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Sur Spinoza : l’affect et l’idée (1) / Gilles Deleuze

Ça me fait un effet curieux de revenir à l’histoire. Je voudrais presque que vous preniez ce morceau d’histoire de la philosophie comme une histoire tout court. Après tout, un philosophe ce n’est pas seulement quelqu’un qui invente des notions, il invente aussi peut-être des manières de percevoir. Je procède presque par numérotage. Je commence surtout par des remarques terminologiques. Je suppose que la salle est relativement mélangée. Je crois que, de tous les philosophes dont l’histoire de la philosophie nous parle, Spinoza est dans une situation très exceptionnelle: la manière dont il touche ceux qui entrent dans ses livres n’a pas d’équivalent. Peu importe que vous l’ayez lu ou pas, je raconte une histoire. Je commence par des avertissements terminologiques. Dans le livre principal de Spinoza, et qui s’appelle l’Éthique, c’est écrit en latin, on trouve deux mots : affectio et affectus. Certains traducteurs très bizarrement traduisent de la même manière. C’est une catastrophe. Ils traduisent les deux termes, affectio et affectus, par « affection ». Je dis que c’est une catastrophe parce que, quand un philosophe emploie deux mots c’est que, par principe, il a une raison, surtout que le français nous donne aisément les deux mots qui correspondent rigoureusement à affectio et à affectus, et c’est affection pour affectio et affect pour affectus. Certains traducteurs traduisent affectio par affection et affectus par sentiment, c’est mieux que de traduire par le même mot, mais je ne vois pas la nécessité de recourir au mot sentiment alors que le français dispose du mot affect. Donc, quand j’emploie le mot affect ça renvoie à l’affectus de Spinoza, quand je dirai le mot affection, ça renvoie à l’affectio.
L’idée, mode de pensée représentatif
Premier point : qu’est-ce que c’est une idée ? Qu’est-ce que c’est une idée pour comprendre même les propositions les plus simples de Spinoza. Sur ce point Spinoza n’est pas original, il va prendre le mot idée au sens où tout le monde l’a toujours pris. Ce qu’on appelle idée, au sens où tout le monde l’a toujours pris dans l’histoire de la philosophie, c’est un mode de pensée qui représente quelque chose. Un mode de pensée représentatif. Par exemple, l’idée du triangle est le mode de pensée qui représente le triangle. Du point de vue toujours de la terminologie, il est très utile de savoir que depuis le Moyen Âge cet aspect de l’idée est nommé « réalité objective ». Dans un texte du XVIIe siècle ou d’avant, quand vous rencontrez la réalité objective de l’idée cela veut dire toujours : l’idée envisagée comme représentation de quelque chose. L’idée, en tant qu’elle représente quelque chose, est dite avoir une réalité objective. C’est le rapport de l’idée à l’objet qu’elle représente.
L’affect, mode de pensée non représentatif
Donc, on part d’une chose toute simple : l’idée, c’est un mode de pensée défini par son caractère représentatif. Ça nous donne déjà un tout premier point de départ pour distinguer idée et affect (affectus), parce que on appellera affect tout mode de pensée qui ne représente rien. Qu’est-ce que ça veut dire, ça ? Prenez au hasard ce que n’importe qui appelle affect ou sentiment, une espérance par exemple, une angoisse, un amour, cela n’est pas représentatif. Il y a bien une idée de la chose aimée, il y a bien une idée d’un quelque chose d’espéré, mais l’espoir en tant que tel ou l’amour en tant que tel, ne représentent rien, strictement rien.
Tout mode de pensée en tant que non représentatif sera nommé affect. Une volition, une volonté, elle implique bien, à la rigueur, que je veuille quelque chose, ce que je veux, cela est objet de représentation, ce que je veux est donné dans une idée, mais le fait de vouloir n’est pas une idée, c’est un affect parce que c’est un mode de pensée non représentatif.
Ça marche ? Ce n’est pas compliqué.
