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Archive mensuelle de novembre 2010

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Un homme qui dort (2) / Georges Perec

Il y eut ces journées creuses, la chaleur dans ta chambre, comme dans une chaudière, comme dans une fournaise, et les six chaussettes, requins mous, baleines endormies, dans la cuvette de matière plastique rose. Ce réveil qui n’a pas sonné, qui ne sonne pas, qui ne sonnera pas l’heure de ton réveil. Tu poses le livre ouvert à côté de toi, sur la banquette. Tu t’étends. Tout est lourdeur, bourdonnement torpeur. Tu te laisses glisser. Tu plonges dans le sommeil.
Georges Perec
Un homme qui dort / 1967
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Voir également Un homme qui dort

Matière et mémoire / Henri Bergson / Umwelt / Maguy Marin

Nous allons feindre pour un instant que nous ne connaissions rien des théories de la matière et des théories de l’esprit, rien des discussions sur la réalité ou l’idéalité du monde extérieur. Me voici donc en présence d’images, au sens le plus vague où l’on puisse prendre ce mot, images perçues quand j’ouvre mes sens, inaperçues quand je les ferme. Toutes ces images agissent et réagissent les unes sur les autres dans toutes leurs parties élémentaires selon des lois constantes, que j’appelle les lois de la nature, et comme la science parfaite de ces lois permettrait sans doute de calculer et de prévoir ce qui se passera dans chacune de ces images, l’avenir des images doit être contenu dans leur présent et n’y rien ajouter de nouveau. Pourtant il en est une qui tranche sur toutes les autres en ce que je ne la connais pas seulement du dehors par des perceptions, mais aussi du dedans par des affections : c’est mon corps. J’examine les conditions où ces affections se produisent : je trouve qu’elles viennent toujours s’intercaler entre des ébranlements que je reçois du dehors et des mouvements que je vais exécuter, comme si elles devaient exercer une influence mal déterminée sur la démarche finale. Je passe mes diverses affections en revue : il me semble que chacune d’elles contient à sa manière une invitation à agir, avec, en même temps, l’autorisation d’attendre et même de ne rien faire. Je regarde de plus près : je découvre des mouvements commencés, mais non pas exécutés, l’indication d’une décision plus ou moins utile, mais non pas la contrainte qui exclut le choix. J’évoque, je compare mes souvenirs : je me rappelle que partout, dans le monde organisé, j’ai cru voir cette même sensibilité apparaître au moment précis où la nature, ayant conféré à l’être vivant la faculté de se mouvoir dans l’espace, signale à l’espèce, par la sensation, les dangers généraux qui la menacent, et s’en remet aux individus des précautions à prendre pour y échapper. J’interroge enfin ma conscience sur le rôle qu’elle s’attribue dans l’affection : elle répond qu’elle assiste en effet, sous forme de sentiment ou de sensation, à toutes les démarches dont je crois prendre l’initiative, qu’elle s’éclipse et disparaît au contraire dès que mon activité, devenant automatique, déclare ainsi n’avoir plus besoin d’elle. Ou bien donc toutes les apparences sont trompeuses, ou l’acte auquel l’état affectif aboutit n’est pas de ceux qui pourraient rigoureusement se déduire des phéno-mènes antérieurs comme un mouvement d’un mouvement, et dès lors il ajoute véritablement quelque chose de nouveau à l’univers et à son histoire. Tenons-nous en aux apparences ; je vais formuler purement et simplement ce que je sens et ce que je vois : Tout se passe comme si, dans cet ensemble d’images que j’appelle l’univers, rien ne se pouvait produire de réellement nouveau que par l’intermédiaire de certaines images particulières, dont le type m’est fourni par mon corps.
J’étudie maintenant, sur des corps semblables au mien, la configuration de cette image particulière que j’appelle mon corps. J’aperçois des nerfs afférents qui transmettent des ébranlements aux centres nerveux, puis des nerfs efférents qui partent du centre, conduisent des ébranlements à la périphérie, et mettent en mouvement les parties du corps ou le corps tout entier. J’interroge le physiologiste et le psychologue sur la destination des uns et des autres. Ils répondent que si les mouvements centrifuges du système nerveux peuvent provoquer le déplacement du corps ou des parties du corps, les mouvements centripètes, ou du moins certains d’entre eux, font naître la représentation du monde extérieur. Qu’en faut-il penser ?
