Archive pour la Catégorie 'Flux'

Page 164 sur 168

Du règne de la bêtise à la politique de la terreur / Bernard Stiegler

Dans les formes les plus avancées de l’époque hyperindustrielle des sociétés de contrôle, la surmoïsation est liquidée, tout comme la figure du père, et avec elle, l’autorité de tout principe. Ces liquidations déchaînent littéralement le ressentiment – ainsi de certaines réactions caricaturales ces derniers mois en France (déclarations pathétiques de Finkielkraut dans la presse à la suite des émeutes urbaines) – ce qui, par un paradoxe qui n’est qu’apparent, et face aux passages à l’acte sans vergogne, c’est-à-dire face aux régressions vers le pire, toujours plus nombreuses, et toujours pires, tend à aggraver les processus de culpabilisation tout en généralisant le défaut de vergogne.
La censure devient alors à la fois :
- autocensure et organisation sociale de l’inhibition par la désindividuation psychique aussi bien que sociale ;
- liquidation des barrières à la circulation et à la consommation des marchandises que sont les singularités, ainsi censurées ;
- destruction conséquente du narcissisme primordial du je comme du nous ;
- croissance grégaire du on – croissance de ce « désert » qu’est l’immonde.
J’ai soutenu dans Mécréance et Discrédit I comment ce que j’ai appelé la « prolétarisation généralisée » engendre la désindividuation psychique par la particularisation des singularités. Je tente ici de montrer que ce processus conduit au problème du surmoi, et non seulement du narcissisme, à un processus de désindividuation collective, c’est-à-dire à la liquidation du social comme tel : à la barbarie.
La désindividuation comme particularisation des singularités par le calcul devient inévitablement l’organisation fonctionnelle de la libération des pulsions au service de la consommation : l’exploitation de l’énergie libidinale ayant ruiné celle-ci, il n’y a plus à proprement parler de désir, ni donc de surmoi. Et comme il faut cependant continuer à écouler les objets de la production industrielle sur laquelle ne peut plus se fixer une énergie libidinale épuisée, le système fonctionnel qui organise l’écoulement des flux de marchandises, de consciences et d’humeurs en tout genres, à savoir le système des industries culturelles, excite ce qu’il reste lorsqu’il n’y a plus de désir, à savoir : les pulsions.
Le désir n’est rien d’autre que la liaison des pulsions, et lorsqu’il est liquidé, elles règnent. Dans le règne des pulsions, le désir ne peut plus accomplir ce qui est son essence, à savoir la sublimation où s’élèvent les corps psychiques et sociaux comme la transindividuation des individuations (comme le processus où l’individuation psychique se concrétise comme individuation collective, ce qui engendre notamment ces rétentions secondaires collectives par lesquelles se constituent des symboles, des significations, des supports synchroniques avec lesquels compose la diachronisation en quoi consiste l’individuation, ce qui confère aux significations leur sens, c’est-à-dire leur motif : leur raison).
C’est pourquoi le règne des pulsions est aussi et nécessairement celui de la bêtise – le pire de tous les maux, nous dit Sophocle.
Le pire de tous les maux, c’est-à-dire le plus intime. La bêtise inspire la honte : faire l’épreuve de la bêtise comme bêtise, se trouver confronté aux formes innombrables de la bêtise, c’est éprouver cette honte d’être un homme – que les Grecs appellent aidôs -, c’est-à-dire un mortel. Le risque est alors de traiter la bêtise soit comme une erreur, soit comme la culpabilité de vivre cette honte comme une honte devant une culpabilité : le risque est de transformer sa propre honte en culpabilité. Cette honte qui affecte celui qui est confronté à la bêtise, c’est l’expérience de ce que la bêtise est ce qui menace le plus intimement celui qu’elle affecte comme possibilité de sa propre bêtise. Et c’est cette structure d’auto-affectation qui tend alors à se transformer en culpabilité, c’est-à-dire en ressentiment et en dénégation. C’est pourquoi Dork Zabunyan peut écrire que « d’un point de vue transcendantal, la bêtise doit ainsi s’entendre comme étant ma propre bêtise, dans la mesure où ma pensée se découvre comme faculté véritablement engendrée, c’est-à-dire, dans la terminologie deleuzienne, comme faculté supérieure, à travers cet « impouvoir » naturel que la bêtise lui révèle en droit ».
Ethique et morale
Si la liquidation du désir, à quoi conduit la destruction de l’économie libidinale à l’époque hyperindustrielle des sociétés de contrôle, est nécessairement aussi la liquidation de la justice et du droit, c’est-à-dire du surmoi, c’est également celle de l’éthique, dont l’aidôs est le savoir (comme succulence – saveur – de ce qui fait défaut(s), c’est-à-dire singularités). Et ce savoir, comme savoir de ce qui fait défaut, est nécessairement aussi un non-savoir : un savoir qui reste toujours à venir, et vers lequel il faut s’élever en tant que ce qui consiste sans exister.
C’est pourquoi l’éthique n’est pas la morale : elle est ce qui, comme vergogne, assigne leur place (leur ethos) aux justiciables, précisément en tant qu’ils sont sujets à la différence entre l’existence et la consistance, c’est-à-dire aussi à l’épreuve de la honte, à l’intimité de la bêtise : en tant qu’ils ne sont ni des dieux, qui consistent purement et simplement (dikè est d’abord Dikè, une déesse – celle à laquelle Hésiode s’adresse dans les Travaux et les Jours), ni des bêtes, qui ne peuvent que subsister. L’éthique, comme la justice, est ce qui doit être interprété, et qui ne peut donc en aucun cas être codifié. C’est la raison pour laquelle c’est Hermès, dieu de l’hermeneia en même temps que de l’écriture (des hypomnémata), qui porte aux mortels ces deux sentiments.
L’éthique devient la morale lorsque, comme le droit se posant en principe immuable, et non en processus et en objet d’individuation, c’est-à-dire de désir, elle se fige en un corps de règles d’usages se définissant comme normes de vie, fondées sur la culpabilité, et niant, par là même, la singularité des existences dans leurs expériences propres de la différence irréductible entre ce qui existe et ce qui consiste – c’est-à-dire, aussi bien, niant la singularité des interprétations éthiques que sont les individuations concrétisées. Mais l’éthique commune, c’est aussi ce que concrétisent les moeurs (la Sittlichkeit).
A l’âge moral et culpabilisateur, le défaut d’existence de ce qui consiste est vécu comme la faute de celui qui existe.