Il en conclut immédiatement un primat de l’idée sur l’affect, et c’est commun à tout le XVIIe siècle, on n’est même pas encore rentré dans ce qui est propre à Spinoza. Il y a un primat de l’idée sur l’affect pour une raison très simple qui est que pour aimer il faut avoir une idée, si confuse soit elle, si indéterminée soit elle, de ce qu’on aime. Pour vouloir il faut avoir une idée, si confuse, si indéterminée soit elle, de ce qu’on veut. Même lorsqu’on dit, «je ne sais pas ce que je sens», il y a une représentation, aussi confuse qu’elle soit, de l’objet. Il y a une idée si confuse. Il y a donc un primat à la fois chronologique et logique de l’idée sur l’affect, c’est-à-dire des modes représentatifs de la pensée sur les modes non représentatifs. Il y aurait un contresens tout à fait désastreux si le lecteur transformait ce primat logique en réduction. Que l’affect présuppose l’idée, cela surtout ne veut pas dire qu’il se réduise à l’idée ou à une combinaison d’idées. Nous devons partir de ceci, que idée et affect sont deux espèces de mode de pensée qui diffèrent en nature, irréductible l’un à l’autre, mais simplement pris dans une telle relation que l’affect présuppose une idée, si confuse soit elle. Ça, c’est le premier point.
Réalité objective – réalité formelle
Deuxième manière moins superficielle de présenter le rapport idée-affect. Vous vous rappelez qu’on est parti d’un caractère tout à fait simple de l’idée. L’idée c’est une pensée en tant que représentative, c’est un mode de pensée en tant que représentatif, et en ce sens on parlera de la réalité objective d’une idée. Seulement une idée n’a pas seulement une réalité objective, suivant aussi la terminologie consacrée elle a aussi une réalité formelle. Qu’est-ce que la réalité formelle de l’idée une fois dit que la réalité objective c’est la réalité de l’idée en tant qu’elle représente quelque chose ? La réalité formelle de l’idée, dira-t-on, c’est – alors là ça devient beaucoup plus compliqué et du coup plus intéressant –, c’est la réalité de l’idée en tant qu’elle est elle-même quelque chose.
La réalité objective de l’idée de triangle, c’est l’idée de triangle en tant que représentant la chose triangle, mais l’idée de triangle, elle est elle-même quelque chose ; d’ailleurs, en tant qu’elle est quelque chose, je peux former une idée de cette chose, je peux toujours former une idée de l’idée. Je dirais donc que non seulement toute idée est idée de quelque chose – dire que toute idée est idée de quelque chose, c’est dire que toute idée a une réalité objective, elle représente quelque chose –, mais je dirais aussi que l’idée a une réalité formelle puisqu’elle est elle-même quelque chose en tant qu’idée. Qu’est-ce que ça veut dire, la réalité formelle de l’idée ? On ne va pas pouvoir continuer beaucoup plus loin à ce niveau, il va falloir mettre ça de côté. Il faut juste ajouter que cette réalité formelle de l’idée, ça va être ce que Spinoza nomme très souvent un certain degré de réalité ou de perfection que l’idée a en tant que telle. Chaque idée a, en tant que telle, un certain degré de réalité ou de perfection. Sans doute ce degré de réalité ou de perfection est lié à l’objet qu’elle représente, mais ça ne se confond pas : la réalité formelle de l’idée, à savoir la chose qu’est l’idée ou le degré de réalité ou de perfection qu’elle possède en soi, c’est son caractère intrinsèque. La réalité objective de l’idée, à savoir le rapport de l’idée à l’objet qu’elle représente, c’est son caractère extrinsèque ; il se peut que le caractère extrinsèque et le caractère intrinsèque de l’idée soient fondamentalement liés, mais ce n’est pas la même chose. L’idée de Dieu et l’idée de grenouille ont une réalité objective différente, à savoir : elles ne représentent pas la même chose, mais en même temps elles n’ont pas la même réalité intrinsèque, elles n’ont pas la même réalité formelle, à savoir que l’une – vous le sentez bien – a un degré de réalité infiniment plus grand que l’autre. L’idée de Dieu a une réalité formelle, un degré de réalité ou de perfection intrinsèque infiniment plus grand que l’idée de grenouille, qui est l’idée d’une chose finie.
