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Archive journalière du 7 mar 2013

Le contrat / Noelle Lasne / Chimères n°78 / Soigne qui peut (la vie)

Il y a dix ans, j’ai signé un étrange contrat : je m’engageais à ne pas soigner. En choisissant de devenir médecin du travail, je devenais interdite de soins. Je renonçais à l’une des prérogatives essentielles du corps médical : la prescription. Plus d’ordonnance. Plus de pansements ni de sutures, plus d’onguent sur les plaies, plus d’enfant qui se tortille dans mon cabinet, plus de fièvre à faire tomber. Me voilà privée de la panoplie ordinaire du soin. En dehors de la trousse d’urgence, il ne me reste qu’un stéthoscope, un tensiomètre, et la clinique des mains. Celle-ci est limitée à certaines parties du corps : plus de spéculum ni de toucher vaginal, plus d’hémorroïdes, plus de tympan en feu. Le corps qui m’est imparti est limité au corps au travail. Je me trouve dans un espace nu, où même le désir de consulter n’existe pas. On vient me voir parce qu’on est convoqué. On ne m’a pas choisie. On ne m’a rien demandé. Mais s’agit-il vraiment un espace nu ? N’est ce pas plutôt un espace désencombré ? Dans cet espace, je le constate tous les jours, il y a soin. Je soigne.
Alors qu’est ce que le soin ?
Au début de ma pratique, il y a d’abord eu cette périodicité mystérieuse des visites de médecine du travail. Tous les ans tombe cette convocation, quelquefois précédée d’une visite d’embauche au moment de l’entrée dans l’entreprise. Ce contexte particulier m’incite à demander à chacun comment s’est passée l’année qui vient de s’écouler depuis notre dernière rencontre. On ne peut pas tout me raconter en détail, alors on trie les événements qui paraissent les plus importants. J’ai eu un enfant, mon mari a perdu son travail, ma fille aînée a quitté la maison, ma mère est morte. Les naissances et les morts rythment les consultations de médecine du travail, là où personne ne les attendait. On parle de la longue maladie de son père, de ses derniers moments, de l’appartement qu’il faut vider, et des reproches que l’on se fait. On parle de ce qui s’est cassé depuis, de ce qui ne se remet pas en marche. On parle de ses frères et sœurs, quand on en a, ceux qui étaient là, et ceux qui ne sont jamais venus. On parle du parent qui reste, de l’inquiétude qu’il suscite, de la charge qu’il représente, du couple qui brinquebale parce que l’on n’est pas disponible. Retour arrière dans le rétroviseur. Madame Ledu, femme de ménage de 62 ans, qui a perdu son mari cette année me confie en riant sous cape qu’elle va tous les jours au cimetière pour lui parler, mais en cachette de ses enfants, qui trouvent que c’est mauvais pour elle. Elle est très satisfaite du tour qu’elle leur joue. Elle ne veut pas leur faire de peine en évoquant leur père, alors elle ne leur parle pas de son mari. C’est à vous que je parle me dit- elle. Nous déambulons tranquillement sous le cerisier de la maison où elle voulait vieillir avec son mari, dont elle fait une donation à ses enfants, puis nous quittons la maison pour rejoindre l’école, où elle fait le ménage depuis 40 ans, où elle se réjouit déjà de retrouver « les copines », quelques mois avant sa retraite. Madame Ledu a été opérée du poumon il y a plus de 18 mois, et rien ne l’oblige vraiment à reprendre le travail, mais elle en a envie, elle ne veut pas partir « comme ça ».
Cette envie-là vaut de l’or, je le sais, alors je l’écoute me dire qu’elle a déjà tout organisé, ses copines vont l’aider, elle n’aura pas de choses lourdes à porter docteur je vous assure j’ai tout prévu, son visage s’anime de la vie qui revient, à l’idée d’entendre à nouveau le bruit des enfants et de reprendre ses balais. La dernière fois que je l’ai vue elle avait au moins cent ans, elle vient de retrouver son âge, et là, j’en suis certaine, nous prenons ensemble soin de sa vie.
Peu à peu j’ai acquis un sentiment plus précis de cet espace du soin, la preuve de son existence physique, et comme le dessin de son emplacement. Je ne sais pas encore si c’est juste une tente que l’on installe avec des piquets là ou on trouve une place libre, un espace facultatif en quelque sorte, un espace que l’on trimballe avec soi. Ou bien un espace que nous sécrétons ensemble, moi et le patient. Ce patient qui s’assoit et me dit en souriant : « Je sais que vous n’allez pas être contente » ou « Je crois que je vais me faire engueuler » reconstruit, en quelques mots, l’espace dont nous avons besoin pour qu’il y ait désir et pour qu’il y ait soin.
