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Archive journalière du 8 mai 2015

8 mai 1945 : A Sétif et Guelma, les crimes contre l’humanité de la France / Mehdi Lallaoui

Vous mes frères, les loups d’un bois de servitude,
Faites frémir le ciel de vos sanglots damnés
Après la nuit glaciale où meurt votre harmonie…
Vous mordez votre flanc orgueilleux d’être vide
Pourtant j’aime vos cris importuns quand la neige
Couvre de pureté vos spectres maladifs…

Kateb Yacine / Soliloques / 1946

Les massacres de Sétif, qui se déroulèrent entre le 8 mai et la fin juin 1945, est un terme générique qui couvre en réalité des tueries sommaires qui eurent lieu dans une grande partie du Constantinois. L’interruption brutale des cortèges populaires (à Sétif et Guelma, la police tira sur la foule), initiés par les nationalistes algériens voulant fêter la victoire sur l’Allemagne nazie et rappeler les promesses d’émancipation, fut le déclencheur des émeutes. Elles firent 103 morts chez les Européens. La répression aveugle contre la population algérienne fut terrible. Il y a 20 ans, je réalisais pour la chaîne Arte et avec la complicité de mon ami Bernard Langlois Les Massacres de Sétif, un certain 8 mai 1945. Parallèlement, « Au Nom de la Mémoire » publiait un livre de référence sur ces événements : Chronique d’un massacre. 8 mai 1945, Sétif, Guelma, Kherrata de Boucif Mekhaled.
Pour ce travail et malgré les routes incertaines dues aux années de plomb en Algérie (les faux barrages des groupes armés du FIS, Front islamique de salut), je parcourus durant plusieurs semaines le pays à la recherche des témoins et des survivants de cette tragédie. Il nous fallait mettre des noms et des visages sur les rescapés de cette ratonnade à grande échelle, qui débuta le jour de la victoire sur le nazisme contre lequel les hommes de la région n’avaient pas été avares de leur sang.
Parmi eux, Amri Bourras et son frère Saad (torturés dans les locaux de la gendarmerie de Sétif) et bien d’autres témoins qui ne sont plus parmi nous aujourd’hui. Ils nous ont quittés en laissant leur témoignage de ces semaines terribles avec un seul message. Que l’on n’oublie jamais.
Il en est de même pour tous ces hommes de retour de guerre, les libérateurs du pays de France, couverts de blessures et de médailles. Ils découvrirent leurs familles massacrées, leurs villages et leurs cheptels détruits par les bombes et… le déni comme seule parole officielle. Leurs descendants ont gardé leurs médailles comme des preuves dérisoires de leurs combats durant la Seconde Guerre mondiale et de l’injustice qui leur a été offerte en récompense de leur sacrifice.
En France aussi, il a fallu chercher trace de cette barbarie. Pour ce documentaire, je n’avais mis en avant qu’un seul de ces soldats : l’aspirant Lounès Hanouz, dont le père et les fils furent assassinés en mai 1945. Un jeune homme, Bachir Boumerza, qui deviendra cinquante ans plus tard le président de la Fondation du 8 mai 1945, témoignait du meurtre des Hanouz en 1959 dans le livre La Gangrène2.
« C’était le 10 mai 1945, à Kherrata, mon village natal. Hanouz Arab, auxiliaire médical, à qui il était reproché d’être le secrétaire de l’Association locale de culture et de bienfaisance, était conduit avec ses trois enfants, dont le plus jeune avait mon âge, devant la maison du seigneur-colon de mon village. Là, sur la place, au milieu des encouragements de toute la population européenne, femmes et enfants compris, les Hanouz furent torturés pendant plusieurs heures par les légionnaires. Le soir, comme ils ne bougeaient plus, mais ils respiraient encore, les soldats obligèrent les Musulmans à défiler devant ces quatre corps, allongés le visage contre le sol. Les soldats transportèrent ensuite les Hanouz sur un pont, à trois kilomètres de là, et les précipitèrent d’une hauteur de cinquante mètres, dans l’oued… »
La plupart des anciens soldats qui étaient sur place et que nous avons interrogés (ils avaient 20 ans en 1945) se souvenaient précisément des faits et des exactions contre les populations algériennes. Convocation de la conscience ? Quelques-uns avaient, dit-on, “perdu la mémoire” en ne se souvenant que d’événements anecdotiques et imputant aux autres les exécutions sommaires. Sentiment de honte ? Aux archives d’Aix-en-Provence et malgré nos demandes officielles auprès des services de l’État, on nous refusa l’utilisation de certains documents tel le rapport J. Bergé, du nom du commissaire de la PJ d’Alger missionné pour enquêter sur les “rumeurs de massacres” des milices coloniales dans le Constantinois.
