à une véritable théocratie que Ben Laden reproche au pouvoir en Arabie saoudite : « En raison de la soumission du régime saoudien envers les Etats-Unis et de son alliance avec eux, un grand péché contre l’islam est commis puisque le gouvernement des hommes a remplacé celui de Dieu, alors que l’on devrait gouverner uniquement selon la loi révélée ». Gilles Kepel, Al-Qaida dans le texte, op.cit., p. 59.
9 François Burgat, L’islamisme à l’heure d’Al-Qaida, Paris, Editions La Découverte, 2005, p. 57.
10 Ibid,. p. 175.
11 L’islamisme à l’heure d’Al-Qaida, op.cit., p. 89.
12 Ce projet n’est pas nouveau, il a germé en prison, en Egypte, chez Ayman al-Zawahiri, le penseur des attentats du 11 septembre 2001.
13 Trouer la membrane. Penser et vivre la politique par des gestes. L’Harmattan, 2012.
14 Didier Fassin, La force de l’ordre. Une anthropologie de la police des quartiers, Paris, Editions du Seuil, 2015, pp. 72-73.
15 Ibid., op.cit., pp. 70-71.
16 Celui-ci ayant été condamné pour un projet d’attentat contre l’ambassade des Etats-Unis en France, en quoi on retrouve ici une figure de la transposition d’une guerre extérieure à l’intérieur.
17 C’est ainsi que s’exprime Ayman al-Zawahiri. Gilles Kepel, Al-Qaida dans le texte, op.cit., p. 303.
18 Ibid., p. 307.
19 « La région autonome du Rojava, telle qu’elle existe aujourd’hui, est l’un des rares points lumineux — même très lumineux — issus de la tragédie de la révolution syrienne. Après avoir chassé les agents du régime d’Assad en 2011 et malgré l’hostilité de la quasi-totalité de ses voisins, le Rojava a non seulement maintenu son indépendance mais développe une expérience démocratique remarquable. Des assemblées populaires ont été créées comme organe absolu de prise de décisions, des conseils ont été choisis soigneusement en tenant compte de l’équilibre ethnique (dans chaque commune, par exemple, les trois responsables principaux doivent inclure un Kurde, un Arabe et un chrétien assyrien ou arménien, et au moins un des trois doit être une femme), il y a des conseils de femmes et de jeunes, et, en écho remarquable au mouvement Mujeres Libres (Femmes libres) d’Espagne, la milice « YJA Star » (l’Union des femmes libres, star fait ici référence à la déesse mésopotamienne Ishtar), une armée de femmes qui a effectué une grande partie des opérations de combat contre les forces de l’État islamique. » David Graeber, Pourquoi le monde ignore-t-il les kurdes révolutionnaires en Syrie ?  publié dans The Guardian, 8 octobre 2004.

Espagne : «C’est une vague de soulèvements qui commence» / Entretien avec Paul B. Preciado

Le philosophe Paul B. Preciado, figure des queer studies, est un observateur enthousiaste des mutations politiques de l’Espagne. Après la victoire de plusieurs candidatures citoyennes et « indignées » aux municipales, en particulier à Barcelone, l’un de ses lieux d’attache, l’auteur de Testo Junkie (Grasset, 2008) revient sur la genèse de ces mouvements inédits, qui « repolitisent les classes moyennes appauvries par la crise » et rompent avec une culture politique née de la transition post-franquiste.

Qu’est-ce qui vous séduit le plus, dans la plate-forme citoyenne qui a remporté les élections dimanche à Barcelone ?
Je trouve tout excitant. Ce sont des partis politiques nouveaux, qui ne reproduisent pas la structure des professionnels de la politique, qui n’ont ni l’argent, ni les réseaux des partis « installés ». Dans la victoire d’Ada Colau, il y a plusieurs choses qui ont compté, et qui sont assez extraordinaires. D’abord, la mobilisation des classes moyennes appauvries, précarisées par la crise après 2008. Cette politisation est le résultat d’un travail extraordinaire, mené par Ada Colau et la PAH [la plateforme anti-expulsions immobilières lancée en 2009 en Catalogne – ndlr] qui a su élargir cette expérience et sa force de transformation au-delà de ce réseau d’activistes.
Avec la PAH, on touche à la question du logement, de l’habitat, de la survie, de la vulnérabilité du corps. La PAH a su organiser la vulnérabilité pour la transformer en action politique. La comparaison est trop forte, mais pour moi, il s’est passé un tout petit peu quelque chose comme les luttes pour les malades du sida dans les années 80. Cela a servi de levier pour repolitiser toute une classe qui traversait une énorme dépression politique. La capture des désirs par le capitalisme néolibéral produit une déprime collective, qui s’exprime sous la forme d’une dépolitisation totale. En inventant des techniques politiques nouvelles, comme le scratche, Ada Colau et d’autres ont réenchanté le domaine de la politique. C’est sans doute ce qu’il y a de plus beau dans leur victoire. Les corps sont sortis dans les rues, et la ville entière a été repolitisée par leur présence.

