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Communauté et écosophie / Guy Trastour / Chimères n°70

Un jeu de construction
Le libellé a un titre particulier, ce n’est pas « la révolution en marche »  c’est l’Insurrection qui vient. La révolution, on connaît. La production d’écrits révolutionnaires est une constante de la gauche de la gauche. Il fut un temps où l’on parlait de révolutionnaires professionnels. Le côté pro est identifiable. En revanche notre patrimoine historique différencie la processualité révolutionnaire et l’éruption insurrectionnelle, le soulèvement. Les faits, tels qu’allégués par la justice, un blocage de voies ferrées, ne sont pas différents des menées des groupes écologistes radicaux et particulièrement allemands contre la circulation des déchets nucléaires, ça ne donne pas le frisson, les écologistes radicaux sont dans leur rôle : bloquer le train, la police dans le sien : faire passer le train. Et quand il arrive que l’on trouve des poteaux de béton sur la voie, on parle d’acte de malveillance et non de sabotage, terme qui était encore employé le 30 janvier 2009. En revanche cibler le trafic voyageur, là le quidam ne comprend pas.
Les « neuf » vivent à la campagne, dans un endroit isolé, ont une vitrine sociale : l’épicerie du village. Mais dès lors que l’image pivote, 150 policiers dit-on, plus les journalistes présents depuis la veille, ça peut évoquer les romans d’espionnage tendance politique : la taupe dormante. Les habitants étonnés découvrant que leur voisin si parfait menait une double vie. L’allure générale des comploteurs présumés, ça compte, c’est important pour ceux qui ont connu les communautaires des années 70-80 vivant dans un écart. Ici on a des jeunes gens bien élevés faisant de bonnes études. La surprise des voisins relève du fait divers et de son traitement habituel : l’assassin porte presque toujours les paniers des vieilles dames.
Même si le grossissement des éléments peut fournir la trame narrative d’un imaginaire plus romanesque, (ce qu’avaient perçu ceux qui mirent en circulation le rapport de fin de garde à vue en le présentant comme intéressant pour les auteurs de feuilleton), cela ne suffit pas à expliquer la stupeur qui s’est alors emparée de la France profonde et des politiques patentés.
On avait, d’un coup à traiter un petit noyau d’action directe. La satisfaction de la classe politique d’avoir échappé aux mouvements qu’ont connus l’Allemagne, l’Italie et l’Espagne était mise à mal en l’espace de quelques heures. Et dans « l’opinion » se répandait le sentiment mêlé de stupeur d’une perte d’immunité.
Une combinaison gagnante visée
Il faut s’intéresser aux combinaisons de tous ces éléments pour essayer d’avancer sur la question.
Le côté planteurs de légumes et vente directe de ce groupe, a fait sourire. Il fut considéré comme une couverture. On s’est même demandé s’il fallait le prendre en considération ! A tort, car la caractéristique pertinente, c’est précisément l’organisation autonome, (je ne dirai pas communautaire) éventuellement en noyau mais là j’emprunte à la sémantique activiste. Soit ici une forme d’organisation, sur un site vacant, pire : délaissé, dépérissant, selon les critères du développement social (voir le dernier film – 2008 – de Depardon sur les paysans).
Certes, on voit cela dans les terroirs et le long des routes. Mais le comptoir de vente résulte ici d’un accord avec la Mairie. Il devient le seul commerce d’une unité résidentielle, village ou hameau, qui déborde un noyau, et n’est pas en autarcie. On pourrait se croire en pleine expérience inspirée de la psychothérapie institutionnelle. On a une production, un comptoir, un réseau, une population d’usagers, une reprise partagée de ce qui se fait au quotidien (tout au moins on peut le supposer). Tout un dispositif à créer des occasions. Imaginons un « contrat » de placement familial de quelques malades chez les habitants et nous ne serons pas loin de la vérité. Le localisme aussi est important, la critique du déplacement infini que décrivent les personnes et plus encore les marchandises, que ce soit pour ces dernières d’un bout à l’autre de l’Europe voire même d’un bout à l’autre du monde. Le localisme instaure un circuit court qui porte déjà en soi une critique, a-t-on besoin de marchandises de provenance si éloignée ? Bloquer des voies, la circulation, vient interpréter et agir cela. Les fers sur la caténaire sont peut-être une manipulation, mais c’est tomber pile sur ce qu’il fallait faire pour que la résonance soit énorme (même et surtout si ses ressorts sont cachés au public). A défaut c’est l’élément qui manquerait à sa place : le plus d’effet au moindre coût. Le côté insolite de la voie choisie, rien de central, rien d’important, aura d’autant plus d’effet du fait de son excentricité : le non-sens est à son maximum.
Au-delà des marchandises, qui d’ailleurs circulent plutôt en camion, la circulation humaine représente l’impossibilité désormais de « vivre au pays », même si le pays est devenu pour beaucoup un pays imaginaire. Bloquer les trains est un acte symbolique, une action opposée à la difficulté d’une implantation et aux migrations qu’elle occasionne. Ceux qui sont là, en étant de là, deviennent une minorité.
