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Démocratie radicale / Judith Butler / Chimères n°83 Devenirs révolutionnaires

Jean-Philippe Cazier L’œuvre de Marx est indissociable de l’idée de révolution. Dans vos textes, l’idée de révolution semble avoir disparu, disparition qui se constate d’ailleurs dans la plupart des pensées critiques actuelles. Dans votre cas, la relativisation de cette idée ne s’accompagne pas d’une résignation à l’ordre néolibéral et hétérosexiste, car est maintenue une critique des dominations ainsi que la volonté de produire des mutations positives par rapport à celles-ci. Quelles perspectives théoriques et pratiques vous semblent aujourd’hui intéressantes pour une subversion réelle ?

Judith Butler Je ne suis pas opposée à la « révolution » et dans beaucoup de cas je revendique les révolutions. Mais ce qui me semble problématique est l’idée qu’il y aurait seulement deux possibilités formant une alternative : la révolution ou la résignation au statu quo. Je pense que cette logique binaire est paralysante politiquement et qu’on doit être capable de penser des transformations politiques signifiantes qui ne « se soumettent » pas toujours à l’idéal révolutionnaire. Je ne considère pas le « réformisme » comme une bonne alternative mais, encore une fois, on peut voir facilement les cas où la seule alternative à la révolution que l’on conçoive est une « complicité » avec d’abominables régimes du pouvoir. Je pense qu’il faut parfois travailler avec et contre des formes de pouvoir dont nous souhaiterions la disparition, mais seulement parce que j’essaie, comme beaucoup d’autres, de trouver des alternatives aux formes de paralysie politique. Par exemple, j’ai constaté que ceux qui jettent l’opprobre sur toutes les formes de militantisme sauf sur celles qui sont placées sous le signe de la révolution ont tendance à adopter une distance cynique vis-à-vis des mouvements populaires, en affirmant qu’il vaut mieux rester critique et distant que s’engager dans des mouvements dont les objectifs ne sont pas suffisamment révolutionnaires. Mon point de vue est que certains mouvements – je pense ici à Occupy, à Gezi Park, à Puerta del Sol, et aux soulèvements des favelas brésiliennes – exposent et s’opposent à des formes de mises à l’écart économiques et demandent une restructuration radicale des relations économiques. Mais très souvent les « radicaux » ne jugent pas utile le recours au langage de la « révolution », chargé d’une certaine histoire, associé à des partis établis, et leur lutte populaire cherche à articuler la création de nouvelles formes de collectifs et la transformation politique. Aussi, dans ces cas, il ne s’agit pas de savoir si on est dans la révolution ou dans la résignation, ce qui reste une opposition binaire conceptuellement pauvre. Il s’agit plutôt de concevoir de nouvelles modalités pour des luttes populaires qui permettent l’expansion de formes de solidarité démocratique qui s’opposent à l’exploitation, à la marginalisation, à la dépossession et à la suspension et l’abrogation des principes de base de la citoyenneté.

Votre travail, dès Trouble dans le genre, inclut un déplacement des points de vue qui accompagnent la question du pouvoir et celle des dominations. Vous abordez ces questions en prenant comme objets les normes et l’identité et vous centrez vos analyses du pouvoir et des processus de domination sur une analyse critique des normes et de l’identité. La question du rapport entre le pouvoir, les normes et les identités, a été développée par Foucault mais vous la posez d’une façon nouvelle. Qu’est-ce que la mise en rapport du pouvoir avec les normes et les identités apporte pour la compréhension du pouvoir et des processus de domination qu’il induit ? Qu’est-ce que cela implique comme possibilités de mutation ou de subversion ?

