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Margin call, le marché comme fatalité / Elias Jabre

Margin call de J.C Chandor nous offre une intrusion chez les traders de Wall Street en dépoussiérant le format hollywoodien au profit d’un paysage plus complexe.
Cinéma renouvelé qui rappelle sous un certain angle Le stratège de Benett Miller sur le monde du baseball et les transferts de joueur (ou comment un coup inédit modifie tout un écosystème en remplaçant le modèle qu’on pensait incontestable). Dans ces deux films, on nous fait rentrer dans un univers de techniciens au langage inaccessible, et pourtant, toute la logique et les affects qui les agissent nous sont transmis avec brio.
Pour revenir à Margin Call, il ne manque rien de la brutalité attendue. Les collaborateurs sont mis à la porte dans la minute qui suit la signification de leur licenciement, et leur forfait de portable coupé aussitôt. L’obsession pour l’argent les dévore, comme ce jeune trader qui cherche à deviner en permanence ce que palpent les uns et les autres. Les ingénieurs surdoués qui construisaient des ponts ou des fusées se retrouvent à manipuler d’autres chiffres, comme ils disent, par appât du gain. Les dépenses somptuaires donnent le tournis, « 76 520 dollars par an rien que pour l’alcool et les escort girls » avoue l’un d’eux avant de préciser qu’il les passe en frais de réception.
Plusieurs scènes permettent de dépasser la vision trop répandue chez les profanes, et de répondre à leurs critiques de façon redoutable. Lorsque l’un des traders compare la bourse à un casino où l’on perd ou gagne, son collègue lui rappelle que c’est plus compliqué, enrageant contre l’hypocrisie des bien-pensants qui les attaquent et n’accepteraient pourtant jamais de diminuer leur train de vie soutenu par cette organisation, qui, si elle s’écroulait, les précipiterait vers un monde violemment équitable. Adieux voitures, prêts immobiliers, et tout le cadre de vie qui les accompagne… Au sommet d’une tour, quelques séquences plus tard, le même personnage se poste au-dessus du vide, se demandant si ça sera pour cette fois, sous le regard paniqué de ses collègues, tout en faisant le plein d’adrénaline. Images en surplomb de la ville, alors qu’à leurs pieds, s’écoulent le flux des voitures.
Autre séquence où le responsable de la gestion des risques, congédié un peu trop vite, raconte à son ex-subordonné missionné pour le ramener, les centaines de milliers de jours qu’il a fait gagner aux automobilistes pour avoir construit un pont à l’époque où il était encore ingénieur (en alignant des chiffres d’une complexité comique). Morale utilitariste, où les machines et le calcul nous permettraient d’économiser du temps pour nous offrir plus de vie. Son collègue lui répond de ne pas s’en faire, il y en a qui préfèrent les détours et le plaisir de la ballade plutôt que de prendre le plus court chemin.
Des expressions reviennent souvent, comme « pas d’impondérable », qui semble signifier que tous les moyens sont bons pour éviter de perdre la main sur le coup suivant et préserver ses intérêts. Monde saturé de calcul déjoué par l’évènement du jour, la crise qui s’apprête à s’abattre sur eux, et où ils pourraient limiter leurs pertes à condition de contaminer le reste du monde en se déshonorant.
Les derniers scrupules de Kevin Spacey, qui doit convaincre son équipe d’inonder le marché de valeurs douteuses, s’évanouissent devant le big boss incarné par un Jeremy Irons magistral. Ce dernier, qui joue aux mots croisés dans le cadre feutré de son restaurant pendant que le monde s’écroule, va lui faire un laïus sur l’histoire du capitalisme, évoquant les années où les crises se sont déjà abattues par le passé. L’argent, ce n’est que du papier, un symbole qui permet l’échange entre les hommes pour ne pas qu’ils s’entretuent. Le capitalisme est notre lot, nous ne pouvons rien y faire, à peine agir dessus. C’est ce qui a toujours été, et qui continuera.
Capitalisme débridé où nous serions en train de creuser notre propre tombe, à l’instar de Kevin Spacey, qui, à la dernière image du film, enterre sa chienne dans le jardin de son ex-femme qui s’en fout.
Puissance et vide se mêlent, affects tristes et concentration de pouvoir sur les visages durcis des protagonistes. Regards chargés, lutte sans trêve où le darwinisme est intériorisé sur fond de constat « réaliste » : tout a toujours été comme ça, il n’y a rien d’autre à espérer…
« Ne se pourrait-il pas que toutes les quantités fussent les symptômes de qualités ? La puissance accrue correspond à une autre conscience, à d’autres sensations, à d’autres désirs, à une autre perspective ; la croissance elle-même est un désir d’être plus ; d’un quale naît le désir d’une augmentation du quantum ; dans un monde purement quantitatif tout serait mort, figé, immobile. Vouloir réduire toutes les qualités à des quantités est folie ; ce qui en résulte, c’est que les unes subsistent à côté des autres, c’est une analogie. » Nietzsche, La Volonté de puissance, 343
Elias Jabre
Margin call, le marché comme fatalité / avril 2014
Publié sur blog Mediapart

mc

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