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Archive journalière du 16 avr 2010

Vitesse, vieillesse du monde / Paul Virilio

« Contrôle d’environnement » – c’est le terme technique qui sert à désigner actuellement les prothèses qui équipent les paraplégiques ou les tétraplégiques pour leur permettre d’intervenir dans leur environnement sans se déplacer (le fameux « Catalavox », par exemple, ou le « Tétravox »). Curieusement cependant, l’infirme équipé de ces prothèses devient aujourd’hui le modèle du valide suréquipé, c’est-à- dire de la maison domotique. La maison domotique n’est rien d’autre que l’application à l’espace domestique des technologies du handicap et de la paralysie. Le fondateur du laboratoire d’intelligence artificielle du M.I.T. (1), Marvin Minski, a décrit en 1981 ce qui est devenu une réalité depuis : « Vous enfilez une veste confortable, doublée de capteurs et de moteurs, faisant fonction de muscles. Chaque mouvement de votre bras, de votre main et de vos doigts est reproduit en un autre lieu par des mains mécaniques mobiles, légères, habiles et fortes. Ces mains comportent leurs propres capteurs par l’intermédiaire desquels vous voyez et sentez ce qui se passe. Grâce à cet instrument, vous pouvez travailler dans une autre pièce, une autre ville, un autre pays ou une autre planète. Cette technologie s’appelle la téléprésence. »
« Y a-t-il un ici privilégié ? Oui. Le zéro absolu kinesthésique, le zéro d’énergie « , écrit Husserl dans un ouvrage des années trente, récemment paru (2). L’espace kinesthésique est donc un système de lieux possibles comme points d’arrêt, début et fin de la tranquillité. « Ce premier monde constitué dans l’immobilité kinesthésique, poursuit-il, est un monde orienté fixement autour de ma chair corporelle ou du point zéro constitué en elle. Que la marche entre en jeu, il reste que tout monde qui est là pour moi m’apparaît orienté autour de ma chair restant au repos, orienté d’après l’ici et le là, la droite et la gauche, cependant qu’un zéro fixe de l’orientation persiste, pour ainsi dire en tant qu’ici absolu. »
À la page 43, en note, Husserl s’interroge pourtant sur ce zéro absolu du mouvement : « La position couchée, vu qu’elle est la plus confortable, devrait être la position zéro. Il faut donc prendre en considération le fait que le zéro normal constitue un problème » – c’est le moins que l’on puisse dire. Prémonitoire, cet ouvrage, l’un des derniers du phénoménologue, illustre la brutale rupture survenue à l’époque entre la physique et la philosophie. Depuis le géocentrisme antique jusqu’à l’égocentrisme husserlien, une mutation s’opère. Du centre de la terre, axe de référence des Anciens, jusqu’à ce centre du présent vivant dont parle Ludwig Boltzmann, ce présent vivant constituait l’auto-référence absolue. Au moment même où vont se développer les technologies de l’assaut donné au monde, Heidegger, le vieux maître, déclare son hostilité à tout ce que représente cet ébranlement. La fameuse crisis européenne n’étant jamais que le signal de détresse d’un sage devant la machine de mobilisation totale, appelée de ses vœux par Ernst Jünger.
Qu’en est-il aujourd’hui de ce point de vue phénoménolo- gique sur la fixation fondamentale, le monde comme protofondation du sens ? Étrangement, l’intuition du philosophe redevient d’actualité, avec une variante importante cependant, puisque l’inertie polaire décrite ici est moins originale que ter- minale. En effet, à l’aube de la guerre totale, le monde connu est encore un monde solitaire, l’unique mundus de l’expérience humaine. Le point zéro, la fixité désignée par Husserl, n’est absolument pas différent de l’axis mundi de l’époque galiléenne, et il faudra encore attendre trente-cinq années, plus précisément le 21 juillet 1969 et le débarquement lunaire, pour que le sol de référence perde son importance et devienne un entresol.
Écoutons encore Husserl : « La terre elle-même, dans la forme originaire de représentation, ne se meut pas ni n’est en repos. C’est d’abord par rapport à elle que mouvement et repos prennent sens. » Et, plus loin : « Aussi longtemps que je ne possède pas de représentation d’un nouveau sol en tant que tel, à partir d’où la terre, dans sa course enchaînée et circulaire, peut avoir un sens en tant que corps compact en mouvement et repos, aussi longtemps encore que je n’acquiers pas une représentation d’un échange des sols, et ainsi une représentation du devenir corps des deux sols, aussi longtemps la terre elle-même est bien un sol et non un corps. La terre ne se meut pas. »
Or, c’est justement cela que la logistique de la mobilisation totale va révolutionner, au sens copernicien du terme. La quête des fusées allemandes de Penemund va aboutir à la liquidation du sol de référence, l’axis mundi perdant définitivement sa valeur d’absolu. « Altitude zéro » – ces paroles, prononcées par le pilote à la fin des manœuvres d’alunissage de la mission Apollo 11, signalent qu’à cet instant précis, l’altitude est devenue une pure et simple distance, qu’il y a désormais un autre sol, un sol en haut.
