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Archive mensuelle de janvier 2010

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Le redoublement totalitaire (« Bienvenue chez les Ch’tis », « Inglourious Basterds ») / Elias Jabre

Deux films qui a priori n’auraient rien à voir et qui laissent pourtant le même sentiment de malaise, un malaise à partir d’une même répétition suffisamment articulée pour la décrire et la proposer comme le symptôme d’une maladie actuelle. Notre présent est bien totalitaire, et les masques dont il se pare épousent les grimaces de nos rires et de nos haines refoulées.
Bienvenue chez les Ch’tis, le plus grand succès de l’histoire du cinéma français nous assure que nous sommes morts et congelés.
Inglourious Basterds, succès tarantinesque parmi d’autres, va chercher le décor de la deuxième guerre mondiale pour raconter de nouveau une vengeance au schéma pulsionnel devenu lassant, si ce n’est qu’en récupérant une tranche d’histoire aussi chargée, il se transforme en proposition anti-politique, du fait même qu’il la nie avec autant de désinvolture « canaille ». On aurait pu jubiler avec le réalisateur « sale gosse », ravi qu’il nous allège de cette boursouflure de la mémoire à laquelle on nous ramène trop souvent. Mais le traitement est tel qu’il suscite l’effroi. Quel effroi, dira-t-on. Cet effroi qui n’est pas ressenti par la plupart des spectateurs qui, lorsqu’ils ne sont pas morts et congelés, rêvent de défouloirs bien sanguinolents contre les salauds, encore faut-il en trouver, quitte à les chercher dans une histoire révolue.
Quelle idée de s’attarder à des films aux messages aussi insignifiants ? Peut-être que ces films nous révèlent. Alors quelle est donc cette articulation qui lie ces deux films pour en faire les symptômes de notre temps, temps décomposé où le cinéma semblerait aussi malade que nous.
Il s’agit de la structure narrative qui prend la forme d’une proposition de valeur repérable à ceci qu’elle engendre le redoublement même de ce contre quoi elle semble lutter.
Des valeurs en haillons qui cachent simplement un vide sidéral, et qui par un étrange processus, conduisent à la résurgence actualisée et cauchemardesque de ce qu’elles pensent combattre, comme une abjection au carré : la lutte contre les clichés par des Ch’tis habillés par des clichés similaires ; les tueurs de nazis de Tarantino dignes représentants des subjectivités barbares du jour.
Il est étonnant que cette symétrie par redoublement passe inaperçu, si ce n’était l’incapacité de distanciation propre à ces barbaries qui nous coulent dans les veines, et qui rappellent que nous restons bien postmodernes (ou hypermodernes s’il faut ajouter les ingrédients d’accélération de la violence, de la consommation et du désenchantement pour reprendre les slogans actualisés).
Dans Bienvenue chez les Ch’tis, les Ch’tis vont s’amuser à jouer la caricature qu’on leur prête pour la casser. A la fin du film, les Ch’tis sont ivrognes, têtus, bons vivants et ils ont grand cœur. Bref, la caricature a été redoublée, et les journalistes du JT ont pu interviewer à la sortie des salles des spectateurs « Ch’tis » larmoyants et émus de retrouver leur âme perdue, alors qu’ils pensaient être perçus comme des alcooliques notoires, sinistrés par le chômage, etc.
Quand une proposition de lutte contre une caricature la renouvelle, et que la distance entre ces deux pôles ne laisse pas même l’espace d’un souffle, il y a redoublement totalitaire, puisqu’on ne respire plus.
Dans Inglourious Basterds, Tarentino met en scène des juifs martyrisés par des nazis pendant la deuxième Guerre Mondiale. Une bande de sang-mêlées avec du sang juif vont créer une milice anti-nazie plus cruelle encore. Le redoublement vient-il du fait qu’ils utilisent également la violence ? Il faut approfondir. Peut-être est-ce cette pulsion de vengeance si chère à Tarantino, telle qu’elle est portée de façon triomphale par les héros ? Une jouissance haineuse où il ne s’agit plus de lutter contre un ennemi abject, mais de jouir abjectement de la haine de l’ennemi.