Ces documents incommunicables, nous les avons empruntés quelques heures, le temps de les photographier pour les rendre publics. Nous les avons remis à leur place, une fois notre forfait accompli. Ils figurent dans notre documentaire Les Massacres de Sétif. Enfin il y a quelques années je découvris que les archives filmiques3 que j’avais commandées en 1995 à l’ECPA (Établissement cinématographique et photographique des armées, aujourd’hui ECPA-D) avaient  été “nettoyées” de plusieurs séquences gênantes. Une de ces séquences soustraites lors de ma demande initiale montre des soldats sur un half-track, exécutant à bout portant deux ouvriers agricoles les bras levés.
Ces images interdites, je les réintègre aujourd’hui, 20 ans plus tard, dans ce documentaire. Les massacres de Sétif, Guelma, Kherrata commencèrent à être évoqués publiquement par les représentants de l’État français il y a une dizaine d’années seulement. En effet, il a fallu attendre soixante ans pour que l’ambassadeur de France à Alger, Hubert Colin de Verdière, parle à propos des massacres perpétrés par la France en mai juin 1945 de « tragédie inexcusable »4. Quant à Michel Barnier, ministre des affaires étrangères, il déclarait trois mois plus tard: « Il est essentiel pour construire un avenir commun que nous arrivions à examiner ensemble le passé afin d’en surmonter les pages les plus douloureuses pour nos deux peuples. Cela suppose d’encourager la recherche des historiens, de part et d’autre, qui doivent travailler ensemble, sereinement, sur ce passé mutuel. »
Le président de la République François Hollande alla beaucoup plus loin. Devant les deux chambres du Parlement algérien, il déclara en 2012, lors de son premier déplacement en Algérie : « Pendant 132 ans, l’Algérie a été soumise à un système profondément injuste et brutal (…) et je reconnais ici les souffrances que la colonisation a infligées au peuple algérien. Parmi ces souffrances, il y a eu les massacres de Sétif, de Guelma, de Kherrata, qui, je sais, demeurent ancrés dans la mémoire et dans la conscience des Algériens, mais aussi des Français. Parce qu’à Sétif, le 8 mai 1945, le jour même où le monde triomphait de la barbarie, la France manquait à ses valeurs universelles»6
Le déplacement à Sétif et l’hommage aux victimes du secrétaire d’État Jean-Marc Todeschini le 19 avril sont certes à saluer, mais n’apporteront rien de nouveau. Nommer le crime sans le caractériser, sans l’identifier comme crime contre l’humanité, c’est ne faire que la moitié du chemin.
Car au-delà des phrases et des tournures « les pages douloureuses », « les drames inexcusables », « le système injuste et brutal », de quoi parle-t-on ? Nous évoquons des massacres de populations civiles par les autorités militaires et les milices coloniales dont les estimations vont de 9 000 à 35 000 morts. Nous évoquons l’utilisation de l’avion et de la marine de guerre pour réduire à néant des dizaines de villages soi-disant insurgés. Nous évoquons les jugements sommaires et les exécutions du même ordre de centaines de civils désarmés. Nous évoquons des tortures, des disparitions forcées de personnes, et des emprisonnements dont certains prendront fin au jour de l’indépendance, en juillet 1962.
Sétif 1945 est indéniablement un crime contre l’humanité selon les définitions de la Cour pénale internationale : « Les crimes contre l’humanité incluent des actes commis dans le cadre d’une attaque généralisée ou systématique lancée contre toute population civile et en connaissance de cette attaque. La liste de ces actes recouvre, entre autres, les pratiques suivantes : meurtre, extermination, réduction en esclavage, déportation ou transfert forcés de population, emprisonnement, torture (…). Persécution d’un groupe identifiable pour des motifs d’ordre politique, racial, national, ethnique, culturel, religieux ou sexiste (…). »
Depuis des années, les demandes de reconnaissance solennelle et officielle en France des crimes de 1945 sont restées vaines, malgré le rappel chaque année par les associations de cette exigence de justice. Cette exigence morale qui impose de mettre des mots sur les exactions commises au nom de la République en Algérie, il y a 70 ans. Ces reconnaissances qui permettent l’apaisement, la justice et la transmission de notre histoire commune ont été possibles par la voix du président Jacques Chirac7 pour ce qui concerne la responsabilité de la France dans la rafle du « Vél’ d’hiv’ » de juillet 1942. Elles ont été possibles par la voix de l’actuel président de la République dans la reconnaissance des crimes du 17 octobre 1961.
Il est temps de parler, il est de temps de ne pas oublier, il est temps de bâtir.
« Rien ne se construit dans la dissimulation, dans l’oubli, encore moins dans le déni », disait lors de son voyage en Algérie (décembre 2012) le président de la République.
Aujourd’hui, les citoyens des deux rives attendent des actes !
Mehdi Lallaoui
Réalisateur et président de Au Nom de la Mémoire
 8 mai 1945: A Sétif et Guelma, les crimes contre l’humanité de la France
Publié le 8 mai 2015 sur Mediapart