Mais cette négation de la singularité des existences par la morale n’est pas encore la désindividuation qu’organise le règne des pulsions dans les sociétés de contrôle. Elle est au contraire ce qui constitue une tendance à la répression avec laquelle le désir compose, et dont il se nourrit, tout comme le principe de réalité est la condition, en tous les sens du terme, du principe de plaisir (c’est ce que Jacques Derrida a appelé leur stricture).
Composition et décomposition (ptôsis : déclin, débandade) de l’économie libidinale : le règne du cynisme
L’économie libidinale est une économie de tendances, et la tentation hypostasiante est toujours d’affirmer soit le primat d’une tendance, soit le primat de la tendance contraire. Le mouvement du désir, comme processus d’individuation, est ce qui ne cesse de composer avec ces deux tendances. En revanche, la désindividuation en quoi consiste la prolétarisation généralisée (la perte des savoir-faire et des savoir-vivre des producteurs et des consommateurs, qui, les privant de leurs possibilités d’ex-ister, les prive tout aussi bien des savoirs élémentaires que sont diké et aidôs, et qui constituent l’éthique et la justice du narcissisme primordial), qui est induite par l’hypersynchronisation des temps de conscience (des « temps de cerveaux disponibles ») et des mouvements des corps (des comportements – de production ou de consommation), induit la décomposition de ces tendances. C’est dans une telle décomposition (ptôsis) que la mécréance et le discrédit règnent avec les pulsions : le pulsionnel pur est purement cynique.
Il est admis que la grande secousse qu’aura été, dans de si nombreux pays, le printemps de 1968, fut largement induite par une critique de la morale et du droit bourgeois. On a soutenu avec raison que Herbert Marcuse avait inspiré la jeunesse du monde entier, et en particulier la jeunesse américaine, dans ce mouvement de « contestation » (qui fut cependant aussi provoqué par le cynisme de la politique américaine, dans sa guerre au Vietnam), car c’est ainsi que fut qualifiée, comme « contestation », cette critique qui, du coup, perdit rapidement tout esprit critique.
Il ne fait pas de doute que l’idéologie de la libération des structures sociales issues du passé (et en effet figées, et qu’il fallait en effet critiquer), qui se répandit après 1968 dans toutes les couches de la société, et dans tous les pays du monde industriel, conduisit à la lente mais inéluctable liquidation des structures d’Etat, et, au-delà, à la fois au renoncement à une politique publique inspirée par une croyance politique, et à la flexibilisation de toutes les structures sociales à quoi devaient finalement conduire ces sociétés de modulation que sont les sociétés de contrôle, toute existence et toute consistance étant réduites par l’impératif de produire et faire circuler des subsistances. Autrement dit, la réaction contre le cynisme d’Etat, dont la guerre du Vietnam fut un symbole mondial, cynisme issu de la raison, de la morale et du droit « bourgeois », cette réaction contre le cynisme qu’aura été la « contestation » aura préparé l’avènement du cynisme sans précédent qui caractérise la décadence des démocraties industrielles comme la plaie de notre temps (Luc Boltanski et Eve Chiapello ont soutenu une thèse proche de la mienne sur ce point dans le Nouvel esprit du capitalisme. J’y reviens dans le tome 3, en soutenant toutefois qu’il s’agit moins là d’un nouvel esprit du capitalisme que d’une perte de l’esprit et de la raison, perte très nouvelle en effet, mais qui est la ruine de ce capitalisme, et non son renouveau).
Tout ceci aboutit de nos jours à un immense processus de désublimation, c’est-à-dire, tout aussi bien, à la liquidation de l’éthique et de la justice – dont on se revendique d’autant plus. Et c’est au moment où elles sont liquidées qu’est plus fortement claironné un « retour » aux « valeurs » que sont la morale et le droit. Mais de telles valeurs, sans éthique et sans justice, sont sans valeur. Elles ne permettent aucune individuation, et elles deviennent purement répressives et profondément régressives : elles ne transindividuent rien.
Et c’est ce que savent les citoyens, qui n’y croient pas. Mais n’y croyant pas, ils deviennent mécréants, c’est-à-dire cyniques. Et c’est ainsi que se forme le cercle vicieux qui conduira, si rien ne change, à une politique généralisée de la terreur.
Bernard Stiegler
Mécréance et Discrédit, 2 : les sociétés incontrôlables d’individus désaffectés / 2006
brazil46.jpg

le Capitalisme mondial intégré et la révolution moléculaire / Félix Guattari

Le CMI (capitalisme mondial intégré) ne respecte ni les territorialités existantes, ni les modes de vie traditionnels, ni les modes d’organisation sociale des ensembles nationaux, qui paraissent aujourd’hui les mieux établis.
Le capitalisme contemporain peut être défini comme capitalisme mondial intégré parce qu’il tend à ce qu’aucune activité humaine sur la planète ne lui échappe. On peut considérer qu’il a déjà colonisé toutes les surfaces de la planète et que l’essentiel de son expression concerne, à présent, les nouvelles activités qu’il entend surcoder et contrôler.
Ce double mouvement d’extension géographique qui se clôture sur elle-même et d’expansion moléculaire proliférante est corrélatif d’un processus général de déterritorialisation. Le CMI (capitalisme mondial intégré) ne respecte ni les territorialités existantes, ni les modes de vie traditionnels, ni les modes d’organisation sociale des ensembles nationaux, qui paraissent aujourd’hui les mieux établis. Il recompose les systèmes de production et les systèmes sociaux sur ses propres bases, sur ce que j’appellerai sa propre axiomatique (axiomatique étant ici opposé à programmatique). En d’autres termes, il n’y a pas un programme défini une fois pour toutes : il est toujours susceptible, à propos d’une crise, ou d’une difficulté imprévue, d’ajouter des axiomes fonctionnels supplémentaires ou d’en retrancher. Certaines formes capitalistes paraissent s’effondrer à l’occasion d’une guerre mondiale ou d’une crise comme celle de 1929, puis renaissent sous d’autres formes, retrouvent d’autres fondements. Cette déterritorialisation et cette recomposition permanentes concernent aussi bien les formations de pouvoir (1) que les modes de production (je préfère parler de formations de pouvoir plutôt que de rapports de production, car cette notion est trop restrictive par rapport au sujet considéré ici).
J’aborderai la question du capitalisme mondial intégré sous trois angles : – celui de ses systèmes de production, d’expression économique et d’axiomatisation du socius (2).