Parmi les sévices que les héros font subir aux nazis, il y a le marquage de la croix gammée sur leurs fronts. En faisant coller tout ennemi à ce sceau d’infamie de façon indélébile, il y a comme une volonté de constitution ontologique du mal, de la même façon que le juif est ontologiquement mauvais pour le nazi. De cette façon, la haine peut s’exprimer souverainement, jouissance du ressentiment contre un ennemi ontologiquement assuré, qu’il soit d’une race, ou qu’il ait endossé un habit nazi sans possibilité aucune de rédemption.
Et il fallait bien chercher la deuxième guerre mondiale et les nazis pour trouver un équivalent du psychopathe de Boulevard de la mort à grande échelle, de ce mal absolu.
Heureusement qu’il y a des psychopathes et qu’il y eut les nazis pour laisser libre court à ce défouloir de haine, cette jubilation du massacre légitime, mais qui cache le même gouffre.
Les héros de Tarantino en bonnes caricatures, et contrairement aux résistants de l’époque qui ne faisaient pas tant de simagrées, sont nos contemporains à la recherche d’une souveraineté perdue. Celle qui les assurerait de pouvoir désigner le mal, et de la même manière de s’assurer (et nous assurer) de leur propre identité.
Notre inconscient n’est plus dupe de notre émiettement, « Je » n’est plus le maître en la demeure, et pourtant nous croyons encore que nous sommes chez nous. Nous vivons avec cette mauvaise conscience dissimulée, et nous tentons de colmater à nouveau la brèche de nos mois en morceaux, quitte à endosser des vêtements généreux mais au final tout aussi barbares.
Qu’incarnent les héros américains de Tarantino au-delà du sang-mêlées et la bâtardise (remarquons qu’ils sont tous plus forts et beaux les uns que les autres) ? Des clichés, de nouveaux clichés, et derrière ces clichés, le ressentiment nous étouffe, et il nous faut des ennemis pour exprimer nos haines, pour nous attacher à une identité, avec la batterie de l’ennemi et du tiers-exclu. Identités malades et caricaturales à la recherche d’elles-mêmes…
Au contraire de Vincere du réalisateur Bellocchio, aux scènes autrement plus fortes et sans déploiement de violence spectaculaire. Evidemment, il ne s’agit pas d’une comédie et ces films n’ont absolument rien à voir. Mais s’il s’agissait d’analyser l’économie pulsionnelle mise en jeu dans ces films au-delà des genres ? Les rires grotesques et attendus des caricatures de Hitler, Goebbels filmés par Tarantino sont sans relief à côté des traits du Mussolini de Vincere où c’est bien le réel réinventé par la fiction qui devient grotesque et caricatural. Jusqu’au personnage du fils renié de Mussolini devenu son double parodique qui imite la jouissance de son père pour le ridiculiser et la redouble à l’identique, performance qui le laisse exténué et qu’il payera au prix fort. Il terminera dans un asile. Le redoublement joué par le fils de Mussolini n’a pas, lui, d’autre objectif que d’imiter la jouissance du père pour débusquer la pulsion qui joue derrière cette Italie fasciste. Les personnages tarantinesques, quant à eux, au nom des valeurs de liberté de notre temps, autre cliché en miettes, entraînent en revanche le spectateur à la même pulsion haineuse. Il jouit avec la jeune juive rescapée des nazis à la scène de vengeance finale, lorsqu’elle hurle de rire sur l’écran géant en flamme qui carbonisera l’état-major nazi.
Redoublement parodique, totalitaire (car il emprisonne) et fasciste (jouissance de mort) du joueur Tarentino qui dissimule. Redoublement parodique du héros de Bellochio qui lutte contre la pulsion d’un peuple en la dévoilant.
On répliquera pourquoi tant de sérieux, alors que c’est une jeu de références aux classiques, un hommage au cinéma, aux westerns et aux séries B, un remontage ludique transgenre d’un surdoué fantasque. Tout cela est vrai. Tarentino est devenu le maître de la haine de divertissement.