Documentaires à voir sur le site de Mediapart

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2 La Gangrène, p. 33. Éditions de Minuit, 1959. Livre interdit en France.
3 Film nitrate ACT 415.
4 Déclaration faite le 25 février 2005 à Sétif.
5 Entretien au quotidien El Watan, le 8 mai 2005.
6 Déclaration du 20 décembre 2012.
7 Déclaration du 16 juillet 1995
8 Déclaration du 17 octobre 2012.

Richard Seymour : «David Cameron incarne un libéralisme post-thatchérien» / Thomas Cantaloube / Mediapart

L’élection britannique du 7 mai se joue autour de deux enjeux : la participation des nationalistes écossais à une coalition avec les travaillistes (et donc la reconnaissance tacite que le Royaume-Uni peut éclater) et la réputation de compétence économique de l’équipe Cameron. Lorsqu’ils sont arrivés au pouvoir en 2010, dans la foulée de la crise financière de 2008 et de l’essoufflement de treize années de gouvernance travailliste, les conservateurs de David Cameron ont désigné leurs prédécesseurs comme responsables de la mauvaise passe économique, pour avoir, selon eux, « dépensé sans compter ».
Cette mise en cause a servi de justification à des politiques d’austérité assez sévères, qui ont sauvagement taillé dans les dépenses sociales. Mais, en 2012, le redémarrage économique promis n’étant toujours pas au rendez-vous, le gouvernement a assoupli sa politique d’austérité. Et, en 2014, l’économie britannique a commencé à redresser le nez (même si la plupart des études économiques indiquent qu’en raison de ces politiques, la Grande-Bretagne a perdu au moins 5 points de PIB et que les emplois créés sont des temps partiels ou des emplois de services très mal payés).
Aujourd’hui, David Cameron fait donc campagne sur sa compétence économique et la petite étincelle aperçue depuis un an, en promettant de poursuivre les politiques d’austérité. Les Tories ont d’ores et déjà annoncé qu’ils entendaient couper 16 milliards d’euros par an dans les budgets sociaux. Les travaillistes promettent eux aussi de poursuivre la lutte contre le déficit budgétaire, tout en disant vouloir revenir sur certaines coupes dans les allocations sociales. Le très respecté et très indépendant Institute for fiscal studies a publié une étude soulignant les conséquences sociales probables de ces mesures qui, pour l’essentiel, restent très floues.
Nous avons interrogé Richard Seymour, brillant économiste de gauche, ancien membre du Socialist Workers Party, auteur de plusieurs ouvrages et d’un blog très suivi (« La tombe de Lénine »), pour avoir son avis sur cette question économique au centre de l’élection.

Comment qualifieriez-vous les cinq années du mandat de David Cameron ?

