Feu pâle / Vladimir Nabokov

Chant quatre
Il me faut maintenant épier la beauté comme jusqu’alors
Personne ne l’a épiée. Il me faut maintenant crier
Comme personne n’a crié. Il me faut maintenant tenter ce que personne
N’a tenté. Il me faut maintenant faire ce que personne n’a fait.
Et, pour parler de cette merveilleuse machine :
Je suis intrigué par la différence entre
Deux modes de composition : A, le mode
Qui ne se passe que dans le cerveau poète,
Un essai des tours que peuvent exécuter les mots tandis
Qu’il se savonne pour la troisième fois une jambe, et B,
L’autre mode, bien plus digne, quand
Il se trouve dans son bureau, écrivant avec une plume.

Dans le mode B, la main soutient la pensée,
La bataille abstraite se livre concrètement.
La plume s’arrête en l’air, puis s’abat pour rayer
Un coucher de soleil, ou bien restaurer une étoile,
Et elle guide ainsi physiquement la phrase
Vers une pâle lueur diurne à travers un labyrinthe d’encre.
Mais le mode A est une torture ! Le cerveau
est bientôt serré dans un casque de douleur.
Une nurse en bleu de travail dirige le vilebrequin
Qui taraude et que nul effort de volonté
Ne peut interrompre, tandis que l’automate
Enlève ce qu’il vient à peine de mettre
Ou va, d’un pas alerte, jusqu’à la boutique du coin
Acheter le journal qu’il a déjà lu.

Pourquoi en est-il ainsi ? Peut-être est-ce parce que,
Dans le travail sans plume, il n’y a pas de pause de plume
Et il faut se servir de trois mains à la fois.
Ayant à choisir la rime nécessaire,
Tenir sous les yeux le vers complété
Et garder à l’esprit les essais précédents ?
Ou bien l’opération et-elle plus profonde sans un bureau
Pour appuyer le faux, hisser le poétique ?
Car il y a ces mystérieux moments où
Trop las pour effacer, je laisse tomber ma plume ;
Je déambule – et, à quelque ordre muet,
Le mot juste gazouille et vient se percher sur ma main.

Mon meilleur moment est le matin ; ma saison
Préférée, le milieu de l’été. Une fois, je m’entendis
Me réveiller, tandis qu’une moitié de moi-même
Dormait encore au lit. Je libérai violemment mon esprit
Et me rattrapait – sur la pelouse
Où les feuilles de trèfle recueillaient dans leur coupe les topazes de l’aube
Et où se tenait Shade, debout, en chemise de nuit et chaussé d’un soulier.
Puis je compris que cette moitié-là aussi
Dormait profondément ; elles rirent toutes deux et me réveillai
En sécurité dans mon lit au moment où le jour brisait sa coquille,
Et les merles migrateurs marchaient, s’arrêtaient et, sur l’humide
Gazon emperlé, un soulier brun reposait. Mon timbre secret,
L’empreinte de Shade, le mystère inné.
Mirages, miracles, matin de mi-été.

Comme mon biographe est peut-être trop grave
Ou n’en sait pas assez pour pouvoir affirmer que Shade
Se rasait dans son bain, voici : « Il avait arrangé une sorte
De système avec charnière et vis, un support d’acier
Traversant la baignoire pour maintenir en place
Le miroir à raser droit en face de son visage
Et, de son orteil, renouvelant la fraîcheur du robinet,
Il trônait comme un roi et saignait comme Marat. »

Plus je pèse, plus fragile est ma peau ;
Elle est par endroits ridiculement mince ;
Ainsi, près de la bouche, : la place entre le coin des lèvres
Et ma grimace invite la coupure méchante,
Ou cette bajoue : il me faudra un jour laisser pousser
Une barbe en collier invétérée en moi.
Ma pomme d’Adam est une figue de nopal :
Il me faut maintenant parler du mal, du désespoir,
Comme personne n’en a parlé. Cinq, six, sept, huit,
Neuf coups ne suffisent pas. Dix. Je palpe
A travers la fraise écrasée, la sanglante bouillie
Et ne trouve nul changement dans ce carré d’épines.

J’ai mes doutes sur ce type manchot
Qui, sur les réclames, d’un seul coup glissant
Défriche un sentier étroit de l’oreille au menton
Puis se lave la face et palpe avec amour sa peau.
Moi je suis dans la classe des bimanes maniaques.
Ainsi que, discrètement, un éphèbe en maillot assiste
Une femme dans une danse acrobatique,
Ma main gauche aide, et tient, et change sa position.

Il me faut maintenant parler… Meilleure que le savon
Est la sensation espérée du poète
Quand l’inspiration à la flamme de glace,
L’image soudaine et la phrase immédiate
Font courir sur la peau une triple risée
Qui fait se hérisser tous les petits poils
Comme dans l’agrandissement du dessin animé
De poils tondus quand Notre crème les dresse.