Elias Jabre
le Redoublement totalitaire / 2010
A lire également dans la revue Trafic n°72 :
Frissons, surprise et malaise par Adrian Martin
futurismerussolo.jpg

Le Château (2) / Franz Kafka

Il poursuivit donc son chemin ; mais que ce chemin était long ! En effet la route qui formait la rue principale du village, ne conduisait pas à la hauteur sur laquelle s’élevait le Château, elle menait à peine au pied de cette colline, puis faisait un coude qu’on eût dit intentionnel, et, bien qu’elle ne s’éloignât pas davantage du Château, elle cessait de s’en rapprocher. K. s’attendait toujours à la voir obliquer vers le Château, c’était ce seul espoir qui le faisait continuer ; il hésitait à lâcher la route, sans doute à cause de sa fatigue, et s’étonnait de la longueur de ce village qui ne prenait jamais de fin ; toujours ces petites maisons, ces petites vitres givrées et cette neige et cette absence d’hommes… Finalement il s’arracha à cette route qui le gardait prisonnier et s’engagea dans une ruelle étroite ; la neige s’y trouvait encore plus profonde ; il éprouvait un mal horrible à décoller ses pieds qui s’enfonçaient, il se sentit ruisselant de sueur et soudain il dut s’arrêter, il ne pouvait plus avancer.
Il n’était d’ailleurs pas perdu : à droite et à gauche se dressaient des cabanes de paysans : il fit une boule de neige et la lança contre une fenêtre. Aussitôt la porte s’ouvrit – la première porte qui s’ouvrait depuis qu’il marchait dans le village – et un vieux paysan apparut sur le seuil, aimable et faible, la tête penchée sur le côté, les épaules couvertes d’une peau de mouton brune.
– Puis-je entrer un instant chez vous ? demanda K., je suis très fatigué.
Il n’entendit pas la réponse du vieux mais accepta avec reconnaissance la planche qu’on lui lança sur la neige et qui le tira aussitôt d’embarras ; en quatre pas il fut dans la salle.
Une grande salle crépusculaire : quand on venait du dehors, on ne voyait d’abord rien. K. trébucha contre un baquet, une main de femme le retint. Des cris d’enfants venaient d’un coin. D’un autre coin sortait une épaisse fumée qui transformait la pénombre en ténèbres. K. se trouvait là comme dans un nuage.
– Il est ivre ! dit quelqu’un.
– Qui êtes-vous ? cria une voix autoritaire, et, s’adressant probablement au vieux :
– Pourquoi l’as-tu laissé entrer ? Doit-on recevoir tout ce qui traîne dans la rue ?
– Je suis l’arpenteur du comte, dit K., cherchant à se justifier aux yeux de l’homme qu’il ne voyait toujours pas.
– Ah ! c’est l’arpenteur du comte, dit une voix de femme ; ces paroles furent suivies d’un silence complet.
– Vous me connaissez ? demanda K.
– Certainement, fit brièvement la même voix.
Ce fait n’avait pas l’air de le recommander.
Finalement la fumée se dissipa un peu et K. put voir où il était. Il semblait que ce fût grand jour de lessive. Près de la porte on lavait du linge. Mais le nuage venait de l’autre coin où deux hommes se baignaient dans l’eau fumante d’un baquet de bois tel que K. n’en avait jamais vu ; il tenait la place de deux lits. Pourtant c’était le coin de droite qui semblait le plus surprenant sans qu’on pût discerner au juste d’où provenait cette étrangeté. D’une grande lucarne, la seule du fond de la pièce, tombait une blafarde lueur de neige qui devait venir de la cour et donnait un reflet de soie aux vêtements d’une femme fatiguée qui se tenait presque couchée sur un haut fauteuil dans ce coin de la salle. Elle portait un nourrisson sur son sein. Des enfants jouaient autour d’elle, des fils de paysans, comme on pouvait le voir, mais elle n’avait pas l’air d’être du même milieu ; la maladie et la fatigue affinent même les paysans.
