Archive mensuelle de juin 2012

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Les Fils de la vierge / Julio Cortázar / Blow Up / Michelangelo Antonioni

Personne ne saura jamais comment il faudrait raconter ça, à la première ou à la deuxième personne du singulier, ou à la troisième du pluriel, ou en inventant au fur et à mesure des formes nouvelles, mais cela ne servirait à rien. Si l’on pouvait dire : je vîmes monter la lune ; ou : j’ai mal au fond de nos yeux, ou, en particulier : toi, la femme blonde, étaient les nuages qui passent si vite devant mes tes ses notre votre leurs visages. Seulement voilà… Puisqu’il faut raconter, l’idéal serait que la machine à écrire (j’écris à la machine) puisse continuer à taper toute seule et moi, pendant ce temps, j’irais vider un bock au bistro d’à côté. Et ce n’est pas simple façon de dire. L’idéal en effet, car le trou qu’il nous faut raconter est celui d’une autre machine, un Contax 1,2 et il se pourrait bien qu’une machine en sache plus long sur une autre machine que moi, que toi, qu’elle (la femme blonde) et que les nuages. Mais si je n’ai même pas la chance qui sourit aux innocents et je sais bien que si je m’en vais, cette Remington restera pétrifiée sur la table avec cet air doublement immobile qu’ont les choses mobiles quand elles ne bougent pas. Donc, je suis bien obligé d’écrire. Si l’on veut que ce soit raconté, il faut bien que l’un de nous l’écrive. Autant que ce soit moi, qui suis mort, qui suis moins compromis que le reste ; moi qui ne vois que les nuages et qui ne peux penser sans être dérangé, écrire sans être dérangé (en voilà un autre qui passe avec un bord gris), moi qui peux me souvenir sans être dérangé, moi qui suis mort (et vivant aussi, je ne prétends tromper personne, on s’en apercevra bien à la fin), j’ai commencé, puisqu’il fallait bien que je démarre d’une façon ou d’une autre, par le bout qui se trouve le plus loin, celui du début ; tout compte fait, c’est encore le meilleur moyen quand on veut raconter quelque chose. Je me demande soudain quel besoin j’ai de raconter tout ça, mais si l’on commence à se demander pourquoi l’on fait ce que l’on fait, pourquoi, par exemple, on accepte une invitation à dîner (un pigeon vient de passer, et un moineau aussi, je crois) ou pourquoi, quand on vous a raconté une bonne histoire, on ressent comme un chatouillement à l’estomac qui vous pousse dans le bureau d’à côté pour raconter l’histoire du voisin ; ça soulage aussitôt, on est satisfait et on peut retourner à son travail. Personne, que je sache, n’a encore jamais expliqué ce phénomène ; de sorte qu’il vaut mieux passer outre ces sortes de pudeurs et raconter, car après tout, personne n’a honte de respirer ou de mettre des chaussures ; ce sont des choses qui se font et quand il arrive quelque chose d’anormal, lorsque, par exemple, on trouve une araignée dans sa chaussure, ou que l’on fait un bruit de verre brisé en respirant, alors il nous faut raconter ce qui arrive, le raconter aux copains du bureau ou au médecin : “Ah ! mon Dieu, docteur, chaque fois que je respire…” Toujours raconter, toujours se délivrer de ce chatouillement désagréable au creux de l’estomac. Donc, puisque nous allons recentrer cette histoire, mettons-y un peu d’ordre, descendons l’escalier de cette maison et débouchons dans ce dimanche 7 novembre, il y a de cela juste un mois. On descend cinq étages et l’on se trouve dans la matinée du dimanche avec un soleil étonnant pour le mois de novembre à Paris, avec une belle envie d’aller de droite et de gauche, de voir des choses, de prendre des photos (parce que nous étions photographes, je suis photographe). Je sais que le plus difficile va être de trouver la bonne manière de raconter tout ça, mais je n’ai pas peur de me répéter. Cela va être difficile parce qu’on ne sait pas au juste qui raconte, si c’est moi ou bien ce qui est arrivé ou encore ce que je vois (des nuages et de temps en temps un pigeon) ou bien si, tout simplement, je raconte une vérité qui n’est que ma vérité, mais alors ce ne sera la vérité que pour mon estomac, que pour cette envie de m’enfuir et d’en finir au plus vite avec ça, quoi que ce puisse être. Nous allons la raconter lentement, on verra bien ce qui arrivera à mesure que j’écrirai. Si je suis remplacé dans ma tâche d’écrire ou si je suis pris de court, si les nuages s’arrêtent, s’il se passe autre chose (car ce n’est pas possible que cela consiste à voir passer sans cesse des nuages et, de temps en temps, un pigeon) si… Et après le si, qu’est-ce que je vais mettre, comment vais-je boucler correctement ma phrase ? Mais si je commence à poser des questions je ne raconterai jamais rien. Il vaut mieux que je raconte, raconter est peut-être bien une réponse, au moins pour un de ceux qui lisent. Roberto Michel, Français-Chilien, traducteur, et photographe amateur à ses moments perdus, sortit du n°11 de la rue Monsieur-le-Prince le dimanche 7 novembre de cette année-ci. (Tiens, il en passe deux autres, plus petits, à bords argentés.) Depuis trois semaines il peinait sur la traduction du Traité des pouvoirs et recours de José Norberto Allende, professeur de l’université de Santiago. Il est rare qu’il fasse du vent à Paris et plus rare encore que ce soit un vent qui tourbillonne au coin des rues et monte fouetter les vieilles persiennes de bois derrière lesquelles des dames étonnées commentent de diverses façons l’instabilité du temps ces dernières années. Mais le soleil, ami des chats, était là, lui aussi, à cheval sur le vent, donc rien ne m’empêchait de faire un tour sur les quais et de prendre quelques photos de la Conciergerie et de la Sainte-Chapelle. Il était à peine 10 heures, et je me dis que vers 11 heures j’aurais une bonne lumière, la meilleure qui soit en automne. Pour perdre du temps je dérivai jusqu’à l’île Saint-Louis et me mis à marcher le long du quai d’Anjou, je m’arrêtai un instant devant l’hôtel de Lauzun et je me récitai quelques vers d’Apollinaire qui me viennent toujours à l’esprit quand je passe devant l’hôtel de Lauzun (il devrait plutôt me rappeler un autre poète, mais Michel est un entêté) et quand le vent tomba d’un coup et que le soleil devint au moins deux fois plus grand (plus tiède, veux-je dire, mais en fait, cela revient au même), je m’assis sur le parapet et me sentis terriblement heureux dans cette matinée de dimanche. Des mille façons de combattre le néant, une des meilleures est de prendre des photos, activité à laquelle on devrait habituer les enfants de bonne heure, car elle exige de la discipline, une éducation esthétique, la main ferme, le coup d’oeil rapide. Non pour être à l’affut du leurre comme le premier reporter venu et attraper la stupide silhouette du personnage important qui sort du n°10 Downing Street mais lorsqu’on se promène avec un appareil photo, on a comme le devoir d’être attentif et de ne pas perdre ce brusque et délicieux ricochet de soleil sur une vieille pierre, ou cette petite fille qui court, tresses au vent, avec une bouteille de lait ou un pain dans les bras. Michel savait que le photographe échange toujours sa manière personnelle de voir le monde contre celle que lui impose insidieusement l’appareil (il passe à présent un grand nuage presque noir) mais cela ne l’inquiétait pas outre mesure, sachant qu’il lui suffisait de sortir son Contax pour retrouver ce ton distrait, la vision sans cadrages, la lumière sans diaphragme. En ce moment même (quel mot : en ce moment, quel stupide mensonge) par exemple, je pouvais rester assis sur le parapet, au-dessus du fleuve, à regarder passer les péniches noires et rouges sans avoir envie de les penser photographiquement, me laissant simplement aller dans le laisser-aller des