Si vous avez compris ça, vous avez presque tout compris. Il y a donc une réalité formelle de l’idée, c’est-à-dire que l’idée est quelque chose en elle-même, cette réalité formelle c’est son caractère intrinsèque et c’est le degré de réalité ou de perfection qu’elle enveloppe en elle-même.
L’affect, variation continue de la force d’exister ou de la puissance d’agir
Tout à l’heure, quand je définissais l’idée par sa réalité objective ou par son caractère représentatif, j’opposais immédiatement l’idée à l’affect en disant que l’affect c’est précisément un mode de pensée qui n’a pas de caractère représentatif. Maintenant je viens de définir l’idée par ceci : toute idée est quelque chose, non seulement est idée de quelque chose mais est quelque chose, c’est-à-dire a un degré de réalité ou de perfection qui lui est propre.
Il faut donc que, à ce second niveau, je découvre une différence fondamentale entre idée et affect. Qu’est-ce qui se passe concrètement dans la vie? Il se passe deux choses… Et là, c’est curieux comme Spinoza emploie une méthode géométrique, vous savez que l’Éthique se présente sous forme de propositions, démonstrations, etc., et en même temps, plus c’est mathématique, plus c’est extraordinairement concret. Tout ce que je dis et tous ces commentaires sur idée et affect renvoient aux livres II et III de l’Éthique. Dans ces livres deux et trois, il nous fait une espèce de portrait géométrique de notre vie qui, il me semble, est très très convaincant.
Ce portrait géométrique, ça consiste à nous dire en gros que nos idées se succèdent constamment : une idée chasse l’autre, une idée remplace une autre idée, par exemple à l’instant. Une perception, c’est un certain type d’idée, on verra pourquoi tout à l’heure. Tout à l’heure j’avais la tête tournée là, je voyais tel coin de la salle, je tourne, c’est une autre idée; je me promène dans une rue où je connais des gens, je dis bonjour Pierre, et puis je me tourne, et puis je dis bonjour Paul. Ou bien c’est les choses qui changent : je regarde le soleil, et le soleil petit à petit disparaît et je me trouve dans la nuit ; c’est donc une série de successions, de coexistences d’idées, successions d’idées. Mais qu’est-ce qui se passe aussi ? Notre vie quotidienne n’est pas faite seulement des idées qui se succèdent. Spinoza emploie le terme « automaton » ; nous sommes, dit-il, des automates spirituels, c’est-à-dire que c’est moins nous qui avons des idées que les idées qui s’affirment en nous. Qu’est-ce qui se passe aussi, à part cette succession d’idées ?
Il y a autre chose, à savoir : quelque chose en moi ne cesse pas de varier. Il y a un régime de la variation qui n’est pas la même chose que la succession des idées elles-mêmes. Variations, ça doit nous servir pour ce que nous voulons faire, l’ennui c’est qu’il n’emploie pas le mot… Qu’est-ce que c’est que cette variation?
Je reprends mon exemple : je croise dans la rue Pierre qui m’est très antipathique, et puis je le dépasse, je dis bonjour Pierre, ou bien j’en ai peur et puis je vois soudain Paul qui m’est très très charmant, et je dis bonjour Paul, rassuré, content. Bien. Qu’est-ce que c’est ? D’une part, succession de deux idées, idée de Pierre et idée de Paul ; mais il y a autre chose : s’est opérée aussi en moi une variation – là, les mots de Spinoza sont très précis, aussi je les cite : « (variation) de ma force d’exister », ou autre mot qu’il emploie comme synonyme, vis existendi, la force d’exister, ou petentia agendi, la puissance d’agir – et ces variations sont perpétuelles. Je dirais que pour Spinoza il y a variation continue – et exister cela veut dire ça – de la force d’exister ou de la puissance d’agir.
