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Archive journalière du 9 mar 2014

C’est comme une guerre / Liliane Giraudon, Frank Smith, Amandine André, Jean-Philippe Cazier

Je n’ignore pas être animée d’une volonté rageuse de rendre improductif mon bas ventre. Je sécrète des maladies produites par cette volonté qui ne m’est pas en propre mais est le résultat de l’air que j’avale. Ces maladies sont issues de mon imagination. Mon imagination est issue des multiples corps qui ont multiplié mon imagination. Je suis une extension de l’imagination des autres, ce qui étend nos corps hors de tout contour. Chaque corps de l’autre étend autant de corps que d’imagination. Chaque corps refigure le corps. Chaque corps de l’autre étend autant de corps que d’imagination. Que par des langues propres on cherche à occuper, des langues non mystérieuses faites par des maladies non mystérieuses parce que saines et produites par la syntaxe droite. C’est une sorte de guerre. C’est comme une guerre. La syntaxe droite est l’idée droite qui capture les corps et les occupe. Elle fabrique des corps fermés prêts à entrer dans les tombeaux de ses guerres économiques. La syntaxe droite a besoin de la nature pour rendre opératoire et naturelle l’idéologie coloniale ou patriarcale ou encore patronale. Elle produit des idées naturelles pour asseoir son droit naturel. La vie naturelle est donc une production de la syntaxe droite. La syntaxe straight opère par occupation des esprits et des corps. De toutes les béances, la syntaxe droite en a trouvé une qui assure le pouvoir naturel. Le mot d’ordre de la syntaxe straight est donc l’occupation de l’utérus, c’est par là qu’elle poursuit la procréation de sa loi. Pour garantir son droit naturel elle fait de ce lieu un territoire qui garantit la vie naturelle. Les corps possédant un utérus sont ainsi expropriés par la vie absolue produite par le droit naturel et la syntaxe droite. Les siècles ont cousu les corps pour en fermer chaque trou. C’est aux béances les plus visibles du corps que l’idéologie dominante s’attaque et c’est par elle que toujours elle entre. Sa façon d’attaquer et de pourchasser les femmes voilées tient de la même manie que celle qui consiste à habiter le ventre des femmes. En faisant de la femme une vie faite pour la vie on trouve par là de quoi retirer la vie, ses droits, ses libertés, son corps. Et la possibilité d’un commun, puisque la voici tellement faite pour la vie qu’elle se trouve jetée hors de celle-ci et de son organisation. C’est donc comme une guerre. Oui, c’est une guerre. Contre les corps, car le corps n’existe pas. Le corps n’existe que par les devenirs dans lesquels il est pris : devenir-femme, devenir-animal, devenir-arabe, devenir-bouche. Toujours des devenirs qui défont le corps et l’ouvrent à une altérité qu’il n’est pas, qu’il n’est jamais. Même le corps du Christ est multiple et pris dans des devenirs : mangez mon corps, buvez mon corps, je suis mort, je suis vivant, crucifiez-moi. La bouche ne sert pas qu’à manger, elle est prise dans des mouvements étranges. Elle parle, elle suce et lèche, elle embrasse et mord – et elle peut embrasser et mordre en même temps. Mon corps aime avoir une bite dans le cul, c’est-à-dire aussi dans le cerveau et partout à travers mes nerfs comme à travers les tiens, mon amour. Les corps sont singuliers, mobiles, toujours ouverts, cosmiques. L’État ou l’Église ne cessent de vouloir identifier nos corps, les réduire à un corps figé, ordonné selon des impératifs qui ne sont pas ceux du corps mais de l’argent, des valeurs morales, de la police, de la patrie, de la Nation. Les groupes fascisants qui défilent et s’acharnent contre nos corps veulent la même chose : transformer nos corps en tombeaux, en choses mortes, sans futur ni joie. Ces mouvements réactionnaires, violents d’une violence qui s’organise et dont nous n’avons pas encore commencé à mesurer concrètement le degré, veulent imposer un ordre aux corps, un ordre immuable, fixe. Un ordre raciste, nationaliste, haineux, effrayé. Un ordre mortifère. Ce qu’ils veulent, c’est nous tuer, c’est ce qu’ils veulent précisément : en Russie, en Espagne, en France – tuer des corps, tuer des gens. C’est ce qu’ils font et c’est ce qu’ils feront. C’est donc une guerre. Une guerre contre nos corps. Mélanger nos corps. Par la bouche, les mélanger par la peau. Mélanger nos corps par le sexe, par la peau, par les mains. Mélanger nos corps déjà mélangés. Par la bouche, par la peau, par le sexe, par les yeux. Que les corps suintent. Que les corps s’écoulent, saignent. Que les corps submergent, nos corps submergés. Nos corps esclaves. Par la bouche, par la peau, par le sang, par les mains, par le sexe. Révolte révolte révolte.
Liliane Giraudon, Frank Smith, Amandine André, Jean-Philippe Cazier
C’est comme une guerre / 2014
Publié sur le blog Mediapart de Jean-Philippe Cazier