– celui des nouvelles segmentarités qu’il développe au niveau transnational ou dans le cadre européen ou encore au niveau moléculaire ;
– enfin, sous l’angle de ce que j’appelle les machines de guerre révolutionnaires (3), les agencements de désir (4) et les luttes de classes.
Le CMI et ses systèmes de production
Je rappelle qu’il n’existe plus seulement une division internationale du travail mais une mondialisation de la division du travail, une captation générale de tous les modes d’activités, y compris de celles qui échappent formellement à la définition économique du travail. Les secteurs d’activité les plus « arriérés » et les modes de production marginaux, les activités domestiques, le sport, la culture, qui ne relevaient pas jusqu’à présent du marché mondial, sont en train de tomber les uns après les autres sous la coupe.
Le CMI intègre donc l’ensemble de ces systèmes machiniques (5) au travail humain et à tous les autres types d’espaces sociaux et institutionnels, comme les agencements technico-scientifiques, les équipements collectifs ou les médias. La révolution informatique accélère considérablement ce processus d’intégration, qui contamine également la subjectivité inconsciente, tant individuelle que sociale. Cette intégration machinique-sémiotique(6) du travail humain implique donc que soit pris en compte, au sein du processus productif, la modélisation de chaque travailleur, non seulement son savoir — ce que certains économistes appellent le « capital de savoir » — mais aussi l’ensemble de ses systèmes d’interaction avec la société et avec l’environnement machinique.
L’expression économique du CMI
L’expression économique du CMI — son mode d’assujettissement sémiotique des personnes et des collectivités — ne relève pas uniquement de systèmes de signes monétaires, boursiers ou d’appareils juridiques relatifs au salariat, à la propriété, à l’ordre public. Elle repose également sur des systèmes d’asservissement (7) au sens cybernétique du terme. Les composants sémiotiques du capital fonctionnent toujours sur un double registre : celui de la représentation (où les systèmes de signes sont indépendants et distanciés des référents économiques) et celui du diagrammatisme (où les systèmes de signes entrent en concaténation (8) directe avec les référents, en tant qu’instrument de modelage, de programmation, de planification des segments sociaux et des agencements productifs).
Ainsi, le capital est beaucoup plus qu’une simple catégorie économique relative à la circulation des biens et à l’accumulation.
C’est une catégorie sémiotique qui concerne l’ensemble des niveaux de la production et l’ensemble des niveaux de stratification des pouvoirs. Le CMI s’inscrit non seulement dans le cadre de sociétés divisées en classes sociales, raciales, bureaucratiques, sexuelles et en classes d’âge, mais aussi au sein d’un tissu machinique proliférant. Son ambiguïté à l’égard des mutations machiniques matérielles et sémiotiques, caractéristiques de la situation actuelle, est telle qu’il utilise toute la puissance machinique, la prolifération sémiotique des sociétés industrielles développées, dans le même temps qu’il la neutralise par ses moyens d’expression économique spécifiques. Il ne favorise les innovations et l’expansion machinique qu’autant qu’il peut les récupérer, et consolider les axiomes sociaux fondamentaux sur lesquels il ne peut pas transiger : un certain type de conception du socius, du désir, du travail, des loisirs, de la culture.
L’axiomisation du socius
L’axiomatisation du socius est caractérisée, dans le contexte actuel, par trois types de transformation : de clôture, de déterritorialisation et de segmentarité.
– La clôture : À partir du moment où le capitalisme a envahi l’ensemble des surfaces économiquement exploitables, il ne peut plus maintenir l’élan expansionniste qui était le sien durant ses phases coloniales et impérialistes.
Son champ d’action est clôturé et cela lui impose de se recomposer sans arrêt sur lui-même, sur les mêmes espaces, en approfondissant ses modes de contrôle et d’assujettissement des sociétés humaines.
Sa mondialisation, loin d’être un facteur de croissance, correspond donc, en fait, à une remise en question radicale de ses bases antérieures. Elle peut aboutir soit à une involution complète du système, soit à un changement de registre. Le CMI devra trouver son expansion, ses moyens de croissance, en travaillant les mêmes formations de pouvoir, retransformant les rapports sociaux, et en développant des marchés toujours plus artificiels, non seulement dans le domaine des biens mais aussi dans celui des affects. J’émets l’hypothèse que la crise actuelle — qui, au fond, n’en est pas une, c’est plutôt une gigantesque reconversion — est précisément cette oscillation entre l’involution d’un certain type de capitalisme, qui se heurte à sa propre clôture, et une tentative de restructuration sur des bases différentes.
– La déterritorialisation :
Il lui faut, en d’autres termes, opérer une reconversion décisive, quitte à liquider complètement des systèmes antérieurs, que ce soit au niveau de la production ou des compromis nationaux (avec la démocratie bourgeoise ou la social-démocratie).
C’est la fin des capitalismes territorialisés, des impérialismes expansifs et le passage à des impérialismes déterritorialisés et intensifs : l’abandon de toute une série de catégories sociales, de branches d’activités, de régions sur lesquelles le CMI reposait ; le remodelage et le domptage des forces productives de façon à ce qu’elles s’adaptent au nouveau mode de production.
La déterritorialisation du capitalisme sur lui-même, c’est ce que déjà Marx avait appelé « l’expropriation de la bourgeoisie par la bourgeoisie » mais cette fois-ci, à une tout autre échelle. Le CMI n’est pas universaliste.
Il ne tient pas à généraliser la démocratie bourgeoise sur l’ensemble de la planète, pas plus, d’ailleurs, qu’un système de dictature. Mais il a besoin d’une homogénéisation des modes de production, des modes de circulation et des modes de contrôle social. C’est cette unique préoccupation qui le conduit à s’appuyer ici sur des régimes relativement démocratiques et, ailleurs, à imposer des dictatures. Cette orientation, d’une façon générale, a pour effet de reléguer les anciennes territorialités sociales et politiques, ou tout au moins à les dessaisir de leurs anciennes puissances économiques. Mais cela n’est possible que si lui-même fonctionne à partir d’un multicentrage de ses propres centres de décision.