choses, courant immobile avec le temps. Le vent était tombé. Puis je suivis le quai Bourbon jusqu’à la pointe de l’île où il y a une petite place intime (intime parce que petite et non parce que secrète, elle est grande ouverte sur le fleuve et sur le ciel) qui me plaît sacrément. Il n’y avait qu’un couple et, bien sûr, des pigeons ; peut-être ceux qui passent maintenant dans ce que je regarde. D’un saut, je m’installai sur le parapet et je laissai le soleil m’envelopper, me ligoter, je lui tendis mon visage, mes oreilles, mes deux mains (j’avais mis mes gants dans ma poche). Je n’avais pas envie de prendre des photos et j’allumai une cigarette pour faire quelque chose. C’est, je crois, au moment où j’approchais l’allumette de la cigarette que je vis le garçon pour la première fois. Ce que j’avais pris pour un couple ressemblait davantage à une mère et son fils mais je sentais pourtant que ce n’était pas un garçon avec sa mère, c’était bien un couple dans le sens que nous donnons toujours aux couples quand nous les voyons accoudés aux parapets ou enlacés sur les bancs des places. Comme je n’avais rien de spécial à faire, je pris le temps de me demander pourquoi le jeune garçon avait l’air si nerveux, comme un lièvre ou un poulain ; il enfonçait ses mains dans ses poches, en retirait une aussitôt, puis l’autre, il se passait les doigts dans les cheveux, il changeait de position, mais surtout, pourquoi avait-il peur car cela se devinait en chacun de ses gestes, une peur étouffée par la honte, une envie de se rejeter en arrière comme si son corps était au bord de la fuite, et que seul un ultime et pitoyable sens des convenances le retenait. Tout cela était si clair, là, à cinq mètres de moi – et nous étions seuls contre le parapet, à la pointe de l’île -, qu’au début la peur du garçon ne me permit pas de bien voir la femme blonde. Mais maintenant, quand j’y pense, je la revois mieux au moment où je compris indistinctement ce qui était peut-être en train d’arriver au garçon et où je me dis que cela valait la peine de rester et de regarder (le vent emportait les paroles, les à peine murmures). Si tant est que je sache faire quelque chose, je crois que je sais regarder et je sais aussi que tout regard est entaché d’erreur, car c’est la démarche qui nous projette le plus hors de nous-mêmes, et sans la moindre garantie, tandis que l’odorat… (mais Michel s’éloigne facilement de son sujet, il ne faut pas le laisser déclamer à tort et à travers). De toute façon, si l’on sait se méfier des erreurs du regard, regarder devient chose possible ; suffit-il peut-être de bien choisir entre regarder et ce qui est regardé, savoir dépouiller les choses de tous ces vêtements étrangers. Et bien sûr, tout cela est assez difficile. C’est plutôt l’image du gosse que je revois d’abord avant son corps véritable (on comprendra par la suite ce que cela veut dire) ; par contre, je suis sûr, à présent, que je revois beaucoup mieux le corps de la femme que son image. Elle était mince et svelte, deux mots injustes pour dire ce qu’elle était, et elle portait un manteau de fourrure presque noir, presque long, presque beau. Tout le vent de la matinée (il ne soufflait presque plus à présent, il ne faisait pas froid) était passé dans ses cheveux blonds qui encadraient un visage pâle et sombre – deux mots injustes – et l’on se sentait terriblement seul et démuni quand elle vous regardait de ses yeux noirs, ses yeux qui fondaient sur les choses comme deux aigles, deux sauts dans le vide, deux giclées de fange verte. Je ne décris rien, j’essaie plutôt de comprendre. Et j’ai dit deux giclées de fange verte. Soyons justes, le garçon était assez bien habillé, il avait même des gants jaunes qui devaient appartenir, je l’aurais juré, à son frère aîné, étudiant en droit ou en Sciences sociales, et c’était un peu comique de voir les doigts des gants sortir de la poche de sa veste. Pendant un long moment, je ne vis de son visage qu’un profil assez sensible, oiseau effrayé, ange de Fra Filippo, riz au lait, et un dos d’adolescent qui veut jouer les costauds et s’est battu deux ou trois fois pour une idée ou une sœur. Dans ses quatorze ans, peut-être quinze, on le devinait nourri et habillé par ses parents mais sans un sou en poche et obligé de tenir conseil avec les copains avant de pouvoir se décider pour un café, un cognac ou un paquet de cigarettes. Il devait déambuler dans les rues en pensant aux copines de classe, ou que ce serait chouette de pouvoir aller au cinéma ou alors de s’acheter des romans ou des cravates ou des bouteilles de liqueur à étiquette verte et blanche. Chez lui (une maison respectable, déjeuner servi à midi, paysages romantiques aux murs, vestibules sombre avec porte-parapluies d’acajou près de la porte) le temps de l’étude, d’être l’espoir de maman, de ressembler à papa, d’écrire à la tante d’Avignon, devait tomber en pluie fine. C’est pour cela que tant de rues, tout le fleuve pour lui seul (mais sans le sou) et la ville mystérieuse des quinze ans avec ses signes sur les portes, ses chats inquiétants, le cornet de frites, la revue pornographique pliée en quatre, la solitude comme un vide dans les poches, les rencontres heureuses, la ferveur pour tant de choses incomprises mais illuminées d’un amour total, d’une disponibilité pareille au vent et aux rues. C’était la biographie de ce garçon, ou celle de n’importe quel autre, mais ce qui distinguait celui-là, à présent, ce qui le rendait unique à mes yeux, c’était la présence de la femme blonde qui continuait à lui parler. (Cela m’ennuie d’y revenir sans cesse, mais il vient encore de passer deux longs nuages effilochés, et dire que ce matin-là je n’ai pas regardé le ciel une seule fois car dès l’instant où je pressentis ce qui arrivait au garçon avec cette femme je ne pus en détacher mes yeux, les regarder et attendre, les regarder et…) Pour résumer, le garçon était nerveux, et l’on pouvait deviner sans trop de peine ce qui était arrivé quelques minutes plus tôt, tout au plus une demi-heure. Le gosse était parvenu à la pointe de l’île, il avait vu la femme et l’avait trouvée sensationnelle. C’est ce que la femme attendait car elle était là pour attendre ce genre de choses, mais peut-être le garçon était-il arrivé le premier et la femme l’avait-elle vu d’un balcon ou d’une voiture et elle était venue à sa rencontre, elle avait engagé la conversation sous le premier prétexte venu, sûre depuis le début qu’il aurait peur d’elle et qu’il voudrait s’échapper, mais qu’il resterait quand même, timide et fanfaron, feignant l’expérience et le plaisir de l’aventure. La suite était facile à prévoir, cela se passait à cinq mètres de moi et n’importe qui aurait pu marquer les étapes du jeu, les passes dérisoires ; le charme de la scène résidait non pas en ce qui se passait, mais en la prévision du dénouement. Le garçon finirait par prétexter un rendez-vous, une obligation quelconque et il s’éloignerait, butant maladroitement contre les pavés, se voulant une démarche désinvolte mais se sentant nu sous le regard moqueur qui le suivrait jusqu’au bout. Ou bien alors il resterait, fasciné ou simplement incapable de prendre une initiative et la femme commencerait à lui caresser le visage, à le dépeigner, elle lui parlerait sans voix et le prendrait soudain par le bras pour l’emmener, à moins que lui, avec une audace déjà colorée de désir, de goût de l’aventure, ne se risquât à la prendre par la taille et à l’embrasser. Toutes ces choses étaient possibles, mais rien ne se passait encore, et Michel, perversement attendait, assis sur le parapet, préparant presque machinalement son appareil pour prendre une photo pittoresque, à la pointe de l’île, de ce couple peu banal qui se