• Accueil
  • > Flux
  • > Politiques de l’amitié / Jacques Derrida

Politiques de l’amitié / Jacques Derrida

Le conflit (Kampf), c’est la phúsis en tant qu’elle institue (elle ne s’oppose pas au nómos) mais aussi en tant qu’elle garde ce qu’elle institue. C’est l’institution elle-même, au double sens de ce mot, l’instituant et l’institué. Quand le conflit s’arrête, quand on n’entend plus ce qui en lui est inouï, l’étant ne disparaît pas, mais il n’est plus gardé, affirmé, maintenu (behauptet [d.h. als solches gewahrt]), il devient un objet (Gegenstand, Vorhandene), un objet disponible là où le monde a cessé de devenir monde (keine Welt mehr weitet). Il devient soit un objet pour le regard (Betrachten, Anblick), soit une forme ou une image qui nous fait face, soit l’objet d’une production calculée. Dans cette chute du pólemos, dans ce Verfall, la phúsis originaire déchoit (fällt herab) du rang de modèle (Vorbild) au rang de reproduction et d’imi- tation (Abbilden, Nachmachen). La phúsis, l’institution instituante, devient la Nature (Natur) qu’on oppose à l’Art. La phúsis était le surgissement originaire de la force, du pouvoir ou de la violence, du Gewalten des Waltenden, le phaínesthai au sens majeur de l’épiphanie du monde. L’inouï tombe maintenant au rang de spectacle, dans la visibilité apaisée des objets qui nous font face. Cette déchéance ne consiste pas à devenir visible, c’est aussi une déchéance de l’œil. Comme l’ouïe, le voir souffre quand s’apaise le pólemos originaire. Alors qu’il pénétrait à l’intérieur du Walten au moment de l’esquisse de l’œuvre, le voir devient superficiel, œil du dehors, simple considération de spectateur ou examen d’inspecteur (Ansehen, Besehen, Begaffen). La vue dégénère dans l’optique, c’est-à-dire aussi dans la technique de la vue, voilà le symptôme, c’est- à-dire la chute. Cette nouvelle cécité n’exclut donc pas plus le spectacle que la surdité n’exclut le bruit, elle va de pair avec un tintamarre culturel plus bruyant qu’auparavant (lauter als je zuvor). Le pólemos dégénère en polémique. Les créateurs (poètes, penseurs, hommes d’État) se sont alors éloignés du peuple, on les regarde comme des excentriques ou des ornements culturels. Ils sont à peine tolérés (geduldet) quand le pólemos originaire se retire. Cette tolérance, ce peu de tolérance est en vérité une intolérance.
Jacques Derrida
Politiques de l’amitié / 1994
Extrait, p. 414 (397 sur le pdf)

Intégral  à télécharger : fichier pdf politiques_amitie

maurizio-cattelan-envisions-a-surreal-spring-fashion-shoot-designboom-02

0 Réponses à “Politiques de l’amitié / Jacques Derrida”


  • Aucun commentaire

Laisser un Commentaire




boumboumjames |
femmeavenirhomme |
Toute une vie... |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Warhol l'avait dit...un qua...
| juliette66
| les bonnes "occaz" de Murielle