Aujourd’hui, le CMI n’a pas un centre unique de pouvoir. Même sa branche nord-américaine est polycentrée. Les centres réels de décision sont répartis sur toute la planète. Il ne s’agit pas seulement d’états-majors économiques au sommet, mais aussi de rouages du pouvoir s’étageant à tous les niveaux de la pyramide sociale, du manager au père de famille. D’une certaine façon, le CMI instaure sa propre démocratie interne. Il n’impose pas nécessairement une décision allant dans le sens de ses intérêts immédiats. Par des mécanismes complexes, il « consulte » les autres centres d’intérêt, les autres segments avec lesquels il doit composer. Cette – « négociation » n’est plus politique comme jadis. Elle met en jeu des systèmes d’information et de manipulations psychologiques à grande échelle, par le biais des mass-media.
La dégénérescence des localisations concentriques des modes de pouvoir et des hiérarchies qui s’étageaient des aristocraties aux prolétariats en passant par les petites bourgeoisies n’est pas incompatible avec leur maintien partiel. Mais elles ne correspondent plus aux champs réels de décisionalité.
Le pouvoir du CMI est toujours ailleurs, au coeur de mécanismes déterritorialisés.
C’est ce qui fait qu’il paraît aujourd’hui impossible de le cerner, de l’atteindre et de s’y attaquer. Cette déterritorialisation engendre également des phénomènes paradoxaux, comme le développement de zones du Tiers-monde dans les pays les plus développés et, inversement, l’apparition de centres hyper-capitalisés à l’intérieur de zones sous-développées.
Le système général de segmentarité
Le capitalisme n’étant plus dans une phase expansive au niveau géopolitique est amené à se réinventer sur les mêmes espaces selon une sorte de technique de palimpseste (9). Il ne peut pas plus se développer selon un système de centre et de périphérie, qu’il transforme synchroniquement.
Son problème sera de trouver de nouvelles méthodes de consolidation de ses systèmes de hiérarchie sociale. Il s’agit là d’un axiome fondamental : pour maintenir la consistance de la force collective de travail à l’échelle de la planète, le CMI est tenu de faire coexister des zones de superdéveloppement, de superenrichissement au profit des aristocraties capitalistes (pas uniquement localisées dans les bastions capitalistes traditionnels), et des zones de sous-développement relatif, et même des zones de paupérisation absolue.
C’est entre ces extrêmes qu’une disciplinarisation générale de la force collective de travail et un cloisonnement, une segmentarisation des espaces mondiaux, peuvent s’instituer. La libre circulation des biens et des personnes est réservée aux nouvelles aristocraties du capitalisme.
Toutes les autres catégories de population sont assignées à résidence sur un coin de la planète, devenue une véritable usine mondiale, à laquelle sont adjoints des camps de travail forcé ou des camps d’extermination à l’échelle de pays entiers (le Cambodge).
Cette redéfinition permanente des segments sociaux ne concerne pas seulement les questions économiques. C’est l’ensemble de la vie sociale qui se trouve remodelé.
Là où, dans l’Est de la France, on vivait de père en fils de l’acier, le CMI décide de liquider le paysage industriel. Tel autre espace sera transformé en zone touristique ou en zone résidentielle pour les élites. Des niveaux de standing sont bouleversés à l’échelle de régions entières. De nouvelles interactions, de nouveaux antagonismes surgissent entre les segments du CMI et les agencements humains qui cherchent à résister à son axiomatisation et à se reconstituer sur d’autres bases.
À quelles conditions vaut-il la peine de continuer à vivre dans un tel système ? Quelles attaches inconscientes font que l’on continue d’y adhérer malgré soi ? Tous ces axiomes de segmentarité sont liés les uns aux autres. Le CMI non seulement intervient à l’échelle mondiale, mais aussi aux niveaux les plus personnels. Inversement, des déterminations moléculaires inconscientes ne cessent d’interagir sur des composantes fondamentales du CMI.
La segmentarité transnationale
L’antagonisme Est-Ouest tend à perdre sa consistance. Même lors des phases de tension, comme celle qui s’affirme depuis quelque temps, il prend un tour artificiel, théâtral. Car l’essentiel des contradictions ne se situe plus dans l’axe Est-Ouest, mais dans l’axe Nord-Sud, étant entendu qu’il s’agit toujours, en fin de compte, pour le CMI, de s’assurer du contrôle de toutes les zones qui tendent à lui échapper, et qu’il existe des Nord et des Sud à l’intérieur de chaque pays. Suffirait-il, alors, de dire que la nouvelle segmentarité repose sur le « croisement » entre un phénomène essentiel, une guerre larvée Nord-Sud, et un phénomène secondaire, les rivalités Est-Ouest. Je crois que ce serait tout à fait insuffisant.
Le clivage tiers-monde en-voie-dedéveloppement (voire même hyperdéveloppé : les pays pétroliers) et Tiers-monde – en-voie-de-paupérisation absolue, en voie d’extermination, est devenu lui aussi une donnée permanente de la situation actuelle. Mais d’autres facteurs entrent également en ligne de compte.
L’opposition entre le capitalisme transnational, multinational, lobbies internationaux, et le capitalisme national, tout en subsistant localement, n’est plus vraiment pertinente d’un point de vue global. En fait, toutes ces contradictions internationales s’organisent entre elles, se croisent, développent des combinaisons complexes qui ne se résument pas dans des systèmes d’axe Est-Ouest, Nord-Sud, national-multinational. Elles prolifèrent comme une sorte de rhizome (10) multidimensionnel, incluant d’innombrables singularités géopolitiques, historiques et religieuses.
On ne saurait trop insister sur le fait que l’axiomatisation, la production d’axiomes nouveaux en réponse à ces situations spécifiques, ne relève pas d’un programme général, ni ne dépend d’un centre directeur qui édicterait ces axiomes.
L’axiomatique du CMI n’est pas fondée sur des analyses idéologiques, elle fait partie de son procès de production.
Dans un tel contexte, toute perspective de lutte révolutionnaire circonscrite à des espaces nationaux, toute perspective de prise de pouvoir politique par la dictature du prolétariat, apparaissent de plus en plus illusoires. Les projets de transformation sociale sont condamnés à l’impuissance s’ils ne s’inscrivent pas dans une stratégie subversive à l’échelle mondiale.
La segmentarité européenne
L’opposition au sein de l’Europe entre Est et Ouest est amenée, elle aussi, à évoluer considérablement dans les années à venir.
Ce qui nous paraissait être un antagonisme fondamental s’avérera peut-être de plus en plus « phagocytable », négociable à tous les niveaux. Donc, pas de modèle germanoaméricain, pas de retour au fascisme d’avant-guerre, mais plutôt évolution, par approximations successives, vers un système de démocratie autoritaire d’un nouveau type.