Les nerfs afférents sont des images, le cerveau est une image, les ébranle-ments transmis par les nerfs sensitifs et propagés dans le cerveau sont des images encore. Pour que cette image que j’appelle ébranlement cérébral engendrât les images extérieures, il faudrait qu’elle les contînt d’une manière ou d’une autre, et que la représentation de l’univers matériel tout entier fût impliquée dans celle de ce mouvement moléculaire. Or, il suffirait d’énoncer une pareille proposition pour en découvrir l’absurdité. C’est le cerveau qui fait partie du monde matériel, et non pas le monde matériel qui fait partie du cerveau. Supprimez l’image qui porte le nom de monde matériel, vous anéan-tissez du même coup le cerveau et l’ébranlement cérébral qui en sont des parties. Supposez au contraire que ces deux images, le cerveau et l’ébranle-ment cérébral, s’évanouissent : par hypothèse vous n’effacez qu’elles, c’est-à-dire fort peu de chose, un détail insignifiant dans un immense tableau. Le tableau dans son ensemble, c’est-à-dire l’univers, subsiste intégralement. Faire du cerveau la condition de l’image totale, c’est véritablement se contredire soi-même, puisque le cerveau, par hypothèse, est une partie de cette image. Ni les nerfs ni les centres nerveux ne peuvent donc conditionner l’image de l’univers.
Arrêtons-nous sur ce dernier point. Voici les images extérieures, puis mon corps, puis enfin les modifications apportées par mon corps aux images envi-ronnantes. Je vois bien comment les images extérieures influent sur l’image que j’appelle mon corps : elles lui transmettent du mouvement. Et je vois aussi comment ce corps influe sur les images extérieures : il leur restitue du mouve-ment. Mon corps est donc, dans l’ensemble du monde matériel, une image qui agit comme les autres images, recevant et rendant du mouvement, avec cette seule différence, peut-être, que mon corps paraît choisir, dans une certaine mesure, la manière de rendre ce qu’il reçoit. Mais comment mon corps en général, mon système nerveux en particulier, engendreraient-ils tout ou partie de ma représentation de l’univers ? Dites que mon corps est matière ou dites qu’il est image, peu m’importe le mot. S’il est matière, il fait partie du monde matériel, et le monde matériel, par conséquent, existe autour de lui et en dehors de lui. S’il est image, cette image ne pourra donner que ce qu’on y aura mis, et puisqu’elle est, par hypothèse, l’image de mon corps seulement, il serait absurde d’en vouloir tirer celle de tout l’univers. Mon corps, objet destiné à mouvoir des objets, est donc un centre d’action il ne saurait faire naître une représentation.
Mais si mon corps est un objet capable d’exercer une action réelle et nouvelle sur les objets qui l’entourent, il doit occuper vis-à-vis d’eux une situation privilégiée. En général, une image quelconque influence les autres images d’une manière déterminée, calculable même, conformément à ce qu’on appelle les lois de la nature. Comme elle n’aura pas à choisir, elle n’a pas non plus besoin d’explorer la région d’alentour, ni de s’essayer par avance à plu-sieurs actions simplement possibles. L’action nécessaire s’accomplira d’elle-même, quand son heure aura sonné. Mais j’ai supposé que le rôle de l’image que j’appelle mon corps était d’exercer sur d’autres images une influence réelle, et par conséquent de se décider entre plusieurs démarches matérielle-ment possibles. Et puisque ces démarches lui sont sans doute suggérées par le plus ou moins grand avantage qu’elle peut tirer des images environnantes, il faut bien que ces images dessinent en quelque manière, sur la face qu’elles tournent vers mon corps, le parti que mon corps pourrait tirer d’elles. De fait, j’observe que la dimension, la forme, la couleur même des objets extérieurs se modifient selon que mon corps s’en approche ou s’en éloigne, que la force des odeurs, l’intensité des sons, augmentent et diminuent avec la distance, enfin que cette distance elle-même représente surtout la mesure dans laquelle les corps environnants sont assurés, en quelque sorte, contre l’action immédiate de mon corps. À mesure que mon horizon s’élargit, les images qui m’entourent semblent se dessiner sur un fond plus uniforme et me devenir indifférentes. Plus je rétrécis cet horizon, plus les objets qu’il circonscrit s’échelonnent distinctement selon la plus ou moins grande facilité de mon corps à les toucher et à les mouvoir. Ils renvoient donc à mon corps, comme ferait un miroir, son influence éventuelle ; ils s’ordonnent selon les puissances crois-santes ou décroissantes de mon corps. Les objets qui entourent mon corps réfléchissent l’action possible de mon corps sur eux.