Richard Seymour. Je dirais qu’il s’agit d’un libéralisme post-thatchérien. L’époque du thatchérisme agressif est terminée, elle s’est achevée en 1989-90. Après cette période, tous les partis se sont rassemblés autour du consensus thatchérien de l’État néolibéral. Le parti conservateur a essayé de s’éloigner d’un programme de droite dure, nationaliste, eurosceptique et raciste. Le thatchérisme était un mélange complexe d’économie néolibérale, de nationalisme politique et d’autoritarisme. Les thatchériens les plus traditionnels voulaient poursuivre cette voie-là. Ils ont essayé en 2001 et 2005, mais ils ne sont pas parvenus à remporter l’élection où ils ont rassemblé à peine plus de 30 % des voix.
David Cameron, lui, s’est fait élire à la tête du parti conservateur en tant que libéral qui accepte le consensus multiculturel des années Blair. C’est-à-dire qu’en plus de son côté libéral, il a accepté les fondamentaux du « New Labour » de Tony Blair : le multiculturalisme et les dépenses publiques. Jusqu’à la crise financière de 2008, les conservateurs promettaient de maintenir le niveau de dépenses publiques des travaillistes.
Quand les conservateurs sont arrivés en tête de l’élection de 2010, ils n’avaient pas la majorité. Ils se sont donc alliés aux libéraux-démocrates pour former le gouvernement. Cela a conduit les dirigeants des deux partis à se couper de leur base. Les conservateurs ont cessé de se préoccuper de leur base de la classe moyenne inférieure et ils ont fait passer des lois favorables aux libertés civiles comme le droit d’asile ou le mariage homosexuel, pour faire plaisir aux lib-dems (libéraux-démocrates).
Dans le même temps, ils ont mis en place des politiques d’austérité agressives. Le résultat de cela, c’est que leur base populaire de droite s’est réfugiée chez UKIP (le mouvement conservateur anti-européen et désormais xénophobe). Voilà donc le gouvernement que nous avons depuis quatre ans : un gouvernement libéral post-thatchérien qui promeut l’austérité ; une forme concentrée de gestion par les élites, très à l’aise avec les financiers, les chefs d’entreprise et les fonctionnaires.

David Cameron a-t-il poursuivi la volonté de Margaret Thatcher, et à un certain niveau celle de Blair, de se débarrasser de l’État providence ?

Je pense que l’objectif n’a jamais été de se débarrasser de l’État providence mais de le restructurer dans une direction autoritaire. C’est une tendance générale au sein de la plupart des démocraties capitalistes, qui vise à transformer un État providence basé sur la citoyenneté en un État providence moralisateur. Avec la baisse des ressources économiques et la compétition pour l’emploi, l’État providence se structure autour d’une question morale : est-ce que vous méritez ce que vous obtenez ? C’est un terreau fertile pour le ressentiment. Beaucoup de gens, n’obtenant pas ce qui leur est dû en raison des politiques d’austérité budgétaire, regardent autour d’eux et trouvent par exemple des gens qui boivent ou qui fument et ils se disent : ces gens ne devraient pas obtenir de l’argent de l’État pour s’acheter de l’alcool ou des cigarettes ! Cela conduit à un discours moralisateur sur qui peut obtenir des aides sociales ou pas.
Du point de vue économique, cela matérialise la doctrine néolibérale de la compétition. Pour les conservateurs, l’État providence introduit une culture de dépendance qui éloigne les gens du cycle du travail, de l’investissement et de la prise de risques. C’est pour cela qu’ils ont créé avec les travaillistes sous Blair, les programmes de « workfare », où il faut travailler pour toucher ses allocations chômage.

Les conservateurs sont arrivés au pouvoir en 2010 avec un programme d’austérité. Au bout de deux ans, comme cela ne produisait pas les effets escomptés, ils l’ont assoupli et l’économie est un peu repartie. Mais aujourd’hui, ils proposent de nouveau un programme d’austérité pour cette élection.

L’idée qu’une politique d’austérité puisse faire redémarrer l’économie est un mythe. À chaque fois que des politiques d’austérité ont été appliquées, la croissance s’est arrêtée. Mais ces politiques conduisent aussi à l’affaiblissement des syndicats, à la baisse du coût du travail et donc à une baisse du coût de l’investissement pour les entreprises. Après quelques années, on relâche les cordons de l’austérité et un nouveau cycle d’investissements démarre. Mais sur une nouvelle base, où l’on fait davantage de profit avec les investissements. Le but de l’austérité est donc de restaurer des profits pour les entreprises dans un système devenu de moins en moins rentable et de moins en moins dynamique.
Ce que les conservateurs ont fait a donc marché, de leur point de vue. Ils voulaient réformer le service public afin d’éliminer les derniers restes de « collectivisme ». Ils s’en sont donc spécialement pris au NHS [National Health Service – ndlr], le système de santé auquel ils ont fait beaucoup de dégâts. Un des véritables enjeux de cette élection, c’est la privatisation ou non du NHS. Ils disent toujours qu’ils veulent réduire la taille du gouvernement, mais si l’on regarde, depuis les années 1980, cela n’arrive jamais. C’est normal : plus on taille dans les budgets de l’État, plus on essaie de rationaliser et plus l’économie devient dysfonctionnelle, et l’État doit intervenir. On l’a vu avec les faillites bancaires et on le voit bien en période de récession puisqu’il faut payer plus d’allocations chômage, plus de dépenses d’infrastructures, etc.
Les conservateurs ne peuvent pas vraiment réduire la taille de l’État, mais par contre, ils peuvent s’attaquer aux mécanismes de redistribution et privatiser des services gouvernementaux. C’est ce qu’a fait le gouvernement de David Cameron en privatisant des pans entiers du gouvernement : le NHS, mais aussi l’éducation ou la gestion des allocations sociales.

