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Le ravissement de Lol V. Stein / Marguerite Duras

Ils avaient dansé. Dansé encore. Lui, les yeux baissés sur l’endroit nu de son épaule. Elle, plus petite, ne regardait que le lointain du bal. Ils ne s’étaient pas parlé.
La première danse terminée, Michael Richardson s’était rapproché de Lol comme il avait toujours fait jusque-là. Il y eut dans ses yeux l’imploration d’une aide, d’un acquiescement. Lol lui avait souri.
Puis, à la fin de la danse qui avait suivi, il n’était pas allé retrouvé Lol.
Anne-Marie Stretter et Michael Richardson ne s’étaient plus quittés.
La nuit avançant, il paraissait que les chances qu’aurait eues Lol de souffrir s’étaient encore raréfiées, que la souffrance n’avait pas trouvé en elle où se glisser, qu’elle avait oublié la vieille algèbre des peines d’amour.
Aux toutes premières clartés de l’aube, la nuit finie, Tatiana avait vu comme ils avaient vieilli. Bien que Michael Richardson fût plus jeune que cette femme, il l’avait rejointe et ensemble – avec Lol -, tous les trois, ils avaient pris de l’âge à foison, des centaines d’années, de cet âge, dans les fous, endormi.
Vers cette même heure, tout en dansant, ils se parlèrent, quelques mots. Pendant les pauses, ils continuèrent à se taire complètement, debout l’un près de l’autre, à distance de tous, toujours la même. Exception faite de leurs mains jointes pendant la danse, ils ne s’étaient pas plus rapprochés que la première fois lorsqu’ils s’étaient regardés.
Lol resta toujours là où l’événement l’avait trouvée lorsque Anne-Marie Stretter était entrée, derrière les plantes vertes du bar.
Tatiana, sa meilleure amie, toujours aussi, caressait sa main posée sur une petite table sous les fleurs. Oui, c’était Tatiana qui avait eu pour elle ce geste d’amitié tout au long de la nuit.
Avec l’aurore, Michael Richardson avait cherché quelqu’un des yeux vers le fond de la salle. Il n’avait pas découvert Lol.
Il y avait longtemps déjà que la fille de Anne-Marie Stretter avait fui. Sa mère n’avait pas remarqué ni son départ ni son absence, semblait-il.
sans doute Lol, comme Tatiana, comme eux, n’avait pas encore pris garde à cet autre aspect des choses : leur fin avec le jour.
L’orchestre cessa de jouer. Le bal apparut presque vide, il ne resta que quelques couples, dont le leur et, derrière les plantes vertes, Lol et cette autre jeune fille, Tatiana Karl. Ils ne s’étaient pas aperçus que l’orchestre avait cessé de jouer : au moment où ils auraient dû reprendre, comme des automates, ils s’étaient rejoints, n’entendant pas qu’il n’y avait plus de musique. C’est alors que les musiciens étaient passés devant eux, en file indienne, leurs violons enfermés dans des boîtes funèbres. Ils avaient eu un geste pour les arrêter, leur parler peut-être, en vain.
Michael Richardson se passa la main sur le front, chercha dans la salle quelque signe d’éternité. Le sourire de Lol V. Stein, alors, en était un, mais il ne le vit pas.
Ils s’étaient silencieusement contemplés, longuement, ne sachant que faire, comment sortir de la nuit.
A ce moment-là une femme d’un certain âge, la mère de Lol, était entrée dans le bal. En les injuriant, elle leur avait demandé ce qu’ils avaient fait de son enfant.
Qui avait pu prévenir la mère de Lol de ce qui se passait au bal du casino de T. Beach cette nuit-là ? Ça n’avait pas été Tatiana Karl, Tatiana Karl n’avait pas quitté Lol V. Stein. Etait-elle venue d’elle-même ?
Ils cherchèrent autour d’eux qui méritait ces insultes. Ils ne répondirent pas.
Quand la mère découvrit son enfant derrière les plantes vertes, une modulation plaintive et tendre envahit la salle vide.
Lorsque sa mère était arrivée sur Lol et qu’elle l’avait touchée, Lol avait enfin lâché la table. Elle avait compris seulement à cet instant-là qu’une fin se dessinait mais confusément, sans distinguer encore au juste laquelle elle serait. L’écran de sa mère entre eux et elle en était le signe avant-coureur. De la main, très fort, elle le renversa par terre. La plainte sentimentale, boueuse, cessa.
Lol cria pour la première fois. Alors des mains, de nouveau, furent autour de ses épaules. Elle ne les reconnut certainement pas. Elle évita que son visage soit touché par quiconque.
Ils commencèrent à bouger, à marcher vers les murs, cherchant des portes imaginaires. La pénombre de l’aurore était la même au-dehors et au-dedans de la salle. Ils avaient finalement trouvé la direction de la véritable porte et ils avaient commencé à se diriger très lentement dans ce sens.
Lol avait crié sans discontinuer des choses sensées : il n’était pas trop tard, l’heure d’été trompait. Elle avait supplié Michael Richardson de la croire. Mais comme ils continuaient à marcher – on avait essayé de l’en empêcher mais elle s’était dégagée – elle avait couru vers la porte, s’était jetée sur ses battants. La porte, enclenchée dans le sol, avait résisté.
Les yeux baissés, ils passèrent devant elle. Anne-Marie Stretter commença à descendre, et puis, lui, Michael Richardson. Quand elle ne les vit plus, elle tomba par terre, évanouie.
Marguerite Duras
le Ravissement de Lol V. Stein / 1964
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