Je vais maintenant, sans toucher aux autres images, modifier légèrement celle que j’appelle mon corps. Dans cette image, je sectionne par la pensée tous les nerfs afférents du système cérébro-spinal. Que va-t-il se passer ? Quelques coups de scalpel auront tranché quelques faisceaux de fibres : le reste de l’univers, et même le reste de mon corps, demeureront ce qu’ils étaient. Le changement opéré est donc insignifiant. En fait, « ma perception » tout entière s’évanouit. Examinons donc de plus près ce qui vient de se produire. Voici les images qui composent l’univers en général, puis celles qui avoisinent mon corps, puis enfin mon corps lui-même. Dans cette dernière image, le rôle habituel des nerfs centripètes est de transmettre des mouve-ments au cerveau et à la moelle ; les nerfs centrifuges renvoient ce mouve-ment à la périphérie. Le sectionnement des nerfs centripètes ne peut donc produire qu’un seul effet réellement intelligible, c’est d’interrompre le courant qui va de la périphérie à la périphérie en passant par le centre ; c’est, par suite, de mettre mon corps dans l’impossibilité de puiser, au milieu des choses qui l’entourent, la qualité et la quantité de mouvement nécessaires pour agir sur elles. Voilà qui concerne l’action, et l’action seulement. Pourtant c’est ma perception qui s’évanouit. Qu’est-ce à dire, sinon que ma perception dessine précisément dans l’ensemble des images, à la manière d’une ombre ou d’un reflet, les actions virtuelles ou possibles de mon corps ? Or, le système d’images où le scalpel n’a opéré qu’un changement insignifiant est ce qu’on appelle généralement le monde matériel ; et, d’autre part, ce qui vient de s’évanouir, c’est « ma perception » de la matière. D’où, provisoirement, ces deux définitions : J’appelle matière l’ensemble des images, et perception de la matière ces mêmes images rapportées à l’action possible d’une certaine image déterminée, mon corps.
Approfondissons ce dernier rapport. Je considère mon corps avec les nerfs centripètes et centrifuges, avec les centres nerveux. Je sais que les objets extérieurs impriment aux nerfs afférents des ébranlements qui se propagent aux centres, que les centres sont le théâtre de mouvements moléculaires très variés, que ces mouvements dépendent de la nature et de la position des objets. Changez les objets, modifiez leur rapport à mon corps, et tout est changé dans les mouvements intérieurs de mes centres perceptifs. Mais tout est changé aussi dans « ma perception ». Ma perception est donc fonction de ces mouvements moléculaires, elle en dépend. Mais comment en dépend-elle ? Vous direz peut-être qu’elle les traduit, et que je ne me représente rien autre chose, en dernière analyse, que les mouvements moléculaires de la subs-tance cérébrale. Mais comment cette proposition aurait-elle le moindre sens, puisque l’image du système nerveux et de ses mouvements intérieurs n’est par hypothèse que celle d’un certain objet matériel, et que je me représente l’univers matériel dans sa totalité ? Il est vrai qu’on essaie ici de tourner la difficulté. On nous montre un cerveau analogue, dans son essence, au reste de l’univers matériel, image par conséquent si l’univers est image. Puis, comme on veut que les mouvements intérieurs de ce cerveau créent ou déterminent la représentation du monde matériel tout entier, image qui déborde infiniment celle des vibrations cérébrales, on affecte de ne plus voir dans ces mouve-ments moléculaires, ni dans le mouvement en général, des images comme les autres, mais quelque chose qui serait plus ou moins qu’une image, en tout cas d’une autre nature que l’image, et d’où la représentation sortirait par un véritable miracle. La matière devient ainsi chose radicalement différente de la représentation, et dont nous n’avons par conséquent aucune image ; en face d’elle on pose une conscience vide d’images, dont nous ne pouvons nous faire aucune idée ; enfin, pour remplir la conscience, on invente une action incom-préhensible de cette matière sans forme sur cette pensée sans matière. Mais la vérité est que les mouvements de la matière sont très clairs en tant qu’images, et qu’il n’y a pas lieu de chercher dans le mouvement autre chose que ce qu’on y voit. L’unique difficulté consisterait à faire naître de ces images très particulières la variété infinie des représentations ; mais pourquoi y songerait-on, alors que, de l’avis de tous, les vibrations cérébrales font partie du monde matériel, et que ces images, par conséquent, n’occupent qu’un très petit coin de la représentation ? – Que sont donc enfin ces mouvements, et quel rôle ces images particulières jouent-elles dans la représentation du tout ? – Je n’en saurais douter : ce sont, à l’intérieur de mon corps, des mouvements destinés à préparer, en la commençant, la réaction de mon corps à l’action des objets extérieurs. Images eux-mêmes, ils ne peuvent créer des images ; mais ils marquent à tout moment, comme ferait une boussole qu’on déplace, la position d’une certaine image déterminée, mon corps, par rapport aux images environ-nantes. Dans l’ensemble de la représentation, ils sont fort peu de chose; mais ils ont une importance capitale pour cette partie de la représentation que j’appelle mon corps, car ils en esquissent à tout moment les démarches virtuel-les. Il n’y a donc qu’une différence de degré, il ne peut y avoir une différence de nature, entre la faculté dite perceptive du cerveau et les fonctions réflexes de la moelle épinière. La moelle transforme les excitations subies en mouve-ments exécutés; le cerveau les prolonge en réactions simplement naissantes; mais, dans un cas comme dans l’autre, le rôle de la matière nerveuse est de conduire, de composer entre eux ou d’inhiber des mouvements. D’où vient alors que « ma perception de l’univers » paraisse dépendre des mouvements internes de la substance cérébrale, changer quand ils varient et s’évanouir quand ils sont abolis ?
