A côté / Francis Berezné

Je lui ai dit,
non, je ne la quitte pas comme ça, mais non, elle a tous les talents, la couture, la cuisine, le ménage, elle a toujours été la meilleure des femmes, la meilleure des ouvrières, et belle comme à vingt ans, oh non, qu’elle ne cache pas son visage dans son tablier, ça me remue jusqu’aux larmes, un soulagement pourtant de ne plus l’entendre crier pour des niaiseries sans intérêt, des oui des non, des histoires de jambon j’en passe et des meilleures, un papier peint fané avec des motifs d’un autre siècle, une odeur de vieillerie, des taches d’humidité partout, un plafond qui a tourné au jaune, un fauteuil grossièrement retapissé, dont le crin déborde par endroits en paquets sales, une peinture écaillée grise dans le renfoncement de la fenêtre, qui ne s’ouvre plus depuis longtemps sur une cour, où le soleil n’entre jamais, tant mieux, de cette façon rien ne viendra me distraire de la seule affaire qui compte désormais à mes yeux, qui n’y voient plus grand-chose, habiter à côté de Victor, auquel j’ai pensé pendant toute une nuit d’insomnie, torturé par l’angoisse, trempé de sueur, grelottant de peur, remuant toutes sortes d’idées noires, comme très modestement mes deux mules de cuir ont veillé jusqu’au matin sur l’angle de la cheminée, sur ma porte, sur tous les damnés de la terre, tiens, qu’est-ce qui se raconte tout à coup de l’autre côté de la cloison, où la radio diffuse une rengaine qui se mêle à des bruits de papiers froissés, à des bruits d’objets qui tombent sur le parquet, ou est-ce du linoléum, à des jurons sans raison raisonnable, autrement il me faudrait admettre que Victor se fâche, et qui d’autre que moi pourrait provoquer sa colère puisqu’en dehors de nous il n’y a dans cette maison rien ni personne, et entre nous depuis longtemps déjà rien que mon bavardage et son silence, où je vais m’engouffrer une fois pour toutes, après les heures passées à me faire un sang d’encre, je t’en ficherai des infirmières comme celle-là, il ne suffit pas qu’on m’aide à me laver, m’habiller, me lever, encore faut-il montrer un peu d’amabilité, quelques signes de sympathie, et quand je n’en pourrai plus de me taire, je trouverai Victor m’accueillant sur le seuil, pas le moins du monde surpris de ma visite, comment sait-il toujours qui vient le voir, à croire qu’il a des antennes, que la télépathie fonctionne avec lui à merveille, ou qu’il possède un sixième sens, l’œil vif, prêt à me serrer dans ses bras, à écraser son gros ventre contre mon ventre amaigri, car depuis des semaines je n’ai plus d’appétit pour la nourriture qu’on me sert à heures fixes, ni pour mes petits arrangements avec Dieu, Victor mon cher ami qui m’embrassera sur les deux joues, son poil court râpant comme du papier de verre, qui d’un geste m’invitera à le suivre, me tendra sa chaise, faisant aussitôt souffler un vent de bonne humeur qui me réjouit l’esprit rien que d’y penser, à moins qu’il ne me tourne le dos, grommelle dans sa barbe, s’occupe de soigner les plantes qu’il a installées en propriétaire sur la tablette en verre de son lavabo, les feuilles s’accrochant au miroir, grimpant sur les étagères, s’insinuant entre les pages de ses romans policiers, il ne lit que ce genre de littérature, des pieds d’un lierre tout à fait ordinaire, pas moins ni plus vigoureux qu’un autre, récupérés dans le jardin de derrière, plantés dans des pots de yaourt, sans compter un bouquet d’orties dans un ramequin d’aluminium, et d’autres mauvaises herbes dont j’ignore tout, n’étant pas de l’espèce qui herborise au sortir du berceau, foin de la botanique, des rêveries du promeneur solitaire, des herbiers qu’on fabrique à l’école, absorbé par son travail, élaguant avec de fins ciseaux à ongles, étêtant, supprimant les rejetons indésirables sans compter les pucerons qu’il faut détruire sans délai, et l’arrosage deux fois par jour au moyen d’un verre d’eau, indifférent à ma présence, m’oubliant jusqu’à l’heure du thé, alors seulement il pensera à m’offrir une tasse de ce truc en poudre qu’il délaie dans une eau tiède prise directement au robinet, en m’invitant à m’asseoir, en commençant