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Généalogie de la morale (2) / Friedrich Nietzsche

16 - Je ne puis plus, à ce point, me dispenser de prêter une première expression provisoire à ma propre hypothèse sur l’origine de la « mauvaise conscience » : elle n’est pas facile à faire entendre, et il faut pendant longtemps la méditer, la veiller, passer ses nuits dessus. Je considère la mauvaise conscience comme la profonde maladie dans laquelle l’homme devait sombrer sous la pression du plus radical de tous les changement qu’il ait vécu de manière générale, – le changement qui survint lorsqu’il se trouva définitivement prisonnier de l’envoûtement de la société et de la paix. Ce qui se produisit de toute nécessité pour les animaux aquatiques lorsqu’ils furent contraints soit de devenir animaux terrestres, soit de périr, ce n’est pas autre chose qui arriva à ces demi-animaux adaptés avec bonheur à l’étendue sauvage, à la guerre, au vagabondage, à l’aventure, – d’un seul coup, tous leurs instincts se trouvèrent dévalorisés et « suspendus ». Il leur fallait désormais marcher sur leurs pieds et « se porter eux-mêmes » là où auparavant ils étaient portés par l’eau : une pesanteur effroyable les écrasait. Ils se sentaient gauches pour les besognes les plus simples, pour ce monde nouveau et inconnu, ils n’avaient plus leurs anciens guides, les pulsions régulatrices, guidant inconsciemment avec sûreté, – ils en étaient réduits à penser, conclure, calculer, combiner des causes et des effets, ces malheureux, à leur « conscience », à leur organe le plus pauvre et le plus exposé à la méprise ! Je crois que jamais il n’a existé sur terre un tel sentiment de détresse, un tel malaise de plomb, – et ces instincts anciens n’avaient pas pour autant cessé d’un seul coup de poser leurs exigences ! Seulement, il était difficile et rarement possible de faire leurs volontés : ils devaient pour l’essentiel rechercher des satisfactions nouvelles et comme souterraines. Tous les instincts qui ne se déchargent pas vers l’extérieur se tournent vers l’intérieur – c’est cela que j’appelle l’intériorisation de l’homme : c’est seulement ainsi que pousse en l’homme ce que l’on appellera par la suite son « âme ». Tout le monde intérieur, originellement mince, comme enserré entre deux peaux, a grossi et est éclos, a gagné en profondeur, en largeur, en hauteur à mesure que la décharge de l’homme vers l’extérieur a été inhibée. Les terribles remparts grâce auxquels l’organisation de l’Etat se protégeait contre les anciens instincts de liberté – les châtiments font partie au premier chef de ces remparts – produisirent ceci que tous ces instincts de l’homme sauvage, libre, vagabondant se retournèrent, se croisèrent contre l’homme lui-même. L’hostilité, la cruauté, le plaisir pris à la persécution, à l’agression, au changement, à la destruction – tout cela se tournant contre le détenteur de tels instincts : voilà l’origine de la « mauvaise conscience ». L’homme qui, par manque d’ennemis et de résistances extérieurs, comprimé dans l’étroitesse et la régularité oppressantes des moeurs, se déchirait, se torturait, se rongeait, s’aiguillonnait, se brutalisait lui-même, cet animal qui s’écorche à force de se jeter contre les barreaux de sa cage, et que l’on veut « dompter », cet être en but à la privation, dévoré par la nostalgie du désert, qui dut faire de lui-même une aventure, une chambre de torture, une étendue sauvage, incertaine et dangereuse – ce fou, ce captif nostalgique et désespéré devint l’inventeur de la « mauvaise conscience ». Mais avec elle se trouva introduite la plus grande et la plus inquiétante maladie, dont l’humanité n’a pas guéri jusqu’à présent, la souffrance suscitée en l’homme par l’homme, par lui-même : conséquence d’une rupture violente avec le passé animal, d’un saut et d’un effondrement, pour ainsi dire, dans des situations et des conditions d’existence nouvelles, d’une déclaration de guerre adressée aux instincts anciens
