Archive mensuelle de avril 2013

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Black Coffee / Peggy Lee / Coffee and cigarettes / Jim Jarmusch

I’m feelin’ mighty lonesome
Haven’t slept a wink
I walk the floor and watch the door
And in between I drink
Black coffee
Love’s a hand-me-down brew
I’ll never know a Sunday
In this weekday room

I’m talkin to the shadows
One o’clock till four
And Lord, how slow the moments go
When all I do is pour
Black coffee
Since the blues caught my eye
I’m hangin’ out on Monday
My Sunday dreams to dry

Now man ‘s born to go a lovin’
A woman ‘s born to weep and fret
To stay in home and tend her oven
And down her past regrets
In coffee and cigarettes

I’m moonin’ all the mornin’
Moanin’ all the night
And in between it’s nicotine
And not much heart to fight
Black coffee
Feelin’ low as the ground
It’s drivin’ me crazy
This waitin’ for my baby
Till maybe come around
Sonny Burke (musique) / Paul Francis Webster (paroles)
Black Coffee
interprété par Peggy Lee

Black Coffee / Peggy Lee / Coffee and cigarettes / Jim Jarmusch dans Cinéma night-club1
Image de prévisualisation YouTube
Jim Jarmusch
Coffee and cigarettes / 2003
Cate Blanchett, Roberto Benigni, Tom Waits, Iggy Pop,
Isaac de Bankolé, Bill Murray, Steve Buscemi

Orlando / Virginia Woolf

Ce grand nuage qui recouvrit non seulement Londres mais la totalité des îles britanniques en ce premier jour du XIXe siècle, se stabilisa (mais dans l’instabilité, car de furieuses rafales le ballottaient sans cesse) assez longtemps pour avoir des conséquences extraordinaires sur ceux qui vivaient sous son ombre. Le climat de l’Angleterre semblait avoir changé. Il pleuvait souvent, mais par averses capricieuses qui n’étaient pas plus tôt finies qu’elles recommençaient. Le soleil brillait, évidemment, mais il était environné de tant de nuages et l’air était tellement saturé d’eau que ses rayons s’en trouvèrent décolorés et que des pourpres, des oranges et des rouges sans éclat remplacèrent les paysages plus soutenus du XVIIIe siècle. Sous ce dais maussade et violacé, le vert des choux était moins intense et le blanc de la neige grisâtre. Mais, et c’était le pire, l’humidité gagna bientôt l’intérieur des maisons: cette humidité qui est la plus sournoise de toutes nos ennemies car, si l’on peut repousser le soleil avec des stores et faire fondre le gel avec une bonne flambée, l’humidité s’insinue pendant notre sommeil. L’humidité est silencieuse, imperceptible, omniprésente. Elle fait gonfler le bois, moisir la marmite, rouiller le fer et pourrir les pierres. Elle agit si progressivement qu’il nous faut toucher une commode ou un seau à charbon et les voir se désintégrer sous nos doigts pour soupçonner enfin la présence du fléau.
Ainsi sournoisement et imperceptiblement, sans qu’on pût dire le jour ou l’heure de cette métamorphose, la personnalité de l’Angleterre s’altéra et personne ne s’en aperçut. Les effets furent sensibles partout. Le robuste gentilhomme campagnard, toujours prêt à s’installer devant un plat de boeuf arrosé de bière blonde, dans une salle à manger dignement classique, probablement dessinée par les frères Adam, se mit soudain à frissonner. On inventa les plaids, on se laissa pousser la barbe, on attacha étroitement son pantalon par des sous-pieds. Cette sensation de froid qu’il se sentait dans les jambes, le gentilhomme campagnard eut tôt fait de la reporter sur sa maison : on capitonna les meubles, on recouvrit murs et tables, rien ne fût laissé nu. Un changement de régime s’imposa. On inventa « muffins »  et « crumpets » . Le café, après le dîner, supplanta le porto et, le café nécessitant un salon où le boire, le salon des vitrines, les vitrines des fleurs artificielles, les fleurs artificielles des marbres de cheminées, les marbres des pianos, les pianos des ballades, les ballades (sautons quelques étapes) d’innombrables petits chiens, des carpettes, des bibelots en porcelaine, le « home »  prit une extrême importance et se modifia complètement.
A l’extérieur, autre conséquence de l’humidité, le lierre se mit à pousser avec une luxuriance inégalée. La pierre nue des maisons disparut totalement sous la verdure. Il n’y eut bientôt plus un jardin, même ceux dont le dessin était à l’origine le plus classique, dépourvu de bosquets, de coins sauvages, de labyrinthes. Le peu de lumière qui s’introduisait dans les chambres où naissaient les enfants, était naturellement tamisée et verdâtre, et le peu de lumière qui s’introduisait dans les salons où vivaient les adultes, hommes et femmes, traversait les tentures de peluche marron et pourpre. Mais la métamorphose ne s’arrêta pas à la surface des choses. L’humidité pénétra à fond. Le froid gagna le coeur des hommes, l’humidité leur monta à la tête. Dans un effort désespéré pour donner à leurs sentiments un nid plus chaud, ils essayèrent tout les moyens tour à tour. On emmaillota l’amour, la naissance et la mort dans de multiples belles phrases. Les sexes s’éloignèrent de plus en plus l’un de l’autre. On ne toléra plus la moindre discussion ouverte. Dans chaque camp, on pratiquait assidûment la dissimulation et l’échappatoire. Aux orgies de lierre et de verdure dans le sol détrempé de l’extérieur, correspondait une fécondité équivalente à l’intérieur. L’existence de la femme moyenne était une succession de grossesses. Elle se mariait à dix-neuf ans et, à trente ans, elle avait quinze ou dix-huit enfants ; C’est ainsi que naquit l’Empire Britannique. Ainsi (car on n’arrête pas l’humidité : elle s’introduit dans l’encrier tout comme dans les boiseries) les phrases gonflèrent, les adjectifs se multiplièrent, les sonnets devinrent des épopées et les petits essais, ces fantaisies longues d’une colonne, furent désormais des encyclopédies en dix ou vingt volumes.
Virginia Woolf
Orlando / 1928
Sur le Silence qui parle : les Vagues
Orlando / Virginia Woolf dans Pitres orlando-1992

