• Accueil
  • > Agora
  • > Contre la démocratie de l’entre-soi (2) / Alain Brossat

Contre la démocratie de l’entre-soi (2) / Alain Brossat

Nicole Loraux rappelait donc que « l’opposition des sexes fonde l’opposition vitale du politique et de tout le reste », à Athènes. C’est dans le même sens que, sous nos latitudes, aujourd’hui, l’opposition de l’un national/citoyen (de « quasi-autochtone ») à l’autre litigieux (étranger ou d’origine étrangère, indésirable, délinquant, clandestin – bref, le « métèque » comme mauvais objet de la « police démocratique ») fonde la fracture instituante de la vie politique. Dans ces conditions, faire de la politique, rétablir les conditions de la politique vive consistera à brouiller ce jeu de l’un et de l’autre, à brouiller les répartitions qui fondent la police dite démocratique, à destituer ce partage sous toutes ses formes sensibles. C’est dans les moments, les configurations où l’un et l’autre échangent leurs place (là où ce sont par exemple des sans papiers qui manifestent, font une conférence de presse, font « l’actualité ») ou bien encore deviennent impossibles à distinguer et partager (par exemple lorsque des parents d’élèves manifestent, français et étrangers mêlés et solidaires, contre une fermeture de classe ou bien contre la mise en rétention d’un parent « sans papiers ») que la démocratie « revient » dans le présent, dans la vie publique comme enjeu politique. Moins que jamais, donc, les enjeux de la vie démocratique ne se laissent reconduire à ceux de la « bonne gouvernance », du respect de l’Etat de droit, du bon fonctionnement des institutions. C’est au contraire lorsque devient visible et actif ce qui est inscrit dans l’angle mort de cette fonctionnalité, de cette « normalité » de la démocratie de « l’entre-soi », lorsque les litiges et conflits noués autour de ce qui constitue l’inarticulable, l’imprononçable de la démocratie d’institution deviennent ouverts et imposent leurs conditions dans les espaces publics, c’est là que la politique refait surface : lorsque, par exemple, à l’occasion d’une grève de la faim de sans-papiers, il apparaît que ceux-ci doivent exposer leurs vies, faire monter jusqu’au paroxysme les enchères de la biopolitique pour entrer dans le champ de visibilité de la politique et être « comptés » comme des sujets politiques et juridiques et non pas seulement comme des corps en trop. En d’autres termes, c’est quand la démocratie d’institution sort de ses gonds, est poussée dans ses retranchements, conduite à sortir de ses limites et voit son « programme » dévoyé, sa machinerie enrayée que la démocratie fait retour dans nos sociétés – pas seulement comme démocratie directe, mais surtout comme démocratie d’en bas – une forme de démocratie dont le propre est non pas de « compléter » la démocratie indirecte ou de représentation, mais plutôt d’entretenir avec celle-ci un différend radical : le peuple, le peuple politique que compose la démocratie d’en bas est un peuple qui ne demande pas ses papiers et titres de séjour aux gens, à ceux qui le composent, c’est un peuple bigarré, comme dit Platon, composé de singularités quelconques, et non pas d’ayants-droit par position et règlement. Ce n’est pas un peuple de l’Etat (qui établit les cartes d’identité et les listes électorales), un peuple de l’institution, mais plutôt un peuple de la destitution sans cesse recommencée de la police de l’un et de l’autre. Non pas un peuple « social », par opposition au supposé peuple politique qu’institue l’Etat, mais plutôt le peuple de l’autre politique, un peuple non pas tant « utopique » au sens d’inactuel, qu’hétérotopique, terriblement actuel, donc, dans sa capacité même à déplacer la politique, à inventer ce que Foucault appelle des « espaces autres » de la vie politique, de la communauté politique – des hétérotopies.
L’épreuve de la démocratie, pour nous, c’est donc non pas celle du semblable au sens du même dont les conditions d’inclusion et l’exercice des droits devraient être constamment garantis et protégés, c’est au contraire celle de l’autre en tant que tellement autre, dissemblable et pas seulement différent que l’évidence première, pour les inclus, n’est pas celle de sa co-appartenance mais plutôt celle de sa superfluité, du dommage virtuel ou actuel que constitue sa simple présence « parmi nous ». C’est, à titre vraiment exemplaire, le Rom roumain ou bulgare qui, tout « citoyen européen » qu’il est, se trouve promptement rembarqué en direction de son pays d’origine, par décision administrative et au mépris de la loi. C’est le demandeur d’asile que la Police aux frontières remet dans un avion sans lui laisser le temps d’engager les démarches auxquelles, pourtant, il a droit. Mais c’est, tout aussi bien, le détenu soumis à un règlement des prisons que l’Administration pénitentiaire adapte à ses conditions et interprète de manière infiniment variable. C’est l’habitant des quartiers de relégation, les « cités » soumis aux contrôles à répétition et aux procédés extralégaux de la BAC.
