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Archive journalière du 11 jan 2010

Coréam / Sébastien Boussois / Chimères n°71, Dedans-dehors 2

L’UN DES TOUT PREMIERS FANTASMES de mon adolescence fut, dans la pénombre amortie de vitraux incandescents, celui d’un corps cru, dépouillé, dépenaillé, haillonneux, scarifié et, malgré tout cela, beau, serein, sage dans la souffrance. En pénétrant tous les dimanches matin dans l’église de mon enfance, afin d’y mettre en pratique la souplesse de mon catéchisme, à l’époque déjà quelque peu en sursis, je m’extasiais, sur le Jésus qui trônait au-dessus du maître-autel.
J’aurais voulu le déposer. Magnifiquement monté, il avait le torse ferme, les tétons stimulés, les cuisses viriles, la serviette en fichu découvrant le plus bas du ventre que j’étais le seul à chercher à percevoir, les mains pendantes, le nombril bien en chair. La statue de ce Jésus-ci avait dû faire le bonheur de nombreux hommes. Des hommes à genoux. J’étais un garçon d’église et de confessions, en adoration devant cet homme si simple.
J’éprouvais avec mesure de la piété pour ce corps beau, du respect et une délicate ferveur pour un homme aimé et reconnu de tant de monde. On est beau lorsque l’on est aimé et admiré. Il me fascinait et je crois bien qu’à huit ans, Jésus fut l’un de mes premiers amours idéalisés. Un amour absolu qui détenait déjà tant de qualités humaines rares. Quelque chose que l’on sent mais que l’on ne peut toucher. Quelqu’un qui sent bon avant que la vie ne vous rende mauvais. Une personne qui veille sur vous, vous donne confiance, vous rend bien et qui vous paraît être la personne idéale pour faire un bon chemin de vie. Mais comme tout absolu, on le fantasme bien plus qu’on ne doit le vivre. En tout cas, cela est mon cas. J’aimerai être un cas rare et précieux comme du marbre. L’Amour absolu peut me forger.
Comme le messie que l’on attend avec ferveur, je me demande si justement, cela n’est pas mieux qu’il ne survienne jamais. Justement parce qu’il tient en haleine toute une vie. Justement, parce que je m’imaginerai ainsi pouvoir avoir encore un peu plus, encore un peu mieux. En attendant, soit je consommerai, soit je me consumerai. Et je piocherai du relatif à gauche à droite pour recomposer patiemment l’absolu.
À trente-trois ans, Jésus respirait encore l’adolescence et ce corps d’éphèbe en bois ne devait être qu’une projection fantasmagorique des désirs de l’artiste. Tout comme certains de ces tableaux où Marie tient son fils avec amour, Christ descendu mort. Je suis allé à Rome. J’y ai vu plus tard et plus grand, il faut être grand pour voir cela, la Piéta de Michel-Ange à la Basilique Saint-Pierre. Je m’y suis fait draguer. La statue magistrale du Christ, beau dans l’au-delà, attire tous les fervents adorateurs d’ici bas, invertis ou non, de l’esprit mais surtout du corps. De toute façon, je pense que l’enveloppe charnelle de Jésus ne pouvait être que divine pour tout ce qu’elle représentait et devait symboliser. Moi aussi j’aurais aimé comme lui être battu de verges ! Est-il si loin de ce que j’aurais exécuté moi-même en qualité d’artiste si l’on m’avait passé commande d’un dieu Éros ? J’aurai fait un tableau encore plus provocant. Jésus aurait été nu, complètement nu.