Des problèmes / Félix Guattari / Séminaire mars 1981

Les machines abstraites se déplacent à une vitesse infinie
Pour assumer ce type de passage, une autre instance – et à mon avis, cela a des conséquences pratiques considérables ! – est nécessaire : les machines abstraites qui, elles, ne répondent pas à cet axiome de relativité. Les machines abstraites se déplacent à une vitesse infinie. Elles n’ont pas de problème – c’est le cas de le dire ! – avec les coordonnées et les territoires. Leur vitesse de transistance est soit infinie, soit nulle.
Quand la vitesse de transistance est nulle, c’est le trou noir la machine abstraite est non-opératoire, n’existe pas. Et quand elle est opératoire, sa vitesse est infinie. Voilà qui nous permettra de fonder une dimension de décisionnalité – dimension de fondation de singularités opérant loin des équilibres.
Cela veut dire que, quelle que soit la vitesse de transfert des conditions d’une problématique, les machinismes abstraits mis en jeu sont toujours – eux – arrivés avant. Prenons des exemples ; imaginons de transporter des conditions physico-topologico-terrestres à une quantité infinie d’années-lumière dans la galaxie. Tant que ces conditions ne sont pas trans- portées, décalquées (par quelque moyen qu’on imagine), la problématique ne se pose pas.
Mais les machinismes abstraits relatifs à ces espaces topologiques sont arrivés, eux. En effet, une fois que les conditions y seront, les solutions y seront déjà : la même consistance problématique que dans les conditions terrestres, se retrouvera là-bas – comme un équivalent, en quelque sorte, du principe de conservation des machines abstraites : les conditions problématiques peuvent être différentes ou non-pertinentes, cependant, à tous les points des coordonnées, existe le même type de consistance au niveau des machines abstraites.
Car, poser des problèmes de topologie, de chimie organique ou autre, dans des galaxies où il n’y a vraiment aucun type d’équivalent de relations énergétiques, quel sens cela a-t-il ? Aucun. Cela ne se pose que si des conditions similaires existent. Et pourtant, la problématique donnera le même résultat. C’est un axiome : les mêmes conditions problématiques étant réunies, donneront le même type de consistance abstraite, le même type de problématique.

L’axiome du plan de consistance
Il existe un champ universel des machines abstraites qui couvre l’ensemble de toutes les problématiques. C’est une garantie de consistance, hors toutes les coordonnées et hors tous les territoires. C’est l’extensivité absolue de la déterritorialisation qui nous permet de générer des possibles flous.
Fondant le temps de la coupure, le temps de la rupture problématique, c’est aussi ce qui nous garantit que le temps permet, en effet, de remanier quelque chose et de refonder une problématique. Autrement dit, l’économie du possible peut être, effectivement, innovatrice. Le temps d’une rupture permet de réagencer des solutions inédites, non calculables en termes de trajectoire déterministe, et répondant à un plan de machinisme abstrait.
Les champs problématiques échappent aux démons de la place, ils peuvent toujours aboutir à une possible remise en question radicale de toutes les problématiques calculables. Et cette éruption des champs problématiques est le fait des machinismes abstraits : porteurs des événements les plus rares, ils peuvent court-circuiter les champs problématiques et faire des connexions là où toutes les conditions antérieures, tous les calculs possibles des trajectoires d’objets, de relations du déjà-donné et du déjà-prévu sont vains. Une coupure machinique abstraite peut donc – quelle que soit la problématique – toujours surgir. Les événements rares – singuliers – ont cette capacité d’apporter, en quelque sorte, une anti-entropie, une énergie innovatrice, une puissance d’ordination nouvelle, quels que soient les niveaux de stratification et de transfert des problématiques.

Un champ des possibles flous
Un champ des possibles flous, porteur de devenirs hétérogènes au niveau des machines abstraites, s’oppose aux trajectoires déterministes des champs problématiques porteurs d’objets homogènes, identifiables, reproductibles. Les machines abstraites sont des êtres absolument déterritorialisés, existant hors de toutes les coordonnées d’agencements.
Les idéalités problématiques sont des déterritorialisations relatives, toujours prises dans le métabolisme des agencements. La consistance des idéalités est relative à des champs territorialisés – manifestes ou potentiels – alors que les machines abstraites ne relèvent pas de processus possibilistes ; et c’est parce qu’elles échappent aux processus possibilistes qu’elles sont, précisément, une coupure dans les champs de possibles calculables : elles postulent une pure consistance hors de toutes coordonnées. À cet égard, le machinisme abstrait, porteur de toutes les puissances d’innovation intégrales, représente une potentialité.
C’est pourquoi le niveau des machines abstraites se trouve substitué au niveau énergétique de la libido : il met en question, radicalement, toute idée d’économie quantitativiste, pulsionnelle.
Félix Guattari
Des problèmes / séminaire du 10 mars 1981
Texte intégral à télécharger :
fichier pdf guattari séminaire 10.03.81
Des problèmes / Félix Guattari / Séminaire mars 1981 dans Dehors uforange

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