– Asseyez-vous, dit l’un des hommes, qui portait une grande barbe, et une moustache, par surcroît, sous laquelle sa bouche béait car il ne cessait de souffler ; il indiqua comiquement un bahut en tendant le bras au-dessus du baquet avec un geste qui éclaboussa d’eau chaude tout le visage de K. Le vieux qui avait fait entrer K. avait déjà pris place sur ce bahut et se tenait là, les yeux dans le vide. K. fut heureux de pouvoir enfin s’asseoir. Personne maintenant ne s’occupait plus de lui. La femme qui lavait, une blonde dans toute l’opulence de la jeunesse, chantait à voix basse en frottant ; les hommes dans leur bain s’agitaient et se retournaient, les enfants voulaient s’approcher d’eux, mais les éclaboussures d’eau, qui n’épargnaient pas K. non plus, les arrêtaient toujours à distance, la femme du grand fauteuil restait comme inanimée, elle n’abaissait même pas les yeux sur l’enfant qu’elle portait, elle regardait en l’air dans le vague.
K. avait sans doute passé longtemps à contempler cette belle image qui ne se modifiait jamais, mais il avait dû s’endormir aussi par la suite, car, lorsqu’il sursauta à l’appel d’une voix forte, sa tête se trouvait sur l’épaule du vieillard assis à côté de lui. Les hommes, qui avaient fini de se baigner, – c’étaient maintenant les enfants qui gigotaient dans le grand baquet sous la surveillance de la femme blonde, – les hommes se tenaient devant K., vêtus de pied en cap. Le hurleur à grande barbe était le plus négligeable des deux. L’autre, en effet, qui n’était pas plus grand et dont la barbe était beaucoup moins importante, était un homme taciturne, un homme de lentes pensées, large d’épaules, et de visage aussi, qui tenait la tête penchée :
– Monsieur l’arpenteur, dit-il, vous ne pouvez pas rester ici. Excusez-moi de cette impolitesse.
– Je ne voulais pas rester non plus, dit K., je voulais simplement me reposer un peu. C’est fait, maintenant je m’en vais.
– Vous êtes sans doute surpris, dit l’homme, de notre peu d’hospitalité. Mais l’hospitalité n’est pas d’usage chez nous, nous n’avons pas besoin d’hôtes.
Un peu remonté par son sommeil, l’oreille plus nette qu’auparavant. K. fut heureux de ces franches paroles. Il bougeait plus librement ; il s’appuyait sur sa canne et allait tantôt ici, tantôt là, il s’approcha de la femme étendue dans le fauteuil ; il était d’ailleurs physiquement le plus grand de toute la salle.
– Certainement, dit-il, qu’avez-vous besoin d’hôtes ? De temps en temps pourtant cela peut arriver, par exemple, avec moi, l’arpenteur.
– Je ne sais pas, dit l’homme lentement ; si l’on vous a fait venir c’est sans doute qu’on a besoin de vous, je pense que c’est une exception, mais nous, qui sommes de petites gens, nous nous en tenons à la règle, vous ne pouvez nous en vouloir.
– Certainement, dit K., je ne vous dois que des remerciements à vous et à tous ceux d’ici.
Et, à la grande surprise de tous, il se retourna littéralement d’un bond et se trouva devant la femme. Elle se mit à regarder K. de ses yeux bleus et fatigués ; le châle de soie qu’elle portait sur la tête lui retombait jusqu’au milieu du front, le nourrisson dormait contre son sein.
– Qui es-tu ? demanda K.
D’un air de mépris dont on ne savait s’il s’adressait à K. ou à sa propre réponse, elle dit : « Une femme du Château ».
Cette scène n’avait demandé qu’un instant ; mais K. avait déjà un homme à droite et l’autre à gauche, et, comme s’il n’y avait plus eu d’autre moyen de se faire comprendre, on le traîna jusqu’à la porte sans mot dire mais avec toute la force possible. Le vieux en parut heureux, car on le vit battre des mains. La laveuse riait aussi près des enfants qui s’étaient mis à faire soudain un tapage fou.
K. se trouva bientôt dans la rue, les hommes le surveillaient du seuil. La neige avait recommencé, pourtant l’air paraissait moins trouble. L’homme à la grande barbe cria impatiemment :
– Où voulez-vous aller ? Ici c’est le chemin du Château, et là celui du village.
K. ne lui répondit pas, mais il dit à l’autre, qui, malgré son embarras, semblait le plus abordable :
– Qui êtes-vous ? Qui dois-je remercier ?
– Je suis, lui fut-il répondu, le maître tanneur Lasemann, mais vous n’avez personne à remercier.