Comment un fichu peut-il résister à tant d’atrocités d’ailleurs et être si peu souillé ? J’aime la provocation et je n’aurais sûrement pas manqué de devenir la verge de la fureur de Dieu en réalisant cela. J’ai aimé très tôt l’art et je m’en fous bien des foudres divines : je continuais enfant à regarder Jésus avec désir parce qu’il m’a offert avec précocité des chairs auxquelles je n’aurai véritablement eu accès que bien plus tard. Chaque semaine, je touchais les pieds de Jésus et je crois bien que cela excitait chaque fois un peu plus mon désir. Oui, je sentais de l’excitation à lui caresser les pieds. Mes parents appréciaient ma religiosité et mon sérieux à me rendre à la messe. Je crois qu’ils étaient fiers de m’avoir fait découvrir un nouvel univers, auquel eux-mêmes n’adhéraient finalement plus. Ils avaient ainsi mis toutes les chances de mon côté.
Mon âme et mon corps aiment depuis toujours les âmes et les corps des jeunes hommes. L’Église m’a quitté depuis comme une maîtresse ingrate. Une maîtresse qui n’était plus une pièce maîtresse de mes échappées lyriques et sexuelles. Je passais à un autre stade. Aujourd’hui, je suis loin d’être redevenu un enfant de choeur. De la stimulation, de la perdition, de l’amour, de la déperdition. Voilà ce que je ressens au quotidien lorsque je traîne mes guêtres dans la vie habillée de ce tissu social qui nous étreint parfois à nous étouffer. Je regarde. Je détourne les yeux, mais jamais le regard. Je le soutiens même. Sur une chevelure, un nez, une oeillade, des mains fines, des épaules larges, un pantalon tombant, un caleçon rose froncé apparent, des chaussures converse bleues marine, une belle paire de pieds dessous comme ceux de Jésus. Une posture élégante ; du naturel.
J’aime me rassurer et inquiéter. Je renvoie la balle. L’arrogance du jeu de séduction. Parce que souvent, j’indispose. Mais je suis enfin devenu moi-même pour ne pas avoir à me soucier de ce que l’un ou l’autre de mes objets de contemplation pourrait penser ou dire. Ça accroche ou ça glisse. Tellement peu de fois les deux l’un dans l’autre. Trop souvent l’un à côté de l’autre. On dit que tous les enfants sont des « pervers polymorphes ». Serais-je demeuré l’enfant aux amours infantiles ? Et pourquoi ma passion de la jeunesse ne pourrait-elle être un chemin de vie ? La question serait de savoir ce que je recherche vraiment : ça, je pense le savoir enfin, c’est le bonheur de l’instant qui conduit ma conduite et rien d’autre. Je jouis. Des fois, je ne veux pas toucher. Exprès. Un corps frêle et féminin, des mains aux ongles soignés, de longs cils courbés, un regard doux et rassurant, j’aime tant tout ce qu’il y a de féminin en un jeune homme. Pour le simple plaisir d’irriguer son regard de plénitude. Platon dans son Lysis est comme moi. Nous sommes tous, comme tous les autres. Comment refréner nos pulsions ? Et pour quoi faire ? Socrate n’était pas qu’un précepteur sans désirs détournés.
Il faut cesser avec cela: Socrate avait des ardeurs, des envies humaines, comme tout le monde.
Nous ne sommes pas que des précepteurs, non. Nous aimons l’enveloppe charnelle. Socrate aimait aussi les jeunes pour leur corps. Des organismes particuliers. À la croisée des chemins, des corps comme l’androgyne et le bonheur de l’amour pour le troisième sexe. Platon s’explique à ce sujet dans le Banquet : « D’abord, il y avait chez les humains trois genres, et non pas deux comme aujourd’hui, le mâle et la femelle. Il en existait un troisième, qui tenait des deux autres ; le nom s’en est conservé de nos jours, mais le genre, lui, a disparu; en ce temps-là, en effet, existait l’androgyne, genre distinct, qui pour la forme et pour le nom tenait des deux autres, à la fois du mâle et de la femelle. Aujourd’hui, il n’existe plus, ce n’est plus qu’un nom déshonorant. »
Sébastien Boussois
Coréam / 2009
Extrait du texte à paraître en janvier 2010
dans Chimères n°71 Dedans-Dehors, 2

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