La difficulté de ce problème tient surtout à ce qu’on se représente la substance grise et ses modifications comme des choses qui se suffiraient à elles-mêmes et qui pourraient s’isoler du reste de l’univers. Matérialistes et dualistes s’accordent, au fond, sur ce point. Ils considèrent à part certains mouvements moléculaires de la matière cérébrale : alors, les uns voient dans notre perception consciente une phosphorescence qui suit ces mouvements et en illumine la trace ; les autres déroulent nos perceptions dans une conscience qui exprime sans cesse à sa manière les ébranlements moléculaires de la substance corticale : dans un cas comme dans l’autre, ce sont des états de notre système nerveux que la perception est censée dessiner ou traduire. Mais le système nerveux peut-il se concevoir vivant sans l’organisme qui le nourrit, sans l’atmosphère où l’organisme respire, sans la terre que cette atmosphère baigne, sans le soleil autour duquel la terre gravite ? Plus généralement, la fiction d’un objet matériel isolé n’implique-t-elle pas une espèce d’absurdité, puisque cet objet emprunte ses propriétés physiques aux relations qu’il entretient avec tous les autres, et doit chacune de ses déterminations, son existence même par conséquent, à la place qu’il occupe dans l’ensemble de l’univers ? Ne disons donc pas que nos perceptions dépendent simplement des mouvements moléculaires de la masse cérébrale. Disons qu’elles varient avec eux, mais que ces mouvements eux-mêmes restent inséparablement liés au reste du monde matériel. Il ne s’agit plus alors seulement de savoir comment nos perceptions se rattachent aux modifications de la substance grise. Le problème s’élargit, et se pose aussi en termes beaucoup plus clairs. Voici un système d’images que j’appelle ma perception de l’univers, et qui se bouleverse de fond en comble pour des variations légères d’une certaine image privilé-giée, mon corps. Cette image occupe le centre ; sur elle se règlent toutes les autres ; à chacun de ses mouvements tout change, comme si l’on avait tourné un kaléidoscope. Voici d’autre part les mêmes images, mais rapportées chacu-ne à elle-même ; influant sans doute les unes sur les autres, mais de manière que l’effet reste toujours proportionné à la cause : c’est ce que j’appelle l’uni-vers. Comment expliquer que ces deux systèmes coexistent, et que les mêmes images soient relativement invariables dans l’univers, infiniment variables dans la perception ? Le problème pendant entre le réalisme et l’idéalisme, peut-être même entre le matérialisme et le spiritualisme, se pose donc, selon nous, dans les termes suivants : D’où vient que les mêmes images peuvent entrer à la fois dans deux systèmes différents, l’un où chaque image varie pour elle-même et dans la mesure bien définie où elle subit l’action réelle des images environnantes, l’autre où toutes varient pour une seule, et dans la mesure variable où elles réfléchissent l’action possible de cette image privilégiée ? Toute image est intérieure à certaines images et extérieure à d’autres ; mais de l’ensemble des images on ne peut dire qu’il nous soit intérieur ni qu’il nous soit extérieur, puisque l’intériorité et l’extériorité ne sont que des rapports entre images. Se demander si l’univers existe dans notre pensée seulement ou en dehors d’elle, c’est donc énoncer le problème en termes insolubles, à supposer qu’ils soient intelligibles ; c’est se condamner à une discussion stérile, où les termes pensée, existence, univers, seront néces-sairement pris de part et d’autre dans des sens tout différents. Pour trancher le débat, il faut trouver d’abord un terrain commun où la lutte s’engage, et puisque, pour les uns et pour les autres, nous ne saisissons les choses que sous forme d’images, c’est en fonction d’images, et d’images seulement, que nous devons poser le problème. Or, aucune doctrine philosophique ne conteste que les mêmes images puissent entrer à la fois dans deux systèmes distincts, l’un qui appartient à la science, et où chaque image, n’étant rapportée qu’à elle-même, garde une valeur absolue, l’autre qui est le monde de la conscience, et où toutes les images se règlent sur une image centrale, notre corps, dont elles suivent les variations. La question posée entre le réalisme et l’idéalisme devient alors très claire : quels sont les rapports que ces deux systèmes d’images soutiennent entre eux ? Et il est aisé de voir que l’idéalisme subjectif consiste à faire dériver le premier système du second, le réalisme matérialiste à tirer le second du premier.