Comment est-ce que ça se raccroche à mon exemple stupide, mais qui est de Spinoza, bonjour Pierre, bonjour Paul ? Lorsque je vois Pierre qui me déplaît, une idée, l’idée de Pierre, m’est donnée; lorsque je vois Paul qui me plaît, l’idée de Paul m’est donnée. Chacune de ces idées par rapport à moi a un certain degré de réalité ou de perfection. Je dirais que l’idée de Paul, par rapport à moi, a plus de perfection intrinsèque que l’idée de Pierre puisque l’idée de Paul me contente et l’idée de Pierre me chagrine. Lorsque l’idée de Paul succède à l’idée de Pierre, il convient de dire que ma force d’exister ou que ma puissance d’agir est augmentée ou favorisée ; lorsque, au contraire, c’est l’inverse, lorsque après avoir vu quelqu’un qui me rendait joyeux, je vois quelqu’un qui me rend triste, je dis que ma puissance d’agir est inhibée ou empêchée. A ce niveau, on ne sait même plus si on est encore dans des conventions terminologiques ou si on est déjà dans quelque chose de beaucoup plus concret.
Je dirais donc que à mesure que les idées se succèdent en nous, chacune ayant son degré de perfection, son degré de réalité ou de perfection intrinsèque, celui qui a ces idées, moi, je ne cesse de passer d’un degré de perfection à un autre, en d’autres termes il y a une variation continue sous la forme d’augmentation-diminution-augmentation-diminution de la puissance d’agir ou de la force d’exister de quelqu’un d’après les idées qu’il a.
À travers cet exercice pénible, sentez comment la beauté affleure. C’est pas mal, déjà, cette représentation de l’existence, c’est vraiment l’existence dans la rue, il faut imaginer Spinoza se baladant, et il vit vraiment l’existence comme cette espèce de variation continue: à mesure qu’une idée en remplace une autre, je ne cesse de passer d’un degré de perfection à un autre, même minuscule, et c’est cette espèce de ligne mélodique de la variation continue qui va définir l’affect (affectus) à la fois dans sa corrélation avec les idées et sa différence de nature avec les idées. Nous rendre compte de cette différence de nature et de cette corrélation. C’est à vous de dire si ça vous convient ou pas.
Nous tenons tous une définition plus solide de l’affectus ; l’affectus chez Spinoza, c’est la variation (c’est lui qui parle par ma bouche ; il ne l’a pas dit parce qu’il est mort trop jeune…), c’est la variation continue de la force d’exister, en tant que cette variation est déterminée par les idées qu’on a. Dès lors, dans un texte très important de la fin du livre III, qui porte le titre de « Définition générale de l’affectus », Spinoza nous dit : surtout ne croyez pas que l’affectus tel que je le conçois dépende d’une comparaison des idées. Il veut dire que l’idée a beau être première par rapport à l’affect, l’idée et l’affect sont deux choses qui diffèrent en nature, l’affect ne se réduit pas à une comparaison intellectuelle des idées, l’affect est constitué par la transition vécue ou par le passage vécu d’un degré de perfection à un autre, en tant que ce passage est déterminé par les idées ; mais en lui-même il ne consiste pas en une idée, il constitue l’affect.
Lorsque je passe de l’idée de Pierre à l’idée de Paul, je dis que ma puissance d’agir est augmentée ; lorsque je passe de l’idée de Paul à l’idée de Pierre, je dis que ma puissance d’agir est diminuée. Ce qui revient à dire que lorsque je vois Pierre, je suis affecté de tristesse ; lorsque je vois Paul, je suis affecté de joie. Et, sur cette ligne mélodique de la variation continue constituée par l’affect, Spinoza va assigner deux pôles, joie-tristesse, qui seront pour lui les passions fondamentales, et la tristesse ce sera toute passion, n’importe quelle passion enveloppant une diminution de ma puissance d’agir, et joie sera toute passion enveloppant une augmentation de ma puissance d’agir.