Il me faut maintenant parler du mal comme
Personne jusqu’alors n’en a jamais parlé. Je hais les choses comme le jazz,
Le crétin en bas blanc torturant un taureau
Noir et strié de rouge ; le bric-à-brac des abstraits,
Les masques rituels primitifs, les écoles progressives ;
La musique dans les supermarchés, les piscines ;
Les brutes, les fâcheux, les philistins à préjugés de classe, Freud, Marx,
Faux penseurs, poètes surfaits, imposteurs et requins.

Et tandis que la lame de sûreté racle et grince
Dans son voyage à travers le pays de ma joue,
Les autos passent sur la grand-route et, gravissant la pente escarpée,
De gros camions contournent mes maxillaires.
Et voici maintenant qu’un paquebot silencieux accoste, et maintenant
Des touristes à lunettes noires visitent Beyrouth, et maintenant, je laboure
Les champs de la vieille Zembla où croît ma barbe grise
Et où des esclaves font les foins entre ma bouche et mon nez.
La vie de l’homme comme commentaire à un poème
Hermétque et inachevé.
Note pour un usage ultérieur.

M’habillant dans toutes les chambres, je rime et erre
A travers la maison, tenant un peigne
Ou un chausse-pied qui se mue en cuillère
Avec laquelle je mange mon oeuf. L’après-midi,
Nous allons en auto à la bibliothèque. Nous dînons
A six heures et demie. Et mon étrange muse, protéiforme
Qui me dicte mes vers est partout avec moi,
Dans la poussière des livres, dans ma voiture, dans mon fauteuil.

Et tout le temps, tout le temps, mon amour,
Tu es avec moi, toi aussi sous le mot, dessus
La syllabe, pour souligner, pour intensifier
Le rythme vital. On entendait froufrouter
Une robe de femme dans les jours d’antan. J’ai très souvent perçu
Le soin et le sens de l’approche de ta pensée.
Tout en toi est jeunesse et, en les mentionnant,
Tu rends neuves de vieilles choses que j’ai faites pour toi.

Golfe d’Ombres fut mon premier livre (vers libres), Ressac nocturne
Vint ensuite ; puis La Coupe d’Hébé, dernier char
De ce carnaval mouillé, car maintenant je nomme
Tout « Poèmes », et cesse de m’exaspérer.
(Mais cette élucubration transparente exige
Un titre lunaire. Viens à mon aide, Will ! « Feu pâle ».)

Doucement, le jour a passé dans un murmure léger
d’harmonie soutenue. Le cerveau est vide, et un chaton brun d’arbre
Et le substantif dont j’eusse aimé user,
Mais que j’ai rejeté, gisent secs sur le ciment.
Peut-être mon amour sensuel de la consonne
D’appui, enfant défunt d’Echo, repose-t-il
Sur le sentiment d’une vie fantastiquement préparée
Et richement rimée. Je crois comprendre
L’existence, ou du moins une très faible part
De ma propre existence uniquement à travers mon art,
En termes de combinaisons délectables,
Et si mon univers privé se scande comme il faut,
Ainsi fera le vers de galaxies divines
Que je soupçonne fort d’être un vers ïambique.
Je suis raisonnablement sûr que nous survivons
Et que ma chérie vit encore quelque part.
Je suis de même raisonnablement sûr que
Je me réveillerai à six heures demain, le vingt-deux juillet
Dix-neuf cent cinquante-neuf
Et que, sans aucun doute, la journée sera belle ;
Aussi que l’on me laisse régler ce réveille-matin,
Bâiller, ranger sur l’étagère les « poèmes » de Shade.

Mais il n’est pas encore l’heure de me mettre au lit. Le soleil
A touché les deux dernières fenêtres du vieux Docteur Sutton.
Cet homme doit avoir – quoi ? – Quatre-vingts ? Quatre-vingt-deux ans ?
Il avait le double de mon âge l’année que je t’ai épousée.
Où es-tu ? Dans le jardin. Je puis voir
Une partie de ton ombre auprès du hickory.
Quelque part on lance des fers à cheval. Bing, Bang.
(Le fer s’appuie contre son réverbère, comme un ivrogne.)
Une sombre vanesse à la raie cramoisie
Tournoie dans le soleil bas, se pose sur le sable.
Montrant ses ailes aux bouts bleu-noir tachetés de blanc.
Et, à travers les ombres qui se meuvent et la lumière qui décroît,
Un homme, indifférent au papillon,
Jardinier d’un voisin sans doute, passe,
Remonte l’allée, poussant une brouette vide.
Vladimir Nabokov
Feu pâle / 1962
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Feu pâle / Vladimir Nabokov dans Pitres clairdelune

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