Au cours de cet été 1969, contempler une île d’un quelconque rivage, où la lune devient équivalent, le ciel volatilisé, le débarquement de l’homme sur une autre planète, nous plaçaient en balcon sur le vide. Les confins devenaient soudain un littoral sidéral. Mais cette brutale importance accordée aux limites était elle-même comparable à une désappropriation, l’objet céleste appelé Terre ayant dès lors moins d’intérêt que l’intervalle qui séparait les deux astres.
En fait, ce grand basculement décomposait à la fois un ordre de représentation du monde et un ordre d’utilisation. L’événement n’était pas tant la retransmission d’images télévisées à plus de 300 000 km de la Terre que la simultanéité de vision entre la lune « sur l’écran » et la lune « dans la fenêtre ». Ce jour-là, la tentative désespérée de Husserl de pratiquer un renversement de la doctrine copernicienne, trouvait son achève- ment. Beaucoup plus tard, le cosmologiste S. Hawking expliquera : « Depuis, la science est devenue si technique que les philosophes ont été incapables de comprendre et les théologiens ne comprennent pas assez la science pour pouvoir la contredire. Ils ne veulent plus se mettre dans la même position que celle où s’est trouvée l’Église au temps de Galilée. » Voilà pour les faits en cette année 1989, qui voit à la fois le vingtième anniversaire du débarquement sur la lune et la première traduction en français du texte des archives Husserl de Louvain.
N’oublions pas, cependant, l’actualité de cette recherche phénoménologique sur l’origine de la corporéité et de la spatialité de la nature en ce qui concerne en premier lieu l’ego-centration de l’être. La perte de référence du sol originaire comme sol absolu ayant pour redoutable conséquence de renvoyer cette centration sur le corps propre, la corporéité du présent-vivant, dont parlait Ludwig Boltzmann dans sa lettre à Zemerlo (en 1887, Boltzmann écrit une lettre à Zemerlo – je n’ai pas la citation exacte où il dit : « dans le vide – au sens sidéral, dans « l’intervalle », si vous voulez il n’y a non seulement ni ici, ni là, ni avant, ni après, il n’y a pas non plus de passé et de futur, il n’y a qu’un présent vivant. Je ne suis pas en déplacement ; que je me tienne tranquille ou que je marche, ma chair est le centre et les corps en repos et mobiles sont autour de moi. J’ai un sol sans mobilité »).
La perte de l’exo-centration territoriale développe et accroît l’ego-centration comportementale de l’homme, non seulement dans le vide, mais ici-bas, sur cette terre même, archétype de toute spatialité corporelle, arche perdue de l’expérience du mouvement. La voilà bien la décentralisation, déconstruction non seulement de l’aménagement du territoire ou de l’architecture, mais de l’environnement même de l’expérience humaine. Égotisme suprême, égocentrisme plus puissant que tous les anthropocentrismes et les égocentrismes qui façonnèrent naguère l’histoire et la géographie, et dont Copernic, Galilée, Kepler tentèrent vainement de nous délivrer.
Où placer la référence phénoménologique, la singularité absolue, dès lors que l’on a éliminé le Créateur, la cause première, sinon au fond du tunnel de la science astro-physique, le big- bang, ou encore aux tréfonds de ce présent vivant, mesure de toute chose, selon Boltzmann, Husserl et beaucoup d’autres. Cependant, le philosophe allemand nous avertit de la démesure de sa tentative. Démesure qui fait face, ne l’oublions jamais, à celle d’une science technicienne qui voit le jour à l’aube de la guerre totale. Citation : « On trouvera cela un peu fort, tout simplement fou, contredisant toute connaissance scientifique, même si on peut trouver dans notre tentative la plus incroyable hybride philosophie ; nous ne reculerons pas devant les conséquences de notre élucidation des nécessités de toute donation de sens pour le temps et pour le monde. » Plus loin, à propos de la légitimation de cette science sans conscience, Husserl constate encore, en 1934 : « Nous sommes proprement parvenus au grand problème du sens légitime d’une science universelle et purement physique de la Nature, d’une science astronomico-physique se tenant dans l’infinité astronomique au sens de notre physique des temps modernes et aux problèmes d’une science de l’infinité interne, de l’infinité du continu, de la matière désatomisée. Dans cette science de l’infinité de la totalité de la Nature, on considère d’ordinaire que les chairs ne sont que des corps accidentellement singularisés, qui pourraient donc de manière concevable être entièrement supprimés et que, par conséquent, une nature est possible sans organismes, sans animaux, sans hommes. » Quelques années plus tard, ce sera Auschwitz, puis Hiroshima, Nagasaki et, beaucoup plus tard, le débarquement sur la lune, astre conquis par les retombées de cette science universelle dénoncée par le vieux maître.