Cattelan
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Vidéo : Le Corps collectif

Pas si bête la marionnette ! / Flore Garcin-Marrou / Chimères n°81 / Bêt(is)es

24 septembre 2013 : le Festival des marionnettes de Charleville-Mézières bat son plein. Le soir, le JT de TF1 en fait sa pastille culturelle : trois minutes sous-titrées « La marionnette, un art à prendre au sérieux ». Le présentateur a l’air de découvrir avec une fausse candeur que « cet art n’est pas réservé aux enfants ». Pour le grand public, la marionnette est restée cette effigie sympathique destinée aux enfants. Mais Guignol est loin d’être un guignol : faut-il rappeler qu’il est un personnage créé par le canut lyonnais Laurent Mourguet, qui avait pour fonction de livrer une gazette des actualités du jour, dénonçant par la force de son comique les injustices subies par les petites gens. Son bon sens populaire est la meilleure arme pour se défendre contre les souverains (Canezou, le propriétaire, Bailli, le Juge, Flageolet, le Gendarme, Battandier, le bourgeois et le Sergent, militaire bourru). Comme ses acolytes (Gnafron, un peu trop porté sur le Beaujolais, Madelon, sa femme acariâtre, bavarde, attentive aux rentrées d’argent, Cadet, garçon naïf, voire niais), il désarme les oppresseurs par sa gentillesse et remporte la sympathie des opprimés. La modernité l’a poussé dans un devenir-idiot qui en a fait désormais une activité foraine pour les villes de bords de mer et les campings. Guignol est l’exemple d’une marionnette « intelligente » parmi d’autres. Tchantchès, la marionnette liégeoise, est vêtue comme les ouvriers frondeurs de la fin du XIXe siècle : elle apparaît lors de la Révolution liégeoise (1789-1795) qui a entraîné la chute des princes-archevêques et la disparition de la principauté de Liège. Lafleur, la marionnette picarde, apparaît à la même époque portant un bas bleu, blanc, rouge, se caractérisant par un franc parlé frondeur et par ses démêlés avec les gendarmes, qu’il boute hors du castelet avec sa jambe tendue. Souvent paresseux, avinés ou fats, ces personnages sont aussi assoiffés de liberté, jamais impressionnés par les titres et les couronnes. Pas si bête la marionnette ! Souvent elle s’avère plus perspicace que ceux qui sont aveuglés par le pouvoir. La bêtise n’est donc pas du côté que l’on croit.