Mais ne pensez-vous pas qu’avec la réforme du NHS le gouvernement est tombé sur un os, car une majorité de Britanniques n’en veulent pas ? Ils veulent garder le NHS tel qu’il existe.

Certes, mais le gouvernement a quand même entamé son processus de privatisation. Il faut bien admettre que quand ce gouvernement est arrivé au pouvoir, certains aspects de sa politique d’austérité étaient très populaires. Après la crise financière, les gens étaient d’humeur punitive. Or punir les pauvres fait malheureusement partie de la culture britannique. À gauche, nous espérions que ces privatisations, en particulier celle du NHS, mobiliseraient les gens. En 2011, il y a eu des manifestations très importantes, mais elles étaient particulièrement prévisibles : les gens ont manifesté une journée avant de rentrer chez eux.
Les manifestations en défense du service public se sont achevées sur un compromis du type de celui qu’auraient proposé les travaillistes. Le gouvernement n’a donc rencontré aucune opposition sérieuse. Malheureusement, une grande partie du mécontentement populaire s’est transformé en populisme de droite qui a bénéficié à UKIP.

Ed Miliband, le leader du parti travailliste, s’est fait élire à la tête de son parti grâce aux syndicats. S’est-il pour autant éloigné du blairisme ?

Si l’on oublie la politique d’austérité qu’il veut poursuivre, son discours est marginalement plus à gauche que celui de Blair. Il veut limiter les dépenses énergétiques, il promet un contrôle des loyers, il veut taxer les expatriés fiscaux… Ce ne sont pas des mesures extrêmement significatives – rien que le FMI refuserait – mais cela donne un discours plus à gauche que sous Tony Blair.
Mais il y a également un mouvement rétrograde sous Miliband. Avec Blair, une partie des travaillistes étaient pro-immigration, pro-européens, internationalistes. Il existait aussi une aile, minoritaire, qui était autoritaire et un peu raciste. Sous Miliband, on a assisté à la fusion entre cette aile et une autre, qui promouvait l’esprit communautaire : cela a produit cet enfant bâtard qu’est le « Blue labour ». Ils veulent rétablir une définition de la solidarité autour de valeurs comme la foi, le drapeau et la famille. Miliband s’est détaché d’eux lorsqu’ils ont commencé à déraper, mais cela fait partie de son idée de retrouver une nouvelle synthèse entre la gauche et la droite qui soit différente de celle de Blair.

Est-ce que, dans le cas d’une coalition des travaillistes avec les partis nationalistes écossais et gallois, ces derniers pourraient tirer le Labour vers la gauche ?

Initialement, ces partis nationalistes étaient plutôt modérés. Ils séduisaient les classes moyennes de l’Écosse et du pays de Galles qui avaient le sentiment que, après la fin de l’empire, le Royaume-Uni s’effondrait. Depuis les années 1990, ces partis se sont retrouvés à la gauche des travaillistes. Cela est dû au fait que les travaillistes se sont droitisés. Mais c’est aussi parce que leur base sociale s’est diversifiée, et ils ont su attirer les déçus du travaillisme. Quant aux Verts, ils sont devenus très à gauche. Avec ces trois partis (nationalistes écossais et gallois et Verts), Miliband pourrait construire une sorte de coalition arc-en-ciel, mais il a déjà prévenu qu’ils ne participeraient pas au gouvernement. C’est le résultat le plus probable de l’élection, mais cela produira un gouvernement très instable.
Les nationalistes écossais et gallois alliés aux Verts s’opposeront probablement aux politiques d’austérité, mais cela n’aura aucun impact sur les travaillistes qui feront passer ce genre de mesures avec les conservateurs. Néanmoins, si les travaillistes ne veulent pas suivre le chemin du Pasok, ils devront prendre en compte ces alliés de gauche et leur faire quelques concessions.

Publié sur Mediapart le 6 mai 2015

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