Les méthodes de répression et de contrôle social des régimes de l’Est et de l’Ouest tendent à se rapprocher les uns des autres, un espace répressif européen de l’Oural à l’Atlantique menace de relayer l’actuel espace judiciaire européen.
La segmentarité moléculaire
Dans les espaces capitalistiques, on retrouvera constamment deux types de problèmes fondamentaux : – les luttes d’intérêt, économiques, sociales, syndicales, au sens classique ; – les luttes relatives aux libertés, que je regrouperai, dans le registre de la révolution moléculaire, avec les luttes de désir, les remises en question de la vie quotidienne, de l’environnement.
Les luttes d’intérêt, les questions de niveau de vie demeurent porteuses de contradictions essentielles. Il n’est pas question ici de les sous-estimer. Cependant, on peut faire l’hypothèse que, faute d’une stratégie globale, elles prêteront toujours plus le flanc à une récupération, à leur intégration par l’axiomatique du CMI. Elles n’aboutiront jamais par elles-mêmes à une transformation sociale réelle. On n’aura jamais plus d’affrontement type 1848, la Commune de Paris ou 1917 en Russie ; plus jamais de rupture nette classe contre classe amorçant la redéfinition d’un nouveau type de société.
En cas d’épreuve de force majeure, le CMI est en mesure de déclencher une sorte de plan Orsec international et de plan Marshall permanent. Les pays européens, le Japon et les États-Unis peuvent subventionner à perte, et pendant une longue période, l’économie d’un bastion capitaliste en péril. Il y va de la survie du CMI qui fonctionne ici comme une sorte de compagnie d’assurances internationale capable, sur le plan économique comme sur le plan répressif, d’affronter les épreuves les plus difficiles.
Alors que va-t-il se passer ? La crise actuelle débouchera-t-elle sur un nouveau statu quo social, sur une normalisation à « l’allemande », une ghettoïsation des marginaux, un welfare State généralisé, avec l’aménagement par-ci par-là de quelques niches de liberté ? C’est une possibilité mais ce n’est pas la seule. Dès que l’on sort des schémas simplificateurs, on s’aperçoit que des pays comme l’Allemagne ou le Japon ne sont pas à l’abri de grands bouleversements sociaux. Quoi qu’il en soit, il semble que, tout au moins en France, la situation évolue vers une liquidation de l’équilibre sociologique qui se manifestait depuis des décennies par une relative parité entre les forces de gauche et de droite. On s’oriente vers une coupure du type : 90 % du côté d’une masse conservatrice, apeurée, abrutie par les mass-media et 10 % du côté de minoritaires plus ou moins réfractaires.
Mais si on aborde ce problème sous un autre angle, non plus seulement sous celui des luttes d’intérêt mais des luttes moléculaires, le panorama change. Ce qui apparaît dans ces mêmes espaces sociaux, apparemment quadrillés et aseptisés, c’est une sorte de guerre sociale bactériologique, quelque chose qui ne s’affirme plus selon des fronts nettement délimités (fronts de classe, luttes revendicatrices), mais sous forme de bouleversements moléculaires difficiles à appréhender.
Toutes sortes de virus de ce genre attaquent déjà le corps social dans ses rapports à la consommation, au travail, aux loisirs et à la culture (autoréductions, mise en question du travail, du système de représentation politique, radios libres).
Des mutations aux conséquences imprévisibles ne cesseront de se faire jour dans la subjectivité, consciente et inconsciente, des individus et des groupes sociaux.
trouepol.jpg
Agencements de désir et lutte des classes
Jusqu’où pourra aller cette révolution moléculaire ? N’est-elle pas condamnée, dans le meilleur des cas, à végéter dans des ghettos à l’allemande ? Le sabotage moléculaire de la subjectivité sociale dominante ne suffit-il pas à lui-même ? La révolution moléculaire doit-elle passer alliance avec des forces sociales du niveau molaire ? La thèse principale, qui est soutenue ici, est que les axiomes du CMI — clôture, déterritorialisation, multicentrage, nouvelles segmentarités — ne parviendront jamais à en venir à bout. Les ressources du CMI sont peut-être infinies dans l’ordre de la production et de la manipulation des institutions et des lois. Mais elles se heurtent, et se heurteront toujours plus violemment, à un véritable mur, ou plutôt à un enchevêtrement de chicanes infranchissables, dans le domaine de l’économie libidinale des groupes sociaux. Cela tient à ce que la révolution moléculaire ne concerne pas seulement les rapports quotidiens entre les hommes, les femmes, les pédés, les hétéros, les enfants, les adultes et les « gardarem » de toutes catégories. Elle intervient aussi, et avant tout, dans les mutations productrices en tant que telles. On la trouvera au cœur des processus mentaux mis en jeu par la nouvelle division mondiale du travail, par la révolution informatique. L’essor des forces productives dépend d’elle. Et c’est pour cela que le CMI ne pourra pas la contourner.
Cela ne signifie pas que cette révolution moléculaire soit automatiquement porteuse d’une révolution sociale capable d’accoucher d’une société, d’une économie et d’une culture libérées du CMI. N’était-ce pas déjà une révolution moléculaire qui avait servi de ferment au national-socialisme ? Le meilleur et le pire peut en sortir.
L’issue de ce type de transformations dépend essentiellement de la capacité des agencements explicitement révolutionnaires à les articuler avec les luttes d’intérêt, politiques et sociales. Telle est la question essentielle. Faute d’une telle articulation, toutes les mutations de désir, toutes les révolutions moléculaires, toutes les luttes pour des espaces de liberté ne parviendront jamais à embrayer sur des transformations sociales et économiques à grande échelle.
Comment imaginer que des machines de guerre révolutionnaires de type nouveau parviennent à se greffer à la fois sur les contradictions sociales manifestes et sur cette révolution moléculaire ? La plupart des militants professionnels reconnaissent l’importance de ces nouveaux domaines de contestation, mais ajoutent aussitôt qu’il n’y a rien à en attendre de positif pour l’instant : « Il faut d’abord que nous ayons atteint nos objectifs sur le plan politique avant de pouvoir intervenir dans ces questions de vie quotidienne, d’école, de rapport entre groupes, de convivialité, d’écologie. » Presque tous les courants de gauche, d’extrême gauche, ou de l’autonomie, se retrouvent sur cette position. Chacun, à sa façon, est prêt à exploiter les « nouveaux mouvements sociaux » qui se sont développés depuis les années soixante, mais personne ne pose jamais la question de forger des instruments de lutte qui leur seraient réellement adaptés. Dès qu’il est question de cet univers flou des désirs, de la vie quotidienne, des libertés concrètes une étrange surdité et une myopie sélective apparaissent chez les porte-parole attitrés qui sont paniqués à l’idée qu’un désordre pernicieux puisse contaminer les rangs de leurs organisations.