D’autres horizons
Cet agencement de base peut avoir des prolongements. Ceux-ci existent ailleurs. Au premier degré on peut imaginer des achats groupés pour des choses non produites localement, à la manière de ces sites qui se créent actuellement (forum-achat-groupe.fr ou gapwoo.com plus localisé.). Et puis il y a le SEL (Système d’Echange Local) qui contourne le système bancaire en évitant d’employer la monnaie. Les A.M.A.P. (Association pour le Maintien d’une Agriculture Paysanne) qui au-delà des paniers de légumes directement du producteur au consommateur tissent des liens entre celui-ci et ceux-ci. « Terre de Liens » promeut un développement coopératif visant à acquérir des terres et à les transmettre sous forme collective pour des projets éthiques. Toutes ces formes d’organisations sont des composantes possibles d’un mouvement politique en puissance. Ces associations de terrains capillarisent le territoire, débouchent directement ou indirectement, vers d’autres types d’agencements : créer des jardins d’enfants, faire revivre l’école du village, maintenir une Poste alternative, créer les conditions d’un système de soins local, s’occuper des vieux et des fous en réseau, mettre en place un système de covoiturage ou de prêts de véhicules avec un service d’entretien communautaire. On pourrait presque dire qu’avec la complicité passive du gouvernement qui abandonne le territoire, on voit s’inventer un nouveau service public et de proche en proche on arrive à une organisation autonome de petites dimensions qui de plus devra se défendre des nuisances, cultures transgéniques trop proches, ligne THT à enfouir, pratiques culturales à proscrire. Pour tout cela il faut que les gens parlent ensemble, sur un mode de démocratie participative qui va à l’encontre des formes de démocratie représentative. On le voit lors de situations conflictuelles ici et là avec les Chambres d’Agriculture qui freinent ces configurations.
Ce tableau coloré, c’est déjà l’idée qu’un autre monde est possible, qui inverse la dramatisation médiatique de la crise. C’est ce qui change par rapport aux communautés de 68 souvent mal tolérées qui campaient dans les replis de la France profonde (J’ai été étonné par le retentissement obtenu par les joyeux drilles d’un film récent comme Volem rien foutre al païs au sein d’un public que je pensais réfractaire.).
La menace rampante d’un changement de scène
L’affaire de « la bande des neuf » ré-ouvre un imaginaire qui s’était fermé à la fin des années 70. Les forces constituées essayent d’en donner une image maléfique dans l’opinion car ce qui n’était pas possible en 70 tend à le devenir au début des années 2000 ? La décision de quitter la ville, consommer moins, préserver le sol, jardiner, échanger, faire la fête, dessine des modes de communications transculturelles qu’un Etat même déconcentré ne permet pas.
Le brûlot : c’est 1) vivre regroupés dans une zone en dépérissement où l’on produit, vend, et recompose un réseau qui ne reposait plus que sur une connaissance réciproque (comme sur une carte administrative) et qui redevient un réseau d’échanges vivants où peut se conduire une réflexion sur l’état de la région, en contrepoint du monde « globalisé ». 2) Une régulation de la vie du regroupement. 3) un minimum de soutien de la part des « pouvoirs locaux ». Avec ces composantes présentes en proportions variables ces formations semblent aujourd’hui beaucoup plus nombreuses qu’on ne le croit.
En quoi ça prête à conséquences ?
Des noyaux ou des nodules se forment qui contournent les institutions (entendre par là ce qui organise le territoire). Ici, des formes d’entraide qui déconcertent les inspecteurs de l’URSSAF qui vont s’essayer à les axiomatiser en déplaçant la limite entre échange d’aide et travail déguisé. Là, ces trocs généralisés qui font le malheur des services fiscaux (il n’y a plus de taxation), et ceux-ci vont tenter de les codifier en avantages en nature ou salaire déguisé. Là des particuliers qui vendent, localement ou pas, sur le net, et que l’on veut inscrire sur le registre du commerce au-delà d’un volume annuel. Ou encore les « vide greniers » que les professionnels de la brocante par leur lobbying auprès des préfectures tentent de limiter. Des gens qui se sont contactés par le net se regroupent devant un magasin pour acheter en groupe. Mais le localisme ne sert pas qu’à consommer, il sert à se grouper, c’est un générateur d’occasions.
Et les communautés ?
Badiou dans le Libération du 27 janvier parle des années 1792-1794 comme le moment où culmine une politique populaire et révolutionnaire. Il fait l’impasse sur le fait que les droits d’usages communautaires qui avaient survécu à la mise sous tutelle seigneuriale, ou s’en étaient dégagées au cours de conflits séculaires incessants, ont été abrogées par les conventionnels qui ne voulaient connaître que des citoyens individus.
Les pratiques communautaires n’ont jamais eu bonne presse, c’est l’occasion de le redire.
Les médiévistes nous ont rapporté comment la seigneurialisation vint à bout des zones de liberté où des communautés d’habitants vivaient et se régulaient ensemble et ce par des procédés d’une brutalité inouïe ou par des techniques plus insidieuses comparables à celles de nos mafias : inquiéter, protéger, faire payer la protection.
Une anecdote un peu longue
Si bien que le souvenir des communautés finit par se perdre. Or à la fin du XIXème siècle le débat de société porte sur le socialisme. Est-ce un système possible ou non ? Et la question se pose de savoir si cela a déjà existé. Pour y répondre une phrase d’une ligne de Tacite extraite des « Germains » est sollicitée. L’enjeu c’est que si cela s’est déjà pratiqué, cela est donc possible et peut se reproduire ! Un débat très serré à L’Académie des Sciences Morales et Politiques ne permet pas de conclure, la phrase est équivoque et peut signifier aussi bien que les Germains pratiquaient une appropriation collective des terres qu’une simple exploitation collective de celles-ci. Le maître du débat, professeur à l’Ecole Normale Supérieure fulminait contre ces errements interprétatifs, récusant toute forme collective. Mais ce débat débordait des frontières de la France, la controverse était européenne. Un jeune historien Anglais, s’embarqua, prit le train pour Paris afin de rencontrer le maître. Du train il regardait le paysage et le regarda de plus en plus attentivement. Fustel de Coulanges, car c’était lui le maître, lui renouvela sa critique de ces prétendues formes collectives d’exploitation. Il entendit alors son très jeune collègue, l’inviter, timidement à faire un voyage dans les plaines du nord du bassin parisien afin qu’il se rende compte par lui-même que les champs sont disposés en longueur, et qu’à l’époque où ce paysage s’est façonné, il n’était pas possible à un cultivateur avec un seul cheval ou une paire de bœufs de tirer une charrue sur une si grande longueur dans un sol profond. Il fallait deux paires, plusieurs hommes et cela dépassait les moyens d’un agriculteur individuel. On passait des textes au terrain. Plus tard, l’école dite des paysages agraires allait prendre en compte la façon dont un groupement humain s’inscrit dans son espace et entre autres paysages les « champs en lanières ».