Perte de l’étendue originaire, la déchéance de l’alma mater husserlienne entraîne à son tour, à partir de l’acquisition du sol lunaire, le déclin de la durée de ce temps du monde constitué, qui ne saurait être distingué, toujours selon le phénoménologue, du temps psychologique. Citation : « L’ego vit et précède tout étant effectif et possible, le temps du monde constitué recèle bien en lui le temps psychologique. » Perdre pied, c’est donc aussi perdre son temps, du moins le rapport, la relation de ce temps, d’un monde amoindri au temps ou, plutôt, à la durée constitutive de la psychologie. La perte du sol de référence entraînant à son tour une déchéance tout aussi considérable, en ce qui concerne le temps de référence, ainsi que l’exprimait si bien Boltzmann : « L’ego-centration corporelle qui survit aujourd’hui à la perte de l’arche originaire appelée Terre, depuis l’acquisition d’un sol en haut, se double alors d’une ego-centration temporelle où le temps, la durée psychologique, l’emporte définitivement sur celle du monde constitué. »
Pour le phénoménologue convaincu, la perte des distances ou, si vous préférez, du trajet terrestre n’est donc pas tellement le fait du moteur ou de la puissance de ses émetteurs, qui réduisent à rien l’étendue, les distances du monde perçu, mais surtout celui de l’avènement d’un temps psychologique dominant. Mixage de la relativité du vivant (le présent vivant) et de celle de ses vecteurs techniques qui parachèvent la défaite du monde constitué, le décentrement de l’être animé. En vieillissant, tout ce qui paraissait à l’enfant démesuré et hors de proportion se rapetisse et décroît. Tout devient brusquement étroit, à portée de main. Il en est de même, hélas, de l’étendue territoriale restreinte et finalement dissoute. Malgré les promesses de l’écologie, la terre aura bientôt épuisé l’ensemble de ses ressources, y compris la première d’entre toutes : sa vocation d’étalon des activités humaines.
La vitesse, c’est donc bien la vieillesse du monde. De ce monde de l’expérience corporelle et spatiale. Une terre, ou plutôt un sol originaire, qui devient fragile à l’extrême, à l’instar de ces atrophies irréversibles dues à la sénilité. De plus en plus petites, étriquées, mers et montagnes sont polluées, non pas tant par le rejet de produits nocifs que par la nocivité, dénoncée par Husserl, de cette technique issue d’une science prétendument catholique qui éteint une à une chaque référence exotique, chacune de nos références extérieures, y compris celle d’un quelconque Créateur, au bénéfice d’une singularité absolue, autre nom de l’accident des accidents, c’est-à-dire de la naissance du temps.
Aujourd’hui, cette volonté ubiquitaire d’observer et, pourquoi pas, de voir en différé la production d’un temps premier trahit, mieux que n’importe quel discours philosophique sur l’invention du temps, cette volonté de puissance de la science catholique. Une volonté non pas tant de contempler en spectateur passif la genèse que d’estimer en acteur concurrent la manière d’opérer pour manipuler le temps, contrôler la durée, comme hier l’étendue physique de la matière ou l’intensité de l’éclat de la lumière. Réaliser enfin le rêve des rêves du démiurge, fabriquer un ersatz de durée sans durée – une fabrication industrieuse du temps, d’un régime de temporalité qui échapperait aux contraintes habituelles. « Nous avons, à partir de zéro, un faisceau de directions où, cependant, le problème de la position zéro reste à élucider » – cette phrase de Husserl, à propos de la position de l’être au monde, s’est depuis déplacée. Avec l’astrophysique, du centre de l’ego au centre du temps zéro de la cosmologie, les mêmes questions qui se posaient au phénoménologue, au métaphysicien, se posent désormais au physicien et à l’astrophysicien : « Qu’en est-il de la première minute de l’univers, de l’intensivité d’une durée sans durée, d’un temps zéro ? », a succédé, depuis la guerre mondiale, à la question philosophique habituelle – « Qu’en est-il de la conscience de l’instant, de l’intensité de l’être-ici ? » Ce déplacement est révélateur d’une extermination de la philosophie. Comme l’indiquait au début de ce siècle un logiste à propos des mouvements militaires : plus la mobilité augmente et plus le contrôle s’accroît ; en fait, plus la vitesse du mouvement augmente et plus le contrôle devient absolu, omniprésent ; plus la vitesse croît et plus le contrôle tend à succéder à l’environnement même : le temps réel de l’interactivité remplace définitivement l’espace réel de l’activité corporelle.