Les pédés, les fous, les radios libres, les féministes, les écolos, tout ça, au fond, c’est un peu louche ! En fait, ils se sentent menacés dans leur personnage de militant et dans leur fonctionnement personnel, c’est-à-dire non seulement dans leurs conceptions organisationnelles mais aussi dans leurs investissements affectifs sur un certain type d’organisation.
Question lancinante : comment « inventer » de nouveaux types d’organisations oeuvrant dans le sens de cette jonction, de ce cumul d’effets des révolutions moléculaires, des luttes de classe en Europe et des luttes d’émancipation du Tiers-monde (capables de répondre, cas par cas, sinon au coup par coup, aux transformations segmentaires du CMI qui ont précisément pour conséquence, qu’on ne puisse plus parler de masses indifférenciées) ? Comment de tels agencements de lutte, à la différence des organisations traditionnelles, parviendront-ils à se doter de moyens d’analyse leur permettant de ne plus être pris de court ni par les innovations institutionnelles et technologiques du capitalisme, ni par les embryons de réponse révolutionnaire que les travailleurs et les populations assujetties au CMI expérimentent à chaque étape ? Personne ne peut définir aujourd’hui ce que seront les formes à venir de coordination et d’organisation de la révolution moléculaire, mais il est évident qu’elles impliqueront, à titre de prémisse absolue, le respect de l’autonomie et de la singularité de chacune de ses composantes.
Il est clair dès à présent que leur sensibilité, leur niveau de conscience, leurs rythmes d’action, leurs justifications théoriques ne coïncident pas. Il paraît souhaitable, et même essentiel, qu’ils ne coïncident jamais. Leurs contradictions, leurs antagonismes ne devront être « résolus » ni par une dialectique contraignante, ni par des appareils de direction les surplombant et les oppressant.
Pour des machines de guerre révolutionnaires et efficaces
Quelles formes d’organisation ? Quelque chose de flou, de fluide ? Un retour aux conceptions anarchiques de la belle-époque ? Pas nécessairement, et même sûrement pas ! À partir du moment où cet impératif de respect des traits de singularite et d’hétérogénéité des divers segments de luttes serait mis en oeuvre, il deviendrait possible de développer, sur des objectifs délimités, un nouveau mode de structuration, ni flou ni fluide. Comme la révolution sociale, la révolution moléculaire se heurte à de dures réalités qui appellent la constitution d’appareils de luttes, de machines de guerre révolutionnaires efficaces. Mais, pour que de tels organismes de décision deviennent « tolérables » et ne soient pas rejetés comme des greffes novices, il est indispensable qu’ils soient libérés de toute « systémocratie », tant à un niveau inconscient qu’idéologique manifeste. Beaucoup de ceux qui ont expérimenté les formes traditionnelles de militantisme se contentent aujourd’hui de réagir de façon hostile à toute forme d’organisation, voire à toute personne qui prétendrait assumer la présidence d’une réunion ou la rédaction d’un texte. Dès lors que la préoccupation première et permanente devient la jonction entre les luttes molaires et les investissements moléculaires, la question de la mise en place d’organismes d’information mais aussi de décision se pose sous un nouveau jour, que ce soit à l’échelle locale, d’une ville, d’une région, d’une branche d’activité, ou à l’échelle européenne, et même au-delà. Cela implique rigueur et discipline d’action, selon des méthodes, certes, radicalement différentes de celles des sociaux-démocrates et des bolcheviques, c’est-à-dire non pas programmatiques mais diagrammatiques.
Que dire de plus à propos de cette complémentarité (qui n’est pas simple coexistence pacifique) entre : – un travail analytico-politique relatif à l’inconscient social ; – de nouvelles formes de lutte pour les libertés (du type de celle d’une fédération des groupes « SOS libertés ») ; – les luttes des multiples catégories sociales « non garanties », marginalisées par les nouvelles segmentarités du CMI ; – les luttes sociales plus traditionnelles.
Les quelques ébauches, apparues à partir des années soixante aux États-Unis, en Italie et en France, ne sauraient guère servir de modèle. C’est cependant à travers ce type d’approches partielles qu’on avancera dans la reconstruction d’un véritable mouvement révolutionnaire. À cet égard, on peut se préparer aux rendez-vous les plus imprévus, à l’entrée en scène de personnages tout à fait surprenants tels le juge Bidalou ou l’humoriste Coluche, au développement de techniques subversives encore inimaginables, en particulier dans le domaine des médias et de l’informatique.
Les mouvements ouvriers et les mouvements révolutionnaires sont encore loin d’avoir compris l’importance du débat sur toutes ces questions d’organisation. Ils feraient bien de se recycler au plus vite en se mettant à l’école du CMI qui, lui, s’est donné les moyens de forger de nouvelles armes pour affronter les bouleversements que ses reconversions et sa nouvelle segmentarité engendrent. Le CMI ne recourt pas à des experts sur ces questions, il n’en a pas besoin, il lui suffit d’une pratique systématique.
Il sait ce que c’est que le multicentrage des décisions. Cela ne lui pose pas de problème de ne pas disposer d’état-major central, ni de superbureau politique pour s’orienter dans des situations complexes.
Tant que nous-mêmes demeurerons prisonniers d’une conception des antagonismes sociaux qui n’a plus grand chose à voir avec la situation présente, nous continuerons à tourner en rond dans nos ghettos, nous demeurerons indéfiniment sur la défensive, sans parvenir à apprécier la portée des nouvelles formes de résistance qui surgissent dans les domaines les plus divers. Avant tout, il s’agit de percevoir à quel point nous sommes contaminés par les leurres du CMI. Le premier de ces leurres c’est le sentiment d’impuissance, qui conduit à une sorte « d’abandonnisme » aux fatalités du CMI. D’un côté, le Goulag, de l’autre, les miettes de liberté du capitalisme, et hors de cela, des approximations fumeuses sur un vague socialisme dont on ne voit ni le début du commencement, ni les finalités véritables.