Le réaliste part en effet de l’univers, c’est-à-dire d’un ensemble d’images gouvernées dans leurs rapports mutuels par des lois immuables, où les effets restent proportionnés à leurs causes, et dont le caractère est de n’avoir pas de centre, toutes les images se déroulant sur un même plan qui se prolonge indéfiniment. Mais force lui est bien de constater qu’en outre de ce système il y a des perceptions, c’est-à-dire des systèmes où ces mêmes images sont rapportées à une seule d’entre elles, s’échelonnent autour de celle-ci sur des plans différents, et se transfigurent dans leur ensemble pour des modifications légères de cette image centrale. C’est de cette perception que part l’idéaliste, et dans le système d’images qu’il se donne il y a une image privilégiée, son corps, sur laquelle se règlent les autres images. Mais dès qu’il veut rattacher le présent au passé et prévoir l’avenir, il est bien obligé d’abandonner cette position centrale, de replacer toutes les images sur le même plan, de supposer qu’elles ne varient plus pour lui mais pour elles, et de les traiter comme si elles faisaient partie d’un système où chaque changement donne la mesure exacte de sa cause. À cette condition seulement la science de l’univers devient possi-ble ; et puisque cette science existe, puisqu’elle réussit à prévoir l’avenir, l’hypothèse qui la fonde n’est pas une hypothèse arbitraire. Le premier système est seul donné à l’expérience présente ; mais nous croyons au second par cela seul que nous affirmons la continuité du passé, du présent et de l’avenir. Ainsi, dans l’idéalisme comme dans le réalisme, on pose l’un des deux systèmes, et on cherche à en déduire l’autre.
Mais, dans cette déduction, ni le réalisme ni l’idéalisme ne peuvent abou-tir, parce qu’aucun des deux systèmes d’images n’est impliqué dans l’autre, et que chacun d’eux se suffit. Si vous vous donnez le système d’images qui n’a pas de centre, et où chaque élément possède sa grandeur et sa valeur absolues, je ne vois pas pourquoi ce système s’en adjoint un second, où chaque image prend une valeur indéterminée, soumise à toutes les vicissitudes d’une image centrale. Il faudra donc, pour engendrer la perception, évoquer quelque deus ex machina tel que l’hypothèse matérialiste de la conscience-épiphénomène. On choisira, parmi toutes les images aux changements absolus qu’on aura posées d’abord, celle que nous appelons notre cerveau, et on conférera aux états intérieurs de cette image le singulier privilège de se doubler, on ne sait comment, de la reproduction cette fois relative et variable de toutes les autres. Il est vrai qu’on affectera ensuite de n’attacher aucune importance à cette représentation, d’y voir une phosphorescence que laisseraient derrière elles les vibrations cérébrales : comme si la substance cérébrale, les vibrations céré-brales, enchâssées dans les images qui composent cette représentation, pouvaient être d’une autre nature qu’elles ! Tout réalisme fera donc de la perception un accident, et par conséquent un mystère. Mais inversement, si vous vous donnez un système d’images instables disposées autour d’un centre privilégié et se modifiant profondément pour des déplacements insensibles de ce centre, vous excluez d’abord l’ordre de la nature, cet ordre indifférent au point où l’on se place et au terme par où l’on commence. Vous ne pourrez rétablir cet ordre qu’en évoquant à votre tour un deus ex machina, en suppo-sant, par une hypothèse arbitraire, je ne sais quelle harmonie préétablie entre les choses et l’esprit, ou tout au moins, pour parler comme Kant, entre la sensibilité et l’entendement. C’est la science qui deviendra alors un accident, et sa réussite un mystère. – Vous ne sauriez donc déduire ni le premier système d’images du second, ni le second du premier, et ces deux doctrines opposées, réalisme et idéalisme, quand on les replace enfin sur le même terrain, vien-nent, en sens contraires, butter contre le même obstacle.