Certes le scénario est plus complexe, on sait que dans les terroirs d’autres personnages intervenaient : les seigneurs imposaient moyennant redevance l’utilisation de leurs bêtes pour par exemple battre le blé, et de plus sur leur aire. Les paysans n’avaient droit qu’à une part contractuelle, le seigneur percevant les droits dus pour cela, puis il y avait à s’acquitter des péages lors des transports. Il faut donc déchiffrer de vieux documents pour faire la part de l’exploitation communautaire et celle de la soumission collective. Labrousse, spécialiste de l’histoire économique du XVIIIème et des mouvements insurrectionnels d’avant 1789 insistait sur le prix de cela : « 100 lieues doublent le prix du blé » répétait-il et les émeutes du pain nous ont laissé des souvenirs d’histoire : les accapareurs, la guerre des farines… Les péages furent supprimés progressivement, très souvent par les titulaires eux-mêmes qui se voyaient imposer par le pouvoir royal une obligation d’entretien des voies. Ils préférèrent passer la main et transformer les sites en auberge, (puisque les gens avaient l’habitude de s’arrêter là, autant les faire boire), l’auberge devenait un autre moyen de faire rentrer de l’argent. Pour la petite histoire, l’abolition des privilèges et droits seigneuriaux buta sur le fait que les péages existaient aussi aux portes des villes, au profit de celles-ci. Les conventionnels reculèrent sur cet assèchement des finances communales. Si bien que les péages devenus octrois ne furent supprimés définitivement qu’en 1948. La génération d’avant guerre a entendu parler de l’octroi qui percevait des droits sur l’introduction en ville de marchandises basiques comme le vin, le café, le sucre, l’huile. Du coup le vin, on en consommait beaucoup de l’autre coté des « barrières ». Les exceptions devenaient si nombreuses que l’employé d’octroi exerçait une profession annexe (celui dont j’ai entendu parler qui officiait à l’entrée de la ville où j’étais enfant ressemelait des chaussures).
Pour en revenir au sujet : production et vente locales
Quand les agriculteurs-arboriculteurs s’en prennent à la grande distribution pour l’écart qu’ils relèvent entre le prix à eux payé et le prix public qui se décompose en coûts et en marges, c’est encore facile s’il s’agit par exemple de pêches produites autour d’Avignon et commercialisées au Champion local. Quand il s’agit de courgettes provenant du sud de l’Espagne où elles sont cultivées sous serre en grande quantité, hors sol, sur de la laine de roche et alimentées artificiellement, par des marocains sans papiers pour être vendues dans le Nord de la France après 2000 km en camion, voire plus loin, les formes de résistance sont plus difficiles à mettre en œuvre. Il y a l’action directe : le camion est vidé sur la route. Il y a l’action indirecte : on peut s’abonner à un circuit court, en fait il y a beaucoup de formules, mais certaines sont génératrices d’un lien entre l’exploitant et un groupe de consommateurs qui par ailleurs se groupent au-delà de l’intérêt immédiat d’avoir de bonnes carottes terreuses. Dans un de ces groupes parisiens, ne vit-on pas le maraîcher appeler au secours, il n’allait pas pouvoir assurer sa livraison hebdomadaire en raison d’une sciatique ! Et après concertation par le net et le téléphone, un « commando » de ses clients alla faire les paniers à la ferme. Ce sont des questions qui sont faciles à traiter en zone rurale où des gens proches ont une démarche quasi militante pour faire vivre le terroir qui se vide. En ville où l’on a affaire à du trop plein de tout, ce type de structuration est plus étonnant et prometteur.
Ce qui retient mon attention : c’est que se réalise silencieusement une capillarisation humaine sous des formes variées à des rythmes différents avec des facteurs culturels souvent importants (je pense à la région de Lorient et au réseau Cohérence) qu’aucune « offre » politique ne peut concurrencer par des discours idéologiques qui emmerdent tant de monde. Le ton des fanzines, revues, publiés est aussi très varié mais s’en dégage une intensité qui cherche ses voies. Je ne vois pas là pour autant une voie royale vers une société différente, on n’est pas dans un Walt Disney. Il y a un moment où ça bute, où des choses se mettent en travers, il y a une tendance forte à marchandiser le bien commun. J’apprends qu’aux Etats Unis, Monsanto propose une loi interdisant les potagers ! Mais ça fait partie du processus de rencontrer des problèmes, d’autres personnes, de sortir de l’entre soi, d’apprendre à parler avec des gens allumés eux aussi mais pas de la même façon, de résoudre ces questions au fur et à mesure, voire de perdre ici certains, gagnés par des prébendes…
Guy Trastour
Communauté et écosophie / 2009
Extrait de l’article publié dans Chimères n°70
Lire aussi Tous Coupat, tous coupables d’Alain Brossat
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La crise à l’épreuve de l’utopie / René Schérer, Jean-Claude Polack / Chimères n°70

Jean Claude PolackToute ton œuvre philosophique, et particulièrement tes livres récents, témoignent d’une fidélité indéfectible aux grands thèmes de l’anarchisme et de l’utopie.Ils disent aussi la place essentielle que tu accordes au désir et à la sexualité dans l’histoire et l’économie des sociétés capitalistes. J’aimerais que tu nous parles de l’actualité de ces quatre termes aujourd’hui, dans ces temps de crise de la mondialisation.
Parce que tu vois en Fourier le penseur d’un monde différent, alternatif, plus juste, plus apte à s’émanciper des différents modes d’aliénation, je suis tenté de te demander comment on pourrait aujourd’hui, – au delà d’une résistance passive, donner consistance à ce fameux « rêve générale » apparu sur les banderoles des récentes manifestations.