Que l’on soit de gauche ou d’extrême gauche, que l’on soit politique ou apolitique, on a l’impression d’être enfermé au sein d’une forteresse, ou plutôt d’un réseau de barbelés, qui se déploie non seulement sur toute la surface de la planète, mais aussi dans tous les recoins de l’imaginaire. Et pourtant, le CMI est beaucoup plus fragile qu’il n’y paraît. Et par la nature même de son développement, il est appelé à se fragiliser de plus en plus. Sans doute parviendra-t-il encore, à l’avenir, à résoudre nombre de problèmes techniques, économiques et de contrôle social. Mais la révolution moléculaire lui échappera de plus en plus. Une autre société est d’ores et déjà en gestation dans les modes de sensibilité, les modes relationnels, les rapports au travail, à la ville, à l’environnement, à la culture, bref dans l’inconscient social. À mesure qu’il se sentira débordé par ces vagues de transformations moléculaires, dont la nature et le contour mêmes lui échappent, le CMI se durcira.
Mais les centaines de millions de jeunes qui se heurtent à l’absurdité de ce système, en Amérique latine, en Afrique, en Asie, constituent une vague porteuse d’un autre avenir. Les néo-libéraux de tout poil se font de douces illusions s’ils pensent vraiment que les choses s’arrangeront toutes seules dans le meilleur des mondes capitalistes.
On peut raisonnablement conjecturer que les épreuves de force révolutionnaires les plus diverses iront en se développant dans les décennies à venir.
Et il appartient à chacun d’entre nous d’apprécier dans quelle mesure, si petite soit elle, il peut travailler à la mise à jour des machines révolutionnaires politiques, théoriques, libidinales, esthétiques, qui pourront accélérer la cristallisation d’un mode d’organisation social moins absurde que celui que nous subissons aujourd’hui.
Félix Guattari / 1981

1 Formation de pouvoir : ensemble de relations entre les hommes, les choses et les institutions produisant des effets de domination, de capture des flux de désir, de territorialisation des événements.
2 Socius : la société inscrite dans son espace matériel est transformable le long de vecteurs sociaux par des actions microscopiques qui se propagent en son sein.
3 Machines de guerre révolutionnaires : organisations temporaires d’une mise en mouvement social.
4 Agencement de désir : nous vivons dans des flux de désir infiniment nombreux et différenciées qui s’articulent pour chaque être en une singularité perceptible. Tout être doté d’une consistance subjective, d’une capacité d’action est agencement de désir, les êtres individuels, y compris animaux et plantes, comme les êtres collectifs.
5 Machinique : un dispositif sémiotique transforme l’agencement de désir en changeant l’orientation des flux, en les articulant autrement, en transmettant les variations de désir à une autre échelle.
6 Sémiotique : un dispositif sémiotique opère à partir des représentations, mène son action d’innovation et de transformation au niveau des formes d’expression, création artistique, intellectuelle, technique.
7 Un système d’asservissement machinique est un système de communication d’un tempo ou d’une autre dimension de l’action, d’un agencement de désir à un autre. C’est la reprise du modèle cybernétique. Le système d’asservissement machinique crée des automatismes de répétitions, tels ceux qu’inculque le système éducatif.
8 Une concaténation est, d’habitude, un enchaînement de causes et d’effets, mais pour Félix, cet enchaînement se déroule dans un espace à dimensions multiples, ce qui lui donne la forme d’une prise des flux de désir.
9 Un palimpseste est un parchemin partiellement effacé sur lequel on écrit de nouveau. Félix est sensible aux traces de l’écriture précédente qui interfèrent avec le nouveau message, y ajoutent du bruit ou du sens adventice, et rendent possible de tirer de nouvelles lignes de désir de cette accumulation de signes.
10 Un rhizome est un mode de croissance végétal par tous les bouts grâce à l’indifférenciation de la tige et de la racine. Faire rhizome c’est pousser dans toutes les directions, passer d’un milieu à un autre et revenir, c’est refuser le sens unique des formations de pouvoir.

Une théorie du jeu et du fantasme / Gregory Bateson

Les mammifères non-humains sont automatiquement excités par l’odeur du sexe de l’autre, et à bon droit, dans la mesure où le sécrétion de ce signe est elle-même un signe d’humeur « involontaire » : un événement extérieurement perceptible faisant partie de ce processus physiologique que nous avons appelé humeur. Chez les humains, ce sont d’autres lois qui régissent le processus. Les désodorisants masquent les signes olfactifs involontaires ; l’industrie des cosmétiques les remplace par des parfums : signaux volontaires, reconnaissables comme tels. Beaucoup d’hommes ont perdu la tête à cause d’une bouffée de parfum et, à en croire la publicité, il semble que ces signaux, volontairement affichés, ont pour finir un effet automatique et autosuggestif même sur celui qui a choisi de les utiliser. (…) ce que j’ai vu au zoo, ce n’était qu’un phénomène banal, connu par tout le monde : j’ai vu jouer deux jeunes singes ; autrement dit, deux singes engagés dans une séquence interactive dont les unités d’actions, ou signaux, étaient analogues mais non pas identiques à ceux du combat. Il était évident, même pour un observateur humain, que la séquence dans sa totalité n’était pas un combat, il était évident aussi que pour les singes eux-mêmes ceci était « un non-combat ».
Or, ce phénomène – le jeu – n’est possible que si les organismes qui s’y livrent sont capables d’un certain degré de métacommunication, c’est-à-dire s’ils sont capables d’échanger des signaux véhiculant le message « ceci est un jeu ». (…)
Il y a, dans le champ des signaux échangés à l’intérieur du contexte du jeu, du fantasme, de la menace, etc., un double paradoxe. Non seulement le mordillage ludique ne dénote pas la même chose que la morsure pour laquelle il vaut, mais, de surcroît, la morsure elle-même n’est que fictive. Non seulement les animaux, lorsqu’ils jouent, ne veulent pas toujours faire entendre de qu’ils manifestent, mais, de plus, ils communiquent souvent à propos d’une chose qui n’existe pas. Au niveau humain, cela mène à de nombreuses complications et renversements, dans le champ du jeu, du fantasme et de l’art. Les illusionnistes et les peintres de trompe-l’oeil cherchent à acquérir cette virtuosité, dont la seule récompense est le moment où le spectateur découvre qu’il a été trompé et qu’il est forcé de sourire et de s’émerveiller devant tant d’habileté. Les producteurs hollywoodiens dépensent des millions pour rendre une ombre plus vraisemblable. D’autres artistes – peut-être plus réalistes – insistent sur le fait que l’art n’est pas représentationnel ; quant aux joueurs de poker, ils s’adonnent à un réalisme étrange et quasi pathologique, en assimilant à des dollars les jetons qu’ils y jouent : ils tiennent néanmoins à ce que le perdant accepte sa perte comme faisant partie du jeu.