En creusant maintenant au-dessous des deux doctrines, vous leur décou-vririez un postulat commun, que nous formulerons ainsi – la perception a un intérêt tout spéculatif ; elle est connaissance pure. Toute la discussion porte sur le rang qu’il faut attribuer à cette connaissance vis-à-vis de la connaissance scientifique. Les uns se donnent l’ordre exigé par la science, et ne voient dans la perception qu’une science confuse et provisoire. Les autres posent la perception d’abord, l’érigent en absolu, et tiennent la science pour une expres-sion symbolique du réel. Mais pour les uns et pour les autres, percevoir signifie avant tout connaître.
Or, c’est ce postulat que nous contestons. Il est démenti par l’examen, même le plus superficiel, de la structure du système nerveux dans la série animale. Et on ne saurait l’accepter sans obscurcir profondément le triple problème de la matière, de la conscience et de leur rapport.
Henri Bergson
Matière et mémoire / 1896
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Maguy Marin
Umwelt / 2004

Pour Francis Berezné / Jean Fournié

J’ai rencontré Francis dans les années 1964, 65 à Paris. Depuis lors, à travers les vicissitudes de nos vies respectives, nous n’avons pratiquement jamais cessé de nous voir, entretenant un compagnonnage, une complicité intellectuelle et affective qui ne s’est jamais démentie.
On peut dire que nous étions témoins l’un de l’autre.
A l’époque où nous sommes rencontrés, Francis était engagé dans une activité militante visant à modifier les lignes de force, comme on dit aujourd’hui, au sein de la société. Très vite, je devais le rejoindre dans cette activité exaltante mais passablement incertaine, voire improbable, que constitue l’engagement politique visant non seulement à transformer la monde, mais aussi et peut être surtout, à changer la vie, nos vies. Mais bien vite, Francis devait se détourner de l’action politique pour se donner corps et âme à ce qui allait constituer le fil d’Ariane, le centre de gravité de sa vie d’Homme : la peinture.
Il y avait là quelque chose de la vocation, un appel.
Je me souviens de l’époque où, alors qu’il venait à peine de quitter l’organisation où nous militions et où il s’était engagé sans réserve, comme dans tout ce qu’il entreprenait, ll m’expliquait alors que l’action politique, le militantisme, n’était décidément pas sa voie. Ce n’était pas pour lui, Il n’était pas fait pour ça, alors même qu’il était considéré par les camarades et les responsables politiques de la petite organisation à laquelle nous appartenions comme un élément particulièrement brillant, « prometteur », comme on disait alors, par son intelligence aiguë, sa culture, son dévouement, son abnégation. Mais la politique n’était pas son affaire.
Son affaire, c’était la peinture.
Francis était peintre, sculpteur, écrivain. Mais c’est sans doute la peinture qui l’habitait le plus. Il avait commencé, très jeune, à s’initier à la pratique artistique en participant à des ateliers d’art plastique aux Arts décoratifs. Il était ensuite devenu l’assistant de son maître d’atelier puis, quelque temps après, avait enseigné aux Beaux Arts. Plus tard, outre des travaux d’orfèvrerie et la création de bijoux dans l’atelier de son oncle, rue Cadet, où il avait trouvé refuge et pour lequel il avait une tendresse particulière, il devait réaliser des cheminées, plus généralement des aménagements intérieurs en pratiquant l’art du modelage au plâtre qu’il maîtrisait parfaitement, soit sur des murs, soit en créant du mobilier : tables, canapés, banquettes, étagères de cuisine. Des formes toujours très épurées, aériennes, faites de pleins et de déliés, toujours d’un blanc immaculé. C’est ainsi qu’il avait, par exemple, en partie reconfiguré et remodelé l’appartement de Jeanne Moreau.