La vitesse est donc bien la vieillesse de l’environnement réel de l’homme : le vieillissement prématuré de ce monde constitué et constitutif de la réalité objective dont nous parlait Husserl ; la progressive disparition de l’espace de référence anthropogéographique, au profit d’un pur et simple pilotage à vue, d’une régie centrale de ces incessants transferts qui auront bientôt renouvelé l’horizon de l’expérience humaine. La phrase de Werner von Braun : « Demain, apprendre l’espace sera aussi utile qu’apprendre à conduire une voiture », illustre à merveille cet état de fait. Avec une correction, cependant, puisque l’espace dont nous parle le technicien de Penemund n’est plus l’espace plein de l’arche première, mais l’espace vide d’un véhicule extraterrestre. Arche dernière qui vient à remplacer l’espace-temps de l’expérience des lieux par celui du non-lieu de la technique.
Ainsi la vitesse est-elle bien l’accident de transfert, le vieillissement prématuré du monde constitué. Emportés par son extrême violence, nous n’allons nulle part. Nous nous contentons de partir et de nous départir du vif au profit du vide de la rapidité. Comme dans un véhicule de course où le conducteur doit d’abord maîtriser l’accélération, garder en ligne son engin et non plus prêter attention aux détails de l’espace environnant. Demain, n’en doutons plus, il en sera de même pour toute activité humaine. À demeure ou en voyage, indifféremment, il ne s’agira plus pour nous d’admirer le paysage, mais uniquement de surveiller ses écrans, ses cadrans, la régie de sa trajectoire interactive, c’est-à-dire d’un trajet sans trajet, d’un délai sans délai.
Tout ce qui se jouait jusqu’alors dans l’aménagement des abords de l’espace réel de la ville ou de la campagne se jouera demain dans la seule organisation du contrôle et de la conductibilité des images et de l’information en temps réel, à domicile.
Aménager l’espace réel pour contrôler l’environnement, c’était, depuis l’origine de la cité-État et du quadrillage féodal du territoire, le but avoué de toute géopolitique, ceci jusqu’à l’accomplissement définitif de l’État-nation. Demain, contrôler l’environnement contribuera à réaliser une véritable chrono-politique, où disparaîtra la nation au seul bénéfice d’une dérégulation sociale et d’une déconstruction transpolitique, la télécommande remplaçant progressivement non seulement la commande, le commandement immédiat, mais surtout l’éthique, les dix commandements, ainsi que l’esquisse, déjà, la mise en place de ces fameux comités d’éthique dans le domaine de la génétique et, bientôt, n’en doutons pas, dans d’autres domaines encore, économiques, stratégiques.
En fait de pollution atmosphérique, de trou dans l’ozone, il y a surtout, depuis peu, un trou dans la Terre. La planète fuit. Non pas comme un bolide cosmique se déplaçant à 30 km/seconde, mais comme un ballon, une baudruche en train de se dégonfler lamentablement. Depuis que l’on nous répète que les distances diminuent et que notre globe ne cesse de se rétrécir, il serait urgent d’en tirer les conséquences. Au seuil des années soixante, le général Chassin déclarait : « Le fait que la Terre est ronde n’a jamais été pris en compte par les militaires. Que dire des civils ? » Néanmoins, la question est mal posée. Le problème, c’est moins la rotondité de l’astre que le passage à la limite, l’extermination prochaine de toute évaluation territoriale, la dévaluation de l’environnement géophysique. Peut-on seulement imaginer la perte de l’étendue et de la durée constitutives de l’axe de référence du corps ? Peut-on envisager sérieusement l’oubli du lieu, de tous les lieux, au seul avantage de l’égocentration comportementale, l’unique polarité de l’être, d’un être moins au monde qu’en soi ? Difficilement, prétendra-t-on, sans remarquer que nombre d’entre nous s’y exercent déjà, ici ou là, dans les affaires, l’art, le sport ou la guerre.