parlait et se regardait. Etrange que cette scène (presque rien en fait : un homme et une femme qui ne sont pas du même âge) ait eu comme une aura inquiétante. Je pensai que c’était moi qui y ajoutais cette tonalité et que ma photo, si je la prenais, replacerait les choses dans leur sotte vérité. J’aurais aimé savoir ce qu’en pensait l’homme au chapeau gris, assis au volant de la voiture arrêtée sur le quai près de la passerelle et qui lisait un journal ou dormait. Je venais seulement de le découvrir, car les gens qui sont dans une voiture arrêtée disparaissent presque, ils se perdent dans cette cage misérable privée de la beauté que lui confèrent le mouvement et le danger. Et cependant la voiture était là depuis le début, faisant partie (ou défaisant cette partie) de l’île. Une voiture, autant dire un réverbère, un banc. Mais pas le vent ni le soleil, éléments toujours neufs pour la peau et les yeux, ni non plus le garçon et la femme, uniques, placés là pour changer l’île, pour me la montrer sous un jour différent. Il était d’ailleurs fort possible que l’homme au journal fût attentif, lui aussi, à ce qui se passait et ressentît comme moi cet arrière-goût pervers de l’attente. A présent, la femme avait doucement pivoté sur ses talons de façon que le gosse se trouvât entre elle et le parapet. Je les voyais presque de profil, lui était plus grand qu’elle mais pas beaucoup plus, et de toute façon c’était elle qui le dominait, qui planait au-dessus de lui (son rire soudain comme un fouet de plumes) ; elle l’écrasait par le seul fait d’être là, de sourire, de promener une main en l’air. Pourquoi attendre davantage ? A 16 d’ouverture, avec un cadrage où n’entrera pas cette horrible auto noire, mais oui cet arbre qui rompra cet espace trop gris… J’élevai mon appareil à hauteur des yeux, feignant d’étudier un cadrage qui ne les incluait pas et je restai à l’affût, sûr de pouvoir saisir le geste révélateur, l’expression qui résume la manœuvre, la vie que le mouvement rythme mais qu’une image rigide détruit en sectionnant le temps, si nous choisissons par l’imperceptible fraction essentielle. Je n’eus pas à attendre longtemps. La femme achevait de ligoter doucement le garçon, de lui enlever fibre à fibre ses derniers restes de liberté, en une très lente et délicieuse torture. J’imaginai les dénouements possibles (cette fois, c’est un petit nuage écumeux en pointe, seul dans le ciel), je prévoyais l’arrivée chez elle (un rez-de-chaussée probablement, encombré de coussins et de chats) et je pressentais l’effroi du gosse et ses efforts désespérés pour n’en rien laisser paraître, pour faire comme s’il avait l’habitude. Fermant les yeux, si tant est que je les aie fermés, j’ordonnais la scène, les baisers moqueurs, la femme repoussant avec douceur les mains qui prétendaient la déshabiller comme dans les romans, sur un lit à édredon mauve, mais l’obligeant par contre, lui, à se laisser déshabiller, comme mère et fils, sous une lumière jaune d’opaline, et pour finir le dénouement habituel, peut-être, à moins que tout ne se passât différemment, l’initiation de l’adolescent ne dépasserait peut-être pas, on ne la laisserait pas dépasser, un long prologue où les maladresses, les caresses exaspérantes, la course des mains se résoudraient en Dieu sait quoi, en un plaisir solitaire, en un refus désinvolte mêlé à l’art de fatiguer et de déconcerter tant d’innocence blessé. Cela pouvait se terminer ainsi, cela pouvait fort bien se terminer ainsi ; cette femme ne cherchait pas un amant dans ce garçon et pourtant elle s’emparait de lui pour des fins impossibles à comprendre, à moins d’imaginer un jeu cruel, le goût du désir non satisfait, le besoin de s’exciter avant de revenir à un autre, quelqu’un qui ne pouvait en aucune façon être ce garçon. Michel est coupable de littérature, d’échafaudages invraisemblables. Rien ne lui plaît tant qu’imaginer des exceptions, des individus hors de l’espèce commune, des monstres qui n’ont pas forcément un aspect répugnant. Et cette femme invitait à mille suppositions, elle donnait même peut-être les clefs nécessaires pour deviner la vérité. Avant qu’elle ne s’en allât, et puisqu’elle allait occuper mon esprit pendant plusieurs jours car j’ai tendance à ruminer, je décidai de ne plus attendre : je mis tout dans le viseur (l’arbre, le parapet, le soleil de onze heures) et j’ai pris la photo… en m’apercevant qu’ils venaient de se rendre compte de mon manège et qu’ils me regardaient, le garçon d’un air surpris et interrogateur, mais elle, irritée, résolument hostile de corps et de visage qui se savaient volés, ignominieusement pris dans cette petite image chimique. Je pourrais vous raconter la suite en détail, mais cela n’en vaut pas la peine. La femme prétendit que personne n’avait le droit de prendre une photo sans permission et elle exigea qu’on lui remît la pellicule. Tout cela d’une voix sèche et claire, à l’accent bien parisien, qui montait de couleur et de ton à chaque phrase. Personnellement, cela m’était bien égal de lui donner la pellicule, mais ceux qui me connaissent savent qu’il faut me demander les choses gentiment. Je me limitai donc à répondre que non seulement il n’est pas défendu de prendre des photos dans des lieux publics, mais que cet art jouit de la plus grande estime officielle et privée. Ce disant, je savourai malicieusement le plaisir de voir le jeune garçon se replier, rester en retrait – simplement en ne bougeant pas – et soudain (cela semble presque incroyable) il fit demi-tour et se mit à courir, croyant sans doute, le pauvre, qu’il marchait, mais en réalité il prit ses jambes à son cou, passa à côté de la voiture et se perdit comme un fils de la vierge dans l’air du matin. Mais les fils de la vierge s’appellent aussi dans mon pays la bave du diable et Michel dut supporter de minutieuses invectives, s’entendre appeler sans-gêne et imbécile, à quoi il se contentait de sourire et de décliner par de simples mouvements de tête des envois si bon marché. Je commençais à me lasser quand j’entendis claquer la portière d’une voiture. L’homme au chapeau gris était devant nous et nous regardait. C’est alors seulement que je compris qu’il jouait un rôle dans cette comédie. Il s’avança vers nous, tenant à la main le journal qu’il prétendait lire. Ce dont je me souviens le mieux, c’est de la moue qui tordait sa bouche et couvrait son visage de rides car sa bouche tremblait et la grimace glissait d’un côté à l’autre des lèvres comme une chose indépendante et vivante, étrangère à la volonté. Mais tout le reste du visage était immobile, clown enfariné ou homme exsangue, à la peau sèche et éteinte, aux yeux profondément enfoncés ; et les trous de son nez étaient noirs et visibles, plus noirs que les sourcils, que les cheveux, que la cravate noire. Il marchait avec précaution comme si les pavés lui faisaient mal aux pieds ; il portait des souliers vernis à semelle si fine qu’il devait sentir toutes les aspérités de la chaussée. Je ne sais pas pourquoi je descendis du parapet ni pourquoi je décidai de ne pas leur donner la photo, d’opposer un refus à leur prétention où je devinais de la peur et de la lâcheté. Le clown et la femme se consultaient du regard, nous formions un triangle parfait, insoutenable, une figure qui allait se rompre en un éclatement. Je leur ris au nez et je m’en allai, un peu plus lentement que le garçon, j’espère. A la hauteur des dernières maisons, du côté de la passerelle en fer, je me retournai pour les regarder. Ils ne bougeaient pas, mais l’homme avait laissé tomber son journal ; il me sembla que la femme, adossée au parapet, passait sa main sur la pierre avec ce geste classique et absurde de la personne traquée qui cherche à s’échapper.