Vous parlez des scratches, ces actions menées par Ada Colau et les activistes de la PAH pour dénoncer, un à un, devant leur domicile, les députés « complices » des expulsions immobilières. Ce sont des actions radicales, qui ont divisé les Espagnols. À l’époque, il était difficile de prévoir qu’Ada Colau allait trouver une majorité sur son nom dans les urnes…
Oui, ce sont des techniques radicales, mais elles ont surgi à un moment où la corruption politique était très forte, et la faillite du système démocratique, considérable. C’est pour cela que la Grèce et l’Espagne constituent deux pôles intéressants à suivre, engagés dans des processus de transition démocratique récents. En Espagne, on a eu 40 ans de dictature, puis 40 ans de démocratie. Nos institutions démocratiques sont quasi inexistantes. Elles sont de simples décors morts. La démocratie se cherche encore, on pourrait dire qu’elle est très expérimentale. Il y a une fragilité démocratique que la France ne connaît pas, où tout est plus installé. Mais cela offre une possibilité d’expérimentation institutionnelle plus grande – ce que l’on appelle des “nouvelles institutionnalités”.
Tout cela s’inscrit aussi dans une tradition politique très forte, en Espagne et en Catalogne, depuis le XIXe siècle : celle d’un communisme libertaire, d’un anarchisme, toujours marqués par une dimension très utopique. On le voit très bien avec Ada Colau, qui en même temps, est la plus pragmatique de toutes. C’est aussi très net chez Teresa Forcades, avec une dimension supplémentaire, un peu mystique [Teresa Forcades est une religieuse hypermédiatisée, connue du grand public pour avoir dénoncé les profits de l’industrie pharmaceutique pendant l’épidémie de grippe aviaire, et qui a soutenu la campagne d’Ada Colau – voir vidéo ci-dessous].
Et l’on en retrouve des traces dans toute une tradition espagnole, je pense à des femmes comme Clara Campoamor [féministe qui a contribué à la rédaction de la Constitution espagnole, en 1931  ndlr], Federica Montseny [la première femme ministre de la République, en 1936, anarchiste, féministe – ndlr] ou encore Dolores Ibárruri, la Pasionaria [secrétaire du parti communiste espagnol entre 1942 et 1960 – ndlr]. Cette juxtaposition improbable de l’anarchisme, du communisme libertaire et d’un mysticisme utopique, totalement extraordinaire, est souvent incarnée, il est vrai, par des femmes, mais pas seulement.

On a lu ici ou là des articles sur le « protagonisme féminin » de ces mouvements citoyens, incarnés par Manuela Carmena à Madrid et Ada Colau à Barcelone. Vous êtes d’accord ?
Non. Il y a beaucoup de femmes en politique, c’est tout ce que cela veut dire… Sinon, on pourrait dire la même chose en France avec Marine Le Pen. À bien y réfléchir, je trouve même cette question scandaleuse. C’est comme si l’on continuait de définir la politique comme un domaine réservé aux hommes, et dès lors qu’une femme obtient un peu de protagonisme politique, on décrète que c’est exceptionnel. Je rappelle qu’il y a beaucoup de femmes puissantes à droite, au sein du PP, comme Esperanza Aguirre [à Madrid – ndlr] ou Rita Barbera [à Valence – ndlr], ces énormes « dames » de la politique. Donc je ne pense pas qu’on puisse faire une analyse genrée de ce qu’il survient en Espagne.

C’est aussi lié au fait qu’à Podemos, on voit, presque exclusivement, des hommes au premier plan. C’est un problème ?
Je ne crois pas. À Podemos, il y aussi beaucoup de femmes, de lesbiennes, de gens venus du féminisme et du queer… Je ne crois pas que Podemos soit plus masculin, ou masculiniste, que d’autres. Ce qui continue de me choquer, en revanche, ce sont des articles de la presse espagnole sans aucun intérêt, dès le lendemain de la victoire d’Ada Colau, qui présentent son enfant et son mari, qui expliquent qu’Ada Colau cuisine très bien… Cela revient à naturaliser, encore une fois, sa dimension politique.