Écoutons le designer Alessandro Mandini : « L’homme est lui-même un ensemble d’instruments. Si je m’assois par terre, je suis un siège ; si je marche, je suis un moyen de transport ; si je chante, je suis un instrument de musique. Le corps est l’ensemble primaire des objets à la disposition de l’homme, tandis que les outils sont des extensions artificielles, des prothèses monstrueuses. Le primitif ; le nomade, l’auto-stoppeur condensent en eux leurs outils, coïncident avec leur propre maison ; ils sont une maison, ils sont une architecture. » Tout cela est connu depuis Leroi-Gourhan, mais la question est toujours mal posée. Ce qui se concentre en nous, ce ne sont plus seulement les instruments, mais l’environnement. Ce qui coïncide en temps réel avec nous-même, ce n’est donc plus une maison, une architecture quelconque, mais l’oekoumen, l’ensemble de la terre habitée. « J’ai été tout et tout n’est rien », déclarait le stoïque. Doit-on dire désormais : « Je suis la Terre, je suis l’homme-planète » ? C’est évidemment difficile à admettre, mais c’est, hélas, le cas. Croit-on que le fameux programme très digne des places financières de Londres et Wall Street, communément appelé big-bang, ne concerne que l’économie planétaire, la cotation automatique des valeurs boursières ? Quelle erreur ! L’implosion du temps réel conditionne désormais l’intégralité des échanges et l’expérience du krach informatique de 1987 n’est que le signe avant-coureur d’autres catastrophes économiques, mais surtout de nombre de ruptures dramatiques dans le domaine des échanges et de la communication sociale.
En fait, plus la vitesse de circulation de l’information croît et plus le contrôle des changes et des échanges s’accroît et tend à devenir absolu. L’omniprésence du contrôle vise à en faire le substitut de l’environnement de l’homme, de sa terre, son unique et dernier milieu. Tout ce qui se jouait dans l’aménagement du corps territorial se joue ou se jouera demain, non seulement dans l’organisation du corps social, mais dans le contrôle du corps animal de cet être « humain » moins au monde qu’en soi. D’où l’extrême fragilité de cette conscience de soi, plus envahie qu’investie de responsabilités nouvelles par les technologies. L’égotisme d’un être rendu quasiment inerte par les capacités interactives de son milieu n’a en effet rien de commun avec celui du personnalisme philosophique, mais plutôt avec l’infirmité, le handicap de ceux que l’on dénomme des poly-handicapés.
À la question « Qu’est-ce qui vous angoisse vraiment ? », un jeune personnage médiatique répondait il y a peu : « … que tout devienne statique, que la machine s’arrête. C’est pour cette raison que je ne prends jamais plus de dix jours de vacances. J’ai horreur de l’immobilisme. » Ce pressentiment, digne d’un conducteur redoutant l’arrêt de son moteur, la panne, trahit l’hypertension de nos contemporains, chacun d’entre eux devinant aisément la fixité pathologique qui l’atteindra un jour ou l’autre, inévitablement, non seulement la sclérose due à la vieillesse, à la perte de ses réflexes, mais la venue d’une inertie comportementale due à la vitesse et au déclin de la profondeur de champ de ses activités immédiates. À moins d’assumer pleinement la fatalité, le caractère funeste de cette fixité cadavérique jusqu’à ses ultimes conséquences, tel Howard Hughes, le grabataire de l’hôtel Deserine de Las Vegas.
« Mixte » architectural entre la cellule d’un véhicule et un immeuble, la chambre d’hôtel illustre aujourd’hui, mieux que n’importe quel autre environnement domestique, l’évolution de l’habitat humain. Plus de réception, mais une machine qui dialogue avec votre carte de crédit. Plus d’hôtelier, mais un code d’accès qui se périme automatiquement au bout de 24 heures. Plus de chambres, mais des boxes de 9, voire 6 m2. Plus de femmes de chambre, mais des sociétés de nettoyage spécialisées. Parfois même, comme dans l’établissement de la chaîne hôtelière « Cocoon », située à proximité de l’aérogare de Roissy, des cellules sans fenêtre, uniquement ventilées par un réseau de climatisation interne. Le modèle, ici, c’est à l’évidence le parking. La consigne humaine pour un voyageur pas très différent de son bagage accompagné.
Paul Virilio
Publié dans Chimères n° 8 / 1990
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1 Massachusetts Instituts of Technology.
2 Edmund Husserl, la Terre ne se meut pas, Ed. de Minuit, 1989.




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