Je suis probablement en désaccord avec Foucault, mais il s’agit de quelque chose que moi-même je ne suis pas en mesure d’analyser ou d’expliquer très facilement. J’ai une dette importante à l’égard de Foucault qui a exposé la manière dont le sujet est produit par le pouvoir et, en même temps, se constitue lui-même en relation aux termes du pouvoir. « Pouvoir » est un terme très large, et Foucault a montré clairement qu’il ne signifie pas la même chose dans tous les contextes. Aussi, quand nous pensons la façon dont un sujet arrive à se constituer lui-même ou elle-même en termes de pouvoir, nous parlons toujours des normes qui gouvernent le processus de subjectivation (assujettissement). Autrement dit, les normes sont les moyens par lesquels le pouvoir opère dans le processus de formation d’un sujet, et plus précisément dans cet aspect de la formation du sujet que nous comprenons comme une auto-constitution. Pour Foucault, ce passage vers la compréhension de la façon dont le sujet se constitue lui-même en relation au pouvoir a été un point de départ crucial dans Le Souci de soi et les travaux suivants, notamment L’Herméneutique du sujet. Il considère les deux manières dans lesquelles le « souci de soi » peut être cultivé surtout à travers une analyse des traditions ascétiques. Mais il pense aussi la façon dont le travail sur soi du sujet pourrait être approfondi, et le pouvoir être efficacement considéré comme une dimension réflexive de ce même sujet.  De cette façon, son cours Mal faire, dire vrai constitue une remise en question très importante de Surveiller et punir. Dans Surveiller et punir, le prisonnier est constitué par le pouvoir et le problème de l’auto-constitution n’est pas essentiel. Mais dans Mal faire, dire vrai il me semble que Foucault comprend comment la dimension performative de l’aveu fonctionne en tant qu’opération réflexive du pouvoir. Ceci n’est pas possible, bien sûr, sans des normes qui précisent ce que cela signifie d’être un bon criminel, comment on peut avouer être un fou ou un criminel sans effectivement chercher à coïncider avec ces normes. Les normes sont plutôt la façon dont le pouvoir émerge dans le mécanisme très spécifique de l’auto-constitution. Il est vrai que je convoque la psychanalyse pour considérer la dimension phantasmatique de ces normes et du pouvoir de ce que Freud a appelé « la culture de la pulsion de mort » dans la mesure où elle opère à travers des formes surmoïques d’autorégulation. Je sais que c’est un point qui est sujet à controverses, mais je pense que la théorie de Foucault peut être utilement intégrée par le recours à certains aspects de la psychanalyse.
Judith Butler
Démocratie radicale / 2014
Extrait de l’entretien avec Jean-Philippe Cazier
Chimères n°83 Devenirs révolutionnaires

Photo Dan Mihaltianu

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Revue Chimères n°83 : Devenirs-révolutionnaires / Présentation à la librairie l’Atelier, Paris, le mercredi 12 novembre 2014 : avec Hamit Bozarslan, Orazio Irrera, Dan Mihaltianu, René Scherer, Sophie Wahnich

Il n’y a pas une révolution mais un processus révolutionnaire multiple, impliquant des fractures et mutations locales, relatives, collectives et incessantes. Il s’agit, au-delà des désanchentements, et dans une perspective critique à l’égard d’une globalisation « démocratique », catastrophique et violente, de rouvrir la question d’une pensée des devenirs, des tactiques efficaces, et d’en retrouver le tranchant.

Numéro coordonné par Christiane Vollaire, Jean-Philippe Cazier,
Florent Gabarron-Garcia, Valentin Schaepelynck et Marco Candore

Avec la présence d’auteurs ayant contribué au numéro :

Hamit Bozarslan, Orazio Irrera, Dan Mihaltianu, René Scherer, Sophie Wahnich

Mercredi 12 novembre – 20h – à la librairie l’Atelier, 2bis rue du Jourdain – métro Jourdain, Paris 20ème

Sur l’invitation de la librairie l’Atelier, des éditions érès et du comité de rédaction de la revue Chimères