Julio Cortazar
les Fils de la vierge / 1959 / 
in les Armes secrètes
A lire également : un extrait de Marelle
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Michelangelo Antonioni
Blow Up / 1966
Autre scène sur le Silence qui parle : cliquer ICI

Québec / Les médias au service de l’ordre dominant : cinq choses que nous avons à leur dire / Thomas Dussert, Martin Jalbert, Joan Sénéchal

(transmis par Anarchopanda)

Ce texte, nous en sommes conscients, est incompatible avec le format et les conditions qu’impose l’espace médiatique pour accueillir une parole comme la nôtre — en l’occurrence trop longue, peut-être trop alambiquée, trop virulente à leur endroit. Nous n’avons pas cherché à le formater de manière à ce qu’un de nos quotidiens lui fasse peut-être la grâce de le publier. Nous voulons pourtant que ce texte soit lu. S’il vous semble en valoir la peine, faites-le connaître autour de vous.
La présente lutte pour une accessibilité égalitaire à l’éducation met au grand jour les moyens, les forces et les alliés dont dispose l’élite socio-économique qui tire profit de toutes les inégalités. Ce sont certes les éluEs inflexibles et retors qui cherchent à nous faire prendre les vessies de leurs décisions anti-sociales pour les lanternes de la nécessité économique. Ce sont aussi les agents de la répression et de l’intimidation, police et anti-émeute, qui défendraient volontiers un système autoritariste fondé sur le principe de l’ordre pour l’ordre plutôt que sur un principe de justice sociale. À ces deux protagonistes, toujours visibles et sous les feux de la rampe, il faut ajouter ces autres, plus discrets mais tout aussi influents : 1. les recteurs, principaux et autres dirigeants des établissements scolaires qui ont exigé la hausse des frais de scolarité ; 2. les juges qui ont ordonné des injonctions ; 3. enfin, les prétendus experts concentrés dans les think tanks néolibéraux, comme l’Institut économique de Montréal pour qui la hausse prévue est encore trop modeste. Ces trois protagonistes apparaissent clairement pour ce qu’ils sont : de véritables tiers inclus engagés aux côtés des élites dirigeantes dans les décisions portant sur le monde commun et prêts à défendre celles-ci publiquement depuis les fonctions et les pouvoirs dont ils disposent. Le conflit actuel rend plus explicite encore le fait que leur inclusion est proportionnelle à l’exclusion de la société civile dont font partie les étudiantEs et leurs alliéEs, qui ne demandent pourtant pas grand-chose.
Mais tous ces puissants commis de l’ordre établi et de la richesse ne seraient rien sans un autre allié de taille : les grands médias, ces véritables machines interprétatives capables d’orienter et de façonner une « opinion publique » (car on postule toujours qu’il n’en existe qu’une…) dont ils alimentent et réconfortent les pulsions conservatrices ordinaires. Si les médias mainstream usent de la puissance dont ils sont dotés — la puissance de commander et faire advenir les manières de penser, de sentir et de percevoir les réalités —, ils le font, pour le cas précis de la lutte étudiante, dans une direction très précise : en cherchant à dissiper et à décourager les efforts visant à construire un monde meilleur, en tentant d’anéantir le désir et l’espérance de maîtriser son destin, en s’efforçant de refermer le champ des possibles ouvert par les étudiantEs, en faisant tout pour conjurer le spectre de l’émancipation et de la révolte au nom de l’égalité et de la justice. C’est bien en quoi ils sont de grands serviteurs de l’ordre dominant, passés maîtres dans l’art d’informer la docilité et l’assujettissement collectifs. Nous avons cinq choses à leur dire.