– Bien, dit K…, peut-être nous retrouverons-nous.
– Je ne crois pas, dit Lasemann.
À ce moment l’homme à la grande barbe cria en élevant la main :
– Bonjour Arthur, bonjour Jérémie !
K. se retourna ; il y avait donc quand même des hommes dans les rues de ce village !
Deux jeunes gens venaient du côté du Château ; ils étaient de taille moyenne et très sveltes tous deux, vêtus d’habits collants, et leurs visages se ressemblaient beaucoup. Leur teint était d’un brun foncé, mais le noir de leurs barbes en pointe tranchait quand même violemment sur ce ton. Ils marchaient à une vitesse qui étonnait dans une telle neige, leurs minces jambes se mouvaient au même pas.
– Qu’avez-vous ? cria l’homme à la grande barbe. On ne pouvait, tant ils allaient vite, se faire entendre d’eux qu’en criant ; ils ne s’arrêtèrent pas.
– Aux affaires, lancèrent-ils en souriant.
– Où ?
– À l’auberge.
– J’y vais aussi, cria soudain K., plus fort que tous les autres ; il avait grande envie de se faire accompagner par les deux jeunes gens ; il ne lui semblait pas que leur connaissance pût devenir bien avantageuse, mais ce devait être de bons compagnons dont la société serait réconfortante. Ils entendirent les paroles de K. mais se contentèrent de faire un signe de tête et disparurent.
K. restait toujours dans sa neige ; il n’était pas tenté d’en retirer ses pieds qu’il eût fallu y replonger un peu plus loin ; le maître tanneur et son compagnon, satisfaits de l’avoir définitivement expédié, rentrèrent lentement dans la maison par la porte entrouverte en retournant fréquemment la tête pour jeter un regard sur lui, et K. resta seul au milieu de la neige qui l’enveloppait. « Ce serait l’occasion, se dit-il, de me livrer à un petit désespoir, si je me trouvais là par l’effet d’un hasard et non de par ma volonté ».
Ce fut alors que, dans le mur de la petite maison de gauche, une minuscule fenêtre s’ouvrit qui avait paru d’un bleu foncé, peut-être sous l’effet de la neige, tant qu’elle était restée fermée et qui était si minuscule en vérité que, même ouverte maintenant, elle ne laissa pas voir tout le visage de la personne qui regardait, mais seulement ses yeux.
– Il est là, dit la voix tremblante d’une femme.
– C’est l’arpenteur, dit une voix d’homme.
Puis l’homme vint à la fenêtre et demanda, sans brutalité, mais cependant sur le ton de quelqu’un qui tient à ce que tout soit en ordre devant sa porte :
– Qui attendez-vous ?
– Un traîneau qui me prenne, dit K.
– Il ne passe pas de traîneau ici, dit l’homme, il n’y a aucune circulation.
– C’est pourtant la route qui mène au Château ! objecta K.
– Peu importe, dit l’homme avec une certaine cruauté, on n’y passe pas.
Puis ils se turent tous deux. Mais l’homme réfléchissait sans doute à quelque chose, car il gardait sa fenêtre ouverte : il en sortait de la fumée.
– Un mauvais chemin, dit K. pour lui venir en aide.
Mais l’homme se contenta de répondre :
– Évidemment.
Il ajouta pourtant au bout d’un instant :
– Si vous voulez je vous emmènerai avec mon traîneau.
– Oui, faites-le, je vous prie, répondit K. tout heureux, combien me demanderez-vous ?
– Rien, dit l’homme…
K. fut très étonné.
– Vous êtes bien l’arpenteur ? dit l’homme, vous appartenez au Château ! Où voulez-vous donc aller ?
– Au Château, fit K. hâtivement.
– Alors je ne vous prends pas, dit l’homme aussitôt.
– J’appartiens pourtant au Château, dit K. en reprenant les paroles propres de l’homme.
– Ça se peut, dit l’homme sur le ton d’un refus.
– Conduisez-moi alors à l’auberge, dit K.
– Bien, dit l’homme, j’amène tout de suite mon traîneau.