En ce qui concerne la peinture, Francis manifestait une forme d’exigence qui lui interdisait de se plier à la mercantilisation et à la concurrence toujours plus effrénée du marché de l’art, ainsi qu’aux vicissitudes et aux rapports de force qui caractérisent le monde des galeries. D’une manière générale, je crois que Francis a toujours manifesté une grande répugnance à se trouver inclus – en dehors de la brève parenthèse du militantisme – qu’il s’agisse d’un groupe, d’un parti, d’une école ou dans la société. L’appartenance n’était pas son fort. C’était un outsider ; il détestait les chapelles. Peut-être aussi avait-il peur de dépasser le simple stade de la création pour s’exposer de manière plus frontale au jugement du public. Il organisait néanmoins régulièrement des expositions, le plus souvent chez des amis, qu’il avait nombreux, ou dans des lieux alternatifs, ce qui lui permettait de boucler des fins de mois toujours hautement acrobatiques. Francis avait une économie de moine bénédictin, pour autant que ces derniers soient vraiment économes. Les quelques sous qu’il récoltait étaient pour l’essentiel consacrés à l’achat de toiles, de châssis, plus récemment à l’aménagement de sa maison D’Annoville et de son atelier, auxquels il tenait tant.
Francis avait une vaste culture, littéraire, picturale, cinématographique. Il s’intéressait particulièrement à l’Art brut avec lequel il entretenait une sorte de compagnonnage contrasté, fait à la fois de distance et de fascination. Le Dit du brut, l’un des livres qu’il a écrit, retrace cette expérience. Il s’était plusieurs fois rendu à Lausanne, au musée de l’Art brut, pour redécouvrir l’œuvre d’artistes du « genre » qu’il connaissait et admirait : Adolf Wölfli, Gaston Chaissac, Aloïse…Il avait récemment adhéré – mais toujours sur la pointe des pieds – à l’association l’Aracine, destinée à faire connaître et à promouvoir les œuvres attachées ou rattachées à l’Art brut, association à l’origine de la création récente du musée d’Art brut de Villeneuve d’Ascq.
En dehors de son travail pictural, Francis écrivait. Il a publié quatre ouvrages à La Chambre d’écho , dans lesquels il retrace, pour une bonne part, son expérience de la folie, sa vie erratique et vagabonde – titre de l’un de ses livres – de SDF, logeant pour un temps sous les ponts, à Joinville le Pont, précisément. Littérature de témoignage, au départ, manière d’exorciser l’horreur de l’univers carcéral dans lequel on l’avait relégué pendant de trop longues et terribles années, son écriture était devenue au fil du temps de plus en plus maîtrisée, fluide, épurée, proprement « littéraire ». Il avait en route un nouveau livre et je crois que le travail d’écriture le mobilisait de plus en plus.
Francis s’intéressait aussi beaucoup au cinéma. Au cours de ces dernières années, il était passé à la réalisation. Des petits films, à budget plus que serré, réalisés avec l’aide de quelques amis, où il se mettait lui-même en scène. Ces derniers mois, il travaillait au montage de son dernier film : les Amours impossibles.
Sujet depuis le milieu des années 70 à de profondes crises d’angoisse, Francis avait fait plusieurs séjours en hôpital psychiatrique, d’abord à la clinique de Laborde, puis, dans des conditions effroyables, à des années lumières de ce qui se passait à Laborde, à l’hôpital psychiatrique de Perray-Vaucluse, où il est resté trois très longues années, coupé du monde, sans aucunes visites, comme retranché des vivants. L’ayant longuement et vainement cherché, dans l’impossibilité de le retrouver, c’est le seul moment de notre longue amitié où la parole nous a été proscrite. Nous avions perdu le contact.
Lorsque nous avons enfin pu nous retrouver, Francis était méconnaissable. Il avait pris vingt bons kilos, était bourré de médicaments, ne parlait plus, était incapable de franchir une porte…
Je crois qu’il a gardé de cette expérience terrifiante, véritable expérience des limites, en milieu fermé, dans les pires conditions asilaires, en même temps qu’un regard désabusé sur le monde, une forme de bonté et de sagesse, une gentillesse bonhomme qui s’exprimait dans son regard et qu’il savait transmettre à ses amis. Cette « connaissance de l’enfer », selon l’expression de l’écrivain psychiatre portugais Antonio Lobo Antunes, Francis avait peu à peu réussi à s’en distancer, sans pour autant jamais arriver complètement à s’en libérer. Francis était un rescapé. Comme les anciens déportés, ses nuits étaient ponctuées de cauchemars, il était poursuivi par des infirmiers, ou pire encore. La peur n’était jamais loin. Ses démons ou plutôt sa souffrance venaient régulièrement le rattraper, même s’il avait appris, au fil du temps, à les apprivoiser, les tenir à distance, demander de l’aide à ses amis à chaque fois qu’il en était besoin. Soutenu par quelques uns d’entre eux, il avait ainsi peu à peu réussi à se reconstruire – quel terme abominable ! – à retrouver une sociabilité qui le faisait aimer par les gens qu’il rencontrait. Il avait aussi le courage rare de pouvoir parler de toute cette période et plus généralement de ce qu’il appelait sa folie avec les gens dont il se sentait proche, sans aucune acrimonie ni ressentiment, mais comme avec détachement et avec une forme d’humour qui, au regard des situations dramatiques qu’il décrivait, faisait froid dans le dos.