L’étrangeté de nos sociétés dans lesquelles LA démocratie, idéalité intangible et sacrée, horizon supposé indépassable de notre temps, est l’objet d’une véritable religion civile, d’un culte civique, c’est qu’à y regarder de près, l’enjeu démocratique y refait toujours surface non pas sur un mode régulier et réglé, mais inopiné, « sauvage » et en quelque sorte « sur les bords » du système ou de l’institution : à l’occasion de violences policières, d’une fermeture d’usine, d’une émeute de banlieue, d’une directive préfectorale fixant des quotas de sans papiers à rafler et expulser, etc. L’autre étrangeté de la chose est que l’agent démocratique, dans ces situations, n’est pas tant « le citoyen » générique, autre idéalité floue, mais plutôt un acteur à contre-emploi, si l’on peut dire : le parent d’élève en militant de RESF improvisé, le sans-papiers malien en grève de la faim, l’ami, le voisin d’une victime de bavure policière, le militant libertaire, l’autonome, le paysan de Tarnac, etc. Cette incongruité, ce brouillage des rôles et des places est au cœur des pratiques contemporaines dont on peut dire, si l’on veut, qu’elles sauvent in extremis la démocratie – si tant est qu’il y ait quelque chose à sauver, je laisse la question ouverte. Cette figure a, si j’ose dire, une longue histoire et un passé vénérable. Elle est au fond déjà toute entière contenue en un sens, dans la parabole du Samaritain : là où une violence, un outrage ou une injustice a été commis, ce ne sont pas ceux qui sont « d’ici », que distinguent leur rang et leur fonction, qui portent secours (le sacrificateur, le Lévite…), mais où c’est bien « l’autre », l’outsider, l’étranger venu de Samarie – qui se porte vers la victime. C’est au prix de ce brouillage des places, de cette substitution, de cette intervention de l’incompté (Rancière) que le tort subi peut être réparé, que le monde peut être redressé. Le Samaritain qui était le plus éloigné, l’excentré et donc le moins destiné, dirait-on, à agir au profit de la victime, est pourtant celui qui, face à un tort subi, a su « être le prochain », à l’encontre de la distribution des places établie par l’ordre social, là où ceux qui auraient eu vocation « naturelle » à l’être, se sont proprement défilés. Belle parabole sur la démocratie contemporaine, même si, bien sûr, le « problème » de celle-ci n’est pas l’amour du prochain mais les conditions de l’égalité ; mais parabole quand même sur la démocratie contemporaine au sens où, aujourd’hui et continûment, les acteurs supposés de la vie démocratique sont aux abonnés absents (l’électeur qui vote avec ses pieds, les élites gouvernantes qui se comportent en propriétaires de l’institution démocratique…) et où ce sont, tout aussi constamment, des « voyageurs samaritains » qui tisonnent la vie politique et raffermissent le lien démocratique… Au sens où la vie démocratique ne peut nous revenir que pour autant que se trouve bousculée la police démocratique qui statue méthodiquement sur les places respectives des équivalents contemporains du sacrificateur, du lévite et du Samaritain…
« Et Jésus, ayant demandé au docteur de la loi qui tentait de le mettre en difficulté : « Lequel de ces trois te semble avoir été le prochain de celui qui était tombé au milieu des brigands ? », lui dit : Va, et toi, fais de même ». Allons donc, nous, et faisons de même… Amen.
Alain Brossat
Contre la démocratie de l’entre-soi / 23 septembre 2011
Texte publié sur Ici et ailleurs
orangemecanique01.jpg
Références bibliographiques
Nicole Loraux / les Enfants d’Athéna – Idées athéniennes sur la citoyenneté et la division des sexes, Points Seuil, 1990.
Luciano Canfora / la Démocratie – histoire d’une idéologie, Seuil, 2006.
Luciano Canfora / la Nature du pouvoir, traduit de l’italien par Gérard Marino, Les Belles Lettres, 2010.
Michel Foucault / Histoire de la folie à l’âge classique, Tel Gallimard, 1990.
Michel Foucault / Surveiller et punir – Naissance de la prison, Gallimard, 1975.

0 Réponses à “Contre la démocratie de l’entre-soi (2) / Alain Brossat”


  • Aucun commentaire

Laisser un Commentaire




boumboumjames |
femmeavenirhomme |
Toute une vie... |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Warhol l'avait dit...un qua...
| juliette66
| les bonnes "occaz" de Murielle