René Scherer – Tu me soumets de bien grandes questions, et je ne sais si je vais pouvoir y répondre. Je les retournerai plutôt vers moi-même en me demandant ce que je pense et fais exactement.
Je ne me pose pas du tout en homme politique, pas tellement en philosophe ; de préférence en enseignant, en professeur ayant à éclaircir certaines questions devant des étudiants, selon les circonstances. Donc pas tellement avec la prétention de faire un système, mais d’introduire des liaisons, du systématique. En suivant la distinction très juste, à mon sens, que faisait Barthes à propos de Fourier. Il y a en lui du systématique, certainement du systématique, puisqu’il relie tout à tout, mais ça ne forme pas un système, comme celui de Hegel, par exemple. Je serais heureux de pouvoir en dire autant de ce que j’ai écrit. Il n’y a pas de système, mais du systématique, du moins en intention. Des thèmes. Ceux que tu mentionnes : utopie, anarchisme, désir, – j’ajouterais hospitalité, enfance, forment un noyau, un centre à la fois attractif et rayonnant. Une constellation comme disait Benjamin. C’est ça, mon systématique, qui peut, je crois, servir à penser, au besoin, la mondialisation.
Quant à pouvoir transposer ou transporter cela sur le plan d’injonctions ou de projet politique, ce n’est pas exactement mon rayon ; je ne suis pas fait pour cela, je ne suis pas – ou ne suis plus, en tout cas, militant. Toutefois, je suis du côté, en effet, des micropolitiques de Foucault, de celles du désir de Deleuze et Félix. En insistant surtout sur le micro. Proposer quelque chose qui soit à l’échelle des individus, des petits groupes. Ce qui n’empêche pas les spéculations pour le Globe, la planète entière ; mais à titre de « vues », comme chez Fourier. C’est là mon aspect fouriériste, ce qui m’a attiré vers cette démystification du politique, toujours tenté par une paranoïa : celle de légiférer, de décréter, constante chez les philosophes tentés par le langage des généralités et non de la singularité qui est celui du désir. Idée assez proche, à mon avis du moins, de « l’aller aux choses elles-mêmes » de la phénoménologie husserlienne.
C’est pourquoi j’ai passé, à un moment, de Husserl à Fourier. Ce qui peut paraître bizarre mais qui, quand j’y repense, se rattache à cela.
Pour en revenir au premier point que tu fais ressortir, celui de la mondialisation, celui du monde alternatif, oui, en gros, je me sens près des idées alter-mondialistes, mais sans entrer dans le détail. Si je pense à partir de Fourier, c’est justement que, chez lui, l’attention au changement local, domestique, est liée à une extension à la planète entière, qui correspondrait, dans le langage actuel, à la mondialisation. Donc, philosophiquement, je ne peux qu’être pour la mondialisation. Mais, – et c’est toujours une formule fouriériste, en spéculant sur « ses propriétés encore inconnues », c’est-à-dire précisément qui vont à l’inverse de ce que la mondialisation a été.
Profiter de la mondialisation pour faire sauter les barrières nationalistes, pour enrichir l’Occident de la diversité des manières de vivre, en particulier dans l’ordre du désir, – de la vie sexuelle, pour supprimer les inégalités économiques et sociales. Bref, tout ce qui est rigoureusement à l’inverse de ce qui se fait. Mais qui est potentiellement contenu dans l’idée de mondialisation si l’on comprend celle-ci comme la diffusion de proche en proche des expériences réussies ; ou, si l’on veut, du flux vital bloqué à l’intérieur des frontières, par des institutions coercitives. Fourier appelait cela la remise en marche des passions, du mouvement. C’est le réveil des différences, la possibilité pour tous les infinitésimaux du désir de s’exprimer et de se satisfaire.
La catastrophe de la mondialisation actuelle est, on ne le sait que trop, qu’il n’y a plus d’opposition à l’uniformisation des pensées, des mœurs, du règne de l’argent, etc. Il n’y a plus de contre-pouvoir, de puissance différente qui pourrait mettre un frein à l’extension frénétique des monopoles, sonner le holà !
J’y pensais hier à propos de l’attaque de Gaza. L’ancienne division du monde en deux blocs aurait freiné l’arrogance d’Israël. Même si c’était un secours illusoire, de façade, l’Union soviétique était, pour les pays arabes, une sorte de contrepoids. Et un peu, aussi, pour tous les mouvements d’émancipation. Certes, à double tranchant. Mais enfin, elle introduisait une sorte de variété dans la politique mondiale, comme dans tous les horizons politiques, d’ailleurs. Mais, aujourd’hui, il n’y a plus aucune autre perspective que le triomphe indéfini du capitalisme.
Au reste, je dis cela, non pas pour défendre ou réclamer à nouveau une telle coupure du monde, mais pour mettre en relief que, s’il faut spéculer sur une alternative, c’est en repensant complètement les catégories politiques. Il faut les déplacer, faire intervenir tout ce que Fourier appelait le domestique et qui a été classé sous le nom d’utopie, négligé, repoussé ou refoulé, à ce titre.
Il y a beaucoup de choses qui vont en ce sens dans la pensée de Guattari, et, en particulier dans les Années d’hiver. Ou encore, avec les idées exprimées dans les Trois écologies, Chaosmose, sous les formules de « subjectivation », « production de subjectivités ». Si on ne les pense pas seulement comme du « subjectif » ou psychologique, au sens ordinaire, mais dans la perspective des groupes, des regroupements, de l’activation des attractions passionnelles, on rejoint tout à fait Fourier, avec, si l’on peut dire, l’alliance de la géopolitique et de l’existentiel. J’emploie ici ces mots peut-être plus familiers à des oreilles saturées du « jargon » philosophique. Mais les expressions plus simples et pittoresques de Fourier lui-même me plaisent davantage.