1 Comme les élites dirigeantes qui font diversion sur le fond du conflit en cherchant à diviser et à exclure une partie du mouvement, vous êtes de véritables agents de la division et de la diversion. Un facteur de réussite des luttes sociales et politiques réside dans la capacité à éviter les brèches susceptibles de faire éclater l’union des personnes et des groupes en lutte, ces brèches par lesquelles arrivent généralement, d’un côté, l’exclusion de la partie plus contestataire et, de l’autre, la bonne vieille traîtrise de l’ensemble du mouvement par sa partie plus modérée. La solidarité tenace entre les étudiantEs, la persistance de leur combativité et la reconnaissance d’un groupe contestataire comme interlocuteur valide et protagoniste légitime de la lutte actuelle sont, selon nous, les trois principaux éléments qui font l’événement de ce mouvement politique d’envergure qui a jusqu’ici réussi à contourner cet écueil. Vous n’êtes pas seulement en train de passer sous silence cette événementialité, mais vous agissez de façon à en amoindrir l’importance, et partant, à amoindrir le mouvement lui-même. Bien plus, vous excellez dans cette tâche qui consiste à débusquer, à creuser et à grossir les brèches dans la solidarité entre les acteurs en présence. Votre manière acharnée de stigmatiser tel type de perturbation, de marginaliser tels types de manifestants, de prioriser les confrontations avec les forces de l’ordre, enfin de rechercher les altercations entre « pacifistes » et « casseurs » plutôt que de faire valoir les discours, longuement argumentés ici, plus lapidaires là, dont ces nombreuses manifestations et actions sont le cadre n’est que la face visible de vos manœuvres de diversion et de division. Par ailleurs, comme les élites dirigeantes, vous faites tout pour faire l’impasse sur la rationalité dont procèdent la lutte contre la hausse et l’ensemble des mouvements sociaux. Peut-être est-ce parce que vous êtes incapables de vous hisser à la hauteur de l’analyse globale que formulent les étudiantEs mobiliséEs, trop occupés que vous êtes à couvrir les manifestations sous le seul angle de la « violence », terme que vous employez de façon floue, comme les dirigeants, en vous gardant de spécifier s’il désigne le vandalisme, les atteintes à l’intégrité physique ou la répression policière. Peut-être est-ce parce qu’il n’existe pas, à vos yeux, une telle chose qu’une rationalité collective, se solidifiant et s’approfondissant au sein d’une lutte.

2 Comme la police qui réprime, vous agissez comme gardiens de l’ordre. Votre proximité avec la police ne se laisse pas seulement lire dans le statut privilégié que vous accordez à son point de vue et dans le peu de distance critique envers sa parole. Elle se manifeste surtout dans tous ces procédés discursifs et médiatiques opérant une criminalisation de la contestation et des contestataires caractéristique du dispositif policier. Plus fondamentalement encore, le rôle des gardiens de l’ordre n’est pas d’abord et avant tout d’interpeller, de brutaliser ou d’arrêter arbitrairement les contestataires (ce qu’ils font allègrement par ailleurs), mais de disperser les manifestations de la contestation politique, quitte à recourir à la violence. Vous avez des moyens spécifiques tout aussi puissants afin de faire ce que la police cherche à faire en déclarant les attroupements illégaux, en invitant les manifestantEs à rentrer chez eux et en les intimidant psychologiquement et physiquement avec leur allure martiale, leurs boucliers et leurs matraques, leurs cagoules et leur poivre de Cayenne, leurs gaz et leurs bombes assourdissantes, leurs balles en caoutchouc et autres « armes de neutralisation momentanée à létalité réduite ». Vous avez vos énoncés-matraques, vos images de Cayenne, vos discours assourdissants et vos phrases lacrymogènes capables, en éclatant et en se répandant, de nuire à la lutte et à l’espoir de rendre le monde plus juste. Il vous faut ainsi parler du conflit en cours de façon à réaffirmer plus ou moins subtilement que les contestataires ont toujours déjà tort et qu’on aura toujours plus raison, plutôt que de combattre un système traversé par les inégalités et les injustices, d’accepter le monde tel qu’il va et de vaquer à ses petites occupations, d’aller travailler et de rentrer chez soi sans faire d’histoires, de se méfier de son prochain et de verrouiller ses portes, enfin de s’en remettre aux médias pour nous dire ce qui arrive et ce qui n’arrive pas. Ce que font les policiers dans la rue, vos chroniqueurs, vos chefs de pupitre, vos journalistes de terrain, vos commentateurs de nouvelles et de sondages le font, par leurs discours et leurs images, dans tous les espaces que vous avez le pouvoir de pénétrer, à commencer par l’espace domestique. Quel avis de dispersion vaut celui qui se permet de proclamer, à la une et en gros caractère, que « la population est favorable au gouvernement et à la ligne dure » à la condition de minimiser le fait que le sondage monté en épingle, non probabiliste et non représentatif, a été réalisé en ligne auprès de répondants autosélectionnés ? Quelle charge policière, quelle arrestation, quelle arme chimique valent les énoncés qui nous répètent comme un mantra auto-persuasif ces pseudo-évidences flattant le goût de l’ordre et attisant le ressentiment pour les grévistes, et suivant lesquelles « plus de 2/3 des étudiants ne sont pas en boycott », « les votes pris en assemblées sont chaotiques et non démocratiques », « le mouvement s’essouffle », « les étudiants perdent la bataille de l’opinion publique », « les leaders étudiants ne veulent pas entendre raison », « la récréation est terminée », « les casseurs discréditent le mouvement », « une certaine association étudiante, la CLASSE, cautionne la violence et le terrorisme », etc. ? Autant d’idées spécieuses, bancales ou erronées, formulées sur un ton paternaliste, autoritaire ou condescendant dont il est aisé de démontrer le caractère nul ou biaisé, mais dont il est difficile de se décrotter lorsqu’elles sont répétées à longueur d’ondes, de pixels et de pages.