Tuer sa marionnette
Monsieur Teste est le personnage de Paul Valéry connu pour avoir dit : « La bêtise n’est pas mon fort ». Pour se prémunir contre la bêtise, Teste tue la marionnette qui sommeille en lui. Voulant incarner la rigueur d’une intelligence pure, il rompt avec l’idée qu’il pourrait un jour être pris dans un devenir-guignol. Mais en tuant « sa marionnette », que/qui veut-il tuer ? Qu’est-ce qui en lui mérite d’être tué afin qu’il soit seul souverain de lui-même ? Sa marionnette le renvoie à sa propension à répéter mécaniquement les choses. Il tue « l’animal-machine qui est en [lui], l’animal qui reproduit, qui répète bêtement les programmes codés, qui se contente de réagir – « bonjour », « bonsoir » »(1). Teste n’est pas le seul à présenter tous les symptômes de la répétition. Dans la pièce de Büchner, La Mort de Danton, les condamnés à mort se comparent à des marionnettes manipulées par l’Histoire, par les puissances souveraines, déplorant de ne plus être responsables d’eux-mêmes, condamnés à n’être que des figurants mécaniques : « Des marionnettes, voilà ce que nous sommes, tirées par des fils aux mains de puissances inconnues, rien par nous-mêmes, rien » (2). Il est vrai que la marionnette n’est bonne qu’à être manipulée par plus vivant qu’elle. S’en débarrasser ressemble à un acte d’émancipation et de liberté, la manifestation de la volonté de puissance du vivant. Mais voilà l’objection que nous pouvons formuler : c’est se référer à un ancien modèle de marionnette que de la considérer comme un simple pantin aux mains d’une créature supérieure. Il est vrai que c’est l’image que nous en donne Platon : dans le premier livre des Lois (I, 644), la marionnette est une marionnette à fils manipulée par les dieux. Dans La République, le théâtre d’ombres de la Caverne n’est qu’un reflet d’une réalité supérieure. La marionnette à fils est, par essence, reliée à un marionnettiste qui, métaphoriquement, peut être pris pour un dieu, un démiurge, une instance transcendante auxquels la réalité matérielle de la marionnette est soumise. C’est ce type de marionnettes que Derrida, dans la septième séance du séminaire sur La Bête et le souverain (13/02/2002), qualifie de prothèses mécaniques qui ne disposent pas « souverainement de la source même, sponte sua, de leur animation, de leur âme même ».
Depuis le XVIIIe siècle, d’autres marionnettes ont été conçues de manière à s’émanciper de leurs fils et métaphoriquement d’une relation transcendante à un démiurge. Cette émancipation est le propre des automates (dont le propre est de fonctionner sans l’impulsion d’un marionnettiste, mais par leur seul fonctionnement interne) : dans l’Encyclopédie, l’androïde est défini comme un « automate ayant figure humaine » accomplissant des « fonctions semblables à celles de l’homme ». L’expérience est poussée plus loin quand les marionnettistes expérimentent la « mécanisation de la pensée » : le joueur d’échec turc de Kempelen est censé surpasser tout joueur humain, trouvant « à chaque coup de son adversaire la parade qui lui [assure] la victoire ». Mais la supercherie est vite démasquée : la table d’échec dissimulait un « nain bossu, maître dans l’art des échecs, qui actionnait par des fils la main de la marionnette » (3). Les marionnettes des Lumières laissent planer le doute : et si un jour leur perfection technique surpassait l’homme ?
Flore Garcin-Marrou
Pas si bête la marionnette ! / 2014
Extrait du texte publié dans Chimères n°81 / Bêt(is)es
Vidéo Intelligence artificielle Androïde

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Mummenschanz
Album : Mummenschanz

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Mummenschanz

1 J. Derrida, Séminaire La Bête et le souverain, vol. I, 2001-2002, Paris, Galilée, 2008, p. 258. « Quand il parlait, il ne levait jamais un bras ni un doigt : il avait tué la marionnette. Il ne souriait pas, ne disait pas bonjour ni bonsoir ; il semblait ne pas entendre le « Comment allez-vous » ». P. Valéry, « La Soirée avec Monsieur Teste », dans Œuvres, II, p. 17.
2 Büchner, La Mort de Danton, II, 5, cité par J. Derrida, op. cit., p. 340.
3 W. Benjamin, Sur le Concept d’Histoire, Gallimard, Folio, Paris 2000.




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