et en finissant par un « Alors ami, raconte ! », car il ne dira rien de plus jusqu’à la nuit tombée, quand j’aurai enfin cessé de lui parler, quand le temps s’arrêtera, suspendu à la moiteur de l’été, quand, juste au moment de prendre congé, juste avant de revenir dans ma chambre, houspillé par cette infirmière plus muette qu’une tombe, c’est mauvais signe, celle-ci sera ma mort, je lui reprocherai de se taire, ce qui l’amuse, plus Victor que jamais, faisant immédiatement de l’esprit sur la coupe de ma veste, sur la couleur de mon pantalon, sur ma bonne mine, sur mon air fatigué, sur mes rides, sur mes plis, c’est selon, toutes choses que la pénombre aura rendues depuis longtemps indécidables, et même pourquoi pas sur la verrue qui m’a poussé au bout du nez, en me renvoyant aussitôt la balle, toi qui ne me dis jamais rien, toi qui ne me montres jamais rien, toi qui ne m’offres jamais rien, bien heureux s’il ne m’accuse pas de mépriser mon prochain, s’il ne se paye pas franchement ma tête dans l’obscurité, où il n’y a plus que nos voix qui s’affrontent sur le mode de l’amicale plaisanterie, et le reflet dans le miroir de je ne sais quelle lumière, qui vient d’où ? je l’ignore mais je ne résiste pas, je l’aime, c’est de l’amour et de la haine, il ne le sait que trop, il en use, en abuse, il m’en fera crever, il se reculera au fur et à mesure que je m’avancerai, que je remettrai en marche le moulin de mes confidences dans la douceur de la nuit, impossible de ne pas tout lui confier à nouveau, même si demain, je m’en fais le serment, je vais dissimuler au moins deux trois pensées, deux trois mots derrière la façade de mon vain bavardage, car je suis décidé à ne plus le déranger, jamais plus, hélas, je sais bien que demain, après-demain, disons quand je serai en manque, et en état de le faire, je reviendrai sur ma décision, et peu importe ce qu’il en pensera car il ne pipera mot comme à son habitude, je lui raconterai tout de ma vie en détail, comme je vais m’y employer tout à l’heure, dès que cette chienne d’infirmière, rien qu’une méchante façon de parler, aura fini ma toilette, quand je serai à même de me lever, et qu’il acceptera de partager mes peines, autrement il aurait été tout à fait inutile de la fuir pour trouver refuge dans ce lieu de misère, autant supporter jusqu’à la fin ses chamailleries du genre, tu me considères comme une moins que rien, un boulet à traîner, c’est à cause de l’or que tu n’as pas reçu, et parce que tu rêvais d’aller faire fortune en Amérique, toujours les mêmes idioties, depuis longtemps les pièces d’or de son père ne me font plus bander ni l’Amérique débander, d’ailleurs il y a une éternité que nous avons quitté le shtetl, perdu de vue le pays de notre enfance, c’est une affaire entendue, oui j’aurais fait la traversée si la pointe de ses jolis seins ne m’avait pas accroché le paletot dès mon arrivée ici, mais nous ne pouvions plus cohabiter à cause de mes caleçons longs, de mon odeur un peu trop forte, de ma tenue toujours débraillée, de mon pyjama qui se repose, pourquoi de bleu devient-il blanc, comment le voilà qui se dresse, se convulse, s’étouffe, ravale sa ceinture, et sa tache de sang qui s’étale, qui me nargue, qu’est-ce qui se passe dans cette maison, par le tout-puissant quels objets déraillent ici pour de bon ?
Francis Berezné
A côté / 2009
A lire sur Médiapart par Anne-Guérin-Castell : cliquez ICI
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1 Réponse à “A côté / Francis Berezné”


  • « A côté » nous le vivions l’un de l’autre, parlant de tout sauf de nous en reniflant l’air marin de là où nous résidions, côte à côte, lui et moi sans plus nous connaître mais on aimait à se reconnaître les matins de bonne heure et nous prenions le temps de s’observer tout en s’arrêtant sur des détails de tranche de vie qui nous entouraient quotidiennement quand il vivait à Tourneville. A présent, il ne me reste que sa p’tite mine et le souvenir au quotidien de son visage doucement souriant pour déguster un « café vrai » comme il disait …
    un ami de passage
    Patrick P

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