Ce qui permettra à Spinoza de s’ouvrir par exemple sur un problème moral et politique très fondamental, qui sera sa manière à lui de poser le problème politique : comment se fait-il que les gens qui ont le pouvoir, dans n’importe quel domaine, ont besoin de nous affecter d’une manière triste ? Les passions tristes comme nécessaires. Inspirer des passions tristes est nécessaire à l’exercice du pouvoir. Et Spinoza dit, dans le Traité théologico-politique, que c’est cela le lien profond entre le despote et le prêtre, ils ont besoin de la tristesse de leurs sujets.
Là, vous comprenez bien qu’il ne prend pas tristesse dans un sens vague, il prend tristesse au sens rigoureux qu’il a su lui donner : la tristesse c’est l’affect en tant qu’il enveloppe la diminution de la puissance d’agir.
Lorsque je disais, dans ma première différence idée-affect, que l’affect c’est le mode de pensée qui ne représente rien, je dirais en termes techniques que ce n’était qu’une simple définition nominale, ou, si vous préférez, extérieure, extrinsèque. La seconde, lorsque je dis, d’une part, que l’idée, c’est ce qui a en soi une réalité intrinsèque, et l’affect, c’est la variation continue ou le passage d’un degré de réalité à un autre, ou d’un degré de perfection à un autre, nous ne sommes plus dans le domaine des définitions dites nominales, là nous tenons déjà une définition réelle, en appelant définition réelle la définition qui montre, en même temps qu’elle définit la chose, la possibilité de cette chose.
Ce qui est important c’est que vous voyez comment, selon Spinoza, nous sommes fabriqués en tant qu’automates spirituels. En tant qu’automates spirituels, il y a tout le temps des idées qui se succèdent en nous, et suivant cette succession d’idées, notre puissance d’agir ou notre force d’exister est augmentée ou est diminuée d’une manière continue, sur une ligne continue, et c’est cela que nous appelons affectus, c’est ça que nous appelons exister.
L’affectus c’est donc la variation continue de la force d’exister de quelqu’un, en tant que cette variation est déterminée par les idées qu’il a.
Mais encore une fois, « déterminée » ne veut pas dire que la variation se réduise aux idées qu’il a, puisque l’idée que j’ai ne rend pas compte que sa conséquence, à savoir qu’elle augmente ma puissance d’agir ou au contraire la diminue par rapport à l’idée que j’avais tout à l’heure, et il ne s’agit pas d’une comparaison, il s’agit d’une espèce de glissade, de chute ou de hausse de la puissance d’agir.
Pas de problème ? Pas de question ?
Les trois sortes d’idées : affections, notions, essences
Pour Spinoza, il va y avoir trois sortes d’idées. Pour le moment, on ne parle plus d’affectus, de l’affect, puisqu’en effet l’affect est déterminé par les idées qu’on a, il ne se réduit pas aux idées qu’on a, il est déterminé par les idées qu’on a ; donc ce qui est essentiel, c’est de voir un peu quelles sont ces idées qui déterminent les affects, tout en gardant bien présent dans notre esprit que l’affect ne se réduit pas aux idées qu’on a, il est absolument irréductible. Il est d’un autre ordre.
Les trois espèces d’idées que Spinoza distingue, ce sont des idées affections, affectio. On va voir que l’affectio, contrairement à l’affectus, c’est un certain type d’idées. Il y aurait donc premièrement des idées affectio, deuxièmement il nous arrive aussi d’avoir des idées que Spinoza appelle des notions, et troisièmement, pour un petit nombre d’entre nous, parce que c’est très difficile, il arrive d’avoir des idées essences. C’est donc avant tout ces trois sortes d’idées.
L’affection, mode de pensée inadéquat qui représente une affection du corps
Qu’est-ce que c’est qu’une affection (affectio) ? Je vois littéralement vos yeux qui tombent… Pourtant c’est drôle, tout ça.