sur lesquels reposaient jusqu’à présent sa force, son plaisir, son caractère terrible. Ajoutons immédiatement qu’en outre, avec ce fait d’une âme animale retournée contre elle-même, prenant parti contre elle-même, s’offrit sur terre quelque chose de si nouveau, profond, inouï, énigmatique, contradictoire, et plein d’avenir que l’aspect de la terre s’en modifia de manière essentielle. En fait, il faudrait des spectateurs divins pour apprécier le spectacle qui commença ainsi et dont la fin n’est certes pas encore en vue, – un spectacle trop subtil, trop merveilleux, trop paradoxal pour avoir le droit de se jouer, absurdement inaperçu, sur quelque astre risible ! Depuis, l’homme compte parmi les coups heureux les plus inattendus et les plus passionnants qu’ait produits le jeu du grand enfant d’Héraclite, qu’il s’appelle Zeus ou hasard, – il éveille à son sujet un intérêt, une tension, un espoir, presque une certitude, comme si avec lui s’annonçait quelque chose, se préparait quelque chose, comme si l’homme n’était pas un but, mais seulement un chemin, un incident, un pont, une grande promesse…

17 - Cette hypothèse sur l’origine de la mauvaise conscience implique en premier lieu, à titre de présupposé, que ce changement n’a pas été progressif, ni volontaire et ne s’est pas présenté comme un développement organique se conformant à des conditions nouvelles, mais comme une rupture, un saut, une contrainte, une fatalité inéluctable excluant le combat et même le ressentiment. Mais en second lieu que l’insertion d’une population jusqu’alors sans frein et sans structure dans une forme fixe, de même qu’elle commença par un acte de violence, ne fut menée à son terme que par de purs actes de violence, – que par conséquent l’ « Etat » le plus ancien se présenta sous la forme d’une terrifiante tyrannie, d’une machinerie travaillant à broyer impitoyablement, et poursuivit son oeuvre jusqu’à ce matériau brut fait de peuple et de demi-animal ait fini par être non seulement pétri de part en part et docile, mais encore formé. J’ai employé le mot d’ « Etat » : on comprendra sans peine à qui il renvoie – quelque bande de bêtes de proie blondes, une race de conquérants et de maîtres qui, pourvue d’une organisation guerrière et de la force d’organiser, n’hésite pas à planter ses griffes terrifiantes sur une population peut-être formidablement supérieure en nombre, mais encore dénuée de structure, encore vagabonde. C’est bien de cette manière que commence l’ « Etat » sur terre : je crois que l’exaltation qui le fait commencer par un « contrat » a fait son temps. Celui qui peut commander, celui qui par nature est « maître », celui qui se montre violent dans l’oeuvre et dans le geste – que peut-il bien avoir affaire de contrats ! De tels êtres échappent au calcul, ils viennent comme le destin, sans fondement, sans raison, sans ménagement, sans prétexte, ils surviennent comme l’éclair, trop terribles, trop soudains, trop convaincants, trop « autres » pour être ne serait-ce que haïs. Leur oeuvre est une création de forme, une imposition de forme instinctive, ce sont les artistes les plus involontaires, les plus inconscients qui soient : là où ils se trouvent, il ne tarde pas à surgir quelque chose de nouveau, une configuration de domination qui vit, dans laquelle les parties et les fonctions sont délimitées et coordonnées, dans laquelle rien ne trouve place qui n’ait d’abord été investi d’un « sens » par rapport au tout. Ils ne savent pas ce que sont la faute, la responsabilité, le ménagement, ces organisateurs nés ; en eux règne ce terrible égoïsme d’artiste au regard semblable à l’airain et qui se sait justifié à l’avance, de toute éternité, dans on « oeuvre », comme la mère dans son enfant. Ce n’est pas chez eux qu’a poussé la « mauvaise conscience », on le comprend d’emblée, – mais sans eux, elle n’aurait pas poussé, cette plante affreuse, elle ferait défaut si, sous le choc de leurs coups de marteau, de leur violence d’artistes, une formidable quantité de liberté n’avait été retranchée du monde, du moins soustraite à la vue et comme rendue latente. Cet instinct de liberté rendu latent par la violence – on le comprend d’ores et déjà -, cet instinct de liberté refoulé, rentré, incarcéré dans l’intériorité et qui finit par ne plus se décharger et se déchaîner que sur lui-même : c’est cela, rien que cela, à ses débuts, la mauvaise conscience.
Friedrich Nietzsche
Généalogie de la morale / 1887
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