Seulement, il faut se déshabituer, et cela est très difficile, tant ils sont enracinés, il faut se défaire des langages politiques et philosophiques courants, ceux de la famille, de l’école, du sujet, de la nation, de l’Etat, etc., centrés sur le moi, le couple hétérosexuel et la procréation, le ménage, le commerce, la morale…et leurs évidences.
Il y aurait là un effort surhumain, pratiquement impossible. C’est pourquoi j’ai toujours borné ma réflexion au petit, au détail, au petit canton où l’on peut apporter la critique, dans une sphère restreinte, où l’on peut entrevoir, pourtant, des lueurs de transformation globale.

Venons-en, si tu veux, à une question plus précise, celle de la crise actuelle. Cette situation de crise, bien sur, est de nature économique, mais on sent bien que quelque chose déborde de beaucoup la simple question des accidents monstrueux de la « financiarisation ».

C’est certain. D’ailleurs, la crise, on en parle depuis qu’il y a du capitalisme. C’est, pour ainsi dire, le mode d’existence du Capital. Ce n’est donc que tout à fait approximativement et relativement que l’on peut parler d’un fonctionnement normal où il n’y aurait pas de crise. Au sein même des systèmes justifiant le capitalisme, le considérant comme l’économie la plus naturelle, les idées de « juste salaire », de « plein emploi », ont toujours apparu comme des vues de l’esprit, des utopies.
Je ne suis pas du tout économiste, donc je suis incapable de dire de quelle manière la crise n’est pas un accident de la mondialisation, mais son mode d’existence. Ce serait intéressant, toutefois, à chercher.
Je me borne à un point qui est aussi connexe, et qui touche à l’aspect, non pas directement économique, mais géopolitique de la mondialisation : l’engendrement des conflits, la succession de poussées nationalistes, de guerres qui ont suivi la chute du bloc soviétique et qui font de la mondialisation actuelle un état de guerre permanent.
Voilà encore une crise, non pas accidentelle, mais en quelque façon, constitutive ou, si l’on veut, structurale. La mondialisation, à la manière dont elle a été menée, engendre la guerre. On peut y voir aussi un problème à poser, à savoir poser et à résoudre, au moins virtuellement.
S’il y a un problème qui effectivement se pose à l’heure actuelle du point de vue philosophique et humain, c’est bien celui là qui en terme justement de pensée comme je la pratique en disant que c’est une pensée utopique, est celle de la pacification du monde. La pensée utopique actuelle, n’est que celle là. De quelle façon le monde peut-il être pacifié ? De quelle façon- je l’exprimais dans un livre sur l’hospitalité-, peut-il être procédé à une hospitalité universelle ?
La question fut posée par Kant, à la fin de la Révolution française.
A l’époque, en disant que c’était par l’intermédiaire d’Etats nationaux démocratiques. A l’heure de la mondialisation, ce sont d’autres réponses qui sont attendues, qu’il faut penser ; repenser une notion de citoyen du monde qui a été abandonnée depuis les Stoïciens, qui paraît aujourd’hui ridicule, utopique, alors que seule elle peut assurer une hospitalité que refusent universellement les Etats.
Le rôle de la philosophie est de savoir repérer, d’indiquer et délimiter le problème, avec ses contours. Or, le problème premier de la mondialisation actuelle, c’est cela : ce que j’appelle l’hospitalité universelle ou la paix universelle. Si, depuis 1795, l’énoncé du problème est le même, les conditions de la solution ont varié ; et il s’agit de les formuler. C’est ce que j’avais tenté de faire, en prenant comme centre la notion d’une hospitalité, non restreinte, comme chez Kant, à un simple droit de visite limité au gré des Etats, mais étendue au droit d’être chez soi sur toute la terre.
René Schérer et Jean-Claude Polack
la Crise à l’épreuve de l’utopie
Extrait de l’article publié dans Chimères n°70
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Les subprimes, une crise de la gouvernementalité néo-libérale, et non une incapacité à réguler la monnaie / Chimères n°70

Appauvrissement et enrichissement dans le néo-libéralisme
La crise que nous sommes en train de vivre n’est pas une crise financière au sens du consensus médiatique, qui en parle comme s’il s’agissait du résultat d’une séparation entre la spéculation des financiers et la production des entrepreneurs (tel que le dit Sarkozy). L’économie dite réelle et la spéculation financière sont indissociables. Et la crise, en réalité, met en évidence l’échec d’une gouvernementalité néo-libérale de la société, dont la finance n’est qu’un dispositif (même s’il est stratégique).

1 : la finance est une machine de guerre qui transforme les droits sociaux en crédits, en assurances individuelles et en rente (des salariés aux actionnaires)
Alors que l’économie réelle appauvrit les gouvernés en tant que salariés (blocage des salaires, précarisation, etc.) et en tant que détenteurs de droits sociaux (réduction des transferts de revenu, diminution des services publics, des allocations chômage, etc.), la finance virtuelle prétend les enrichir par le crédit et l’actionnariat.
Les politiques néo-libérales ne veulent pas d’augmentations de salaire directes ou indirectes (comme de meilleures retraites financées collectivement), mais elles incitent au crédit à la consommation et à la rente boursière (fonds de pension, assurances privées et individuelles). De même, elles répugnent au droit au logement, mais favorisent les crédits immobiliers. Et elles poussent à investir dans les assurances individuelles, plutôt que dans la mutualisation contre les risques (chômage, santé, retraite, etc.).
Le salarié et l’usager de la sécurité sociale doivent gagner et dépenser le moins possible pour réduire le coût du travail et celui de la sécurité sociale. En parallèle, le consommateur doit dépenser le plus possible pour écouler la production. Or, dans le capitalisme contemporain, le salarié et l’usager d’une part, et le consommateur d’autre part, sont les mêmes personnes et se trouvent pris de la sorte dans une sorte de schizophrénie.
