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Plantes colonisatrices, plantes colonisées / Karine Bonneval / Chimères 82 / L’Herbe

Liliana Motta a conçu un jardin pour le palais de la Porte Dorée de Paris, dans lequel elle a privilégié ces espèces végétales dites invasives dont la dissémination est avant tout le fruit d’échanges commerciaux ou de migrations humaines, traçant ainsi une géographie parallèle.
En revenant sur l’histoire de plantes voyageuses, il est intéressant de constater que le mot « exotique » a d’abord été employé pour les végétaux venant d’un pays lointain (XVIIIe siècle).
Les végétaux exotiques viennent principalement de toutes les nouvelles colonies d’Europe, grâce aux progrès des architectures de verre et d’acier : serre portative pour les voyages aux longs cours de Nathaniel Ward (1830), puis serres de plus grande taille (Kew Gardens, 1841).
Des plantes indigènes sont ainsi extraites de leur milieu naturel et déplacées vers un site complètement artificiel. La serre permet de recréer des espaces propices à respecter les taux d’humidité et de chaleur nécessaires à tout végétal tropical. Un engouement bourgeois se développe autour de ces microcosmes vitrés. Ce sont des plantes rares, devenues des objets de curiosités que l’on acclimate ici. La bonne sauvage que l’on domestique. La plante colonisée.
De curiosité, d’objet d’art au XIXe siècle, beaucoup de ces végétaux « exotiques » (dans l’acceptation plus contemporaine de « bizarre ») ont changé de statut et sont devenus aujourd’hui banals : des plantes de salle d’attente, des objets bon marché de décoration qui prennent la poussière. Il en va de même pour tous les fruits et légumes importés hier du monde entier comme des trésors vivants. Qui se rappelle encore des origines lointaines de la tomate, du maïs ou de la pomme de terre ? Il est intéressant de pointer cette manière très humaine de ramener le « sauvage » à soi, de le dénaturer. Privées de leur aura tropicale et reproduites à l’infini, les plantes incroyables hier deviennent ordinaires.
Pour retrouver leur exotisme, les plantes colonisées ont à nouveau besoin de l’intervention humaine : j’ai imaginé un nouveau genre végétal, la phylloplastie. Mot inventé à partir du Grec ancien phyllo, feuille et de plastie, invoquant ici l’univers de la chirurgie esthétique. Construction née d’une supposition : si l’homme a besoin d’être amélioré avec du silicone, il faudrait également tourner cette pratique vers ses autres compagnons vivants domestiqués. On crée alors une nouvelle nécessité : embellir les plantes dites d’intérieur avec du synthétique, les augmenter avec les codes esthétiques actuels, dictés par un quotidien qui se doit d’être spectaculaire. Les plantes exotiques, devenues plantes d’appartement banales, sont ainsi à nouveau étranges et dignes d’intérêt.
À partir de ce nouveau genre, je suis intervenue sur des végétaux en pots avec des ajouts, des implants artificiels, dont l’aspect visuel joue avec la confusion formelle d’une extravagance « naturelle », car la chirurgie esthétique se doit de faire vrai.
La réussite du projet des phylloplasties tient dans la manière dont les plantes augmentées s’adaptent une nouvelle fois, c’est-à-dire qu’elles ne font pas de rejet (mot chirurgical et botanique) des implants. J’utilise ici une faculté naturelle : ces plantes tropicales sont génétiquement constituées de manière à ne pas trop souffrir d’attaques extérieures en milieu naturel et ces implants collés, cousus, ces perforations n’empêchent pas la plante de suivre sa croissance normale, et n’affectent pas l’aspect de son feuillage.
Les jardins et les champs sont déjà en réalité bien remplis de phylloplasties aux aspects plus discrets : espèces botaniques sélectionnées, améliorées, graines génétiquement modifiées.
Le végétal est un être vivant qui doit se soumettre au bon vouloir des hommes. Domestiquée, modifiée, la plante colonisée doit rester à sa place utilitaire ou décorative, et la plante colonisatrice se doit d’être éradiquée. Heureusement des jardiniers de génie comme Gilles Clément se font depuis de nombreuses années les apôtres des « mauvaises herbes ». Ainsi il plaide pour un jardin à l’échelle de la planète : « Le jardin planétaire ne saurait se soumettre à une cartographie classique, il est partout, il occupe la biosphère, son territoire est l’épaisseur du vivant ».
Karine Bonneval
Plantes colonisatrices, plantes colonisées / 2014
Extrait du texte publié dans Chimères 82 / L’Herbe

anthupilus

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