3 Comme les recteurs, vous contribuez au projet néolibéral de marchandisation de la culture et de « managérisation » des institutions. Les recteurs, principaux et autres directeurs des établissements scolaires ont diffusé des courriels entretenant indûment la peur d’annulation de la session ; ailleurs, ils ont fait appel à des forces de sécurité pour museler les étudiantEs et le personnel de leur établissement, encourageant le recours à l’intimidation et à la violence physique dans ces lieux dédiés à la réflexion et à la rationalité ; ici, ils ont autoritairement décrété des retours forcés en classe allant à l’encontre des votes démocratiquement pris en assemblées ; là, ils ont soutenu les demandeurs d’injonction qui partagent, il est vrai, la même conception clientéliste de l’éducation et qui, tout comme eux, réduisent le partage des savoirs à un simple échange contractuel du type « argent contre connaissances » ou « dette bancaire contre crédits universitaires ». Mais plus encore, la Conférence des recteurs, en justifiant sa demande d’augmentation des frais de scolarité par une logique comptable et circulaire — frais de scolarité bas (par rapport à ceux pratiqués en Ontario et en Amérique du Nord) = sous-financement ; frais de scolarité plus élevés = meilleur financement) —, a révélé une vision purement marchande du savoir : les institutions d’enseignement supérieur sont des entreprises qui offrent un service à des clients. Elles permettent non seulement à des individus d’obtenir un diplôme monnayable sur le marché de l’emploi, mais aussi à des entreprises privées de bénéficier d’une main-d’œuvre qualifiée, en plus de leur fournir des laboratoires de recherche garnis d’universitaires payés par l’État et les étudiantEs. C’est bien pourquoi il importe à ces recteurs de rendre les universités plus compétitives, plus attrayantes pour les chercheurs, plus rentables pour les diplômés et mieux arrimées sur le marché de l’emploi. Cette vision de l’enseignement supérieur s’inscrit dans un mouvement plus large de transformation des institutions publiques et des entreprises privées sur un modèle managérial de gestion efficiente dont la fonction première est la rentabilisation et dont les moyens courants sont la rationalisation et la précarisation des emplois. Vous, les médias, publics ou privés, n’échappez pas à ce phénomène. Les petits éditeurs, journaux ou stations de radio indépendants se font absorber par des groupes de presse qui se font amalgamer à leur tour dans d’immenses conglomérats cotés en bourse et au portefeuille diversifié, Power Corporation et Quebecor au premier chef – liant ainsi leur sort et leurs intérêts à ceux de secteurs économiques qui n’ont rien à voir avec votre mission première. Vos journalistes, habituéEs à la pige, à la compétition et à la nécessité de constamment se réinventer, semblent parfois résolus à accepter cette logique de la précarité comme une nécessité inébranlable. On voit notamment à la manière dont ils couvrent l’économie et la finance qu’ils ne remettent pas plus en question le capitalisme financiarisé que son modèle de gestion, ce qui est d’autant plus surprenant qu’ils en subissent eux-mêmes les contrecoups. Enfin, votre soumission aux publicitaires et à l’impératif des cotes d’écoute élevées vous rend totalement dociles au pouvoir des élites économiques : tandis que les médias privés peinent à masquer le fait que leur contenu sert à préparer les cerveaux de l’auditoire à recevoir des messages publicitaires, les médias publiques s’abandonnent eux aussi à la nécessité de la « rentabilité ». La suppression de la chaîne culturelle, par exemple, trouve là sa raison principale. Mais la logique managériale ne fait pas que parasiter votre fonctionnement interne, elle se manifeste aussi par des effets discursifs dans l’espace public. Un exemple : votre couverture médiatique des crises financières des dernières années (celle des subprimes aux États-Unis ou celle de la dette souveraine des États européens) a presque systématiquement présenté la logique de marché, la déréglementation financière ou les politiques d’austérité comme des phénomènes naturels. Vos cahiers Économie et vos fins de nouvelles télévisées ont fait de la bourse un nouveau bulletin météorologique décrivant la réalité financière comme une climatologie que tous subissent mais que personne ne contrôlerait. Nous ne parlerons pas de la culture de la compétitivité et de l’individualisme qu’alimentent toutes vos émissions de téléréalité, vos académies de stars ou de cuisiniers, vos jurys d’investisseurs passant des projets d’affaire à la moulinette de leur jugement rentabiliste et vos incursions de coachs aux égos tyranniques dans une palette de plus en plus large d’univers professionnels dont il s’agit de remotiver les soldats et de les formater aux techniques de vente les plus agressives. De tous les points de vue, vous faites un travail idéologique de longue haleine sur nos consciences pour nous faire accepter le système qui nous détruit. On ne se surprendra pas en ce sens que vous traitiez avec autant de mépris un mouvement social pour le droit à l’éducation et que vous soyez disposés à rendre acceptables toutes les atteintes aux droits sociaux.

