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Archive journalière du 10 juil 2010

Phèdre / Jean Racine

Phèdre
N’allons point plus avant. Demeurons, chère Oenone.
Je ne me soutiens plus ; ma force m’abandonne.
Mes yeux sont éblouis du jour que je revoi,
Et mes genoux tremblants se dérobent sous moi.
Hélas ! (Elle s’assied.)
Oenone
Dieux tout−puissants, que nos pleurs vous apaisent !
Phèdre
Que ces vains ornements, que ces voiles me pèsent !
Quelle importune main, en formant tous ces noeuds,
A pris soin sur mon front d’assembler mes cheveux ?
Tout m’afflige et me nuit, et conspire à me nuire.
Oenone
Comme on voit tous ses voeux l’un l’autre se détruire !
Vous−même, condamnant vos injustes desseins,
Tantôt à vous parer vous excitiez nos mains ;
Vous−même, rappelant votre force première,
Vous vouliez vous montrer et revoir la lumière,
Vous la voyez, Madame, et prête à vous cacher,
Vous haïssez le jour que vous veniez chercher !
Phèdre
Noble et brillant auteur d’une triste famille,
Toi, dont ma mère osait se vanter d’être fille,
Qui peut−être rougis du trouble où tu me vois,
Soleil, je te viens voir pour la dernière fois !
Oenone
Quoi ! vous ne perdrez point cette cruelle envie ?
Vous verrai−je toujours, renonçant à la vie,
Faire de votre mort les funestes apprêts ?
Phèdre
Dieux ! que ne suis−je assise à l’ombre des forêts !
Quand pourrai−je, au travers d’une noble poussière,
Suivre de l’oeil un char fuyant dans la carrière ?
Oenone
Quoi, Madame ?
Phèdre
Insensée, où suis−je ? et qu’ai−je dit ?
Où laissé−je égarer mes voeux et mon esprit ?
Je l’ai perdu : les dieux m’en ont ravi l’usage.
Oenone, la rougeur me couvre le visage :
Je te laisse trop voir mes honteuses douleurs,
Et mes yeux, malgré moi, se remplissent de pleurs.
Oenone
Ah ! s’il vous faut rougir, rougissez d’un silence
Qui de vos maux encore aigrit la violence.
Rebelle à tous nos soins ; sourde à tous nos discours,
Voulez−vous sans pitié laisser finir vos jours ?
Quelle fureur les borne au milieu de leur course ?
Quel charme ou quel poison en a tari la source ?
Les ombres par trois fois ont obscurci les cieux
Depuis que le sommeil n’est entré dans vos yeux ;
Et le jour a trois fois chassé la nuit obscure
Depuis que votre corps languit sans nourriture.
A quel affreux dessein vous laissez−vous tenter ?
De quel droit sur vous−même osez−vous attenter ?
Vous offensez les dieux auteurs de votre vie,
Vous trahissez l’époux à qui la foi vous lie,
Vous trahissez enfin vos enfants malheureux,
Que vous précipitez sous un joug rigoureux.
Songez qu’un même jour leur ravira leur mère,
Et rendra l’espérance au fils de l’étrangère,
A ce fier ennemi de vous, de votre sang,
Ce fils qu’une Amazone a porté dans son flanc, Cet Hippolyte…
Phèdre
Ah ! dieux ! Oenone Ce reproche vous touche ?
Phèdre Malheureuse, quel nom est sorti de ta bouche ?
Oenone
Eh bien ! votre colère éclate avec raison :
J’aime à vous voir frémir à ce funeste nom.
Vivez donc : que l’amour, le devoir, vous excite ;
Vivez, ne souffrez pas que le fils d’une Scythe,
Accablant vos enfants d’un empire odieux,
Commande au plus beau sang de la Grèce et des dieux.
Mais ne différez point : chaque moment vous tue.
Réparez promptement votre force abattue,
Tandis que de vos jours, prêts à se consumer,
Le flambeau dure encore, et peut se rallumer.
Phèdre
J’en ai trop prolongé la coupable durée.
Oenone
Quoi ? de quelques remords êtes−vous déchirée ?
Quel crime a pu produire un trouble si pressant ?
Vos mains n’ont point trempé dans le sang innocent.
Phèdre
Grâces au ciel, mes mains ne sont point criminelles.
Plût aux dieux que mon coeur fût innocent comme elles !
Oenone
Et quel affreux projet avez−vous enfanté
Dont votre coeur encor doive être épouvanté ?
Phèdre
Je t’en ai dit assez. Epargne−moi le reste.
Je meurs, pour ne point faire un aveu si funeste.
Oenone
Mourez donc, et gardez un silence inhumain ;
Mais pour fermer vos yeux cherchez une autre main.
Quoiqu’il vous reste à peine une faible lumière,
Mon âme chez les morts descendra la première ;
Mille chemins ouverts y conduisent toujours,
Et ma juste douleur choisira les plus courts.