Rien de bien aimable en tout cela, on eût plutôt été tenté d’y voir le souci égoïste, anxieux et presque pédantesque d’éloigner K. du seuil de cette maison.
La porte de la cour s’ouvrit, livrant passage à un traîneau léger, complètement plat, sans aucun siège, tiré par un petit cheval fragile et suivi de l’homme, un être voûté, faible, boiteux, avec une tête maigre et rouge d’enrhumé qui paraissait toute petite dans l’écharpe de laine qui l’enveloppait étroitement. L’homme était visiblement malade, et il était pourtant sorti rien que pour pouvoir éloigner K. K. y fit une allusion mais l’homme secoua la tête. K. apprit seulement qu’il avait affaire au voiturier Gerstäcker et que si l’homme avait pris cet incommode traîneau c’était parce que celui-là se trouvait prêt et qu’il eût fallu trop de temps pour en amener un autre
– Asseyez-vous, dit le voiturier en indiquant du fouet l’arrière du traîneau.
– Je vais m’asseoir près de vous, dit K.
– Je m’en irai, dit Gerstäcker.
– Pourquoi donc ? demanda K.
– Je m’en irai, répéta Gerstäcker et il fut prit d’un tel accès de toux qu’il dut se camper les jambes écartées dans la neige et se cramponner des deux mains au bord du traîneau.
K. ne dit plus rien, s’assit sur l’arrière du traîneau, la toux se calma petit à petit et ils partirent.
Là-haut, le Château, déjà étrangement sombre, que K. avait espéré atteindre dans la journée, recommençait à s’éloigner. Mais, comme pour saluer K., à l’occasion de ce provisoire adieu, le Château fit retentir un son de cloche, un son ailé, un son joyeux, qui faisait trembler l’âme un instant : on eût dit – car il avait aussi un accent douloureux – qu’il vous menaçait de l’accomplissement des choses que votre cœur souhaitait obscurément. Puis la grande cloche se tut bientôt, relayée par une petite qui sonnait faible et monotone, peut-être là-haut elle aussi, peut-être au village déjà. Ce drelindin convenait d’ailleurs mieux au lent voyage que faisait K. en compagnie de ce voiturier miteux mais inexorable.
– Écoute, lui dit K. soudain – ils n’étaient plus loin de l’église, le chemin de l’auberge était tout proche, K. pouvait déjà se risquer – je suis très étonné que tu oses prendre sous ta propre responsabilité de me voiturer ainsi à travers le pays, en as-tu bien le droit ?
Gerstäcker ne s’inquiéta pas de cette question et continua à marcher tranquillement à côté de son petit cheval.
– Eh ! cria K., et, ramassant un peu de neige sur le traîneau, il en fit une boule qu’il lança sur Gerstäcker. Il atteignit le voiturier en pleine oreille. Gerstäcker s’arrêta et se retourna ; mais lorsque K. le vit si près de lui – le traîneau avait continué à avancer légèrement – lorsqu’il vit cet être courbé, cette silhouette pour ainsi dire maltraitée, ce mince visage rouge et fatigué aux joues dissymétriques, l’une plate, l’autre tombante, cette bouche ouverte d’attention où ne restaient que quelques dents perdues, il ne put que répéter avec un ton de pitié ce qu’il avait d’abord dit méchamment : Gerstäcker ne serait-il pas puni de l’avoir transporté ?
– Que veux-tu ? demanda Gerstäcker sans comprendre ; il n’attendit d’ailleurs pas de réponse, il cria : « Hue ! » au petit cheval et ils poursuivirent leur route.
Franz Kafka
le Château / 1924
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Colloque « Puissances du communisme » / Société Louise Michel / 22-23 janvier Université Paris 8

La Société Louise-Michel organise le colloque
Puissances du communisme
les 22 et 23 janvier 2010 à l’Université Paris 8
2, rue de la Liberté, 93526 Saint-Denis – M° Saint-Denis Université
(pour tout renseignement, dont le programme complet : societelouisemichel@free.fr)

Le paradoxe est patent en ce début de siècle. La mort du communisme est proclamée et fêtée sans fin. Mais cet acharnement est lui-même révélateur que la chose peut revenir hanter les dominants. Le spectre rôde toujours… Certes, l’émancipation a perdu les mots pour dire les choses, et tous sont piégés (socialisme, communisme, voire anarchisme vite confondu avec l’individualisme). Viendra bien un jour où les voies nouvelles de la lutte trouveront les vocables adaptés.