Voici le miracle qu’on attendait de la finance : croire à une redistribution de la richesse qui ne toucherait pas aux profits. C’est-à-dire à une redistribution de la richesse qui s’accompagnerait d’une réduction des impôts, surtout pour les riches. Une redistribution de la richesse qui couperait dans les salaires et les dépenses sociales, etc.
Et ce qui a failli n’est pas la « spéculation » sauvage issue du découplage de la finance et de l’économie réelle, mais bien le projet politique d’enrichir tout le monde sans toucher au régime de propriété (privée). La propriété est le point d’achoppement de toute politique dans le capitalisme : hic Rhodus, hic salta !

2 : la finance est une machine visant à transformer les salariés et la population en « capital humain » où chacun assure soi-même sa valorisation de « soi » à travers ses propres investissements (crédits individuels en formation, santé, assurance, etc.)
La finance doit contribuer à faire de tout gouverné une sorte d’entreprise permanente et multiple. Ce qui est alors demandé aux individus n’est plus d’assurer la productivité du travail, mais la rentabilité d’un capital (de leur propre capital, inséparable de leur propre personne). L’individu doit se considérer lui-même comme un fragment de capital, une fraction moléculaire du capital. Le travailleur n’est plus un simple facteur de production, l’individu n’est pas, à proprement parler, une force de travail, mais un capital-compétence, une machine-compétences, qui va de pair avec un style de vie, un mode de vie, un choix moral . C’est une « forme de rapport de l’individu à lui-même, au temps, à son entourage, à l’avenir, au groupe, à la famille ».

3 : la finance est une machine qui voudrait transformer le salarié en petit propriétaire, pour, comme disent les libéraux, le déprolétariser, le dépolitiser
Dans une perspective de déprolétarisation (construction de petites unités de production, aides à l’accession à la propriété de son logement, actionnariat populaire, etc.), la visée néo-libérale est toujours la même : « un salarié également capitaliste n’est plus un prolétaire », indépendamment du fait de la « salarisation croissante de l’économie ».
La folie de cette logique politique ne trouve pas sa source dans le système boursier, mais dans le projet de transformer chaque individu en « petit propriétaire », comme l’énonce le programme de Sarkozy (d’après l’original américain, Bush, qui récita abondamment son bréviaire de la société des propriétaires), sans vouloir toucher aux inégalités dans la distribution des richesses qui se sont, depuis trente ans, continuellement accrues.
Le régime d’accumulation et les modalités de gouvernementalité financière, aujourd’hui en crise, cachent des techniques d’individualisation, de dépolitisation et de déprolétarisation. Elles ont pour objectif principal la neutralisation des comportements de mutualisation, de solidarité, de coopération (qui impliquent la revendication de droits pour tous, etc.). De même, elles contribuent à effacer la mémoire des luttes salariées, des luttes des prolétaires (leurs actions et leurs organisations collectives). La croissance tirée par le crédit (la finance) pense ainsi exorciser tout conflit.
Se confronter à des subjectivités qui considèrent les allocations, les retraites, la formation, etc., comme des droits collectifs garantis et reconnus par la société, ce n’est pas la même chose que gouverner des « débiteurs, des petits propriétaires, de petits actionnaires. »
La crise des subprimes n’est pas une crise financière, mais l’échec de ce programme politique visant à l’individualisme patrimonial. Bien au-delà de l’aspect symbolique, elle touche directement la maison, emblème de la propriété individuelle.

La dette infinie
S’appuyant sur les recherches de Will, Michel Foucault montre comment, dans certaines tyrannies grecques, l’impôt sur les aristocrates et la distribution d’argent aux pauvres sont des moyens de ramener l’argent aux riches, d’élargir singulièrement le régime de la dette… (Comme si les Grecs avaient découvert à leur manière ce que les Américains retrouveront avec le New Deal : que les lourds impôts d’Etat sont propices aux bonnes affaires). Bref, l’argent, la circulation de l’argent, c’est le moyen de rendre la dette infinie (…) L’abolition des dettes ou leur transformation comptable ouvrent la tâche d’un service d’Etat interminable (…) Le créancier infini, la créance infinie a remplacé les blocs de dette mobiles et finis (…) la dette devient dette d’existence, dette d’existence des sujets eux-mêmes. Vient le temps où le créancier n’a pas encore prêté tandis que le débiteur n’arrête pas de rendre, car rendre est un devoir, mais prêter une faculté, comme dans la chanson de Lewis Carroll, la longue chanson de la dette infinie :
Un homme peut certes exiger son dû,
mais quand il s’agit du prêt,
il peut certes choisir
le temps qui lui convient le mieux

Deleuze et Guattari, l’Anti-Œdipe
Avec le passage des sociétés disciplinaires aux sociétés de contrôle, s’opère la transition du grand enfermement au grand endettement, ce qui engage une modification profonde des formes de domination. De l’homme enfermé, dans la prison tout d’abord, mais également dans l’usine, l’hôpital, l’école, ou la caserne (toutes les institutions qui ressemblent à la prison), on passe au modèle de l’homme « endetté » (Deleuze).
Le secret de la croissance de la Corporate America vient de la dette. Mais la dette (le crédit) n’est pas seulement un moteur économique, mais également une technique de gouvernementalité des conduites des individus. Le système de la dette financière et morale fait circuler à la fois de la culpabilité et de la responsabilité chez les gouvernés (Nietzsche, dans La généalogie de la morale, nous rappelle que dans la langue du protestantisme, « dette » et « faute », se disent de la même manière).