Francis était juif. Ses grands parents étaient arrivés en France au début du siècle dernier, fuyant les pogroms en Russie. C’est peut être de là – et d’eux – qu’il tenait cet humour à la fois joyeux et désenchanté dont il avait le secret.
Je veux rendre ici un hommage tout particulier à sa dernière compagne, Odile Demonfaucon, une artiste comme lui, qu’il aimait, et qui a su pendant de longues années, avant qu’il ne vienne s’installer à Annoville, dans La presqu’île du Cotentin, le soutenir, l’accompagner dans sa souffrance, le supporter, l’aimer.
Ces derniers temps, lorsque nous nous rencontrions, Francis paraissait – ou en tout cas m’apparaissait à moi – relativement apaisé, serein, comme réconcilié avec lui même. Il affichait souvent une égalité d’humeur et une apparente jovialité que je me surprenais parfois à lui envier. Il semblait enfin avoir trouvé à Annoville une forme de paix et de tranquillité qui lui convenait. Après tant d’années de souffrances et d’errance, il disposait enfin d’un lieu à lui, un lieu pour travailler, aussi modeste soit-il, et avait peu à peu à peu réussi à tisser des liens amicaux avec les gens du voisinage. Il était curieux des autres, aimait au fond profondément les gens – et leurs histoires. Francis aimait la nature, les paysages, « paysages-visages » – disait-il, les feuilles avec lesquelles il faisait des herbiers, les galets… Il adorait faire de longues promenades seul, le long des langues de mer qui bordent la région et qu’il avait coutume de prendre en photo. Il participait, à sa manière, à la vie de la commune en animant, pendant un temps, des ateliers d’art plastique auprès des enfants du village. Il participait par ailleurs à un groupe de travail autour de la revue Chimères à laquelle il collaborait, et se rendait régulièrement à la clinique de Laborde qui restait pour lui un pôle de référence – il manque ici la place pour parler plus avant du rapport de Francis à la clinique de Laborde – à l’antipode de son expérience terrifiante à Perray-Vaucluse, et où médecins et malades, avec lesquels il animait ces derniers mois un atelier de bandes dessinées, avaient appris à l’apprécier.
Cependant, la solitude lui pesait. C’est peu dire. Il est toujours difficile de parler de la solitude de l’autre. « Le désespoir n’a pas d’ailes », comme disait Breton, avec qui nous avions fait nos premiers pas en surréalisme. Il faisait de fréquents aller-retour à Paris, qui restait « sa » ville, et où il disposait d’un plus grand éventail de possibilités d’échanges intellectuels et d’un réseau toujours plus large d’amitiés.
Je me souviens d’une série d’autoportraits où Francis se représentait en train de faire un pied de nez. Ces pieds de nez étaient bien dans sa manière, à la fois malicieuse et généreuse, espiègle, une invite à la connivence, au partage, en même temps qu’une interpellation : « Et toi…alors… Quoi ? » – Une question peut être trop souvent restée sans réponse, manière déjà aussi, peut être, de tirer sa révérence.
Je crois qu’il faut considérer son geste ultime comme un acte de liberté, de souveraineté, un dernier pied de nez à un monde dont il savait trop qu’il ne tournait décidement pas rond et avec lequel il n’avait jamais vraiment réussi à pactiser.
Je veux ici rendre grâce à Francis, mon ami, pour tout ce qu’il m’a apporté au cours de ces quarante cinq années de vies entrecroisées. La mienne, désormais, ne sera plus la même.
Salut, Francis !
Jean Fournié
novembre 2010
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Aux éditions la Chambre d’échos : La Mémoire saisie d’un tu, la Vie vagabonde suivie du Singe mon herbier, le Dit du brut, J’entre enfin, A côté.
Sur le Silence qui parle : Sur l’amitié dans la psychiatrie

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