Ces mots m’indiquent que nous pouvons reprendre notre conversation là où nous l’avions laissée. Entre-temps il y a eu des hospitalisations, de nouvelles opérations, des professeurs éminents ont donné leur avis, des spécialistes sont intervenus qui ont changé le cours des choses plus que je ne le ferai jamais. Et pourtant, en me disant « je sais que vous n’allez pas être contente », le patient plante sa tente : il me rappelle que nous avons passé un accord, qui, globalement, lui permet de rester du côté de la vie, malgré les difficultés qu’il rencontre. Il me dit qu’il sait que nous avons passé cet accord, que cet accord propose une perspective, qu’il y a une perspective. Qu’il veut, et qu’il ne veut pas. Il me dit qu’il connaît ma position, qu’il s’en rappelle, et que la sienne connaît des fluctuations. Il me dit qu’il conserve la liberté de faire d’autres choix. Dans cette phrase il y a tous les savoirs réunis : le savoir de notre relation, le savoir du savoir – on sait qu’on sait ce qu’il faut faire pour aller mieux – le savoir et le plaisir de la transgression, le savoir de la volonté claire du médecin à votre encontre. Si je suis supposée me mettre en colère, c’est que ma position est très clairement identifiée.
De quoi s’agit-il ? S’agit de ce qu’on appelle communément la santé ? Oui, si l’on admet, contrairement au postulat dans lequel j’ai été formée, que la santé n’est pas une valeur en or. Et qu’il s’agit, jus- tement, de ré-étalonner les valeurs. Est-il si urgent de retourner travailler un mois après un infarctus grave ? Est-il indispensable de continuer à faire de la manutention lourde, simplement parce que l’on craint le regard de ses collègues ? Mais si l’on a 57 ans et que l’on n’a jamais fait d’études, que l’on est manutentionnaire depuis 30 ans, n’est ce pas une vision réaliste de ce qui vous attend ? Est-il inévitable de ne bientôt plus pouvoir se servir de sa main droite parce que l’on refuse une opération qui vous immobiliserait ? Mais si l’on est en contrat à durée déterminée et que l’on espère une embauche, n’est ce pas en effet raisonnable ? Est-ce acceptable de laisser son bébé à quatre heures du matin chez sa sœur qui elle, l’emmènera à la crèche à six heures trente, et de recommencer le soir, pour gagner 150 euros de plus par mois ? Doit-on se rendre malade parce que sa hiérarchie ne considère jamais l’effort accompli et ne reconnaît pas votre travail ? Est-il légitime d’en souffrir à ce point ? Faut-il venir travailler dépouillé de ses émotions et de sa dignité pour supporter ce que l’on vous impose ? Faut-il accepter jusqu’à plus soif les ateliers de coaching et les séances d’entraînement managérial qui vous permettront de faire, dans les règles et plus longtemps, ce que vous ne supportez plus de faire ?
Voilà de quelles vraies contradictions il s’agit. La santé n’est pas une momification du vivant, un modèle abstrait dont seraient absentes les contradictions fondamentales des humains et les transactions infinies auxquelles donnent lieu ces contradictions. Je suis le spectateur, et quelquefois coacteur, de ces transactions. J’essaie de maintenir, de donner une forme, de dessiner une direction, de délimiter, de circonscrire et de protéger une marge où chacun pourrait se reconnaître et rester vivant. À chaque transaction visible ou délibérée, dès lors qu’il s’agit du travail, je signe une garantie.
Mes chemins pour réparer les blessures sont certes différents de ceux que j’ai pris lorsque j’étais médecin généraliste. Quelque fois il s’agit juste de RALENTIR quelque chose, de restaurer un temps : un temps pour la douleur, un temps pour le deuil, un temps de convalescence, un temps pour la fatigue, un repli stratégique. Quelquefois il s’agit de combattre : monter à l’assaut, réclamer ses droits, exiger d’être entendu et pris en compte. Le plus souvent, dans le monde du travail, soigner consiste à permettre à chacun de refaire des choix là où il ne semble plus y en avoir aucun.
Réparer ne veut pas dire clore. Réparer ne veut pas dire faire la chasse au moindre symptôme, réparer ne veut pas dire colmater toutes les brèches pour restaurer l’ordre de la santé, mais peut être, au contraire, laisser vivre les effractions. C’est là que se trouve l’espace de prescription secrète d’un médecin du travail : qu’est ce qui reste possible dans la multitude des obligations ? Qu’est ce qu’il reste de liberté dans l’ordre des contraintes ? Soigner serait juste désigner une direction, privilégier une perspective, éclaircir les enjeux. Faire un projet, même modeste, aller vers un horizon, même si c’est celui d’une retraite en invalidité, poursuivre à nouveau un objectif qui vous soit propre dans l’inexorable enchaînement des journées et des jours.
Noelle Lasne
le Contrat / 2013
Extrait du texte publié dans Chimères n°78 / Soigne qui peut (la vie)
Sur le Silence qui parle : Soigne qui peut / Valérie Marange
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Le contrat / Noelle Lasne / Chimères n°78 / Soigne qui peut (la vie) dans Chimères fendue




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