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Archive mensuelle de novembre 2010

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Double Take / Johan Grimonpez

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Johan Grimonpez
Double Take / 2010

Bouffon Imperator / Alain Brossat

Vers la cent-vingtième journée de son règne, Bouffon eut cette formule mémorable : le premier des droits de l’homme, c’est celui des victimes. Jamais sans doute – en ce pays, du moins – un homme politique n’avait jusqu’alors donné à voir aussi distinctement la relation qui s’établit entre le nom réenchanté de « la victime » et le désir d’État fort, de gouvernement autoritaire. Désir obscur assurément partagé entre une partie du corps social et autorité politique, mais auquel donne bel et bien voix ici le plus autorisé des dirigeants. En donnant à cette aspiration désastreuse statut de maxime de gouvernement, Bouffon ouvre en effet aux corps répressifs de l’État un crédit de violence et d’arbitraire illimité. Il instaure une modalité de gouvernement qui, jusqu’à présent, n’existait qu’en pointillés  : le gouvernement au fait divers, le temps des lois sur mesure alignées sur les affects réactifs du public et destinés à enchaîner clause d’exception sur clause d’exception.
Que ce soit à l’occasion du viol d’un enfant par un pédophile récemment libéré de prison ou bien lors du prononcé d’un non-lieu dans l’affaire d’un meurtrier déclaré pénalement irresponsable en raison du trouble psychiatrique ayant « aboli son discernement » lors des faits, Bouffon statue, à chaud : c’est, en de telles occasions, le point de vue de la victime sur le crime qui doit l’emporter et fixer la norme, c’est sur ce point de vue que doit se régler la loi. On ne saurait mieux dire : il faut, sur ces sujets hautement mobilisateurs, sur ces sujets à valeur ajoutée, au temps de la démocratie du public, il faut en revenir au régime ancestral de la vindicte : donner, sans médiation, satisfaction, aux victimes, à leur désir de vengeance et de réparation ; il faut abolir la notion moderne d’une normativité générale (le code pénal) à laquelle soient rapportés les crimes et délits, petits et grands, courants et exceptionnels (surtout exceptionnels, insiste Benjamin Constant, afin de « refroidir » le terrible face à face entre l’infracteur ou le perpétrateur et la victime) pour restaurer le régime immémorial du cas par cas et de l’exception judiciaire permanente : à crime exceptionnel, particulièrement « »odieux » (perçu par le public comme tel), sanction exceptionnelle, démonstrativement exceptionnelle ; en vertu de quoi, Bouffon, en privé, mange le morceau  : en son âme et conscience, il est favorable à la peine de mort pour les pédophiles.
En vertu de quoi l’on ne prend pas grand risque à le prédire : à ce train-là, il ne passera pas plus de quelques mois avant que le tabou établi depuis 1981 de la reprise du « débat » sur la peine de mort soit levé. À quoi, du moins, l’on mesurerait les dimensions du gouffre dans lequel la vie publique et les arts du gouvernement sont tombés dans ce pays. Une chute annoncée de longue date, mais vertigineusement accélérée depuis que les souris se sont donné un roi.
Finalement, ce qui se joue ici est assez simple – tragiquement simple  : tout se passe comme si pour une sorte de majorité informe de « gens » de ce pays, les aspirations positives les plus constantes et les plus légitimes (à davantage d’autonomie et de temps libre, aux moyens pour chacun de donner libre cours à sa part de fantaisie, à une amélioration des bases matérielles de l’existence…) ayant été massivement, obstinément, systématiquement découragées, avait pris corps un désir secondaire et violemment réactif, constamment attisé par les politiques autoritaires et sécuritaires : désir de punir, d’exclure, de stigmatiser, de faire rentrer dans le rang, d’en faire baver, d’aligner, de tirer vers le bas, etc. Il faut avoir le courage et la lucidité de l’admettre : avec Bouffon, ce n’est pas seulement à un virus particulièrement résistant de la politique néo-conservatrice que nous avons affaire, à un incube particulièrement coriace du gouvernement autoritaire, mais à un symptôme : ce qui est destiné à nous inspirer le plus vif sentiment de désolation, c’est davantage du côté du public que de celui du pouvoir que nous le rencontrons.
La rhétorique de l’émotion vengeresse, les diatribes punitives et disciplinaires de Bouffon ne feraient que nous divertir, comme c’était le cas lorsque de Gaulle y allait de ses coups de menton à la fin des années 1960, si elles n’étaient pas instantanément relayées, de manière plus ou moins explicite, par notre entourage. C’est lorsque la prose empoisonnée de Bouffon à propos de l’indispensable rétablissement des lettres de cachet pour les pédophiles m’est revenue dans la bouche d’un ami très cher et à l’occasion d’un repas fraternel que j’ai mesuré l’ampleur du désastre – « tout cela est bien joli au plan des principes – mais si c’était ton gosse  ??? »
L’enjeu, tout philosophique, de la chose est exposé là sous nos yeux  : le « concret », dans toute son abjection, opposé au réel devenu inarticulable.
Reste donc à prendre date : la seule chose que promettent les « tournées de victimes » entreprises par Bouffon, ce sont d’autres victimes, des morts, du sang et des vies détruites par la violence de l’État. Je divague  ? Rendez-vous dans cent autres jours, dans deux cents, dans trois cents autres…
Alain Brossat
Bouffon Imperator / 2007
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Mai 68 n’a pas eu lieu / Gilles Deleuze et Félix Guattari