Hamit Bozarslan – Öcalan s’est d’abord positionné comme marxiste-léniniste pendant les premières années de sa contestation. Mais derrière cette appellation il y avait en réalité un ancrage très fort à un fanonisme qui ne dit pas son nom. Il a en effet redéfini les termes de la question kurde, ce qui lui a permis de devenir la figure emblématique qu’il est devenu. Son discours était le même que celui des Damnés de la terre : le colonisé porte en lui la responsabilité de sa colonisation. Il doit donc utiliser une violence non pour assurer la simple décolonisation de son pays, mais pour devenir lui-même un homme décolonisé, un homme nouveau. L’Öcalan des années 1980 dit : La violence que je vous demande d’exercer n’est pas destinée à réaliser les objectifs d’un « nationalisme primitif », mais doit donner naissance à un « nouveau Kurde », qui se sera créé par la transformation de son corps en un site de bataille entre « la servitude et l’émancipation ».
Depuis une dizaine d’années, à ce discours s’est substitué un autre discours : celui d’une démocratie radicale, qui s’exercerait à travers un système très élargi d’autonomie locale à toutes les échelles, dans lequel les sujets politiques libres participeraient au pouvoir directement. La prise de position deviendrait une affaire d’exercice politique au quotidien. C’est la solution qu’il propose pour résoudre la question kurde. Elle permettrait, selon lui, à la fois une représentation citoyenne, une intégration et un exercice du pouvoir jusqu’à une fédération régionale. Il s’agit ici de poser la question kurde sans passer par la violence.
Il y a sur ce point des recherches partout dans le monde : au Chiapas, comme il y en a eu dans l’expérience de la Commune en France, ou même au Kurdistan syrien en 2012. Mais est-ce qu’un tel projet peut déboucher sur la construction politique d’une société ? Une société qui serait clivée, mais vivant ses clivages comme légitimes, se réinventant en permanence ? Ces questions restent largement ouvertes.
Extrait de « Des tentatives révolutionnaires à l’heure des fragmentations sociales »
in Chimères n°83

Orazio Irrera -  Pour Foucault, ce qui rendait le soulèvement iranien intéressant était l’absence des partis et la décimation des groupes révolutionnaires. Il souligne le manque de ces deux grandes dynamiques fondamentales pour le marxisme : «celle de la lutte des classes ou de grands affrontements sociaux [et] une dynamique politique, c’est-à-dire la présence d’une avant-garde, classe, parti ou idéologie politique, bref, un fer de lance qui entraîne avec lui toute la nation ». L’aspect qui ici capture davantage l’attention de Foucault est le courage démontré dans ce soulèvement populaire, la disponibilité à mettre en jeu sa propre vie qui arrive à interrompre l’exercice du pouvoir politique : « Le mouvement par lequel un homme seul, un groupe, une minorité ou un peuple tout entier dit : ‘Je n’obéis plus’, et jette à la face d’un pouvoir qu’il estime injuste le risque de sa vie – ce mouvement me paraît irréductible »
Extrait de « Michel Foucault – Une généalogie de la subjectivité militante »
in Chimères n°83

Dan Mihaltianu – Plaques tournantes est un projet process-oriented, donc ouvert, se développant dans le temps, s’enrichissant en permanence, comme la majorité des toutes mes œuvres. (…) Le projet jette un coup d’œil vers la musique et la culture des vinyles (vinyl culture) : distribution, circulation et diffusion des tendances, courants, modes et façons de vivre à travers les continents. Des phénomènes qui ont potentiellement influencé les changements sociaux et culturels. La confrontation entre les modes de vie des jeunes générations et les structures politiques ossifiées, conduisent à des confrontations sociales, au nombre desquelles on peut compter des dynamiques de contestation comme le mouvement contre la guerre du Vietnam, les protestations des étudiants de 1968, le Printemps de Prague, le mouvement syndical Solidarité en Pologne, certains aspects de la chute du mur de Berlin. Et le processus continue sans arrêt.
Extrait de « Vie liquide et plaques tournantes »
in Chimères n°83

René Scherer – «  Que pèsent quelques oiseaux devant l’avenir de nos enfants? ». Phrase lue dans un article du Monde (5 mars 2014), proférée par un ministre grec à propos du détournement d’un cours d’eau pour un barrage destiné à la culture du coton. On y reconnaît cette langue de bois qui est aussi celle d’Ayrault ou de Valls, s’agissant de Notre-Dame des Landes. L’envolée péremptoire et lyrique, aussi bien au service de l’inutile et catastrophique coton hellénique que du tout aussi catastrophique et inutile aéroport nantais. Le jargon de la croissance, les grands mots de la bourse et du commerce, aurait dit Fourier, brandis en défenseurs d’un « progrès » : armes imparables du double langage politique. Cet abus des mots, ce mésusage de la langue est au cœur de la question qui nous préoccupe lorsque l’on manie le mot de révolution.
Extrait de « Des modalités du ressentiment dans les devenirs révolutionnaires »
in Chimères n°83

