Le Silence de la mer / Vercors

Il regardait, avec une fixité lamentable l’ange de bois sculpté au-dessus de la fenêtre, l’ange extatique et souriant, lumineux de tranquillité céleste. Soudain son expression sembla se détendre. Le corps perdit de sa raideur. Son visage s’inclina un peu vers le sol. Il le releva : – J’ai fait valoir mes droits, dit-il avec naturel. J’ai demandé à rejoindre une division en campagne. Cette faveur m’a été enfin accordée : demain, je suis autorisé à me mettre en route.
Je crus voir flotter sur ses lèvres un fantôme de sourire quand il précisa :
- Pour l’enfer.
Son bras se leva vers l’orient, – vers ces plaines immenses où le blé futur sera nourri de cadavres.
Je pensai : « Ainsi il se soumet. Voilà donc tout ce qu’ils savent faire. Ils se soumettent tous. Même cet homme-là. »
Le visage de ma nièce me fit peine. Il était d’une pâleur lunaire. Les lèvres, pareilles au bord d’un vase d’opaline, étaient disjointes, elles esquissaient la moue tragique des masques grecs. Et je vis, à la limite du front et de la chevelure, non pas naître, mais jaillir, – oui, jaillir, – des perles de sueur.
Je ne sais si Werner von Ebrennac le vit. Ses pupilles, celles de la jeune fille, amarrées comme, dans le courant, la barque à l’anneau de la rive, semblaient l’être par un fil si tendu, si raide, qu’on n’eût pas osé passer un doigt entre leurs yeux. Ebrennac d’une main avait saisi le bouton de la porte. De l’autre, il tenait le chambranle. Sans bouger son regard d’une ligne, il tira lentement la porte à lui. Il dit, – sa voix était étrangement dénuée d’expression :
- Je vous souhaite une bonne nuit.
Je crus qu’il allait fermer la porte et partir. Mais non. Il regardait ma nièce. Il la regardait. Il dit, – il murmura :
- Adieu.
Il ne bougea pas. Il restait tout à fait immobile, et dans son visage immobile et tendu, les yeux étaient plus encore immobiles et tendus, attachés aux yeux, – trop ouverts, trop pâles, – de ma nièce. Cela dura, dura, – combien de temps ? – dura jusqu’à ce qu’enfin, la jeune fille remuât les lèvres. Les yeux de Werner brillèrent.
J’entendis :
- Adieu.
Il fallait avoir guetté ce mot pour l’entendre, mais enfin je l’entendis. Von Ebrennac aussi l’entendit, et il se redressa, et son visage et tout son corps semblèrent s’assoupir comme après un bain reposant.
Et il sourit, de sorte que la dernière image que j’eus de lui fut une image souriante. Et la porte se ferma et ses pas s’évanouirent au fond la maison.
Il était parti quand le lendemain, je descendis prendre ma tasse de lait matinale. Ma nièce avait préparé le déjeuner, comme chaque jour. Elle me servit en silence. Nous bûmes en silence. Dehors luisait au travers de la brume un pâle soleil. Il me sembla qu’il faisait très froid.
Octobre 1941.
Vercors
le Silence de la mer / 1941
vermeerjeunefille.jpg

2 Réponses à “Le Silence de la mer / Vercors”


  • Bonjour,

    merci pour ce très bel extrait.

    Je suis étonnée du choix de ce très beau portrait de Vermeer pour illustrer Vercors, pouvez-vous me l’expliquer ?

    D’autre part, il manque dans ce texte un moment essentiel de la nouvelle, que je vous transcris (juste après le mot adieu):

    Il ne bougea pas. Il restait tout à fait immobile, et dans son visage immobile et tendu, les yeux étaient plus encore immobiles et tendus, attachés aux yeux, – trop ouverts, trop pâles, – de ma nièce. Cela dura, dura, – combien de temps ? – dura jusqu’à ce qu’enfin, la jeune fille remuât les lèvres. Les yeux de Werner brillèrent.
    J’entendis :
    - Adieu.

    • Merci pour votre lecture attentive Sylvie.
      En effet le passage a sauté à la frappe…
      La modification est faite, grâce à vous, plus de deux ans après…
      Quant à votre question concernant, non pas Werner mais Vermeer, elle n’a peut-être pas d’autre réponse que le silence même d’un tableau, la puissance tout autant silencieuse d’un regard, le silence de l’absence de l’être aimée figée dans un passé déjà lointain.

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