Dans des phénomènes historiques comme la Révolution de 1789, la Commune, la Révolution de 1917, il y a toujours une part d’événement, irréductible aux déterminismes sociaux, aux séries causales. Les historiens n’aiment pas bien cet aspect : il restaurent des causalités par-après. Mais l’événement lui-même est en décrochage ou en rupture avec les causalités : c’est une bifurcation, une déviation par rapport aux lois, un état instable qui ouvre un nouveau champ de possibles. Prigogine a parlé de ces états où, même en physique, les petites différences se propagent au lieu de s’annuler, et où des phénomènes tout à fait indépendants entrent en résonance, en conjonction. En ce sens, un événement peut être contrarié, réprimé, récupéré, trahi, il n’en comporte pas moins quelque chose d’indépassable. Ce sont les renégats qui disent : c’est dépassé. Mais l’événement lui-même a beau être ancien, il ne se laisse pas dépasser : il est ouverture de possible. Il passe à l’intérieur des individus autant que dans l’épaisseur d’une société.
Et encore les phénomènes historiques que nous invoquons s’accompagnaient de déterminismes ou de causalités, même s’ils étaient d’une autre nature. Mai 68 est plutôt de l’ordre d’un événement pur, libre de toute causalité normale ou normative. Son histoire est une « succession d’instabilités et de fluctuations amplifiées ». Il y a eu beaucoup d’agitations, de gesticulations, de paroles, de bêtises, d’illusions en 68, mais ce n’est pas ce qui compte. Ce qui compte, c’est que ce fut un phénomène de voyance, comme si une société voyait tout d’un coup ce qu’elle contenait d’intolérable et voyait aussi la possibilité d’autre chose. C’est un phénomène collectif sous la forme : « Du possible, sinon j’étouffe ». Le possible ne préexiste pas, il est créé par l’événement. C’est une question de vie. L’événement crée une nouvelle existence, il produit une nouvelle subjectivité (nouveau rapports avec le corps, le temps de la sexualité, le milieu, la culture, le travail…).
Marginalisé, ou caricaturé…
Quand une mutation sociale apparaît, il ne suffit pas d’en tirer les conséquences ou les effets suivant des lignes de causalités économiques et politiques. Il faut que la société soit capable de former des agencements collectifs correspondant à la nouvelle subjectivité, de telle manière qu’elle veuille la mutation. C’est cela, une véritable « reconversion ». Le New Deal américain, l’essor japonais furent des exemples très différents de reconversion subjective, avec toutes sortes d’ambiguïtés et même de structures réactionnaires, mais aussi avec la part d’initiative et de création qui constituait un nouvel état social capable de répondre aux exigences de l’événement. En France au contraire, après 68, les pouvoirs n’ont pas cessé de vivre avec l’idée que « ça se tasserait ». Et en effet, ça s’est tassé, mais dans des conditions catastrophiques. Mai 68 ne fut pas la conséquence d’une crise ni la réaction à une crise. C’est plutôt l’inverse. C’est la crise actuelle, ce sont les impasses de la crise actuelle, ce sont les impasses de la crise actuelle en France qui découlent directement de l’incapacité de la société française à assimiler Mai 68. La société française a montré une radicale impuissance à opérer une reconversion subjective au niveau collectif, telle que l’exigeait 68 : dès lors, comment pourrai-elle opérer actuellement une reconversion