En attendant, les aspirations à la liberté, à l’égalité, à la justice, à la solidarité restent increvables, au grand dam des intellectuels de cour. Comme le disait Rosa Luxemburg dans le dernier écrit précédant son assassinat, « J’étais, je suis, je serai ». Comme souvent, ce sont les secteurs intellectuels qui partent en avant-garde pour mettre en discussion une question capitale : après les désastres du totalitarisme stalinien, de quoi le communisme peut-il aujourd’hui être le nom ? La Société Louise-Michel (qui ne comporte pas que des membres pour qui le communisme représente une référence, voire seulement une préoccupation) a pris l’initiative de mettre cette question en débat dans le cadre de ce colloque, co-organisé par l’Université Paris 8. Un très large éventail d’auteurs a donné son accord pour animer, pendant deux jours, une série de quatre débats sur le problème. Nul doute que le NPA, qui engagera en 2010 les débats de son premier congrès après sa fondation, y trouvera matière à réfléchir au nouveau monde qu’il appelle de ses vœux.
Samy Johsua

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PROGRAMME
Vendredi 22 Matin
9h-10h Hommage de l’Université Paris 8 à Daniel Bensaïd
10h-13h30 / Table ronde n°1 : Un communisme sans Marx ?
Participants : Isabelle Garo, Rastko Mocnik, Massimiliano Tomba, Michel Surya, Stéphane Rozès
Modératrice : Cinzia Arruzza

Le mot de communisme est né avant Marx et il continue aujourd’hui d’être employé, en des sens très divers. Pourtant, peut-on penser le communisme sans le référer d’une façon ou d’une autre à Marx, c’est-à-dire sans le relier à une critique du capitalisme qui en analyse les contradictions profondes et l’abolition nécessaire ? C’est le poids politique de la référence à Marx aujourd’hui, poids problématique, qu’il s’agit de discuter, en s’interrogeant sur la persistance, voire la remontée d’une telle référence après l’effondrement des pays dits socialistes. Le récent anniversaire de la chute du Mur, salué à grands fracas médiatiques, s’est voulu l’enterrement de toute perspective communiste. Pourtant, ce tohu-bohu de circonstance prouve lui aussi le retour de la radicalité politique et pose à nouveau le problème de son rapport contemporain à Marx et à ses approches marquées par une diversité de plus en plus affirmée. Question multiple bien évidemment! Ainsi, elle inclut la question de savoir en quoi le communisme a été ou non pensé et défini par Marx dans son oeuvre. Plus largement, le retour de la question communiste n’implique-t-elle pas le retour de ces questions politiques que sont les problèmes de transition et de médiation ? Loin de faire du communisme une visée qui les néglige ou les dénonce, n’est-ce pas le propre de la référence à Marx que de réfléchir à la place des luttes sociales, mais aussi à la nature et à la structure des organisations politiques, des formes politiques d’intervention ? Parler de communisme aujourd’hui oblige à aborder de front la question de la « vraie démocratie », pour citer le jeune Marx, et à rouvrir enfin le dossier central de la propriété. De ce point de vue, la question communiste oblige aussi à reposer la question du socialisme qui lui est parfois opposé après lui avoir été assimilé. Bref, la question ouverte d’un rapport contemporain et vivant à Marx pourrait bien être au cœur de la discussion si celle-ci doit se poursuivre et parvenir à réassocier les dimensions théorique et stratégique. On pourrait alors envisager que le communisme n’est ni un pur concept ni le nom d’une défaite.

Après-midi
14h30 à18h / Table ronde n° 2 : Un communisme sans histoire ?