4 Comme les juges qui ont ordonné des injonctions, vous contribuez à un programme de destruction méthodique des collectifs et des fondements du politique. Ceux et celles qui n’étaient pas encore au courant peuvent se le tenir pour dit : le pouvoir d’État dispose de divers outils légaux et juridiques avec lesquels il peut amoindrir et délégitimer la force d’une grève et d’une lutte collective. Les employéEs du secteur public en savent quelque chose, eux qui ne peuvent faire grève en dehors de la période de négociation de conventions collectives sans s’exposer à des amendes sévères. De tels dispositifs, nimbés d’une réputation de complexités techniques impénétrables aux profanes, découragent à l’avance ceux et celles qui voudraient les contester et suffisent à faire planer le spectre d’une violence judiciaro-policière, dissuadant ainsi de possibles acteurs sociaux et politiques d’entrer en grève de solidarité afin d’accroître le rapport de force contre le gouvernement. Les injonctions qui se sont abattues sur les cégeps et les universités en grève participent ainsi d’une vaste entreprise de destruction des diverses formes de l’action collective que la loi 78 est par la suite venue consacrer. En se portant au secours du droit contractuel qui lie unE étudiantE à une institution d’enseignement au détriment du droit d’association et du droit corollaire de faire grève, les jugements ordonnant des injonctions explicitent la facilité avec laquelle les institutions judiciaires peuvent faire primer le droit individuel (ici égoïste) sur les décisions collectives et, plus largement, prioriser la recherche de l’intérêt égoïste et la passion individuelle du profit au détriment de ce que Pierre Bourdieu appelait jadis « la poursuite rationnelle de fins collectivement élaborées et approuvées ». Si ces jugements se sont presque toujours référés au sophisme consistant à substituer le terme « grève » par celui de « boycott », c’est bien parce qu’ils ont pu opérer, d’une manière combien plus concrète, le découpage dans la condition étudiante qui vient individualiser, en les polarisant, des catégories sociales spécifiques : l’« usager » (ou le « client ») s’oppose dès lors au « gréviste ». La loi 78 a prolongé la même logique qui porte atteinte au droit de faire grève, une composante essentielle du droit à la liberté d’association à la base de la démocratie sociale. Tous ces dispositifs réaffirment de manière peu subtile l’idée libérale bourgeoise suivant laquelle les individus, les familles et les intérêts privés sont les seules consistances sociales. En faisant l’impasse sur le fait que le lien qui unit l’étudiantE à l’établissement d’enseignement n’est pas strictement privé et individuel, tout comme les gains sociaux qui pourraient accompagner le mouvement pour l’accessibilité égalitaire à l’éducation, la caution judiciaire de ces pratiques de désolidarité instaure de force des relations sociales marquées par la lutte de tous contre tous et le chacun pour soi. Mais comparés à vous, les juges ne sont rien dans la guerre symbolique contre les droits collectifs. Comme eux, vous surjouez la carte de l’équilibre consistant à accorder une place équivalente aux intérêts des « carrés verts » et des « carrés rouges ». Alors même que dans les établissements en grève, les carrés verts sont par définition minoritaires — et que nombre d’entre eux défendent la légitimité des votes qu’ils ont pourtant perdus, certains étant allés jusqu’à piqueter pour bloquer les injoncteurs ou manifester contre les retours en classe forcés par les directions —, cela ne vous empêche pas d’envoyer vos journalistes porter la voix des leaders verts aigris, offrant une tribune en or à de mesquines conceptions de la société. Sans doute faut-il mettre sur le compte de cette dépolitisation des luttes et de cette décollectivisation des efforts de transformation sociale tous les procédés de personnalisation médiatique des défenseurs du principe d’un accès égalitaire à l’éducation. L’insistance que vous mettez à désigner les porte-parole au service des collectivités avec les termes « chefs » et « leaders » explicite bien le cadre de pensée avec lequel vous abordez les réalités collectives et selon lequel le corps passif de la collectivité n’est rien sans la tête qui lui commande d’agir. Le nombre de vos chroniqueurs, éditorialistes et animateurs passés maîtres dans l’art de déchirer leur chemise et de dire avec insistance comment ressentir les réalités témoignent de ce que cette manière de penser justifie que vous vous investissiez vous-mêmes d’une mission sociale de justiciers patentés prêts à voler au secours des individus victimes des décisions et des actions des étudiantEs en grève. À vos producteurs de prêts-à-penser que vous opposez aux quelques figures surmédiatisées d’un vaste mouvement collectif, vous préférez parfois plus subtilement d’autres « têtes », celles des « experts » que vous élevez au rang d’observateurs dotés d’une compétence exceptionnelle et privilégiée à parler des réalités collectives et des enjeux d’un conflit. Mais en réservant la faculté analytique à ces experts — économistes, ex-ministres, etc. — qui viennent faire briller devant nos yeux l’irréfragable diamant de la nécessité, vous ne dépossédez pas seulement les êtres et les groupes de la rationalité qu’ils ont déployée dans les assemblées générales, dans les rues et dans les diverses modalités de prise de parole qu’ils se sont données, mais vous détournez et accaparez la puissance politique et le pouvoir de décision collectif pour lequel seule est requise la faculté de penser, cette chose la mieux partagée du monde. Pire, la façon avec laquelle vous présentez les « conclusions » de ces experts, en vous dispensant d’objectiver les moyens par lesquels ils y parviennent, présupposant sans doute qu’ils impliquent des technicalités que l’auditoire ou le lectorat serait trop stupide pour comprendre, semble contribuer à une telle stupidification. Cet obscurantisme par quoi les mystères de l’économie et des mécanismes sociétaux sont parés d’imperméabilité et d’hermétisme a ainsi pour double effet de sacraliser ces exprêtres qui se chargent d’en porter la parole et de désengager les individus du processus critique dont ils sont pourtant capables. Tout comme la judiciarisation du conflit étudiant est une avancée de plus dans la captation du pouvoir par les experts et les administrateurs, vous participez du putsch consistant à désolidariser les individus de la fabrication du réel et de la maîtrise de leur destin collectif.

5 Comme les exprêtres du néolibéralisme, vous défendez un agenda de privatisations à tout crin et de mise à sac du bien public. Sans votre estimable concours et celui de vos équivalents à l’étranger, la contre-réforme néolibérale, inaugurée il y a plus de trente ans, n’aurait pu mener sa marche victorieuse et remporter autant de succès ici comme ailleurs. Cette restauration antipopulaire, dans laquelle l’État abandonne toute responsabilité économique et tolère un écart accru entre les riches et les pauvres, consiste en une offensive généralisée contre les salaires et les conditions de travail, puis contre l’ensemble des conditions de vie. À cette fin, elle a besoin de s’en prendre d’une façon systématique aux mécanismes de solidarité collective, à travers notamment des politiques de réduction des services publics et des politiques de tarification et d’augmentation des tarifs. La hausse des frais de scolarité n’est qu’un épisode parmi d’autres de ce vaste projet visant à soumettre l’ensemble des activités humaines à la tutelle du marché et à la logique de l’utilisateur-payeur. Mais pour fonctionner, cette politique doit se nier comme politique pour tenter d’apparaître comme une nécessité, une fatalité imposant des mécanismes auxquels nous n’aurions pas le choix de nous soumettre. C’est là que votre contribution s’avère précieuse afin de naturaliser les décisions qui profitent aux élites socio-économiques et de faire admettre l’inadmissible. Quelle salle de presse peut affirmer sérieusement avoir élaboré une véritable évaluation critique des « certitudes » selon lesquelles le Québec est pauvre, le système public inefficace, la fonction publique coûteuse, les syndicats trop puissants ? Quel média a opposé, de façon non exceptionnelle, des analyses portant sur le sabotage des services publics, sur la privatisation des profits et la socialisation des pertes, sur le courant d’anxiété généralisée que génère l’amputation du giron social de l’État, sur les sommes d’argent public données aux entreprises qui bénéficient des privatisations, sur la concentration accrue de la richesse entre les mains de la minorité possédante, sur la masse incalculable d’externalités négatives sociales ou environnementales que requiert la croissance des indices boursiers dont vous nous présentez quotidiennement et benoîtement les fluctuations comme s’il s’agissait de nous réjouir d’être pauvres dans un monde où tant d’argent circule, où tant de titres s’échangent ? On aurait tort de penser que vous avez fourni des discours élaborés à cette restauration antisociale qui n’en a guère besoin — c’est peut-être même ce qui fait son efficacité. 700 mots maximum, des phrases simples et faciles à comprendre, l’invocation de la « lucidité » et du « réalisme » sont autant de jalons qui bornent l’espace qu’il vous faut pour les raccourcis et les omissions, les insistances et les évidences qui tournent à vide, les dichotomies et les traitements différenciés des discours selon qu’ils émanent des dominants ou des dominés. L’espace qu’il vous faut aussi laisser aux annonceurs de la grande industrie privée qu’il serait bien mal poli d’attaquer par ailleurs. À la lumière de la véritable alternative qui s’offre aux populations entre l’acceptation ou le refus du capitalisme mondialisé, le camp dans lequel vous avez choisi de vous ranger massivement est on ne peut plus clair : le camp des défenseurs de l’ordre établi, lequel se maintient non seulement grâce aux injustices mais aussi grâce à leur dissimulation, grâce à l’imposture morale, au mensonge et à la désinformation. Il n’est donc pas étonnant que la misère sociale ou l’inaccessibilité des études supérieures auxquelles conduisent la hausse de frais de scolarité et l’endettement étudiant vous émeuvent si peu. Face à la bonne santé des banques qui en résulte, face aux horizons spéculateurs qui s’ouvrent, face à la virilité des flèches, des chiffres et des courbes qui montent, votre faculté d’éprouver quelque empathie pour les dépossédés de ce monde s’étiole. Vos valeurs, vouées à vénérer les taux de rendement, sont franchement anti-humaines.