Vous parliez de la transition démocratique espagnole. Les élections du 24 mai marquent-elles enfin une rupture avec le régime de 1982, né de la transition avec le franquisme ?
Ce qu’il se passe est très, très important. Nous en étions arrivés à un moment de crise démocratique majeure. Les mouvements du 15-M [référence au 15 mai 2011, lorsque les « indignés » s’emparent des places du pays – ndlr], que les soit-disant grands intellectuels de gauche avaient dédaignés, jugeant qu’il n’y avait pas une seule idée politique derrière, ont permis de repolitiser des classes moyennes précarisées. Cela a déclenché une prise de conscience, une sorte d’émancipation cognitive, face à deux dictatures simultanées : d’une part, sur le front politique, la continuité de pratiques dictatoriales dans le système démocratique – c’est la faillite du système démocratique dont on parlait. Et de l’autre, une faillite économique, en lien avec la dictature du monde financier. Et ce qui fait le lien entre ces deux dictatures, c’est la corruption. Ce que les gens font avec l’argent public, comment il est géré.
Pendant longtemps, en Espagne, la dénonciation de la corruption s’accompagnait d’une forme de désaffection générale : “ce sont tous des voleurs, on s’en fout”. Grâce au 15-M, on est passé de ce constat désabusé à l’invention de nouvelles pratiques de contrôle démocratique. Je pense à la PAH, mais aussi au parti X ou encore à des gens comme Itziar González Virós et le parlement citoyen – le Parlament Ciutadà, un appareil citoyen de contre-pouvoir qui rassemble des mouvements hétérogènes pour former un contre-parlement. La question n’est plus : qui sont les voleurs?, mais bien : quels sont les mécanismes de contrôle démocratique? C’est un changement très important.

Mais vous citez là des structures héritières du 15-M, qui sont toutes des contre-pouvoirs. Ada Colau vient de s’emparer du pouvoir. C’est différent…
On ne peut pas comprendre les uns sans les autres. Les victoires d’Ada Colau ou de Manuela Carmena sont les symétriques de l’action des contre-pouvoirs, d’un ensemble de micropolitiques qui ont réinventé la politique. Ils ont inventé de nouvelles manières de contrôler la démocratie, à un moment où cette démocratie espagnole s’était effondrée. Le problème, c’est que le système démocratique reste très dégradé en Espagne, avec des institutions qui fonctionnent de manière non démocratique. C’est toute l’architecture du pouvoir, régi par la Constitution, qui contourne la démocratie. Et du coup, même si tu travailles à l’intérieur de ces institutions et que tu veux faire autrement, tu te rends compte que ce n’est pas possible.

C’est le même débat qui se pose pour l’Union européenne…
Oui. C’est la question des transformations démocratiques. Ou, on va dire, des pratiques révolutionnaires. Quand j’entends Ada Colau ou Manuela Carmena parler, j’entends des discours révolutionnaires. Comment les mettre en place, depuis des institutions qui ne sont pas démocratiques ? Il faut penser la révolution comme processus permanent, constituant. Il va falloir changer radicalement l’architecture du pouvoir – le système électoral, la Constitution et d’autres choses. Ça ne va pas être facile. Mais l’on vit un moment extraordinaire.

Vous avez parlé du terreau anarchiste en Catalogne. Pour Madrid, c’est plus surprenant, non ?
La tradition catalane est effectivement plus libertaire. Il y avait eu des jornadas libertarias dans les années 1970 en Catalogne. Et l’on parle toujours de la movida madrilène, mais c’est à Barcelone qu’a eu lieu la vraie movida démocratique. À Madrid, tout a été davantage lié au parti communiste. Manuela Carmena renoue avec la tradition anti-franquiste, preuve que l’on a encore besoin de cela en 2015. De ce point de vue, le dialogue Carmena-Colau permet de faire ce lien entre une tradition anti-franquiste et les nouveaux mouvements apparus après la crise de 2008, les « indignés », le 15-M, etc. Parfois, je me dis que la droite ne va pas permettre que cela se passe comme ainsi, parce que c’est trop beau. J’espère que le PP les laissera faire les politiques qu’elles veulent mener, qu’il ne les tuera pas.