D’une part, le capitalisme contemporain encourage les individus à s’endetter (aux États-Unis, où l’épargne est négative, on contracte tous types de crédits : à la consommation, pour acheter une maison, poursuivre ses études, etc.), en ôtant à l’endettement moléculaire toute charge culpabilisante. D’autre part, il culpabilise les mêmes individus en tant que responsables des déficits molaires (de la sécurité sociale, de l’assurance maladie, de l’assurance-chômage, etc.), qu’ils doivent s’engager à combler. La presque totalité des réformes néo-libérales (celle de la sécurité sociale, de l’intermittence, des retraites, etc.) sont légitimées par les déficits, alors que tout le monde peut aujourd’hui constater que le deficit spending (l’endettement de l’Etat) est une question entièrement politique !
Cette incitation à contracter des crédits mêlée à cette obligation à faire des sacrifices pour réduire le « trop » des dépenses sociales ne sont pas contradictoires, puisqu’il s’agit d’installer les gouvernés dans un système de dette infinie. On n’en a jamais fini avec la dette dans le capitalisme financier, tout simplement parce qu’elle n’est pas remboursable (avec la charge des dépenses sociales, il faudrait plusieurs générations pour sauver le système !).
Cette dette infinie n’est pas d’abord un dispositif économique, mais une technique sécuritaire pour réduire l’incertitude du temps et des comportements des gouvernés. En dressant les gouvernés à promettre (à honorer leur crédit), le capitalisme dispose à l’avance de l’avenir puisque les obligations de la dette permettent de prévoir, de calculer, de mesurer, d’établir des équivalences entre les comportements actuels et les comportements à venir. Ce sont les effets de pouvoir de la dette sur la subjectivité (culpabilité et responsabilité) qui permettent au capitalisme de jeter un pont entre le présent et le futur.
Dans la Généalogie de la morale de Nietzsche, la possibilité d’extraire de « l’homme-fauve » un « homme civilisé », c’est-à-dire un homme « prévisible, régulier, calculable », passe par la capacité à promettre, par la fabrication d’une mémoire de la dette. La mémoire de l’« homme civilisé » contemporain est celle de l’employabilité, de la disponibilité, de la docilité aux lois du marché du travail et de la consommation, puisqu’il leur est redevable d’un crédit.
Si les mnémotechniques que le gouvernement néo-libéral met en place ne sont pas la plupart du temps aussi atroces et sanguinaires que celles décrites par Nietzsche (supplices, tortures, mutilation, etc.), leur sens est identique : construire une mémoire, inscrire dans le corps et dans l’esprit le sens de l’obligation. Pour que ces effets de pouvoir de la monnaie sur la subjectivité fonctionnent, il faut donc sortir de la logique des droits individuels et collectifs pour entrer dans la logique des crédits (les investissements du capital humain).

Kafka et la production de la culpabilité
« Les Assurances sociales sont nées du mouvement ouvrier, l’esprit lumineux du progrès devrait donc les habiter. Or, que voyons nous ? Cette institution n’est qu’un sombre nid de bureaucrates, parmi lesquels je fonctionne en qualité de juif unique et représentatif. »
La production de culpabilité, affect stratégique du néo-libéralisme dont parle Nietzsche, peut également être analysée à travers la littérature de Kafka.
A l’une des dernières réunions de la permanence « Précarité » de la Coordination des intermittents et précaires, des choses très importantes ont été dites sur les rapports entre dette, administration et culpabilité. Des choses qui font écho à d’autres exprimées dans la permanence « Intermittents », ou bien dans les ateliers « Nouveaux entrants ». Depuis le début, ces rapports de subordinations me font penser à Kafka et à sa littérature.
Kafka était expert juridique d’une des premières Assurances sociales (l’Office d’Assurances Ouvrières contre les Accidents) dont il connaissait bien le fonctionnement et la logique. Il a transformé l’Assurance en outil d’analyse de nos sociétés.
Kafka anticipe largement sur son époque, puisque ses personnages parlent d’une réalité, d’une organisation du travail et de l’administration (l’Etat Providence) qui semblent plus proches de la nôtre que de celles de l’entre-deux guerres.
Bürgel, le secrétaire de liaison du Château, énonce quelque chose qui nous est devenu familier : « Nous ne faisons aucune différence entre le temps, le temps tout court, et le temps de travail. Ces distinctions nous sont étrangères. » Et K., l’arpenteur du Château, vit l’expérience d’une relation de pouvoir qu’on pourrait qualifier, avec Foucault, de biopolitique : « Jamais K. n’avait vu nulle part l’administration et la vie à ce point imbriquées, tellement imbriquées qu’on avait parfois le sentiment que chacune avait pris la place de l’autre. »
Les institutions de l’administration comme le RMI, l’Assurance-chômage, etc. énoncent quelque chose avant d’articuler un discours quel qu’il soit. Elles posent qu’il y a un problème (comme le chômage, l’employabilité, etc.), et que ce ne sera plus la société qui sera convoquée pour assurer le suivi individuel, mais… toi, « Joseph K. ! » Il s’opère ainsi un glissement de « il y a un problème social » à « c’est toi le problème ! ». Ce glissement est contenu dans l’institution même, dans ses pratiques et ses procédures, avant d’être dans les têtes des travailleurs sociaux et des allocataires.
Comme dans le Procès, l’accusation n’est jamais formulée clairement (on essaye de le faire penser – le chômage c’est de ta faute ! -, mais ça résiste, puisque la faute chômage a des contours vagues, indéfinis, imprécis. La seule définition possible est politique, ce qui pose tout de même quelques problèmes !).
Mais on oublie très rapidement que l’accusation est plus que floue. Elle installe peu à peu le doute et la sensation d’être coupable de quelque chose, d’être en défaut, puisqu’on a bien reçu un papier, puisqu’on a bien été convoqué / arrêté, et qu’on doit bien se présenter à telle adresse, tel jour, à telle heure, dans tel bureau. L’arrestation de Joseph K. ne change rien à sa vie, il continue à travailler, à vivre comme avant. Il est donc à la fois arrêté et libre. Coupable ou innocent, de toute façon, on institue un dossier sur toi, « Joseph K. ! »
De toute façon, il existe un dossier quelque part avec des fonctionnaires qui s’en occupent, mais tu ne verras jamais que les larbins de l’institution et jamais les grands procurateurs. D’ailleurs est-ce qu’il existe une institution verticale des bureaux, avec chefs et sous-fifres, ou tout se passe-t-il horizontalement, entre subalternes ? Plutôt les deux à la fois, mais de toute façon, la bonne information se trouve toujours dans le bureau d’à côté, il faut toujours taper à la prochaine porte, à l’infini.