Sophie Wahnich – La place Tahrir, telle qu’elle a été filmée par Stefano Savonna,  montre une foule sans compacité. Des groupes de petites tailles chantent ou scandent des slogans, d’autres se reposent et discutent, des pancartes individuelles sont brandies. Les émotions sont indissociables des discussions. Une conscience réflexive des dangers de la fureur borde l’effort politique. Quand une figure de l’autorité militaire tente de manipuler la foule en la culpabilisant, en agitant le motif de l’Egypte en danger, la foule ne se laisse pas faire, l’identification à l’Egypte comme patrie n’en fait pas un mot magique et ils répondent que ce ne sont pas les manifestants qui mettent en danger l’Egypte mais bien Moubarak, que c’est lui qui attise la violence. Pour autant, les manifestants n’ont pas compté sur la vertu de chacun et, d’une manière très réfléchie, ont organisé quatre barrages de fouille successifs pour qu’aucune arme ne pénètre sur la place. Tout service d’ordre produit ainsi une auto retenue de la cruauté des violences destructrices. Enfin, en ce qui concerne l’humour, on se souviendra par exemple de la baguette de pain en guise de mitraillette et des petits ciseaux à ongles pour découper les barbelés à Tunis : ironiser les outils de l’adversaire est une manière de fabriquer une réplique sans violence mimétique.
Extrait de « L’auto-contrôle de la cruauté des foules révolutionnaires »
in Chimères n°83

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Chimères 83

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Chimères n°83 Devenirs révolutionnaires / sommaire complet

Éditorial Christiane Vollaire, Valentin Schaepelynck, Florent Gabarron-Garcia, Jean-Philippe Cazier, Marco Candore, Devenirs révolutionnaires

Concept
Judith Butler, Démocratie radicale. Entretien avec Jean-Philippe Cazier.
Pierre Macherey, Il n’y a pas de bon sens de l’histoire. Entretien avec Jean-Philippe Cazier.
Orazio Irrera, Michel Foucault – Une généalogie de la subjectivité militante

Politique
Alain Brossat, Un geste actif perpétuellement
Hamit Bozarslan, Des tentatives révolutionnaires à l’heure des fragmentations sociales. Entretien avec Christiane Vollaire.
René Schérer, Des modalités du ressentiment dans les devenirs révolutionnaires

Agencements
Hanane et Sy, Femmes en lutte 93. Entretien avec Valentin Schaepelynck.
Samia Ammar, Autour de la condition féminine en Tunisie
François Longérinas, Les Fralibs, de la résistance ouvrière à l’alternative coopérative
Alain Brossat, Jean-Marc Izrine, Le Yiddishland, une déterritorialisation révolutionnaire. Entretien avec Marco Candore.
Sophie Wahnich, L’auto-contrôle de la cruauté des foules révolutionnaires

Esthétique
Dan Mihaltianu, Vie liquide et plaques tournantes. Entretien avec Christiane Vollaire.
Marc Estève, Tresse solidaire

Terrain
Jon Solomon, Le Printemps de Taïwan : quand les Transformers envahissent les boîtes noires
Philippe Borrel, L’urgence de ralentir. Entretien avec Alexandra de Séguin.
Philippe Coutant, Réinventer le politique : autour de la ZAD de N.D. des Landes
Group Guattari New York, Devenir planétaire

Clinique
Florent Gabarron-Garcia, Lucille et la guerre – Clinique, Histoire et Socius

Fiction
Elias Jabre, ID-O

LVE (Lu-Vu-Entendu)
Saïd Bouamama, Figures de la révolution africaine, par Christiane Vollaire
Félix Guattari, Qu’est-ce que l’écosophie ?, par Jean-Philippe Cazier
Michel Pastoureau, Histoire d’une couleurLe vert, par Anne Querrien

Chimères n°83 / Devenirs révolutionnaires / octobre 2014

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