Finalement, c’est dans cette région incertaine, où se rencontrent et se chevauchent l’art, la magie et la religion, que les humains ont élaboré « la métaphore significative » (metaphor that is meant) : le drapeau qu’on sauve au prix de sa vie, le sacrement qui est ressenti comme beaucoup plus qu’un « signe extérieur et visible, qui nous est donné ». Ici, nous sommes en présence d’une tentative de nier la différence entre carte et territoire, de revenir à l’absolue innocence d’une communication à travers de purs signes indicatifs d’humeur.
Nous sommes donc confrontés à deux particularités du jeu :
a) les messages, ou signaux, échangés au cours du jeu, sont en un certain sens faux ou involontaires ;
b) ce qui est dénoté par ces signaux n’existe pas.
(…) Quelqu’un éprouvera pleinement l’intensité d’une terreur subjective si, dans le cadre d’une projection à trois dimensions, un javelot est lancé dans sa direction, ou si, le temps d’un cauchemar, il tombe la tête la première du haut d’un rocher. Au moment de la terreur, on ne questionne pas la « réalité » et, pourtant, il n’y a pas plus de javelot dans la salle de cinéma que de pic dans la chambre à coucher. Les images ne dénotent pas ce qu’elles semblent dénoter, ce qui n’empêche qu’elles provoquent la même terreur que provoqueraient un vrai javelot ou un vrai précipice. C’est en se servant de cette astuce de la contradiction interne que les producteurs hollywoodiens peuvent librement présenter, à un public puritain, une gamme très large de fantasmes pseudo-sexuels, lesquels n’auraient pu être tolérés autrement. (…)
Notre hypothèse est que le message : « Ceci est un jeu » détermine un cadre paradoxal, comparable au paradoxe d’Epiménide. Ce cadre peut être représenté de la manière suivante :
cadre.jpg
Le premier énoncé est une proposition qui se contredit elle-même : s’il est vrai, alors il doit être faux ; et, s’il est faux, alors il doit être vrai. Mais, en même temps, il se rapporte à tous les autres énoncés du cadre, si bien que, s’il est vrai, tous les autres doivent être faux ; et, inversement, s’il est faux, tous les autres doivent être vrais.
Un esprit logique remarquerait un non sequitur et pourrait objecter que, même s’il était faux, il y aurait encore une possibilité logique pour que certains des autres énoncés du cadre soient faux. C’est pourtant une caractéristique de la pensée inconsciente – ou des « processus primaires » – que de ne pas faire la distinction entre « certains » et « tous », entre « pas tous » et « aucun ». Il semble que ces distinctions sont établies au cours de processus mentaux supérieurs (ou plus conscients), qui permettent à l’individu non psychotique de corriger la pensée en noir et blanc, spécifique à des niveaux inférieurs. Nous supposons – et ce n’est là qu’une supposition tout à fait orthodoxe – que les processus primaires sont constamment opératoires et que c’est sur cette partie de l’esprit que repose la validité psychologique du cadre paradoxal du jeu.
Cependant évoquer les processus primaires comme principe explicatif afin de supprimer la notion de « certains » (entre « tous » et « aucun ») ne veut pas dire pour autant que le jeu est simplement le fait d’un processus primaire. La distinction entre « jeu » et « non-jeu », comme la distinction entre « fantasme » et « non-fantasme », est certainement une fonction du processus secondaire, ou du « moi ». Pendant le rêve, le rêveur ne se rend en général pas compte qu’il rêve, de même que, au cours du « jeu », le joueur doit souvent se rappeler que : « Ceci est un jeu ».
De même, dans le rêve ou dans le fantasme, le rêveur n’opère pas avec le concept de « faux ». Il manie toutes sortes d’énoncés, mais il témoigne d’une curieuse incapacité d’élaborer des méta-énoncés. Il ne peut – à moins qu’il ne soit sur le point de se réveiller – rêver d’un énoncé se référant à son rêve (c’est-à-dire le « cadrant »).
Par conséquent, le cadre du jeu, tel que nous l’utilisons ici (comme principe explicatif), suppose une combinaison particulière des processus primaires et secondaires. ceci est toutefois en rapport avec ce que nous disions plus haut à propos du jeu, qui marque une étape en avant dans l’évolution de la communication : une étape cruciale pour la découverte des relations entre carte et territoire. Dans le processus primaire, carte et territoire sont assimilés l’un à l’autre; dans le processus secondaire, ils peuvent être distingues. Et, enfin, dans le jeu, ils sont à la fois assimilés et distingués. (…)
Pour le schizophrène, le problème est quelque peu différent. Son erreur est d’interpréter les métaphores du processus primaire avec l’intensité qui caractérise l’interprétation d’une vérité littérale. A travers la découverte de ce pour quoi valent ces métaphores il doit découvrir qu’elles ne sont que des métaphores.
Du point de vue de notre projet, la psychothérapie ne constitue cependant qu’un des nombreux terrains à explorer. Notre thèse peut être résumée sous la forme d’un énoncé relatif à la nécessité des paradoxes de l’abstraction. Ce n’est pas faire tout simplement de la mauvaise histoire naturelle que de dire que les humains peuvent ou doivent obéir au cours de leurs communications à la Théorie des types logiques, car leur échec à ce faire n’est pas dû à la simple négligence ou à l’ignorance.
Nous croyons plutôt que les paradoxes de la communication sont présents dans toute communication plus complexe que celle des signaux indicatifs d’humeur, et que sans ces paradoxes l’évolution de la communication atteindrait son terme : la vie ne serait alors qu’un échange sans fin de messages stylisés, un jeu avec des règles rigides, jeu monotone, dépourvu de surprise et d’humour.
Gregory Bateson
Vers une écologie de l’esprit, 1 / 1977
colinmaillard.jpg
Sur Bateson lire dans l’Anti-Oedipe en question

1...162163164165166...168



boumboumjames |
femmeavenirhomme |
Toute une vie... |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Warhol l'avait dit...un qua...
| juliette66
| les bonnes "occaz" de Murielle