Le 3949 est une plate-forme téléphonique qui remplace le face à face avec les agents de l’institution. C’est la version contemporaine du bureau. Le 3949, il faut le faire plusieurs fois afin de tomber sur des fonctionnaires différents et vérifier s’il s’agit bien de la même loi puisque chacun l’interprète à sa façon. Souvent les fonctionnaires ne la connaissent pas, et, de toute manière, ils raccrochent au bout de six minutes. Il faut alors taper à la porte à côté, et ainsi de suite. Le 3949 est une déterritorialisation du bureau et du fonctionnaire.
Les « tribunaux » du Procès, comme l’accusation, n’ont pas de limites clairement définies (les barrières qui délimitent le bureau de l’administration sont « mobiles, il ne faut pas les imaginer comme des démarcations précises », dit Barnabé). Ils sont dispersés dans la ville et on ne sait pas très bien de qui ils se composent.
Je trouve que la loi de Kafka colle mieux aux lois sociales, aux règlements de la sécurité sociale, etc. qu’aux la lois pénales, puisqu’elle est relativement malléable, en prolifération continue et en expansion permanente. Elle dispose de marges que les allocataires aussi bien que les fonctionnaires peuvent, selon les institutions, exploiter ou subir.
Des trois types d’acquittement, l’acquittement réel (on n’en a jamais eu vent), l’acquittement apparent (qui réclame un effort violent et momentané) et l’atermoiement illimité (un petit effort chronique), c’est le dernier qui nous concerne de plus près.
L’acquittement réel existe de façon seulement théorique. L’acquittement apparent relève des sociétés disciplinaires où l’on passe d’un enfermement à un autre, d’une culpabilité à une autre : de la famille, à l’école, de l’école à l’armée, de l’armée à l’usine, etc. Et chaque passage est marqué par un jugement ou une évaluation. On passe d’un acquittement : tu n’es plus en enfant, tu n’es plus un écolier, etc., à un autre procès qui instruit un autre dossier : tu es un soldat, tu es un travailleur, tu es un retraité, etc.
L’atermoiement illimité, en revanche, maintient indéfiniment le procès dans sa première phase, c’est-à-dire dans une situation où l’on relève à la fois de la présomption d’innocence et de la culpabilité (on est bien impliqué dans un procès : on a été convoqué et on a bien un dossier). Dans l’atermoiement illimité, la sentence de culpabilité ou d’acquittement n’arrivera jamais. L’état de suspension entre innocence et culpabilité, oblige à être continuellement mobilisé, disponible, aux aguets.
L’atermoiement illimité demande encore plus d’attention, « un petit effort, mais chronique » dit le peintre Tintoretti, c’est-à-dire une plus forte implication subjective.
La loi n’a pas d’intériorité, la loi est vide (la loi est pure forme) puisque c’est toi-même, « Joseph K. », qui, si tout se passe bien, dois contribuer à la construire, et construire ta sentence en travaillant ton dossier et tes convocations.
La relation dans le suivi qui se brode sur trame de culpabilité est un procès et un processus dont il faut jouer le jeu tout en se dérobant. Anticiper les évolutions, les tournants, les aspérités, sans y croire vraiment (cynisme des fonctionnaires et des allocataires).
De toute manière ta subjectivité est convoquée, et elle s’implique. Elle travaille, pense, hésite, se pose de questions, même malgré toi.
La prolongation indéfinie de la première phase du Procès comporte un suivi qui n’a pas de fin. L’emploi du temps de l’accusé et l’emploi du temps du suivi se règlent l’un sur l’autre.
« Les interrogatoires sont très courts ; si on n’a pas le temps ou l’envie d’y aller, on peut s’excuser quelquefois ; on peut même avec certains juges, régler d’avance l’emploi du temps de toute une période ; il ne s’agit au fond que de se présenter de temps à autre au magistrat pour faire son devoir d’accusé. »
Comme dans le Procès, être accusé n’est pas de tout repos. C’est un travail, il faut suivre son dossier, s’en occuper beaucoup (l’industriel engage tout son temps et tout son argent pour se défendre).
Pour les intermittents, l’activité de suivre leurs procès ou dossiers, devient un deuxième travail. Il faut se tenir au courant de l’évolution de la loi, de ses changements, pénétrer ses subtilités. Il faut se hisser au même niveau de connaissance que les fonctionnaires, voire les dépasser. Les Rmistes préparent leur rencontre, leur face à face avec l’institution, en élaborant des tactiques. Ils affinent des « projets » plus ou moins fantaisistes. Tous travaillent en fournissant, directement ou indirectement, des indices, des informations, tous fonctionnent en feed-back avec l’institution.
La loi pénale dans les sociétés disciplinaires a été légitimée par la lutte contre les illégalismes et la recherche de la paix sociale, mais en réalité, au lieu d’éliminer les illégalismes, elle a produit et différencié elle-même les crimes et les criminels. De même, la loi sociale dans les sociétés de contrôle trouve sa légitimité dans la lutte contre le chômage et la poursuite du plein emploi, mais elle ne fait qu’inventer, multiplier, différencier mille façons de ne pas être employé à plein temps. La loi sociale, comme la loi pénale, n’ont pas échoué, mais pleinement réussi.
Maurizio Lazzarato
Retranscription à partir de l’intervention aux Mardis de Chimères / 17 décembre 2008
Une première version sensiblement différente de cette intervention a été publiée le 14 janvier 2009 sur le Silence qui parle.
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