Participants : Alex Callinicos, Alberto Toscano, Etienne Balibar, Catherine Samary, Henri Maler
Modérateur : Nicolas Vieillescazes

« J’étais, je suis, je serai » écrivait Rosa Luxemburg juste avant son assassinat, en parlant de la révolution et de l’idée du communisme qu’elle faisait remonter, au moins, à la révolte de Spartakus. Ainsi le communisme s’inscrirait comme une idée de portée presque anthropologique, reflétant la part humaine qui pousse à l’égalité et à la liberté. En ce sens, elle serait, pour ainsi dire, insensible à l’histoire, même si sa puissance dépend des périodes. Sans contredire directement cette approche, avec Marx et la généralisation du salariat, naît un point de vue matérialiste qui ancre dans les contradictions du capitalisme la possibilité effective de la réalisation du rêve. Un communisme en puissance autrement dit, au sens de la physique, dont les conditions historiques de réalisation prennent un aspect concret, mais dont la mise en énergie dépend des évènements, du tour que prend une conjonction particulière de rapports de force économiques, idéologiques, sociaux et politiques et des évènements qui en découlent. Approches opposées, disjointes ou complémentaires ?

Samedi 23 Matin
9h-12h30 / Table ronde n°3 : A la recherche du sujet perdu
Participants : Thomas Coutrot, Christian Laval, Elsa Dorlin, Samuel Johsua
Modérateur : François Cusset

Autrefois incarné par une classe ouvrière consciente d’elle-même et de son rôle historique, le sujet de la révolution communiste semble avoir aujourd’hui disparu sous les assauts conjugués d’une mutation du capital ayant totalement intégré la sphère culturelle à la sphère marchande, de forces politiques et idéologiques qui se sont employées à discréditer toute idée d’alternative politique et ont promu le mythe d’une classe moyenne universelle, ou, conséquemment, d’un relativisme généralisé qui a renvoyé aux oubliettes de l’histoire l’idée même de révolution. Comment donc, aujourd’hui, reformuler la question du sujet d’un possible renversement du capitalisme? Pour Toni Negri, le communisme est appelé à naître spontanément d’un bouleversement des rapports de production qui permettrait à la « multitude » du general intellect de se « libérer »; et il ne manque pas d’auteurs qui considèrent que la question est mal posée, soit qu’il faille chercher une issue dans les luttes micropolitiques en s’inspirant des travaux de Michel Foucault ou de Félix Guattari et Gilles Deleuze, soit qu’elle ne puisse se trouver que dans un « peuple » non assignable à quelque coordonnée sociologique que ce soit. Dans ce contexte, alors que les inégalités sont pourtant plus criantes qu’elles ne l’ont jamais été et que sembleraient pouvoir se dessiner les conditions d’une solidarité politique minimale, la question même d’un sujet communiste révolutionnaire a-t-elle encore un sens? Le problème, finalement, n’est peut-être pas tant celui du sujet perdu que celui, plus général, de la construction d’une alternative crédible au capitalisme.

Après-midi
14h-17h30 / Table ronde n°4 : Des communistes sans communisme ?
Participants : Jacques Rancière, Slavoj Zizek, Pierre Dardot, Samuel Johsua, Gaspar Tamas
Modérateur : Stathis Kouvélakis

Selon une célèbre phrase de Lénine, il n’est de mouvement révolutionnaire sans théorie révolutionnaire. La théorie est à la fois ce qui permet de s’orienter dans un réel tumultueux, de conférer une « identité » au collectif révolutionnaire, et de doter ce dernier d’un programme, c’est-à-dire d’un objectif à atteindre via une période de transition. Pendant plus d’un siècle, le marxisme a fourni l’ossature de cette théorie, même si d’autres courants y ont bien entendu également contribué. Parmi les éléments dont les mouvements anti-systémiques (y compris les partis révolutionnaires) se trouvent dépossédés avec la clôture du cycle historique initié en Octobre 1917, et la fin de l’expérience du communisme « réel », on compte cette dimension « doctrinale » de l’activité révolutionnaire. Il existe actuellement des personnes et des collectifs qui se déclarent « communistes » mais, comme théorie (relativement) cohérente et unifiée, le communisme semble introuvable. Faut-il se réjouir de ce fait, l’absence de doctrine hégémonique permettant aux micro-pratiques et micro-théories correspondantes de proliférer (hypothèse des « mille marxismes ») ? Faut-il au contraire le déplorer, et s’atteler à la reconstruction de long terme d’une théorie révolutionnaire ?
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