Cruelle, quand ma foi vous a−t−elle déçue ?
Songez−vous qu’en naissant mes bras vous ont reçue ?
Mon pays, mes enfants, pour vous j’ai tout quitté.
Réserviez−vous ce prix à ma fidélité ?
Phèdre
Quel fruit espères−tu de tant de violence ?
Tu frémiras d’horreur si je romps le silence.
Oenone
Et que me direz−vous qui ne cède, grands dieux !
A l’horreur de vous voir expirer à mes yeux ?
Phèdre
Quand tu sauras mon crime, et le sort qui m’accable,
Je n’en mourrai pas moins, j’en mourrai plus coupable.
Oenone
Madame, au nom des pleurs que pour vous j’ai versés,
Par vos faibles genoux que je tiens embrassés,
Délivrez mon esprit de ce funeste doute.
Phèdre
Tu le veux. Lève−toi.
Oenone
Parlez : je vous écoute.
Phèdre
Ciel ! que lui vais−je dire ? et par où commencer ?
Oenone
Par de vaines frayeurs cessez de m’offenser.
Phèdre
O haine de Vénus ! O fatale colère !
Dans quels égarements l’amour jeta ma mère !
Oenone
Oublions−les Madame, et qu’à tout l’avenir
Un silence éternel cache ce souvenir.
Phèdre
Ariane, ma soeur, de quel amour blessée
Vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée !
Oenone
Que faites−vous, Madame ? et quel mortel ennui
Contre tout votre sang vous anime aujourd’hui ?
Phèdre
Puisque Vénus le veut, de ce sang déplorable Je péris la dernière et la plus misérable.
Oenone
Aimez−vous ?
Phèdre
De l’amour j’ai toutes les fureurs.
Oenone
Pour qui ?
Phèdre
Tu vas ouïr le comble des horreurs. J’aime…
A ce nom fatal, je tremble, je frissonne.
J’aime…
Oenone
Qui ?
Phèdre
Tu connais ce fils de l’Amazone,
Ce prince si longtemps par moi−même opprimé ?
Oenone
Hippolyte ? Grands dieux !
Phèdre
C’est toi qui l’as nommé !
Oenone
Juste ciel ! tout mon sang dans mes veines se glace !
O désespoir ! ô crime ! ô déplorable race !
Voyage infortuné ! Rivage malheureux,
Fallait−il approcher de tes bords dangereux ?
Phèdre
Mon mal vient de plus loin. A peine au fils d’Egée
Sous ses lois de l’hymen je m’étais engagée,
Mon repos, mon bonheur semblait être affermi,
Athènes me montra mon superbe ennemi.
Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue ;
Un trouble s’éleva dans mon âme éperdue ;
Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler,
Je sentis tout mon corps et transir et brûler.
Je reconnus Vénus et ses feux redoutables,
D’un sang qu’elle poursuit, tourments inévitables.
Par des voeux assidus je crus les détourner :
Je lui bâtis un temple, et pris soin de l’orner ;
De victimes moi−même à toute heure entourée,
Je cherchais dans leurs flancs ma raison égarée.
D’un incurable amour remèdes impuissants !
En vain sur les autels ma main brûlait l’encens :
Quand ma bouche implorait le nom de la déesse,
J’adorais Hippolyte, et le voyant sans cesse,
Même au pied des autels que je faisais fumer,
J’offrais tout à ce dieu que je n’osais nommer.
Je l’évitais partout. O comble de misère !
Mes yeux le retrouvaient dans les traits de son père.
Contre moi−même enfin j’osai me révolter :
J’excitai mon courage à le persécuter.
Pour bannir l’ennemi dont j’étais idolâtre,
J’affectai les chagrins d’une injuste marâtre ;
Je pressai son exil, et mes cris éternels
L’arrachèrent du sein et des bras paternels.
Je respirais, Oenone ; et depuis son absence,
Mes jours moins agités coulaient dans l’innocence ;
Soumise à mon époux, et cachant mes ennuis,
De son fatal hymen je cultivais les fruits.
Vaines précautions ! Cruelle destinée !
Par mon époux lui−même à Trézène amenée,
J’ai revu l’ennemi que j’avais éloigné :
Ma blessure trop vive aussitôt a saigné.
Ce n’est plus une ardeur dans mes veines cachée :
C’est Vénus toute entière à sa proie attachée.
J’ai conçu pour mon crime une juste terreur.
J’ai pris la vie en haine et ma flamme en horreur ;
Je voulais en mourant prendre soin de ma gloire,
Et dérober au jour une flamme si noire.
Je n’ai pu soutenir tes larmes, tes combats ;
Je t’ai tout avoué ; je ne m’en repens pas,
Pourvu que de ma mort respectant les approches,
Tu ne m’affliges plus par d’injustes reproches,
Et que tes vains secours cessent de rappeler
Un reste de chaleur tout prêt à s’exhaler.
Jean Racine
Phèdre / 1677
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