Le bleu du ciel / Georges Bataille

Je m’endormis d’un sommeil maladif. Toute la nuit, des cauchemars ou des rêves pénibles se succédèrent, achevant de m’épuiser. Je me réveillai, plus malade que jamais. Je me rappelai ce que je venais de rêver : je me trouvais, à l’entrée d’une salle, devant un lit à colonnes et à baldaquin, une sorte de corbillard sans roues : ce lit, ou ce corbillard, était entouré d’un certain nombre d’hommes et de femmes, les mêmes, apparemment, que mes compagnons de la nuit précédente. La grande salle était sans doute une scène de théâtre, ces hommes et ces femmes étaient des acteurs, peut-être les metteurs en scène d’un spectacle si extraordinaire que l’attente me donnait de l’angoisse… Pour moi, j’étais à l’écart, en même temps à l’abri, dans une sorte de couloir nu et délabré, situé par rapport à la salle du lit comme les fauteuils des spectateurs le sont par rapport aux planches. L’attraction attendue devait être troublante et pleine d’un humour excessif : nous attendions l’apparition d’un vrai cadavre. Je remarquai à ce moment un cercueil allongé au milieu du lit à baldaquin : la planche supérieure du cercueil disparut en glissant sans bruit comme un rideau de théâtre ou comme un couvercle de boîte d’échecs, mais ce qui apparut n’était pas horrible. Le cadavre était un objet de forme indéfinissable, une cire rose d’une fraîcheur éclatante ; cette cire rappelait la poupée aux pieds coupés de la fille blonde, rien de plus séduisant ; cela répondait à l’état d’esprit sarcastique, silencieusement ravi, des assistants ; un tour cruel et plaisant venait d’être joué, dont la victime demeurait inconnue. Peu après, l’objet rose, à la fois inquiétant et séduisant, d’agrandit dans des proportions considérables : il prit l’aspect d’un cadavre géant sculpté dans du marbre blanc veiné de rose ou d’ocre jaune. La tête de ce cadavre était un immense crâne de jument ; son corps une arête de poisson ou une énorme mâchoire inférieure à demi édentée, étirée en ligne droite ; ses jambes prolongeaient cette épine dorsale dans le même sens que celles d’un homme ; elles n’avaient pas de pieds, c’étaient les tronçons longs et noueux des pattes d’un cheval. L’ensemble, hilarant et hideux, avait l’aspect d’une statue de marbre grecque, le crâne était couvert d’un casque militaire, juché au sommet de la même façon qu’un bonnet de paille sur une tête de cheval. Je ne savais plus personnellement si je devais être dans l’angoisse ou rire et il devint clair que, si je riais, cette statue, cette sorte de cadavre, était une plaisanterie brûlante. Mais, si je tremblais, elle se précipiterait sur moi pour me mettre en pièces. Je ne pus rien saisir : le cadavre couché devint une Minerve en robe, cuirassée, dressée et agressive sous un casque : cette Minerve était elle-même de marbre, mais elle s’agitait comme une folle. Elle continuait sur le mode violent la plaisanterie dont j’étais ravi, qui toutefois me laissait interloqué. Il y avait, dans le fond de la salle, une extrême hilarité, mais personne ne riait. La Minerve se lit à faire des moulinets avec un cimeterre de marbre : tout en elle était cadavérique : la forme arabe de son arme désignait le lieu où les choses se passaient : un cimetière aux monuments de marbre blanc, de marbre livide. Elle était géante. Impossible de savoir si j’avais à la prendre au sérieux : elle devient même plus équivoque. A ce moment, il n’était pas question que, de la salle où elle s’agitait, elle descendît dans la ruelle où j’étais installé craintivement. J’étais alors devenu petit et, quand elle m’aperçut, elle vit que j’avais peur. Et ma peur l’attirait : elle avait des mouvements d’une folie risible. Soudain, elle descendit et se précipita sur moi en faisant tournoyer son arme macabre avec une vigueur de plus en plus folle. C’était sur le point d’aboutir : j’étais paralysé d’horreur.
Je compris vite que, dans ce rêve, Dirty, devenue folle, en même temps morte, avait pris le vêtement et l’aspect de la statue du Commandeur et qu’ainsi, méconnaissable, elle se précipitait sur moi pour m’anéantir.
Georges Bataille
le Bleu du ciel / 1934-1935
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2 Réponses à “Le bleu du ciel / Georges Bataille”


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