Si vous jouez un rôle analogue à l’hydre à cinq têtes, au cerbère chien de garde des intérêts de l’élite socio-économique que forment les experts néolibéraux, les recteurs, les juges, les policiers et les gouvernants politiques, c’est parce que vous êtes vous-mêmes partie prenante de l’élite socio-économique. Et c’est là l’effet premier de l’absorption de vos différentes activités au sein d’empires économiques concentrant finance, industrie, maisons de presse et d’édition, services ou loisirs. Quoi de plus naturel, dès lors, que de porter la voix de vos larbins, que de tracer la route qu’ils paveront aux frais du contribuable pour votre seul profit ?
Cependant, on eut aimé, comme vos codes de déontologie se proposent de le faire, que vous observâtes ce « devoir de réserve » que vous insistez tant à imposer aux autres. Que vos chroniqueurs, présentateurs et journalistes fissent preuve d’un minimum objectivité et de professionnalisme, par quoi ils auraient adopté une position de recul à l’égard des discours et des communiqués « officiels » qu’ils ont eu tendance à répéter et amplifier sans l’ombre d’une enquête factuelle. Dévoyés, dévoyant, on vous a systématiquement vus partir du principe que le gouvernement, la police et les juges sont honnêtes dans leurs affirmations, et qu’ils ne cherchent pas à mentir, à manipuler les données et les faits en vue de mieux faire accepter leurs décrets, leurs actions, leurs projets ou leurs décisions. On aurait tort de croire que c’est par excès de confiance et de naïveté, ou par manque de temps : vous avez simplement abdiqué de votre devoir d’interposition et de vérification, de mise en perspective des différents discours sur la réalité. Vous avez choisi votre camp.
Toutefois, et c’est la bonne nouvelle, les armes de l’ordre établi ont une efficacité somme toute limitée sur le mouvement mené de manière admirable par les étudiantEs, un mouvement contre la hausse du néolibéralisme, contre la hausse du mépris institutionnel, contre la hausse de la violence physique et symbolique, contre la hausse de la peur. De toute évidence, ces armes n’ont pas suffi à arraisonner, faute de raisonner, la poursuite rationnelle de fins collectivement élaborées et approuvées. Il est réjouissant de voir que la fabrication de l’opinion publique, combinée aux divers outils de la répression et de l’intimidation, ne sont pas venus à bout de la détermination des gens et des collectifs en lutte, et de la générosité qui les portent. Réjouissant de voir que les tranchants du pouvoir, aussi lourds et affûtés fussent-ils, s’émoussent et se brisent lorsqu’ils frappent un peuple soudé qui les défie par ses éclats de rire, d’audace et de solidarité.
Thomas Dussert, professeur de philosophie, Collège Ahuntsic
Martin Jalbert, professeur de littérature, Cégep Marie-Victorin
Joan Sénéchal, professeur de philosophie, Collège Ahuntsic
les Médias au service de l’ordre dominant :
cinq choses que nous avons à leur dire
/ mai 2012
A voir également : http://www.arretezmoiquelquun.com/
http://cybersolidaires.typepad.com/ameriques/
Québec / Les médias au service de l’ordre dominant : cinq choses que nous avons à leur dire / Thomas Dussert, Martin Jalbert, Joan Sénéchal dans Action montrealcasseroles24mai2012

À cœurs vaillants (on dirait l’aurore) / une pièce sonore de Muriel Combes / la Vie manifeste

La présente pièce vocale a été écrite, de manière solitaire, pendant l’année 2005. À l’origine de ce texte, il y avait un désir de partager des questions et quelques débuts de réponses quant à ce qu’il pourrait en être de l’amour, et aussi du communisme. Il y avait aussi une fatigue d’un certain type d’écriture, que l’on pourrait dire universitaire, et un désir de donner à entendre certaines choses écrites, endormies dans des livres, comme si des amis nous parlaient au creux de l’oreille ou du cœur.
Son enregistrement s’est déroulé à la fin du mois d’avril 2006, à Rennes, dans la pièce commune d’une maison donnant sur un jardin, et devenue pendant deux semaines salon de lecture et studio radio.
La pièce, gravée sur deux CD audio, a circulé de manière confidentielle. Six ans après, la voici mise à disposition dans sa version initiale.
Il y a des choses dont on ne sait plus comment parler – dont on a trop parlé ? Peut-être, peu importe, on ne sait plus par où les attraper.
Par exemple, l’amour. Ça disparaît. Ça disparaît, et on ne sait plus ce que c’est. Alors, on se tait. On ne sait même pas si c’est une bonne ou une mauvaise nouvelle que ça disparaisse. Comment savoir. Il faudrait savoir. Savoir dans quoi ça disparaît.
On a pensé, au temps des utopies, que l’amour disparaissait dans le mariage, et qu’il fallait le libérer – en faisant la révolution sexuelle. Libérer l’amour institué dans le mariage, se libérer en même temps du mensonge bourgeois de l’adultère, et faire advenir à la place quelque chose comme une camaraderie érotique. Et puis, l’amour a continué de disparaître, dans le mariage, dans le couple, dans la liberté sexuelle.
Pour donner une idée de ce que c’était qu’être guéri, à l’usage des praticiens de cette thérapie des âmes dont il se voulait l’inventeur, Freud avait proposé : être capable de travailler et d’aimer.
Oui, oui, ça sonne comme un cantique de rééducation des masses – la grande aliénation laborieuse qui tient par le petit bonheur domestique ; la paix des ménages, la paix des cimetières.
La vraie vie fuit la peine salariée et le mirage du bonheur conjugal. D’accord.
D’accord ; et après ?
Muriel Combes
A écouter sur la Vie manifeste
À cœurs vaillants (on dirait l’aurore) / une pièce sonore de Muriel Combes / la Vie manifeste dans Pitres murielcombesacoeursvaillants

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