Vous connaissez bien la France, où le paysage politique semble davantage gelé. Il n’y a pas eu un moment fondateur comme le 15-M en 2011. Y-a-t-il tout de même des éléments à copier de l’Espagne, des leçons à tirer ?
J’aimerais bien que l’effervescence prenne aussi en France, que l’extrême droite ne soit pas la seule à profiter de la crise. L’appareil de gouvernement néolibéral opère au niveau européen, et mondial. Il faut donc un grand réseau d’alliances de micropolitiques révolutionnaires en Europe. Ce ne sont pas simplement des révoltes éparses, mais une vague de soulèvements qui commence. Il ne s’agit pas tant de copier des techniques – des scratches ou des primaires ouvertes sur Internet, etc –, que de réussir à repolitiser le tissu social en France. Comment faire, pour repolitiser autrement que par une politique ultra-identitaire ? Car la politisation en France passe par un langage nationaliste, par la question de l’identité française, par la politique de la peur. La question, c’est donc de modifier ces variables, de trouver un autre langage, d’autres pratiques capables de transformer le désir collectif.

Entretien Paul B. Preciado avec Ludovic Lamant,

Mediapart, 27 mai 2015

cw

Eric Hazan sur le Comité invisible, Tarnac et la justice / Mediapart

Le 6 mai dernier, le parquet de Paris a décidé de réclamer, à l’issue de sept ans d’enquête, le renvoi pour terrorisme de trois des mis en examen de Tarnac, soupçonnés d’avoir saboté des lignes TGV en octobre et novembre 2008. Julien Coupat, son épouse, Yildune Lévy, et son ex-compagne, Gabrielle Hallez risquent ainsi d’être renvoyés devant le tribunal correctionnel pour « participation à une association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste ».

Cette décision confirme certaines des dérives du système antiterroriste français, parfaitement mises en évidence dans l’ouvrage consacré à l’affaire de Tarnac par le journaliste David Dufresne. Dans son livre Tarnac magasin général, il décrivait comment un service policier en sursis, celui des RG, avait cru trouver sa planche de salut dans la lutte contre la menace anarcho-autonome, mot forgé pour les différencier des autonomistes bretons ou corses.

Cette prétendue nouvelle expertise avait alors rencontré la pensée d’une ministre de l’intérieur, Michèle Alliot-Marie, persuadée de la résurgence de la violence d’ultragauche, un autre mot maison visant à la différencier de l’extrême gauche.

Mais la décision du parquet de Paris ajoute une affaire à l’affaire, puisque avec Julien Coupat, Yildune Lévy et Gabrielle Hallez, c’est aussi un livre, L’insurrection qui vient, publié par le Comité invisible en 2007, qui est renvoyé au tribunal et qui reste le pilier de l’accusation.

Le parquet estime que Julien Coupat, malgré ses dénégations, en est l’« auteur anonyme ou au moins la principale plume » et la procureure adjointe en fait une lecture littérale, voyant dans cet « opuscule présenté de façon faussement béate par plusieurs témoins comme un simple livre de philosophie » un programme d’action suivi à la lettre par le groupe de Tarnac.

Avec cette lecture, le parquet de Paris estime donc que « ce pamphlet expose les nécessités de provoquer une insurrection, laquelle serait conduite par des groupes isolés ayant adopté un mode de vie communautaire qui auront assuré leur clandestinité ».

Quelques mois après des manifestations rassemblant plus de 4 millions de personnes dans les rues des villes de France en défense de la liberté d’expression, la décision a de quoi surprendre, même si elle rappelle la manière dont la justice italienne inquiète aujourd’hui l’écrivain Erri de Luca, qui risque la prison pour ses propos à l’encontre des grands travaux de la ligne de train à grande vitesse Lyon-Turin.

D’où l’envie de discuter avec l’éditeur de ce livre, Éric Hazan, fondateur des éditions La Fabrique, dont un certain nombre de titres pourraient, selon la perception du parquet de Paris, valoir des accusations de terrorisme, sans compter quelques références classiques de cette maison d’édition, comme l’ouvrage Instructions pour une prise d’arme, d’Auguste Blanqui, dont il faudrait peut-être, à l’aune de la vision contemporaine du terrorisme, songer à débaptiser le boulevard qui porte son nom…

Medapart le 14 mai 2015

Propos recueillis par Joseph Confavreux et Michel Deléan

À lire sur le Silence qu parle

Alain Brossat / Tous Coupat, tous coupables

 

http://www.dailymotion.com/video/x2q6d7j
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