économique dans des conditions de « gauche » ? Elle n’a rien su proposer aux gens : ni dans le domaine de l’école, ni dans celui du travail. Tout ce qui était nouveau a été marginalisé ou caricaturé. On voit aujourd’hui les gens de Longwy s’accrocher à leur acier, les producteurs laitiers à leurs vaches, etc. : que feraient-ils d’autre, puisque tout agencement d’une nouvelle existence, d’une nouvelle subjectivité collective a été écrasé d’avance par la réaction contre 68, à gauche presque autant qu’à droite ? Même les radios libres. Chaque fois le possible a été refermé.
Les enfants de Mai 68, on les retrouve un peu partout, ils ne le savent pas eux-mêmes, et chaque pays en produit à sa manière. Leur situation n’est pas brillante. Ce ne sont pas de jeunes cadres. Ils sont bizarrement indifférents, et pourtant très au courant. Ils ont cessé d’être exigeants, ou narcissiques, mais savent bien que rien ne répond actuellement à leur subjectivité, à leur capacité d’énergie. Ils savent même que toutes les réformes actuelles vont plutôt contre eux. Ils sont décidés à mener leur propre affaire, autant qu’ils peuvent. Ils maintiennent une ouverture, un possible. Leur portrait poétisé, c’est Coppola qui l’a fait dans Rusty James ; l’acteur Mickey Rourke explique : « C’est un personnage qui est un peu au bout du rouleau, sur la tranche. Il n’est pas le genre Hell’s Angel. Il a des cellules grises, en plus il a du bon sens. Un mélange de culture venant de la rue et de l’université. Et c’est ce mélange qui l’a rendu fou. Il ne voit rien. Il sait qu’il n’y a aucun boulot pour lui, puisqu’il est plus futé que n’importe quel type prêt à l’engage… » (Libération, 15 février 1984).
Il n’y a de solution que créatrice
C’est vrai du monde entier. Ce qu’on institutionnalise, dans le chômage, la retraite, l’école, ce sont les « situations d’abandon » contrôlées, avec les handicapés pour modèle. Les seules reconversions subjectives actuelles, au niveau collectif, sont celles d’un capitalisme sauvage à l’américaine, ou bien d’un fondamentalisme musulman comme en Iran, des religions afro-américaines comme au Brésil : ce sont les figures opposées d’un nouvel intégrisme (il faudrait y ajouter le néopapisme européen). L’Europe n’a rien à proposer, et la France ne semble plus avoir d’autre ambition que de prendre la tête d’une Europe américanisée et surarmée qui opérerait d’en haut la reconversion économique nécessaire. Le champ des possibles est pourtant ailleurs : suivant l’axe Ouest-Est, le pacifisme, en tant qu’il se propose de désagréger les rapports de conflit, de surarmement, mais aussi de complicité et de répartition entre les Etats-Unis et l’URSS. Suivant l’axe Nord-Sud, un nouvel internationalisme, qui ne se fonde plus seulement sur une alliance avec le Tiers-Monde, mais sur les phénomènes de tiers-mondanisation dans les pays riches eux-mêmes (par exemple l’évolution des métropoles, la dégradation des centres-villes, la montée d’un Tiers-Monde européen telles que Paul Virilio les analyse). Il n’y a de solution que créatrice. Ce sont ces reconversions créatrices qui contribueraient à résoudre la crise actuelle et prendraient la relève d’un Mai 68 généralisé, d’une bifurcation ou d’une fluctuation amplifiées.
Gilles Deleuze et Félix Guattari
Mai 68 n’a pas eu lieu / Publié dans les Nouvelles / mai 1984
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