A première vue, et à s’en tenir à la lettre au texte de Spinoza, ça n’a rien à voir avec une idée, mais ça n’a rien à voir non plus avec un affect. On avait déterminé l’affectus comme la variation de la puissance d’agir. Une affection, c’est quoi ? En première détermination, une affection, c’est ceci : c’est l’état d’un corps en tant qu’il subit l’action d’un autre corps. Qu’est-ce que ça veut dire ? « Je sens le soleil sur moi », ou bien, « un rayon de soleil se pose sur vous » ; c’est une affection de votre corps. Qu’est-ce qui est une affection de votre corps ? Pas la soleil, mais l’action du soleil ou l’effet du soleil sur vous. En d’autres termes, un effet, ou l’action qu’un corps produit sur un autre, une fois dit que Spinoza, pour des raisons de sa physique à lui, ne croit pas à une action à distance – l’action implique toujours un contact – eh bien c’est un mélange de corps. L’affectio c’est un mélange de deux corps, un corps qui est dit agir sur l’autre, et l’autre recueillir la trace du premier. Tout mélange de corps sera nommé affection.
Spinoza en conclut que l’affectio étant défini comme un mélange de corps, elle indique la nature du corps modifié, la nature du corps affectionné ou affecté ; l’affection indique la nature du corps affecté beaucoup plus que la nature du corps affectant. Il analyse son exemple célèbre, « quand nous regardons le soleil, nous imaginons qu’il est distant de nous d’environ deux-cent pieds » [Livre II, proposition 35, scolie]. Ça c’est une affectio ou, tout du moins, c’est la perception d’une affectio. Il est clair que ma perception du soleil indique beaucoup plus la constitution de mon corps, la manière dont mon corps est constitué, que la manière dont le soleil est constitué. Je perçois le soleil ainsi en vertu de l’état de mes perceptions visuelles. Une mouche percevra le soleil autrement.
Pour garder la rigueur de sa terminologie, Spinoza dira qu’une affectio indique la nature du corps modifié plutôt que la nature du corps modifiant, et elle enveloppe la nature du corps modifiant. Je dirais que la première sorte d’idée pour Spinoza, c’est tout mode de pensée qui représente une affection du corps ; c’est-à-dire le mélange d’un corps avec un autre corps, ou bien la trace d’un autre corps sur mon corps sera nommée idée d’affection. C’est en ce sens qu’on pourrait dire que c’est une idée-affection, c’est le premier type d’idées. Et ce premier type d’idées répond à ce que Spinoza nomme le premier genre de connaissance. C’est le plus bas.
Pourquoi c’est le plus bas ? Ça va de soi que c’est le plus bas parce que ces idées d’affection ne connaissent les chose que par leurs effets : je sens l’affection du soleil sur moi, la trace du soleil sur moi. C’est l’effet du soleil sur mon corps. Mais les causes, à savoir ce qu’est mon corps, ce qu’est le corps du soleil, et le rapport entre ces deux corps de telle manière que l’un produise sur l’autre tel effet plutôt qu’autre chose, je n’en sais absolument rien. Prenons un autre exemple : « le soleil fait fondre la cire et durcir l’argile. » Ce n’est pas rien, ça. C’est des idées d’affectio. Je vois la cire qui coule, et puis juste à côté je vois l’argile qui durcit ; c’est une affection de la cire et une affection de l’argile, et moi j’ai une idée de ces affections, je perçois des effets. En vertu de quelle constitution corporelle l’argile durcit-elle sous l’action du soleil ? Tant que j’en reste à la perception de l’affection, je n’en sais rien. On dira que les idées-affections sont des représentations d’effets sans leurs causes, et c’est précisément cela que Spinoza appelle des idées inadéquates. C’est des idées de mélange séparées des causes du mélange.
Gilles Deleuze
Spinoza, l’Affect et l’Idée / Vincennes, cours du 24 janvier 1978
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